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jeudi 14 mai 2026

LA RÉALITÉ DES ÉCRIVAINS VIEILLISSANTS

LES ÉCRIVAINES ET LES ÉCRIVAINS vivent des situations dont on ne parle jamais. Ils sont des milliers à expédier un manuscrit à un éditeur et très peu ont la chance de voir leur travail devenir un livre. En sachant qu’il y a plus de 200 maisons d’édition au Québec, imaginez le nombre d’hommes et de femmes qui souhaitent avoir leur nom sur la page couverture d’un ouvrage. Un nombre effarant de textes se retrouve sur la table des directeurs littéraires. Certainement plus de 100000 manuscrits par année dans tous les genres connus. C’est-à-dire que des milliers d’auteurs attendent un appel, espèrent recevoir un message qui leur ouvrira les grandes portes du monde de la littérature. Tous veulent vivre cet instant magique où l’on apprend que son travail deviendra un livre qui aura sa place dans les librairies et que les gens pourront se procurer. Et la célébrité avec ça, peut-être, si on a du génie. Un moment qui peut changer une existence. Du temps de ma jeunesse, les éditeurs avaient la gentillesse de nous répondre. Ce n’est plus tellement le cas. Maintenant, on vous prévient. Pas de réaction en cas de refus. Au bout de trois mois, si rien ne s’est produit, votre chien est mort. Des jours d’espérance, de silence où l’auteur passe de la joie d’avoir terminé un manuscrit à la déception. Des milliers à soupirer dans l’antichambre des éditeurs. C’est pire que d’attendre dix heures à l’urgence. Parce que dans le système hospitalier, on finit par s’occuper de vous et il y a toujours un médecin qui va vous recevoir.

 

Nathalie Fredette, dans «Nue devant des fantômes», nous entraîne dans ce drôle d’univers, celui des efforts qu’une écrivaine fait pour arriver à retenir l’attention d’un éditeur. Son titre plutôt étrange vient d’une missive de Franz Kafka où il mentionnait «qu’écrire des lettres, c’est se mettre nu devant des fantômes». Tout dire, ne rien cacher et se livrer à un proche ou un inconnu dans un billet, une confidence ou un appel. Prendre le temps d’écrire à un ami ou à un éditeur en devenant un peu un autre, en jouant un rôle en quelque sorte. 

 

«Ces lettres imaginaires adressées à des éditeurs fantômes font état de ma déconvenue, relatent mes errements dans l’épais brouillard, racontent mes “incursions dans le néant”, pour citer encore Woolf. Puissent-elles rappeler 

 toutes les plumes inspirées que la soumission d’un manuscrit ne doit pas faire perdre de vue la mission : écrire vaille que vaille, même en vain, si tel est le désir.» (p.11)

 

C’était facile avec Victor-Lévy Beaulieu et André Vanasse. Juste une petite note. Pas besoin de présentation, d’analyser mon manuscrit, de devenir un auteur qui se déguise en chroniqueur pour louanger mon travail. J’expédiais mon texte avec une phrase du genre : «Voici mon dernier, j’espère que ça va aller.» Et je recevais une réponse une semaine plus tard. Quand Victor-Lévy disait que «c’était du bel ouvrage», je savais qu’il n’y avait pas grand-chose à changer. C’était autre chose avec André. Il me demandait souvent de retravailler un paragraphe, me questionnait sur un personnage ou encore sur la chute d’un chapitre. Je retroussais mes manches pour revoir le passage litigieux et nous finissions par nous entendre. Je mentionnais dans une chronique où je rends hommage à André après son décès, de l’incroyable échange de lettres et de commentaires qui a marqué la rédaction de mon roman «Le voyage d’Ulysse». C’est unique, de quoi faire des envieux. Sans lui, mon épopée ne serait jamais devenue ce qu’elle est.

Et me voilà maintenant orphelin, sans éditeur, un itinérant qui doit tendre la main après avoir placé une dernière virgule dans son manuscrit. Je me sens comme le quêteux de mon enfance qui cognait à toutes les portes de la paroisse pour recevoir quelques sous. Et il y a cette présentation obligatoire. J’y arrive mal. J’ai l’impression d’écrire une fiction quand je me mets à la tâche. C’est peut-être le réflexe du chroniqueur qui fait surface. 

Je déteste cet exercice. Comme s’il fallait devenir un spécialiste de soi en offrant son ouvrage. Je me sens alors comme un encanteur qui tente de vendre un cheval borgne. Qui suis-je pour parler de moi?

 

TENTATIVES

 

Nathalie Fredette écrit des missives élaborées à des éditeurs fictifs du Québec. Il y a des indices et je me suis amusé à deviner les maisons qu’elle vise malgré le maquillage. Et à des directeurs étrangers dans la dernière partie du roman, comme si elle désespérait de retenir l’attention d’un Québécois. 

Des lettres plutôt longues, assez pour rebuter un éditeur qui se bat avec le temps et qui ne lit jamais plus de vingt pages d’un texte. Ce n’est pas une lecture, mais un tri qu’effectue un éditeur d’abord. Je ne pense pas qu’une telle lettre, dans la réalité, réussirait à émouvoir un grand manitou de la littérature. 

Madame Fredette a publié plusieurs ouvrages pour la jeunesse et quelques titres pour les adultes. Ça devrait ouvrir des portes, mais on se rend compte que le passé ou la bibliographie n’impressionne plus les «faiseurs de livres» et que ça peut se retourner contre vous. C’est même un terrible handicap que de posséder plus de passé dans son aventure littéraire que de futur. 

Je connais nombre d’écrivains qui ont une œuvre derrière eux et qui n’arrivent plus à retenir l’attention d’un éditeur. Certains ont renoncé. Inutile de se battre contre l’âgisme ou le temps. Il n’y a plus guère de place pour les auteurs de 70 ans et plus à moins d’être une vedette comme Monsieur Archambault. C’est pourquoi je le vénère et l’admire. Il a su déjouer la vieillesse.

Madame Fredette a des contacts, ses anciens éditeurs, et c’est vers eux qu’elle se tourne d’abord. Elle se bute au silence. Je connais cette impression d’être un produit que l’on enlève des tablettes parce que la date de péremption est passée. La terrible sensation de se sentir en dehors du monde, de ne plus avoir sa place et d’être de trop. Le pire : de ne plus être vivant et d’être juste bon pour le CHSLD. 

 

«Ces lignes soulignent simplement combien un écrivain s’accroche aux mots qui lui sont envoyés, même aux plus banals, courts, convenus, entendus, évidents, désolants… Combien il s’accroche à “cette désespérante réponse toute faite dans laquelle on cherche le mot encourageant” qui fait oublier la suite, c’est-à-dire l’essentiel : votre manuscrit ne nous intéresse pas. D’où l’importance de répondre, comme tu l’as bien saisi! Éditeurs, manifestez-vous, même brièvement! Un mot de vous fait toute la différence! Il encouragera des vocations ou les étouffera. Il sauvera des vies ou y mettra fin.» (p.61)

 

C’est le drame de l’écrivain et de l’écrivaine qui migrent vers «l’âge d’or». Être rejeté du monde, ignoré et surtout se sentir vétuste et d’une autre époque.

 

FRÉNÉSIE

 

Nathalie Fredette y va avec une belle frénésie et une énergie jubilatoire. Elle plaide pour son recueil de nouvelles, pour garder sa petite place dans la confrérie des écrivains et des écrivaines. Elle avoue qu’elle n’est pas du côté de la mode ou de la tendance du jour. On le sait, ce qui importe maintenant, c’est «l'ego» de l’écrivain. Tous ceux et celles qui ont droit à quelques minutes de gloire à la radio ou à la télévision doivent être «des égos». On oublie alors le livre, cet objet obsolète, pour s’attarder au vécu de l’auteur ou de «l’auteurisse». C’est l’homme ou la femme que l’on vend. Une marchandise comme une autre. Une autobiographie de préférence ou encore un auteur qui avoue candidement qu’il s’est «autofictionné» pour faire vrai. Voilà, tout est dit. C’est du réel, c’est du concret, pas de la fiction ou de l’imaginaire. Auteurs, avouez tout et inventez-vous une biographie!

Bien sûr, il y a des exceptions. 


«Nue devant des fantômes» est un magnifique plaidoyer pour la littérature. Celle qui dérange, qui interpelle, qui ébranle et qui fait que l’on respire un peu différemment après avoir suivi un écrivain dans son aventure. Avec beaucoup d’humour, madame Fredette parle de son amour de la lecture, des écrivains et écrivaines qui la nourrissent et lui donnent la force d’espérer. J’ai goûté particulièrement sa missive à un éditeur afghan. Magnifique! Sa signature surtout.

 

«Allah est grand. Moi, petite et grosse.» (p.129)

 

Toujours est-il que Nathalie Fredette met le doigt sur une situation que l’on peut déplorer ou ignorer. Que deviennent les écrits des écrivains qui vieillissent ou prennent de l’âge et que l’on repousse dans une sorte de purgatoire quand ils n’ont pas la sagesse de se taire. 

L'écrivaine bouscule la dictature des best-sellers et du succès qui fait courir les foules dans les salons du livre. Faut-il se droguer, avoir vécu l’itinérance, avoir été séquestrée par des talibans ou encore avoir gravi l’Everest à reculons pour trouver sa place dans les fabriques de livres?

Bien sûr, il y a toujours des éditeurs sérieux qui aiment les textes et les véritables écrivains et écrivaines. Nous n’avons qu’à lire le dernier roman de Monique Proulx, «Le bien ne fait pas de bruit» pour être rassurés. Un ouvrage magnifique qui nous permet de nous risquer tout doucement dans la beauté et l’émerveillement du monde et nous fait oublier les récits jetables.

 

FREDETTE NATHALIE : «Nue devant des fantômes», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 144 p., 26,95 $

 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/728/nue-devant-des-fantomes

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