GILLES PELLERIN propose un recueil de nouvelles étonnant avec « Ï bémol », soixante et seize textes bien tassés, 235 pages qui prend peut-être sa signification dans le bémol musical qui consiste à abaisser une note pour la rendre plus intime, plus chaude et près de l’auditeur. Des textes courts (une ligne pour nous indiquer un arrêt ou une direction) et d’autres couvrant quelques feuillets. L’écrivain aime surtout se mesurer aux mots pour tricoter des phrases précises et dépouillées de tout superflu. J’ai peu fréquenté Gilles Pellerin, malheureusement, spécialiste « du petit genre » et je m’en veux un peu maintenant.
Gilles Pellerin sait regarder et saisir l’instant, le moment qui tient en équilibre fragile et change tout. Le lieu également, aussi important pour lui que le personnage ou l’intrigue. Son premier texte m’a happé. Quand un écrivain vous rejoint dans vos habitudes, le pari est gagné.
J’aime lire sur un banc, à l’ombre d’un arbre généreux de ses feuilles. Le parc national de Pointe-Taillon, par exemple, était, il n’y a pas si longtemps, mon lieu de prédilection. Je profitais d’une randonnée à vélo pour m’arrêter près d’un étang ou sous un grand pin pour ouvrir des ouvrages négligés depuis trop longtemps.
L’an passé, ce fut « Le dernier des Mohicans » de James Fenimore Cooper qui m’attendait depuis des années. Pas depuis 1836 tout de même, l’année de sa première publication. J’ai lu cette épopée qui remonte aux années 1700 et aux guerres entre Français et Anglais en Amérique du Nord face à un beau parterre de fougères.
FUSAIN
Gilles Pellerin, c’est l’art de la miniature, de l’esquisse, du fusain, je dirais qui permet de saisir l'instant qui change tout.
Le voilà dans un parc, toujours au même endroit avec un ouvrage qui le décourage et le met un peu en colère. Ça m’arrive de grogner en secouant un roman, un recueil de nouvelles que je ne trouve pas digne d’être devenu un volume. Il lève les yeux et elle est là, concentrée. Une liseuse totalement happée par le contenu de son livre.
« Je me suis mis à promener mes livres préférés comme on promène son chien, d’abord dès le lendemain, à la même heure, puis carnet en main pour consigner réussites et absences. Il n’y a pas abondance de parcs dans notre ville, et pas tant d’heures que ça dans une journée. J’espérais ainsi découvrir son moment de prédilections. J’ai plutôt constaté qu’elle était imprévisible. » (p.8)
Attiré par la liseuse ou par l’ouvrage qui capte toute son attention ? Un amour des livres ou un phantasme de lecteur ?
À peu près tout devient sujet d’écriture pour lui. J’ai l’impression de suivre un marcheur qui déambule lentement en regardant autour de lui. Et comme ça, il s’arrête, ouvre un bouquin, se penche sur une phrase pour la souligner. Parce qu’elle peut servir plus tard à construire un texte ou bien elle sera reléguée aux citations qui n’ont pas su s’imposer.
Pellerin est une sorte de chroniqueur du quotidien qui va sur la pointe des pieds, pour n’effaroucher personne.
CŒUR
L’écrivain est un lecteur et lire pour lui est aussi important qu’écrire. Vous le savez maintenant, l’écriture est avant tout une lecture, je l’ai souvent répété.
Et je souris devant ses réflexions sur le travail, des rituels, l’amitié, l’amour, la solitude, une réunion ou la fin d’un couple. Il y a également la maladie qui frappe à gauche et à droite sans que l’on puisse faire quoi que ce soit.
Et me voilà emporté par ce narrateur qui raconte si bien et, surtout, me retient avec un mot, un clin d’œil ou une remarque fine. Un solitaire qui a ses habitudes, ses manies, ses obsessions, on s’en doute. Et je pense à Monsieur Archambault, qui se veut si discret et qui s’attarde à une couleur, un son, une musique ou encore un bout de phrase qui flotte dans l’air comme un parfum à peine perceptible. J’aime ces écrivains qui savent raconter la vie en toute sa simplicité.
« J’occupais ma solitude à… rien ou à peu près, sinon à tirer de l’expérience inédite de la dépression un prolongement littéraire. Littéraire jusqu’à l’emploi de l’imparfait, pour la distance, celle qui rapproche de soi, ce qui me donnait l’impression d’y être tout en n’y étant pas. Ma mise à l’écart du présent allait jusque-là. Espoir de rémission : peut-être me rendrais-je assez loin pour pouvoir en parler au passé. Écrire offre l’avantage de donner le choix du temps verbal. De préférence, ne pas verser dans la complaisance ni l’épanchement. Meilleure garantie de sobriété : un texte court, ce qui correspond à ma manière habituelle. Il importait plus que jamais de faire les choses à ma manière ! » (p.34)
La distanciation, ce pas en arrière pour mieux saisir le moment, sans se laisser emporter par l’émotion. Pas facile de raconter qu’un intrus s’est faufilé dans vos cellules et que, peut-être, ce sera lui qui aura le dernier mot.
Une élégance qui garde une juste perspective sur certains événements heureux ou moins satisfaisants. Voilà la manière de de cet écrivain.
ÉCRITURE
Des textes d’une justesse que j’admire comme lecteur et aussi comme écrivain. « Pas de complaisance ni d’épanchement ». Une attitude qui permet de survoler sans trop créer de remous les hauts et les bas de l’existence.
« Je mentirais si j’affirmais qu’en aucune circonstance l’indifférence à mon endroit ne m’a affecté. Si c’était le cas, je ne serais pas en train de raconter cette histoire qui, d’ailleurs, n’en est pas réellement une, car j’étais, je suis et le resterai inévitablement, celui à qui il n’arrive rien de notable. En plus, les rares fois où j’ai voulu signaler le mérite de quelqu’un, j’ai eu l’impression de parler dans le vide. J’appartiens à la catégorie des figurants. » (p.200)
Tout cela avec un petit sourire qui nous fait croire que ce n’est pas plus important que ça. Il est de la classe des discrets : avec Monsieur Archambault et Donald Alarie. Les liens avec ces écrivains sont un compliment, je le précise. Monsieur Archambault, avec sa démarche qui m'émeut. Donald Alarie, lui aussi, s’aventure dans ses souvenirs et des réflexions lors de ses promenades. Le genre de marcheur qui va du côté de la rue toujours à l’ombre.
Quel plaisir que d’avancer dans l’univers de cet écrivain ! Le travail, les collègues, des rencontres étonnantes parfois, certaines obligations sociales auxquelles il est toujours un peu réfractaire. Tout comme Monsieur Archambault, il préfère la solitude et ses habitudes.
« Depuis l’accident, on dirait que je suis plongé dans un jeu dont les règles ont changé et que je ne suis pas sûr de comprendre. Isabelle partie, plus rien n’est pareil. C’est aujourd’hui que je mesure la part silencieuse qu’elle jouait dans la conduite de ma vie. Là où il y avait des pleins ne se trouve plus que le vide. Je vis un demi-ton en dessous de la réalité. J’ai même l’impression que tout ce qui m’arrive découle de sa mort, que tout commence par son absence, y compris ce qui importe le plus. Par exemple, je me pose la question suivante : si elle vivait encore, éprouverais-je pour Jérémie, notre fils, ce que je ressens maintenant ? » (p.203)
J’aime la texture de ses textes et la profondeur qu’un lecteur distrait ou trop pressé ne pourra saisir. Il faut accompagner Gilles Pellerin, flâner en prenant tout le temps de laisser ses mots se déposer en vous.
Toujours le ton juste et avec un petit sourire qui enrobe le tout. Une écriture qui me convient même si, parfois, dans mes élans, j’ai tendance à jongler avec les images. Je ne peux résister au plaisir de vous proposer un autre extrait de « Ï bémol ».
« Ce matin, j’ai vu la Mort au loin, droit devant, sans savoir si elle venait à ma rencontre ou si elle s’éloignait. » (p.245)
Ça fait de Gilles Pellerin un humaniste remarquable qui ne se lasse pas de scruter la vie et celle de ses proches. Une véritable exploration du quotidien en retenant son souffle. L’art de tout dire sans jamais donner l’impression d’avoir fait un effort. C’est peut-être une forme de magie.
PELLERIN GILLES : « Ï bémol », Éditions de l’Instant même, Longueuil, 2026, 254 pages, 34,95 $.
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