dimanche 16 décembre 2012

Andrée Laberge entraîne au-delà du bien et du mal


Voilà un roman qui touche l’être, le souffle, la vie et l’âme. Quel plaisir de suivre Andrée Laberge et ses protagonistes qui aspirent à une vie meilleure tout en se débattant avec l’amour, la douleur et toutes les humiliations dans «Le fil ténu de l’âme». Des anges éclopés qui se reconnaissent, se fuient et s’attirent.

Madame Laberge, dans ce roman un peu singulier, convie des personnages que le lecteur a connu dans «La rivière du loup» paru en 2006. Éclopés, marqués, marginalisés, tous ont réussi à garder la tête hors de l’eau et à donner une nouvelle direction à leur vie.
«Ces personnages avaient en commun la perte d’êtres chers et le désir d’en témoigner pour faire leur deuil. Ils avaient aussi en commun la culpabilité et le besoin de régler leurs comptes, avec les défunts, avec les vivants pour pacifier leur âme tourmentée et laisser partir en paix leurs morts», écrit l’auteure dans une courte préface.
Le fils du loup s’est réfugié dans la forêt boréale. Le jeune garçon a fait de la prison après la mort du père. Dans la nature, près des bêtes sauvages, il apprivoise la paix du corps et de l’esprit. En ville, l’adolescente, victime d’agressions, est devenue thanatologue. La jeune femme s’occupe des morts mieux que des vivants. Elle les cajole, les prépare à quitter la vie en douceur, cherchant à oublier les violences subies par ce fils de médecin qui vendait de la drogue à sa mère. Une manière de toucher des corps pour celle qui n’éprouve plus de désir et de sentiment.

Retrouvailles

Il fallait que la vie fasse se croiser ces marginaux. Le fils du loup se retrouve devant l’agresseur de la jeune femme lors d’une randonnée en forêt. Une confrontation qui tourne mal presque. Un loup, dans un piège, demande de mettre fin à ses supplices. Nous retrouvons le moment fort de «La rivière du loup».
«Je ne savais pas que la vie pouvait s’arrêter, se figer sur un instant précis, et que tout le reste, tout ce qui s’ensuivait, n’était que du temps mort, du temps passé sans marquer de changement, du temps qui tourne en rond, qui ne tourne même plus du tout, du temps qui piétine, qui s’accumule pour rien, qui pèse d’un poids lourd, qui martèle sur le même clou incapable de s’en sortir pour se planter ailleurs… … Je ne savais pas que cette histoire vieille de quinze ans, son souvenir laissé loin derrière, à sept cents kilomètres au sud, reviendrait tel un tsunami me frapper de sa vague dévastatrice et me submerger jusqu’ici, dans ma forêt boréale.» (p.31)
Le chasseur se tue au retour, fonçant droit dans un mur. Le corps du fanfaron se retrouve entre les mains de la fille qu’il a agressée. Là encore, le temps fait une boucle.
«La masse informe, tuméfiée, violacée, a les yeux grands ouverts, quasi sortis de leurs orbites. Le regard vide et noir, rivé sur elle, donne froid dans le dos. Un regard qui lui semble familier, dont elle ne peut se détacher. Un regard qu’elle reconnaît tout à coup. Celui du tartarin! Ce fils de médecin! Un vrai vantard désagréable de la pire espèce. Un vicieux, un pervers, un sans scrupule. Elle pousse un cri, laisse tomber la tête. En s’écrasant par terre, elle fait un drôle de bruit. Celui d’un ballon rempli d’eau qui se fracasse contre un mur. La tête roule jusque sous sa table de travail et s’immobilise, en équilibre précaire sur le côté, les yeux tournés vers elle, pour la narguer.» (p.64)
Un sans-abri amoureux d’une vieille à qui il récite de longs passages du «Cantique des cantiques» hante un peu tout ce monde.

Questionnement

Andrée Laberge nous pousse dans nos derniers retranchements avec une habileté qui laisse pantois. Des pages magnifiques. Son écriture est un chant qui nous fait glisser dans une autre dimension. Le contact avec les morts, particulièrement.
Un travail remarquable d’exploration des tourments humains, de questionnements sur l’amour, l’oubli et l’existence. L’écrivaine réussit à nous entraîner dans un monde où toutes les balises s’effritent. Quelle aventure que de suivre «le fil tenu de l’âme» de cette grande écrivaine!

«Le fil tenu de l’âme» d’André Laberge est paru aux Éditions XYZ.

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