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jeudi 17 septembre 2026

DOMINIQUE FORTIER ET VIVIAN MAIER

C’EST TOUJOURS un bonheur que de lire un nouveau livre de Dominique Fortier. Je me précipite chaque fois et j’ai eu cette chance une fois de plus avec Chambres noires, son dernier ouvrage. Le roman nous pousse dans la vie de Vivian Maier, une photographe américaine dont j’ignorais tout. Cette femme a eu un parcours singulier, vivant sa passion pour la photo dans la plus grande solitude, arpentant des villes des États-Unis pour surprendre des individus dans leur vulnérabilité, leur angoisse et leur étrangeté. Un travail qui a happé toute son existence. Elle n’a jamais cherché à faire connaître son œuvre, se concentrant sur sa quête d’images, d’un point de vue, d’un angle particulier, d’un itinérant au fond d’une ruelle qui devenait l’être dans toute sa fragilité. C’est ce qui a fasciné Dominique Fortier.

 

Je ne peux m’empêcher de penser au chasseur en parlant de ces hommes et de ces femmes qui déambulent en tentant de capter un instant rare ou un moment singulier avec leur «kodak» comme on disait. En tant que journaliste, j’ai côtoyé ces passionnés qui sont continuellement à l’affût. Il n’y avait rien que je n’aimais plus que de partir avec un photographe pour effectuer un reportage. C’était une aventure où il me faisait découvrir un monde dans le monde que je croyais connaître, des lieux ou encore des gens que je n’aurais jamais remarqués. Des curieux de tout qui jonglent avec la lumière, un moment du jour ou un décor qu’il révèle dans un instant de beauté.

Photographier, c’est comme découper un morceau de temps pour le tenir entre ses doigts, un personnage qu’on arrête dans sa course et qui devient l’univers. 

 

TRAQUE

 

Vivian Maier a cherché l’humain tout au long de sa vie en partant à la chasse aux images avec les enfants dont elle avait la garde. Elle travaillait comme intendante ou gouvernante auprès de gens fortunés pour subvenir à ses besoins et avoir du temps pour vivre à sa passion. 

 

«Mais elle est surtout fascinée par ce scintillement, le jeu de la lumière et des ombres, leur ballet, leur bataille, les mille façons dont elles se conjuguent, se fondent et se chevauchent pour dessiner des visages et des paysages. Elle suit à peine l’histoire, ce qui l’intéresse sont les plans pris un à un, autant de tableaux — ou de photographies. Vingt-quatre petits mondes par seconde.» (p.35)

 

Elle traquait tout ce qui bouge, s’oppose et s’équilibre dans ces clichés, extirpant un humain de son environnement pour le figer dans l’espace vertigineux de l’entre deux gestes et de deux respirations.

Ils me font penser aux portraits inquiétants de Rembrandt, de Léonard de Vinci ou de Frida Kahlo. Comme si ces tableaux vous fixaient en vous demandant : «Qui es-tu? Que me veux-tu?» Avez-vous déjà imaginé les réflexions de La Joconde devant les regards de ces milliers de curieux qui défilent pour la scruter dans le moindre détail? Les photos de Vivian Maier provoquent ce genre de questionnement. 

Bien sûr, cette quête fascine Dominique Fortier et la pousse à se tourner vers les clichés qui lui ont été transmis par ses proches, même si elle hésite devant ces images qu’elle garde précieusement. 

Je pense à la petite boîte que ma mère nous a laissée à son décès. Des photos en noir et blanc où l’on retrouve des hommes et des femmes, des scènes de chantiers forestiers surtout, où je ne reconnais personne. Des gens surpris dans leur vie et qui demeureront à jamais anonymes. Comme quoi une image ne suffit pas. Il faut toujours des mots pour les situer dans le temps et l’espace. 

Ça me trouble beaucoup. En tant qu’écrivain, je me lance souvent dans mes lieux de mémoire pour les animer et les faire revivre dans un récit. 

 

«Il y a une quinzaine d’années, la sœur aînée de mon père m’a offert une grande boîte pleine de photographies en noir et blanc, quelques-unes lisérées d’un cadre dentelé, certaines jaunies par les ans. Au dos d’un certain nombre de clichés étaient écrits des noms, des dates, des lieux. Elle m’a montré sur les photos des visages qui revenaient souvent :

— Ça c’est mon oncle Fernand. Et ça c’est ma tante Françoise, la sœur de Maman.

Curieuse émotion en entendant cette femme de plus de quatre-vingts ans prononcer du fond de ses souvenirs ces mots parmi les premiers et les plus simples : mon oncle, ma tante, maman. Des mots d’enfant pour nommer des fantômes.» (p.39)

 

Parce que la photographie, qu’elle fasse partie de l’histoire familiale ou d’une œuvre artistique comme celle de Vivian Maier, est un monde figé, un instant découpé dans la trame du temps qui risque de perdre son essence s’il n’y a pas les mots et les informations nécessaires pour les replacer dans leur contexte et leur époque.

Je pense à ces millions de photos que les gens ne cessent d’accumuler dans leurs cellulaires et qui finiront par encombrer toutes les mémoires. Sommes-nous en train d’empiler des artefacts qui vont avaler la vie? Ils deviendront alors des objets semblables aux outils que les archéologues déterrent dans leurs fouilles sans savoir à qui ils ont appartenu. 

 

PASSION

 

Dominique Fortier suit le parcours étonnant de cette femme qui ne vivait que pour la photo et qui est tombée dans l’oubli à son décès en laissant derrière elle une œuvre considérable. Tout s’est retrouvé dans des boîtes et des entrepôts. C’est un miracle que tout cela n’ait pas été détruit. Il a fallu un curieux du nom de John Maloof pour qu’elle sorte de l’ombre.

 

«À la fin de l’automne 2007, un homme pousse la porte de chez RPN Sales & Auction House, un encanteur du North Side de Chicago chez qui il a ses habitudes. On doit ce jour-là y écouler divers lots réunissant des affaires trouvées dans des entrepôts dont le loyer est resté impayé, biens récupérés par les locateurs et dont personne ne connaît la nature exacte. Des boîtes à surprises… … Ce jour-là, son œil est attiré par quelques boîtes contenant des négatifs qu’il examine brièvement. Des portraits, des vues de la ville. D’accord. Il mise quasi à l’aveugle. Il obtient le lot entier pour 380 $.» (p.7)

 

C’est comme ça que l’œuvre de Vivian Maier trouvera son chemin vers le public. Maloof achètera tout ce qu’il trouve d’elle dans des ventes d’entrepôts et entreprendra de faire connaître cette œuvre unique. 

Dominique Fortier suit la photographe pas à pas, explique sa démarche, ses liens, ses manies, son emploi où elle s’occupe des enfants des autres, ses obsessions qui font qu’elle accumule à peu près tout ce qu’elle trouve dans un capharnaüm incroyable. Surtout, l’écrivaine nous entraîne dans une réflexion sur l’image et les clichés qui prennent de plus en plus de place dans nos jours. Parce que respirer, vivre, être dans la société contemporaine, c’est se faufiler dans des visions que les médias nous proposent.

 

«On raconte que certains peuples “primitifs” refusaient qu’on fasse leur portrait, persuadés que cette représentation d’eux-mêmes emportait une part de leur être qui leur échappait à jamais. Or, tout l’art de Vivian Maier consiste à faire le contraire : à chaque homme, femme, gamin ou vieillard photographiés, à chaque clochard et à chaque mondaine, aux clowns, aux ouvriers, aux petits bandits et aux grands amoureux, à tous les chiens et au moindre pigeon, elle offre ce surplus d’âme qui vient d’avoir été vu, et reconnu, aussi sûrement que si à chacun elle disait son nom sans jamais se tromper.» (p.113)

 

Un ouvrage fascinant que Chambres noires où Dominique Fortier, en suivant les traces de cette artiste curieuse de tout, se penche sur sa propre vie et son parcours, les photographies qui la hantent. Parce qu’une photo, c’est du temps volé au temps, un arrêt dans l’élan de la vie qui se fige sur un sourire, un geste ou un moment de l’enfance où la lumière et les ombres créent un cocon qui se replie sur le sujet. 

Vivian Maier faisait en sorte qu’il y ait un homme ou une femme, un objet qui ramène le regard vers elle. La photographe devenait presque toujours le sujet de la photo et c’est certainement elle qu’elle traquait dans ses safaris de fin de semaine. 

C’est ce qui se produit avec le travail de madame Fortier. À partir de l’œuvre de l’autre, elle réussit à apprivoiser les ombres qui hantent sa mémoire. Parce que nous existons surtout dans le regard de l’autre quand nous avons choisi le métier d’écrire ou encore de peindre ou de capter des images.

 

«En commençant à écrire ce livre, je me suis longuement posé cette question : est-ce ce que je fais moi aussi, exploiter cette œuvre orpheline que personne n’est là pour défendre? Quel droit a-t-on de raconter les histoires qui ne sont pas les nôtres? Comment est-ce que cela n’est pas du vol? Si j’ai choisi de continuer, c’est parce que je persiste à croire, envers et contre tout, que l’intuition, l’imagination, la mise en récit sont parfois les seules façons de nous révéler à nous-même et les uns aux autres, de nous reconstruire à travers nos histoires entrelacées.» (p.124)

 

Un ouvrage encore une fois singulier que Chambres noires, un pas de plus dans la propre histoire de l’écrivaine qui ne cessent de se modifier. Madame Fortier est fascinée par ces passionnés qui consacrent tous leurs jours à écrire et qui confrontent le regard de l’autre qui peut être si perturbant. Un roman, un poème, une image existent-ils quand personne ne s’y arrête?

Il faut des clairvoyants comme John Maloof ou madame Fortier pour sortir ces créateurs de l’ombre pour révéler leurs univers. Cela n’est pas sans danger, parce que cette tâche fait que l’on se retourne vers soi tôt ou tard, que l’on s’aventure dans sa mémoire et dans des boîtes où s’accumulent des moments de son passé que l’on ne veut pas nécessairement évoquer. La pratique de l’écriture ou de toute forme artistique qu’on livre au public donne toujours un autre reflet de soi. Encore une fois, Dominique Fortier se confronte au temps et à son travail d’écrivaine qui consiste à laisser des empreintes pour mieux comprendre les chemins qu’elle emprunte. 

 

FORTIER DOMINIQUE Chambres noires, Éditions Alto, Québec, 2026. 252 pages, 26,95 $.

 

https://editionsalto.com/livres/chambres-noires/

jeudi 26 mars 2026

COMMENT FAIRE FACE AUX CATASTROPHES

EN MAI 2023, une montée soudaine des eaux de la rivière du Gouffre ravageait le cœur de Baie-Saint-Paul, dans la région de Charlevoix. Les résidents ont dû tout laisser derrière eux, s’installer chez des proches avec chien et chat et attendre que l’eau baisse avant de constater les dégâts. La population a dû aussi faire son deuil des deux pompiers volontaires qui sont morts en tentant de secourir des sinistrés. La demeure de Marilyne Busque-Dubois se dressait sur les rives de ce cours d’eau paisible normalement. Tout a été saccagé. Ils retrouvent leur maison pleine de boue, envahie par la rivière et un terrain jonché de déchets et de limon. Le couple se met au travail. Il faut nettoyer, pelleter, ramasser ce qui peut être récupéré, entreprendre des démarches auprès des gouvernements pour obtenir de l’aide et redonner vie à ce joyau du patrimoine de Baie-Saint-Paul. Les méandres administratifs pour Marilyne Busque-Dubois deviennent peut-être plus déroutants que les assauts de la rivière du Gouffre. Il y a bien des programmes, de l’argent pour restaurer les maisons ancestrales, pour les gens victimes de catastrophes naturelles, mais c’est un dédale où l’on risque de s’égarer. Les formulaires, les critères, les évaluations des spécialistes qui tranchent et souvent, obligent à tout reprendre parce qu’il y a eu une modification à une règle ou encore un changement de responsable au ministère. De quoi épuiser et décourager les plus optimistes.

 

«Ceci n’est pas un récit postapocalyptique. Ceci est le récit des stratégies que nous, vivant-e-s, mettons en place pour survivre envers et contre tout, comme dans les meilleures histoires. Une réflexion sur ce que la société torrentueuse emporte, mais avant tout sur ce que la solidarité humaine et interespèces comporte d’inaltérable. Une sorte d’ode à l’éphémère, même lorsqu’il prend des airs de catastrophe. Car, plus que de résilience et de guérison, je veux parler de joie et de transformation. De magie, peut-être, au sens de puissances cachées dans la nature. Ceci est une utopie réaliste. Rien à croire, tout à espérer.» (p.14)

 

La crue a ravagé tout le quartier. La boue dans les maisons et sur les terrains, les arbres déracinés, les abords de la rivière minés et méconnaissables. Tous les travaux et les projets des résidents emportés vers le fleuve; tous les efforts consentis pour habiter ce lieu détruit. Pas question de baisser les bras pour Maryline Busque-Dubois et son conjoint. Il y a les amis, la parenté et on peut transformer cette épreuve en une réussite unique. Tous peuvent y parvenir avec une besogne précise chaque jour. Et plus que tout, il y a des tâches à réaliser d’urgence avant le retour de l’automne et du froid. 

Le parcours s’étirera comme un bout d’éternité pour le couple. Les proches s’épuisent, la fatigue et la grogne se manifestent rapidement. Où loger? Un ami accueillant devient hostile et tolère difficilement leur présence. Il faut déménager encore dans une maison que l’on devra quitter dans un mois. Tous les tracas du quotidien en plus des corvées qui sapent à peu près toutes les énergies. 

 

NATURE

 

Il y a surtout la formidable motivation que Marilyne Busque-Dubois trouve dans la nature. Elle a toujours été fascinée par les plantes, les arbres et les bêtes, qui sont des modèles d’adaptation. Quand elle voit les fleurs surgir sur l’amélanchier qu’elle croyait mort après avoir été tordu par les eaux de la rivière du Gouffre, elle est toute remuée. Les insectes aussi peuvent s’ajuster à tout. 

La jeune femme est une passionnée de la nature qui contient tant d’enseignements. Voilà une source inépuisable d’exemples et de leçons que l’écrivaine puise autour d’elle ou encore lors d’excursions qu’elle faisait un peu partout pour trouver du beau et de l’étonnant. La végétation est un cahier qu’il suffit d’ouvrir pour repérer des manières de faire face aux pires bouleversements.

 

«Les lichens fascinent, mi-champignon, mi-algue, organismes complexes nés de la collaboration. Si les différentes espèces d’algues et de champignons qui composent ces individus pourraient très bien vivre l’une sans l’autre, il a été découvert qu’elles s’unissent en symbiose lorsque les conditions extérieures deviennent trop rudes : sécheresse, grand froid, grand vent, manque de lumière ou de sucres.» (p.49)

 

Tout comme les humains qui, lors de cataclysmes, font preuve souvent d’une générosité et d’une entraide remarquables. C’est peut-être dans de telles circonstances (guerres et catastrophes naturelles), que nous tendons la main pour traverser des heures qui semblent insurmontables. C’est là que la communauté est importante. Ce sont des jours où il est possible de réaliser de grandes choses en se serrant les coudes pour aller dans une même direction. L’individualisme tant louangé de nos jours devient un terrible handicap lors des bouleversements ou encore les conflits. Le «nous» prend alors tout son sens. Il permet de passer à travers les pires épreuves. 

 

ADAPTATION

 

Les ancêtres des Québécois ont appris en s’installant sur ce territoire qu’ils n’y arriveraient jamais seuls. Ils ont développé l’entraide qui s’est concrétisée dans les corvées et la coopération qui nous caractérisent. Sans cet effort collectif, les premiers venus de France n’auraient jamais pu survivre pendant les hivers et un froid qu’ils n’avaient jamais pu imaginer auparavant. En collaborant aussi avec les Autochtones qui leur permirent de contrer des maladies et la rudesse du climat. 

 

«Nous n’osons pas avancer de peur d’altérer la scène de crime. Nous prenons des photos de loin. Le réfrigérateur projeté sur l’îlot, au bout de son fil, le coffre ouvert à l’envers, les vêtements d’hiver répandus en dessous, visqueux, les chaises, que nous avions visualisées, chez l’antiquaire, au centre de soupers glorieux, renversées, leurs têtes sculptées contre le plancher, la table tournante basculée sur le côté, les outils du poêle à bois par-dessus, les caisses de vinyles en diagonale, les pochettes imbibées, le divan victorien en équilibre sur deux pattes, gonflé, l’odeur. L’odeur d’une caverne dont même les chauves-souris ne voudraient pas. Une odeur lugubre, imprégnée, qui collerait pendant des mois.» (p.60)

 

Je ne peux m’empêcher d’évoquer le déluge qui a ravagé la région du Saguenay en 1996. Nous habitions alors près de la rivière aux Sables, à Jonquière. Nous étions au Lac-Saint-Jean, en congé de nouvelles et de journaux comme nous le faisions toujours pendant l’été. Nous avons appris tardivement la catastrophe qui touchait la région. Il pleuvait à Saint-Henri-de-Taillon, mais pas de quoi s'inquiéter. 

À la fin des vacances, nous avons vu à la télévision, des résidences éventrées sur les rives de la rivière aux Sables. Elles étaient à deux rues de notre domicile. Comme si on avait scié les habitations en deux. Tout y était. La cuisine, les appareils ménagers et la chambre avec son lit. Des maisons ouvertes à la vue de tous. Surtout, l’impression d’intrusion dans le quotidien de ces gens, de rentrer dans leur secret. Une sorte de viol de leur intimité et de leur vie personnelle.


TRAVAUX


 Marilyne Busque-Dubois raconte les travaux à réaliser dans l’urgence, les corvées et comment elle a dû se faufiler dans les labyrinthes du gouvernement. Elle prend le temps de regarder autour d’elle, de voir la vie s’imposer dans ce qui semblait détruit à jamais. Heureusement, elle a toujours su s’émouvoir devant les prouesses de la nature qu’elle découvre dans ses randonnées et ses excursions au milieu des arbres. Les plantes plient aux soubresauts du climat et des catastrophes. L’amélanchier qu’elle croyait mort lui redonne de l’espoir en multipliant ses fleurs et la beauté au cœur du désastre. 

Quel travail que de récupérer la bâtisse ancestrale en respectant les normes gouvernementales, mais quelle leçon de vie!

 

«Pour nous, qui immunisons notre maison, mais aussi pour la quarantaine de propriétaires dont la demeure sera démolie, faute d’admissibilité ou de ressources financières ou psychologiques suffisantes, de compétences administratives ou informatiques, d’énergie pour ces voisin-e-s qui doivent se battre devant le conseil municipal et les pétitions citoyennes bien évidemment contre la démolition, mais sans solution réalisable à proposer, ces voisin-e-s qui prient pour obtenir du provincial une compensation qui leur offrira de tourner la page, de se reloger, qui devront se résoudre à quitter Baie-Saint-Paul pour s’installer dans un village isolé qui ne souffre pas d’une pénurie de logements, ou alors à emménager dans un petit appartement sans chat, ou sans jardin, qui perdront leur compagnon, perdront racines…» (p.143)

 

Une tâche quasi surhumaine, en dépit des réactions négatives de certains amis. C’est surtout la formidable entraide de la famille, l’empathie des gens et la tenue de corvées qui resserrent les liens pour aller vers ce qu’il y a de mieux. Parce qu’il faut de la compassion, un esprit communautaire et une capacité de s’oublier pour tendre la main à des proches dans le besoin, pour faire front devant ce qui culbute une vie et des rêves. Une catastrophe, oui, mais peut-être aussi une étape qui permet de devenir de meilleurs humains en s’ouvrant à l’autre, de prendre la peine de regarder autour de soi pour y lire les grandes leçons que la planète nous donne. Nous avons su nous adapter aux bouleversements climatiques, autant que les végétaux et les bêtes. Certains n’ont pu y arriver comme les dinosaures, mais l’ensemble s’est toujours accommodé. C’est le plus rassurant pour nous, les humains, qui menaçons l’avenir de la Terre avec nos guerres, nos folies et nos obsessions de richesse et d’objets éphémères.

 

BUSQUE-DUBOIS MARILYNE : «Inondables», Éditions Alto, Québec, 2026, 224 pages, 25,95 $.

https://editionsalto.com/livres/inondables/

jeudi 13 novembre 2025

COMMENT DÉCRIRE CE QU’EST LA RÉALITÉ

QUEL DÉBUT DE ROMAN singulier que celui de Martha Baillie! Dans «Seule la peur est bleue», tout tourne autour du décès de sa mère, qui touchait presque ses cent ans. L’auteure s’attarde à la longue agonie de celle-ci, aux derniers moments et surtout aux préparatifs pour faire un masque funéraire, une cérémonie qui n’existe plus. Un usage qui vient des Égyptiens et qui est devenu populaire à partir du XVe siècle en Europe. Le masque funéraire était censé accompagner le mort vers une autre vie et fixer l’âme errante. Il permettait ainsi la renaissance du disparu dans un monde bien différent de celui qu’il quittait. En Europe, cette tradition servait surtout à garder un souvenir du défunt. Est-ce une illustration du travail de l’écrivaine qui tente de reproduire exactement, avec ses mots, le parcours de sa mère et de sa sœur qui a eu une existence chaotique (elle souffrait de schizophrénie et peut-être aussi d’une forme d’autisme), jusqu’à ce qu’elle mette fin à ses jours? Il fallait l’exorcisme de l’écriture pour s’ajuster à son passé et s’installer dans le présent sans se sentir coupable ou encore étouffé par les regrets.

 

L’enfance de Martha Baillie a été marquée par les agissements de sa sœur Christina, qui a pour ainsi dire dirigé la famille par son comportement, ses sautes d’humeur, ses ruptures et ses demandes d’aide sans cesse renouvelées. Elle voulait son autonomie sans jamais pouvoir régler ses grands et petits problèmes. 

Martha, après le décès de sa mère, tente de comprendre sa relation avec cette sœur énigmatique, ses affirmations, ses décisions impulsives, sa réclusion en s’adonnant à son art dans des œuvres étranges et fascinantes qui ont fini par encombrer la maison et tout son environnement. Une originale qui, après avoir vécu une aventure amoureuse platonique à Victoria, en Colombie-Britannique, est revenue s’installer à Toronto, sa ville d’enfance. 

Elle ne supportait pas la présence des autres, même si elle avait recours à sa sœur et sa mère pour régler tous les petits problèmes de son quotidien. Un fardeau pour Martha, qui doit accourir au moindre appel de sa sœur. D’autant plus que Christina était imprévisible et susceptible. Leurs rencontres se terminaient souvent mal et par des ruptures. Un mot interprété de travers suffisait pour que le drame éclate. Une originale pour ne pas dire autre chose qui écrivait sur les murs de la maison familiale créait des œuvres avec des matériaux trouvés un peu partout dans la ville. Elle vivait dans un capharnaüm et après plusieurs tentatives de suicide, elle a réussi à en finir après avoir rédigé un court texte, une énigme ou une charade qui explique tout et rien. Une femme imprévisible et fascinante qui se servait des autres, comme les rebuts qu’elle récoltait pour ses sculptures.

 

«Dans sa chambre, en paroles sur le mur, et dans la cuisine, en peinture sur les toiles, c’était à elle-même qu’elle parlait, à ses multiples identités d’âges et de genres différents, tu peux dire adieu : c’est ainsi qu’une ou plusieurs d’entre elles rassuraient les autres. Tu as le droit de t’en aller. Elle s’adressait peut-être aussi à moi, sa sœur qui trouverait sûrement son corps. À part elle, j’étais la seule à posséder une clé de la maison. Quand je me suis convaincue que ces trois lignes me visaient, j’ai senti remuer la lame de sa colère. Me visant, tu peux dire adieu : devenait un ordre.» (p.56)

 

Martha ne sait jamais comment interpréter les messages de Christina, ses écrits et ses réflexions. C’est l’histoire de sa vie et de sa mère qui a protégé sa fille en la devinant instable émotionnellement et terriblement vulnérable. 

 

UN ART

 

Christina avait l’art de semer le doute chez les autres, vivant dans une dimension où un rien devenait une tragédie avec cris et déchirements. C’était un fardeau pour sa mère et sa sœur, une responsabilité aussi parce qu’il y avait toujours la menace d’un suicide et la culpabilité de ne pas en faire assez pour elle. 

Martha tente de comprendre le mal qui hantait sa sœur et qui a bouleversé les jours de sa famille. Elle avait l’art de blesser, d’égratigner l’âme et de déstabiliser. Christina jurait que son père l’avait agressée sexuellement, bien que cela fut peu probable. Elle avait surtout un don pour semer le doute chez ses proches. L’incertitude était la pire conséquence de ses divagations. Elle naviguait entre la fabulation et la réalité. 

 

«Non seulement ma sœur avait soif de logique et de cohérence en toute chose, y compris les êtres humains, mais elle considérait que ma mère lui avait fait des promesses qu’elle n’avait pu tenir au fil du temps : d’exclusivité, de complicité sans failles, d’un lien privilégié entre elles deux.» (p.98)

 

Un quotidien où le délire et le réel se confondent. Tout tournait autour de Christina, qui était d’une intransigeance terrible envers tous, ne tolérant pas un mot et un geste qui pouvaient lui déplaire. La tornade n’était jamais loin avec de grandes tirades existentielles.

 

AVENTURE

 

Martha a dû faire abstraction de sa personnalité, de ses idées et de ses propres besoins pour satisfaire les moindres caprices de sa sœur tout en marchant sur des œufs pour ne pas provoquer sa colère. L’écrivaine ne savait jamais à quoi s’attendre. Christina se permettait de couper tous les ponts et de ne voir personne pendant un temps. C’était ce qu’il y avait de plus difficile avec elle : l’incertitude et la peur de soulever son courroux.

 

«Notre désaccord à propos de la maison — son désir de se l’arroger, ma résistance à cette appropriation — se résume en partie à une lutte pour savoir lequel de nos deux récits l’emporteraient. Laquelle de nos deux versions du passé dominerait l’avenir. Chaque demeure contient des souvenirs, une histoire. En nous querellant à son sujet, nous cherchions à déterminer si le Conte du genévrier dépeignait avec justesse ou fausseté nos enfances inextricables.» (p.122)

 

Parce qu’il y a ces assertions de Christina où elle affirme avoir été agressée par son père, un fasciste selon elle. Bien plus, elle répétera que ses parents faisaient partie d’un réseau de pédophiles et que sa mère la torturait. Tout cela dans la tête d’une femme qui entretenait une fixation pour la langue et qui entendait des voix. Pour tout dire, elle discutait avec elle-même tout le temps. 

Un récit extrêmement troublant où l’on ne sait jamais sur quel pied danser. C’est le drame de Martha qui a toujours été déstabilisée par cette sœur qui la fascinait autant par ses sculptures que ses écrits énigmatiques. 

 

«Elle avait une expérience quantique de notre univers humain, composé de mots, et trouvait une certaine détente dans Finnegans Wake de James Joyce, où elle se sentait délivrée de la fausse rigidité qu’imposait au langage la majeure partie de son espèce.» (p.138)

 

Martha Baillie parvient à nous faire douter de tout. Il y a toujours plusieurs facettes dans le vécu d’une famille, des mots et des images qui ont des sens différents selon les jours et les circonstances. La vie est mouvante, changeante, prend toutes les teintes du regard et des heures. 

Un récit fascinant, plein d’avancées et de reculs, d’affirmations qui deviennent des flottements. Une relation entre deux sœurs qui s’aiment, mais ne peuvent se rejoindre parce qu’elles n’utilisent jamais les mêmes mots pour dire leur réalité. Un roman lesté de questions et surtout une réflexion de ce que peut être l’existence, l’œuvre d’art, les mots et les idées qui ne sont jamais immuables. La vie est un mouvement perpétuel, un flottement, une chose et son contraire. 

La traduction de Sophie Voillot de «Seule la peur est bleue» de l’écrivaine d’origine torontoise est formidable. Elle a su épouser les circonvolutions du témoignage de Martha, qui se débat dans un tricot terrible où le moindre fil qu’elle tire peut tout défaire autour d’elle.

 

BAILLIE MARTHA : «Seule la peur est bleue», Éditions Alto, Québec, 2025, 216 pages, 26,95 $.

https://editionsalto.com/collaborateur/martha-baillie/

jeudi 25 septembre 2025

LES HUMAINS NE SAVENT QUE SE RÉPÉTER

LES HOQUETS de la planète inquiètent de plus en plus et, les écrivains, ne restent pas les bras croisés devant ce phénomène. Christiane Vadnais, dans «Les ressources naturelles», nous entraîne dans une utopie bien québécoise. Une partie de l’estuaire du Saint-Laurent est avalé par une sorte de trou noir où rien ne peut survivre. Toute vie animale et végétale a disparu de ce lieu. Est-ce que ce vide peut s’étendre sur tout le pays? Même les navires n’arrivent plus à traverser un brouillard épais comme de la mélasse. Clémence Saint-Pierre, la porte-parole du groupe Torrents, une entreprise qui tente de régler les problèmes environnementaux, doit calmer les craintes des protestataires et d’une population de plus en plus inquiète. Née dans la région du golfe Saint-Laurent, Clémence est personnellement touchée par ce problème. Ses parents se sont toujours tenus en marge en prônant des idées qu’elle doit contrecarrer maintenant. Clémence a fui pour étudier et faire sa place à la ville, échapper à une terrible solitude, à une vie où le quotidien happe toutes les énergies. Elle est passée si l’on veut de la rébellion à la collaboration.

 

Le Québec et la planète sont en bien mauvais état. Les régions périphériques ont été dévastées et pillées. Ici et là, quelques travailleurs s’acharnent encore à extraire ce qui reste de minéraux. C’est devenu le refuge des contestataires, des écologistes et des environnementalistes qui ne croient plus aux promesses des élus et aux mesures qu’ils proposent pour enrayer les fléaux de la pollution. Ces activistes vivent dans de petites communautés isolées, en autarcie, mais peuvent aussi passer à l’action et constituer une menace pour les gouvernants qui les tiennent à l’œil. 

 

«On nous a livré un monde en crise qui, pour rester soutenable, doit constamment être contenu. Alors, quand des feux brûlent, nous arrosons. Quand des eaux montent, nous érigeons des murs. Si le désert progresse, nous l’irriguons. Les abeilles meurent, nous envoyons des robots caresser les pistils des fleurs. À la hausse des températures, nous répondons par la diffusion d’une poudre de diamant dans la stratosphère, renvoyant la lumière vers l’étoile d’où elle est venue.» (p.22)

 

La technologie a fait des bonds prodigieux. Les robots réalisent des miracles et toutes les tâches que l’on peut imaginer. On a même réussi à ressusciter des espèces disparues. 

 

MISSION

 

Clémence, dans la tour de Torrents, un havre artificiel est en mission avec ses collègues. Ils ont le sentiment d’être là pour préserver et restaurer toute la vie aquatique, aérienne et terrestre.

 

«Chez Torrents, nous travaillons pour quelque chose de plus grand que nous-mêmes, pour les oiseaux, les insectes et leurs montagnes, pour les dentelles de forêts giboyeuses, les plaines vierges de mines et les rivières encore sans barrage. Nous travaillons pour la limpidité de l’air, pour les ciels très noirs, ceux qui vous absorbent jusqu’au silence, et pour le fleuve qui scintille au pied de la tour. Nous travaillons pour la majesté du dehors, sans laquelle rien n’est possible.» (p.27)

 

Cette entreprise séduisante au premier coup d’œil a des failles, comme Christiane Vadnais ne tarde pas à le démontrer. Ce paradis élevé au cœur de Montréal, face au fleuve, fait oublier les ambitions démesurées des dirigeants qui cherchent à tout contrôler. 

Lilas, la patronne aime et désire le pouvoir. Le sauvetage de la planète sert à masquer des pulsions primaires qui poussent des individus à vouloir tout régenter. Un idéal, un travail admirable, une tâche nécessaire qui finit par claudiquer avec de tels dirigeants. 

 

CONSCIENCE


Clémence prend conscience peu à peu que tout ce qui l’entoure est factice, faux et trompeur. Là encore, on cherche à exploiter les gens les plus brillants au nom d’un idéal. Les beaux discours qu’elle doit répéter finissent par sonner creux et elle n’arrive plus à masquer ses doutes et ses troubles. 

 

«Je m’assois près du bassin, pacifiée par la délicatesse de l’ombrelle, des filaments, du tout petit œil-caméra. Cet être m’évoque ce que je me suis toujours imaginé du golfe; le calme suspendu des profondeurs, la singulière perfection de la vie. Me reviennent les images de la péninsule telle que je l’ai connue, enfant : ses plages granuleuses, leur froide incandescence zébrée d’algues noires.» (p.43)

 

Un combat pour régénérer les forêts ravagées, les océans vidés, pour ramener la vie sous toutes ses formes, particulièrement dans le trou noir du golfe Saint-Laurent. Un effort colossal qui a pris une mauvaise direction. Tout ce que l’entreprise fait est de mécaniser le monde. Autant dire remplacer tout ce qui est vivant par des machines qui donnent l’illusion du réel. 

Il n’y a plus rien de naturel dans le Montréal de Christiane Vadnais. Les oiseaux sont des petits drones, tout comme les insectes, et les humains avalent une quantité impressionnante de pilules. Ils doivent être efficaces et devenir des héros et des héroïnes qui ne doutent jamais. 

 

RÊVE

 

Clémence fait d’étranges songes où elle se retrouve dans le corps d’une renarde qui voit et ressent la tragédie qui frappe son environnement. 

 

«Parfois, la renarde de mes rêves marche sur le toit, près du cadre de la fenêtre. Je ne comprends pas ce qu’elle fait là, sans protection face aux tempêtes, aux canicules, aux drones, aux prédateurs, aux vapeurs d’usine des cités industrielles. Tout pourrait lui crever la peau. Quand elle se glisse dans la chambre pour se serrer contre moi, ses yeux clos comme des secrets, ses os minces me bouleversent. J’oublie les problèmes et tout ce à quoi je tenais. Plus rien ne compte que de sentir, au contact de sa fourrure, que j’existe encore.» (p.115)

 

Clémence va comprendre plus tard que des contestataires lui ont fabriqué des rêves en squattant son cerveau et en la manipulant. Les clans, celui de Torrents et les révolutionnaires se battent pour prendre le contrôle des esprits en réunissant des individus, un jeune à un plus âgé, ce qui permet de prolonger l’existence d’un vieillard grabataire. Une forme d’égoïsme où une caste vole pour ainsi dire le corps des plus jeunes pour vivre éternellement. Un autre rêve de l’humanité que de contrer la mort. On fusionne aussi avec des bêtes pour comprendre et ressentir l’environnement différemment.

Un roman étrange, déroutant, qui inquiète, un monde en décrépitude qui subit tous les dérèglements climatiques. Chose certaine : nous devons muter et changer nos manières de voir et de penser, pour sauver la Terre. Toutes les découvertes et les prodiges de l’intelligence artificielle finiront par se tourner contre nous et à nous précipiter dans l’abîme. 

Si tout se déglingue sur la planète, il y a la nature humaine qui cherche par tous les moyens à dominer les autres et à établir des pouvoirs qui ne profitent qu’à un petit groupe. Ça, ça ne change pas. La Terre est en danger et l’écrivaine nous le fait ressentir dans nos corps et nos esprits. Et, peut-être qu’avant de sauver notre monde, il faut s’arrêter et regarder en soi. C’est ce que Clémence comprend au bout de sa quête. 

 

VADNAIS, CHRISTIANE, «Les ressources naturelles», Éditions Alto, Québec, 2025, 256 pages, 26,95 $.

https://editionsalto.com/livres/les-ressources-naturelles/

jeudi 7 août 2025

LAUREN GROFF NOUS COUPE LE SOUFFLE

LAUREN GROFF surprend une fois de plus avec «Les terres indomptées», un roman qui nous entraîne dans les années 1600, les premiers temps de la présence des Européens en Amérique. Les envahisseurs sont encore peu nombreux et se réfugient dans des lieux fortifiés pour se protéger des autochtones. Les premiers contacts ont été catastrophiques et les escarmouches se multiplient. La famine règne. Rien n’entre ou ne sort de ces places qui se transforment peu à peu en tombeau. Une servante, après des événements horribles, prend la fuite pour aller vers le nord où se trouvent les Français. Elle doit échapper aux poursuivants qui ne manqueront pas de la pister pour la tuer ou la ramener au fort où l'attend une fin atroce. 

 

Tout le roman, du moins pour une partie de l’histoire, raconte la course folle de la jeune femme dans la forêt, sa lutte contre le froid, la neige et le vent. Heureusement, elle a de bonnes chaussures qu’elle a volées à un garçon mort de la petite vérole. (La maladie fait rage dans la colonie avec la famine) Et une cape et des gants «empruntés» à sa maîtresse. Elle doit trouver de la nourriture et des refuges pour refaire ses forces, allumer des feux pour ne pas geler. C’est sa survie qui est en jeu et, surtout, elle fuit une existence d’esclavage et de soumissions. Certainement, une tentative d’échapper à un monde qui étouffe toute velléité de liberté et d’indépendance.

 

«Car je cours vers la vie, je cours vers les vivants, répondit la jeune fille à cette voix nouvelle. Loin d’une mort sûre et terrible, loin du démon qui parcourt invisible la colonie. Vers ce qu’un jour j’entraperçus derrière l’épaule du gouverneur, sur une carte, un parchemin, une large baie se dessinant à l’est, et une échelle de rivières semblable aux rayons du soleil, grimpant encore et toujours vers le nord et au-delà. Le gouverneur planta son gros doigt sur le plan, disant à l’homme à son côté qu’au sommet des contrées esquissées tout là-haut, dans le nord, étaient les colonies françaises, le canada, et au sud, ici, les colonies d’espagne, la florida.» (p.13)

 

LE PASSÉ

 

Des flashes surgissent de son ancienne vie. Son enfance dans un orphelinat, une riche dame qui la prend comme domestique et ce voyage sur l’océan vers les colonies. Une traversée marquée par la maladie et une terrible tempête. Son quotidien auprès de cette dame et son affection pour une fillette dont elle s’occupe. Surtout, ce pasteur qui charme tout le monde et qu’elle déteste. En plus, elle doit se défendre des hommes qui n’attendent que l’occasion de la violer et de la tuer peut-être. Elle se méfie tout autant du fils de sa maîtresse, qui peut l’agresser à la moindre occasion. Sans compter les horreurs qui marquent la vie des arrivants dans ce nouveau monde.

 

«D’abord, réfléchit-elle, marchant si vite qu’elle eût aussi bien pu courir, il y avait l’histoire du soldat dont la tête avait été séparée du corps, dont on avait farci la bouche de pain comme pour se moquer de la famine rampante qui sévissait chez les colons. Puis les nombreux récits des hommes revenus au fort après un raid ou une expédition à des fins de négoce, appuyant sur leur crâne pour arrêter le sang car leurs chairs et cheveux en avaient été arrachés.» (p.42)

 

Elle évite les villages, veut parvenir dans ce pays du nord où elle pourra enfin respirer. Elle pense surtout à cette longue traversée où elle a vécu des instants de tendresse avec un Hollandais, ce qui aurait pu être l’amour. Le seul moment où elle s’est sentie libre et aimée. 

Nous finissons par comprendre ce qui a forcé la jeune femme à fuir. Un acte de barbarie inouïe et le pasteur qui a failli la tuer. La famine a réduit les colons à se manger les uns les autres. 

 

REFUGE

 

Elle trouvera un lieu paisible après des semaines de marche près d’une tribu autochtone qui la tolère, se construit une cabane et se débrouille dans ce pays qui permet aussi des moments de douceur et de bonheur. La petite vérole finira par la rattraper comme si elle ne pouvait échapper à son passé.

Lauren Groff, dans «Les terres indomptées», peint une nature terrifiante et impitoyable, suit cette femme qui tente de fuir sa vie de misère, même si l’avenir dans ce Nouveau Monde s’annonce catastrophique avec l’appétit insatiable de pouvoir et de richesse qui anime les Anglais. 

 

«Non, dit-elle, car la malédiction des anglais s’abattra aussi sur ces lieux reculés. Elle s’étendra sur cette terre, elle infectera ces contrées, dévorera les peuples qui étaient présents les premiers; elle les massacrera, elle les rabaissera. La faim qui est au cœur du dieu de mon peuple ne peut rassasier qu’en dominant les autres. Ils étendront cette domination jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien, ensuite ils s’entre-dévoreront. Je ne suis point des leurs. Ne le serai jamais.» (p.219)

 

La jeune femme ne cherche qu’une petite place dans ce monde, un lieu où se reposer, manger et peut-être trouver un compagnon et un bonheur paisible. 

 

«Elle s’allongea car son corps ne répondait plus, tant il consacrait ses efforts à digérer les deux poissons. Alors les nuées de fièvre qui s’étaient abattues sur son cerveau se dissipèrent un peu, et elle vit désormais ce que toutes ses souffrances l’empêchaient de voir jusque-là, que c’était une journée ensoleillée, au ciel d’azur, et qu’au bout des branches éclosaient les toutes premières fleurs rouges et blanches. Oh, elle avait laissé toute la beauté du monde se faire engloutir par sa faim, par sa fièvre, pensa-t-elle. Et maintenant elle était heureuse, car elle avait franchi la limite de l’hiver, et partout explosait le bon printemps fertile.» (p.148)

 

Une histoire fascinante où la forêt est moins inquiétante que les humains qui se dévorent entre eux et qui cherchent à exploiter les autres. Une méditation aussi sur ce qu’aurait pu être l’Amérique sans cet appétit de domination et cette soif de richesse. Une quête de liberté et d’autonomie qui coupe le souffle. 

Un roman terrible, impitoyable, magnifique et troublant, le combat d’une femme courageuse qui ne se laisse jamais abattre. Un texte d’une beauté époustouflante où les arbres et les rivières envoûtent et touchent l’âme et le corps.

 

GROFF LAUREN : «Les terres indomptées», Éditions Alto, Québec, 2025, 238 pages, 27,95 $.

https://editionsalto.com/livres/les-terres-indomptees/