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jeudi 9 avril 2026

L'UNIQUE ODYSSÉE DE THÉLYSON ORÉLIEN

THÉLYSON ORÉLIEN est né en Haïti, dans ce pays où la violence s’est installée à jamais. Il laisse tout derrière lui, sa maison en flammes, ses amis et ses proches. L’enseignant n’a plus le choix. Sa vie est l’envers de la vie. «C’était ça ou mourir» raconte l’incroyable périple qui l’a poussé contre le mur du possible et du tolérable. L’écrivain signe un premier roman qui m’a touché au corps, au cœur et à l’âme. Un témoignage terrible et plus que jamais actuel. Voici l’extraordinaire vécu d’un homme qui a tout risqué en laissant son pays derrière lui, qui est parvenu à déjouer les pièges des frontières pour arriver dans un lieu où il peut respirer et dormir dans un lit. Un réfugié parmi tant d’autres, de ces hommes et de ces femmes qui n’ont plus rien; des parias qui cherchent une terre où l’avenir a un sens. Parce que la vie n’était plus possible dans leur village, parce qu’ils pouvaient prendre une balle chaque fois qu’ils s’aventuraient dans la rue. Plusieurs périront en route, d’autres s’accrocheront et vivront une incroyable odyssée. Tous devront puiser au fond de leur âme pour survivre. 

 

Jonas Dorléon ne part pas. Il fuit, pour s’éloigner de la mort. Son quotidien est devenu irrespirable. Il doit sortir d’Haïti, échapper aux mailles de la frontière pour se retrouver en République dominicaine, le pays voisin où les Haïtiens sont traités comme des esclaves. 

Ce n’est que le premier pas. 

Il y aura le Brésil, le Costa Rica, le Mexique et les États-Unis. Au bout de tout, le Canada, Montréal et le Québec. Une traversée d’un continent dans des conditions épouvantables. 

Il rejoint la colonne sans commencement ni fin de ceux qui vont pieds nus, s’entassent dans des autobus, n’arrivent plus à dormir et qui parviennent à manger en exécutant les pires tâches. Hommes, femmes, enfants viennent de partout pour suivre un chemin de croix où chaque pas est un risque et une victoire, chaque jour et chaque nuit une épreuve, chaque respiration un miracle. Impossible de revenir en arrière. Il n’y a plus de passé. La vie est devant, au loin, si proche, de l’autre côté de la frontière. 

 

«Moi, je me suis mis à rire. Parce que je comprenais enfin que le pays était mort. Que Haïti n’était plus un pays, mais un prétexte. Un panneau. Une illusion sur un billet de banque déchiré. Les gangs se battaient pour le territoire, mais le territoire n’appartenait plus à personne. Pas à l’État, pas à nous. Même Dieu avait déménagé sans laisser d’adresse.» (p.16)

 

Un roman d’une intensité peu commune, l’odyssée de la survie, une descente aux enfers où l’humain surprend par sa volonté, sa ténacité et surtout les astuces qu’il trouve pour continuer.

 

DÉPART

 

Jonas Dorléon s’éloigne avec un petit sac qui contient la photo de sa mère, son diplôme, un cahier de poème et un slip propre. Et une brosse à dents, pour rester du côté des civilisés, se prouver qu’il n’est pas devenu une bête. Il n’a aucun passeport, aucun papier pour franchir les murs que sont les frontières. Il doit trouver une autre identité, de faux documents qu’il paie avec tout l’argent qu’il a. Une question de survie. Comment négocier avec ces faussaires qui ont leur vie entre leurs mains? Il garde espoir, continue. S’arrêter, c’est disparaître.

 

«Je suis monté dans un bus au terminus de Carrefour, un de ces bus peints comme une église évangélique sous acide. Sur le côté, on pouvait lire en lettres rouges : “Bondye pa jamm domi, men li pa toujou reponn.” (Dieu ne dort jamais, mais il ne répond pas toujours.) Voilà une devise qui mérite d’être méditée, me suis-je dit, surtout quand on n’a que deux options devant soi : mourir ou marcher.» (p.19)

 

L’exil, le mouvement perpétuel que deviennent les jours, la frontière de la République dominicaine que les Québécois fréquentent. C’est une destination recherchée. J’ai des connaissances, pas tous des amis, qui vont y passer une partie de l’hiver. 

Le paradis des vacanciers est un enfer pour les Haïtiens qui font les sales besognes. Jonas Dorléon se retrouve à transporter des sacs de ciment, à construire une nouvelle route pour les touristes qui vont s’émerveiller du paysage. Il le faut pour ne pas mourir. L’envers de l’éden des nordistes qui s’installent le long des plages et dans des hôtels luxueux. 

Les sans-papiers, les sans visage, les sans nom s’entassent dans des baraques, dans des conditions qui remontent à «l’âge de pierre» pour reprendre une expression que Donald semble adorer. Ils travaillent jusqu’à épuisement, redevenant des bêtes, la lie de l’humanité. Étonnant comme les gens méprisent toujours ceux et celles qui font les sales besognes à leur place.

 

«C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à me dire : “Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-être que je dois partir. Vraiment partir.” Je n’aspirais pas à quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre, c’est ça, parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.» (p.24)

 

CHEMIN DE CROIX

 

Un périple inimaginable, le chemin de croix de la terreur, de la faim et de l’angoisse, le Compostelle de la misère et de toutes les violences. Jonas Dorléon fera n’importe quoi pour se rendre au Brésil, une étape avant un autre départ, une route qui ne cesse de s’allonger.

 

«Un jour, en marchant près de la place du quartier Boa Vista, j’ai vu un type faire des acrobaties. Il jonglait avec des bouteilles vides, marchait sur une corde tendue, riait comme s’il n’avait jamais connu la faim. Devant lui, il y avait un chapeau posé au sol, et les passants y laissaient des pièces. Moi, je n’avais pas d’équilibre, pas de bouteilles, pas de corde. Mais j’avais une bouche, une langue et des histoires. Alors j’ai commencé à parler. À raconter. À inventer. À mentir avec style. J’étais un griot en exil. Je faisais rire les Brésiliens avec des histoires d’Haïti apprêtées à la sauce comique. J’inventais des proverbes. Je jouais les idiots. Je faisais des voix. J’imitais les douaniers. Je caricaturais Jesus le passeur et personnifiais même le cafard du McDo. Et les gens riaient. Les vieux. Les enfants. Les vendeuses de bonbons. Les livreurs à vélo. Ils riaient parce que j’étais drôle. Moi, je riais par nécessité.» (p.97)

 

Et la fuite, encore et toujours, pour trouver mieux. Un périple en autobus qui ne semble jamais vouloir prendre fin pour traverser ce Brésil grand comme un continent. Jusqu’à une autre frontière, une autre ligne invisible que des soldats surveillent. L’impression que Jonas Dorléon s’enfonce dans un souterrain pour oublier qui il est et d’où il vient. Il n’est plus qu’un corps ballotté par les soubresauts du véhicule brinquebalant qui l’emporte vers la pire des épreuves. 

Jonas Dorléon pensait avoir tout vu, mais il n’avait pas encore plongé dans la jungle, ce trou végétal qui aspire le temps et l’espace, se gave de tout ce qui bouge et respire. 

 

«Le vrai silence, ce n’est pas celui des cimetières. Ce n’est pas non plus celui des églises pendant la prière, ni celui des douaniers quand ils tamponnent ton passeport comme on referme un cercueil. Le vrai silence, c’est celui qui règne dans le Darién, cette bouche verte, béante comme une menace, qui avale les vivants sans mastiquer. Je l’ai vu. Je l’ai senti, Je l’ai traversé. Non, pas traversé : je me suis fait avaler. Et aujourd’hui encore, je sens ses racines qui bougent sous ma peau, dans mon ventre, comme des souvenirs non digérés. Le Darién, on n’y arrive pas. On y glisse.» (p.123)

 

Beaucoup y restent, à bout de force et de volonté. De vie. Des enfants, des femmes, des adolescents. Jonas est en quelque sorte régurgité comme son célèbre ancêtre, après avoir affronté tous les diables qui hantent la terre. 

 

NORD

 

Une poussée vers le Nord. Le Mexique. Un bond, un pas, une reptation pénible. Et, enfin, les États-Unis, le balcon du ciel et de l’enfer, juste là, la face cachée de la Terre. Les jours se changent en mois, dans un camp où il n’a plus conscience d’être. Il est une ombre qui attend qu’on lui fasse signe, qu’on lui ouvre la barrière, qu’il puisse redevenir un nom, un visage et une parole.

Il franchira la frontière après des éternités d’espoir et de désespoir. Encore quelques pas, pour s’approcher, pour échapper au néant. Une autre poussée vers le Nord, vers le passage mythique, la lueur peut-être du bout du monde : le fabuleux chemin Roxham qui a fait tant jaser au Québec. Le lieu de tous les espoirs, après avoir traversé tous les horizons de son corps.

 

«Mais il y avait un autre horizon. Le Canada. Le Québec. Montréal. Le froid peut-être, mais au moins une chance. Un chemin, le fameux chemin Roxham dont tout le monde chuchotait le nom, ce sentier boisé entre le nord de l’État de New York et le sud du Québec. Un passage semi-officiel, semi-toléré, semi-légal, où les migrants comme moi se présentaient à la police canadienne pour demander l’asile. C’était un jeu de cache-cache diplomatique, mais c’était mieux que de rester là à se faire cracher dessus.» (p.202)

 

Un roman incroyable d’humanité, d’espoir et de désespoir, de souffrances et de volonté, d’amour et d’entraide. Une quête ahurissante. Je ne pourrai plus écouter les politiciens et les commentateurs de l’actualité parler des émigrants et de quotas. Ce ne sont pas des statistiques, ce sont des hommes, des femmes et des enfants. Pas que des chiffres, mais des visages, des frères et de sœurs. Ce sont des humains qui ont mal dans leur corps et dans leur âme, qui veulent seulement un espace pour inventer un tout petit bout d’avenir. 

Thélyson Orélien décrit le calvaire des réfugiés d’une façon extraordinaire. Voilà la plus grande tragédie de notre époque et la terrible odyssée des victimes des faiseurs de guerres et des créateurs de famine. 

Un roman précieux, un témoignage incroyable! Une ode au courage et à l’espoir qui anime les errants en quête d'un pays. J’ai marché avec Jonas et j’ai eu mal partout avec lui. J’ai eu faim jusqu’à ne plus ressentir mon corps, jusqu’à en avoir mal à l’être. J’ai partagé avec lui la seule patrie qui lui restait, le territoire de son corps et de ses souvenirs.

Et quelle écriture! Un battement de cœur, le temps qui s’étire sans fin, une incantation pour échapper à la misère en fixant l’espérance dans les yeux. 

Et aussi quelles pages pour terminer cette épopée, après la descente aux enfers, quand monsieur Thélyson Orélien décrit Montréal sous la neige et le miracle de l’été qui arrive tel un obus de chaleur et de verdure! Magnifique, d’une beauté qui donne des palpitations. 

La marche d’un homme qui a vécu l’envers du monde pour avoir droit à la liberté. Merci, monsieur Orélien, et surtout la paix dans votre tout nouveau pays que vous avez gagné plus que n’importe qui.

 

ORÉLIEN THÉLYSON : «C’était ça ou mourir», Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 270 p., 27,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/thelyson-orelien-13890.html