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mardi 13 janvier 2026

JEAN BÉDARD GARDE ESPOIR EN DEMAIN

JEAN BÉDARD présente un roman qui sort des sentiers battus, un ouvrage qui étonne et captive par ses propos et ses dimensions. «Le dernier siècle avant l’aube» nous fait survoler le vingtième siècle, les deux grandes guerres, la Shoah, les massacres de population juive en Europe, l’Allemagne nazie, la montée du communisme et le règne de Staline, les goulags, la naissance d’Israël, le Québec et sa Révolution tranquille. Ça donne une idée de l’ampleur du projet. Tout un siècle où il semble que l’humanité a connu le pire pour s’avancer peut-être vers un temps de paix, de partage et d’harmonie. Mais comment ne pas avoir des doutes devant ce qui se passe dans l’actualité? Les guerres se multiplient (Ukraine, Iran et Moyen-Orient), la démocratie en péril aux États-Unis qui nous pousse dans un monde ubuesque. On pourrait décupler les cas en mettant le doigt sur les changements climatiques, la pauvreté de plus en plus présente et l’accroissement de l’armement. Malgré tout, je crois avec Jean Bédard qu’il faut garder l’espoir de vivre autrement, de muter en quelque sorte pour voir se transformer les hommes et les femmes. L’écrivain, dans cet ouvrage remarquable, démontre que c’est souvent dans les situations les pires que le côté lumineux de l’humain surgit. 

 

Akivè Perlmuter, juif yiddish, d’origine ukrainienne, fuit son pays pour échapper au massacre qui frappe les gens de sa race partout en Europe. Il arrive à Montréal en 1910 avec sa mère. Il a tout juste quinze ans et vient rejoindre ses sœurs, qui sont déjà installées au Québec depuis un certain temps. Le jeune homme a abandonné Génia, qui n’a pas eu la chance de s’éloigner des tueries qui se produisaient dans son village. Elle n’avait que treize ans alors, n’était plus une petite fille, mais pas encore tout à fait une femme. 

Akivè est fou de cette adolescente libre et rieuse. Ce sera le seul amour qui compte, le premier et le dernier malgré une vie de couple à Montréal, où il a des enfants et découvre la peinture, qui sera l’autre grande obsession de son existence. 

Il entreprend plus tard d’écrire à sa promise, à son éternelle fiancée, qu’il n’arrive pas à chasser de sa mémoire. 

 

«Montréal, 1929

Très chère Génia, ma fiancée pour toujours,

Je t’explique mon départ précipité. J’ai pris le bateau avec maman, mais ce n’est pas un abandon. Notre lien n’est pas rompu. “Toujours unis dans une même sève, nous allons faire un bout de chemin sur deux branches parallèles d’un même arbre”, c’est ton oncle rabbin qui me l’a dit.» (p.13)

 

Ce sera l’entreprise de sa vie, celle qui occupe toutes ses pensées et ses élans. Une correspondance à sens unique pendant des décennies, comme s’il jetait des bouteilles à la mer. Il reste convaincu, ressentant au plus profond de son être que Génia est vivante. Et des rencontres, des événements contribuent à garder la flamme et l’espoir. Il tente par tous les moyens de la rejoindre, sans jamais avoir de réponses.

 

«Plus d’un an, aucune nouvelle, je t’écris inquiet. Un voyageur m’a pourtant rassuré, il affirmait t’avoir parlé. Sa description était si juste, il racontait et je croyais te voir et t’entendre. Évidemment, il ne t’a rien dit à mon propos, il ignorait alors mon existence et notre lien. Peut-être que mes premières lettres se sont perdues, peut-être que la tienne n’a pas trouvé son chemin. Tu sais, je t’écris chaque mois, j’accumule, je jette, je réécris, j’hésite… Finalement, je copie uniquement celles dont je peux répondre mot pour mot et que je peux signer en pleine conscience. Notre pacte de vérité.» (p.25)

 

Akivè continuera d’écrire en ne sachant jamais si ses missives se rendent ou encore si elles s’égarent dans les dédales de la censure politique. Il lui raconte tout de ses amours, du métier de peintre qu’il découvre et qui devient son art de vivre et d’être. Ses questionnements sur la vie, ses enfants, la nature humaine, les catastrophes, les atrocités, mais aussi les signes d’espérances qu’il entrevoit, des gens qui portent une lumière en eux qui, il le souhaite ardemment, vont finir par enflammer l’aube. 

Il ira même jusqu’à s’enrôler dans l’armée canadienne comme reporter de guerre et photographe. Il participera au débarquement de Dieppe, survivra par miracle, mais sera capturé par les Allemands, toujours convaincu qu’il retrouvera celle qui a échoué dans un goulag soviétique. 

 

RETOUR


Génia réussit de son côté à avoir des nouvelles d’Akivè de temps à autre et n’arrive pas à le chasser de son esprit malgré sa vie tumultueuse de femme libre et autonome, se donnant totalement dans son travail. Elle a fait des études en médecine et en mathématiques. Deux univers : l’un où elle tente de guérir les souffrances humaines et les chiffres où elle imagine un monde parfait qui se moule dans des équations immuables. 

Tout le siècle se retrouve dans ces lettres avec ses turbulences, ses horreurs, ses espoirs, ses folies, ses démences et les massacres qui ne cessent de s’accumuler et de surgir comme une fatalité. Génia échouera en Israël après la mort de Staline et verra tout de suite que la victime peut se transformer rapidement en bourreau. 

Bien sûr, la vie d’Akivè au Québec ne se compare pas à celle de Génia dans les goulags où elle manque de tout et risque sa peau pour aider ses proches. 

 

« Nous étions des femmes mortes et réincarnées en bêtes. Nous n’avions plus de vie humaine. Chaque instant arrivait avec sa nécessité de respirer, de s’étendre sur la paille lorsque c’était possible, de se glisser à travers le troupeau pour aller déféquer dans le seau. » (p.209)

 

Les deux partagent pourtant cette passion pour les plus démunis et les sacrifiés. Akivè tente de cerner cette humanité dans des portraits, dans son travail de peintre de rue qui est souvent mal perçu. À peine s’il récolte quelques sous.

Génia se bat pour sauver des vies dans des lieux où les gens sont traités comme du bétail, faisant tout pour améliorer le sort des victimes du communisme de Staline. On pourrait établir des parallèles avec les obsédés de maintenant qui font fi des vies et qui ne cherchent qu’à satisfaire leur soif de pouvoir. La guerre de nos jours consiste à bombarder les femmes et les enfants pour faire le plus de morts et surtout rendre le quotidien infernal à toute une population en les privant de tout. L’horreur dans toutes ses dimensions et une barbarie sans nom.

 

LETTRES

 

Les lettres d’Akivè sont extraordinaires par leurs réflexions et leurs questionnements, leur profession de foi en l’avenir, leur amour, leur honnêteté et leur franchise. Elles doivent constituer le liant d’un monde nouveau dont lui et Génia rêvent et qu’ils trouvent dans leur action.

 

«Plus jeune, je pensais que la mort était une sorte de disjonction entre le corps et l’âme, une libération du “souffle divin”, et que les délivrés n’avaient plus de corps pour mieux jouir de l’éternité. Je pensais que la vie spirituelle allait à l’envers de l’incarnation. Je pensais que la vie spirituelle nous arracherait de la gravité, de la densité, de la pesanteur, de la sexualité, de nos bons vieux traumatismes, etc. Je pensais que la grâce luttait contre nos attaches. Je me trompais : les accouchements se font par compression.» (p.152)

 

 Celles de l'éternelle fiancée sont tout aussi formidables de justesse et de réflexions.

Jean Bédard esquisse un extraordinaire portrait du siècle que nous venons de franchir avec ses horreurs, ses utopies en suivant des hommes et des femmes qui croient au partage et à l’empathie qui doit marquer tous les contacts entre les individus. «L’espoir luit comme un brin de paille», écrit Paul Verlaine.  

Qu’importe la situation, il y a toujours une lueur dans la nuit la plus obscure pour indiquer la direction aux errants que nous sommes, pour savoir qu’il y a quelque part un lieu pour soi, quelqu’un qui va vous tendre la main et apporter un peu de réconfort au corps et à l’âme. 

Akivè vit la métamorphose du Québec qui sort de la Grande noirceur, se projette dans l’avenir, réclame l’égalité pour tous, exorcise ses démons pour créer un monde plus juste et plus humain. Il en oubliera presque ses origines juives pour respirer le Québec, pour découvrir encore une fois l’amour, le partage, la bonté qui fait contrepoids à la folie et à la violence. 

Heureusement, peu importe le lieu où l’on se trouve, que ce soit dans le goulag, dans une ville cernée par l’armée israélienne, dans le pays du Québec qui cherche son identité, il y a l’espoir, toujours, l’élan qui promet une aube nouvelle, et une société qui pourra enfin muter pour se débarrasser de ses pulsions dévastatrices.

Jean Bédard a réalisé un travail colossal dans ce roman unique, terrible et lumineux. Des pages troublantes qui secouent l’être, bousculent, emporte pour mieux faire atterrir dans le chaos, la solitude et la solidarité. Un ouvrage d’une ampleur rarement atteinte dans les lettres du Québec qui permet de croire en demain, d’aimer, de penser et de se réfugier dans le plus bel aspect de l’humain qui finira peut-être par s’imposer. «Ça ne peut pas ne jamais arriver», disait Gaston Miron. Oui, malgré tout ce que nous vivons, il faut garder espoir et confiance. Les hommes et les femmes ont une dimension en eux qui peut transformer le monde.

 

BÉDARD JEAN : «Le dernier siècle avant l’aube», Leméac Éditeur, Montréal, 2025, 420 pages, 39,95 $.

 https://lemeac.com/livres/le-dernier-siecle-avant-laube/

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