mercredi 30 novembre 2016

Carole Massé envoûte avec Estelle et Gloria


ESTELLE RENCONTRE Gloria près de la rivière La Gouffre à Baie-Saint-Paul en 1951. La jeune femme rêve de cinéma, de danse, de Hollywood et de devenir une comédienne que l’on reconnaît et admire. Une femme qui échappe à tout ce que l’adolescente de 14 ans connaît. L’étrangère devient son idole, son modèle, celle qu’elle veut imiter pendant cet été de tous les enchantements. Elle découvre surtout des secrets sur la nature humaine qui emprunte des chemins étonnants. Elle se heurte à la dure réalité des femmes et les pièges de l’amour. Qui est Gloria, où logent la vérité et le mensonge ? Estelle fait l’apprentissage de la liberté, du corps et ressent des pulsions surprenantes

Estelle vit une époque où tout se bouscule. Le Québec s’ouvre au monde et penche vers la modernité. Une période charnière où les traditions s’accrochent malgré les vents du changement qui viennent de toutes les directions. Certaines sont des aventurières comme Gloria qui gagne sa liberté en risquant tout, misant sur son charme, son corps pour arriver à ses fins.
La jeune fille ressent d’étranges pulsions qui la font voir, monsieur Louis, comme elle ne l’a jamais vu avant. Et Gloria l’enchanteresse, la magicienne, l’insaisissable l’emporte dans ses rêves et transforme la maison de ferme en lieu de toutes les découvertes.
Pourquoi cette danseuse est venue travailler comme cuisinière ? Pourquoi on la tolère quand elle joue à la vedette, chante, danse, se fait bronzer au soleil pendant que les autres suent dans les champs ? Jacquot la vénère et Émile pardonne tout à la survenante qui est capable de toutes les métamorphoses et de toutes les audaces malgré les haines qu’elle soulève.

Il n’y a pas plus indépendant que moi dans la vie ! Et j’aime pas qu’on insinue le contraire. Je suis rendue là où je suis rendue parce que l’ai voulu, moi, et personne d’autre ! D’ailleurs les femmes me le pardonnent pas, parce qu’elles m’envient ça secrètement, ma force, mon audace, ma liberté. Ouais, si tu savais comme elles me détestent. (p.35)

Gloria joue un jeu dangereux, mais elle sait à quoi s’attendre et son rêve est plus fort que tout. Le monde d’Hollywood l’attire comme les flammes subjuguent les papillons. Elle va partir, faire son chemin dans cette société où les femmes échappent à toutes les contraintes, font tourner les têtes et captent tous les regards. Elle veut devenir le centre, le soleil qui éclaire tout.

À ce moment-là, mes yeux tombèrent sur l’étiquette du tube bronzant qu’elle avait déposé à ses côtés et lurent : Legstick d’Helena Rubinstein. Et je pensai que ces mots-là : Helena Rubinstein, Rita Hayworth, Ali Khan, Guilda, Copacabana, chorus line et d’autres que Gloria me faisait connaître, ils valaient bien les efforts que je fournissais pour la satisfaire. Les mots de chez moi, montagne, vallées, rivières, arbres ou encore couture anglaise, couture plate, couture à bord étaient banals en comparaison. Gloria participait de l’univers des oiseaux, libres et voyageurs, alors que j’appartenais au reste, cloué au sol. (p.40)

Gloria est belle et le sait, joue sa vie, doit surtout éviter les pièges de l’amour qui a presque tué sa mère qui élève sa famille nombreuse et ne connaît que le travail et la misère.

TOURNANT

Tout bascule au Québec pendant les années d’après-guerre. Les idées nouvelles secouent la poussière et tous peuvent relever la tête, penser et voir autrement. Estelle a grandi avec ses tantes, des femmes indépendantes, capables de subvenir à leurs besoins, des marginales en somme dans la petite société de Charlevoix. Elles font de la couture et Estelle y apprend un métier qui lui permettra d’acquérir son indépendance. À quatorze ans, elle touche la fin de l’enfance et bascule dans le monde des adultes avec ses charmes et ses horreurs. Surtout, elle sait d’instinct que le monde peut être différent de ce qu’on lui enseigne à l’école. Elle est subjuguée par l’oiseau multicolore nommé Gloria, découvre la musique, la danse, la sensualité et que le corps d’un homme et d’une femme peut faire autre chose que répéter les gestes du quotidien et du travail.

MYSTÈRE

Que fait Gloria près de la rivière la Gouffre à Baie-Saint-Paul ? Dit-elle la vérité en répétant qu’elle a dansé au El Morocco, le cabaret le plus couru de Montréal, celui où les plus belles filles s’exhibent ? Pourquoi elle disparaît dans les bois comme une bohémienne, revient les cheveux en bataille et la robe pleine d’aiguilles de pin ? Pourquoi s’attarde-t-elle dans la maison d’Émile où monsieur Louis la déteste ?
Estelle découvre qu’il ne faut jamais se fier aux apparences. La nuit révèle des secrets à ceux qui savent veiller tard.

À distance d’une main, une lueur s’écoulait d’un bref interstice entre deux planches… J’approchai mon œil de la fente. Au fond, sur un vague écran de blancheur, se déroulait une étrange séquence… Un homme montait et descendait sur une femme. Tous les deux étaient nus. Elle, cuisses écartées, reins cambrés. Lui, musculeux, tendu, acharné sur sa proie. L’« écran de blancheur » : une couche recouverte de draps blancs. Le lit de Louis dans la chambre à coucher de Louis. Un silence de mort baignait la Scène…(pp. 176-177)

La jeune fille surprend les amours de Louis et Gloria comme si elle était au cinéma. Elle n’a jamais imaginé qu’un homme et une femme puissent poser des gestes semblables. Elle est profondément troublée, perturbée, dérangée. Y a-t-il une autre réalité ? Des choses qu’elle n’a su voir jusqu’à maintenant…

ATROCITÉ

Gloria se fait violer par des garçons du village. Estelle la défend comme une tigresse. Une scène brutale, un secret qu’elles partageront parce que les femmes qui s’enfoncent dans les bois n’attirent l’empathie de personne. Gloria joue, a toujours joué. Elle part avec un riche Américain, va à Hollywood pour danser et concrétiser son rêve. Estelle apprendra bien plus tard qu’elle aura eu une petite place dans ce monde où la réalité n'est pas celle que l'on connaît.

Encadrant l’article, des photographies de Gloria tirées de scènes tournées pour le cinéma ou pour la télévision. Je m’attarde sur un gros plan… Sensation étrange… Nos destins nous séparent maintenant et pourtant, en cette seconde, les trente-quatre années entre nous se résument à une liste de dates… Oui, mon monde d’adulte — plein, riche, créateur — tiendrait soudain en quelques pages dans un roman, alors que mes yeux suivent le tracé du visage tant aimé de Gloria et revoient trois mois d’un lointain été, comme les seuls chapitres de mon existence. Une vie est une étoile filante. (p.374)

Personne ne pourra oublier. Gloria a été celle qui montre la voie en risquant tout pour atteindre son rêve. Elle n’est certainement pas étrangère à la démarche d’Estelle qui a tout fait pour éviter les pièges que la vie pouvait lui tendre.

LIBÉRATION

Roman de libération, du rêve qui s’impose et emporte tout le monde dans une tornade de désirs et de fantasmes. Une page d’histoire, une fresque qui nous plonge dans ces années où le Québec ouvre des fenêtres pour respirer l’air du large, découvre les plaisirs de l’esprit et du corps, entend l’appel de l’Amérique. Gloria paie cher sa liberté et son rêve. Tout comme Alys Roby, cette étoile née trop tôt, que le milieu a brisée. Une page de notre histoire comme si on la voyait sur un grand écran. La vie d’Estelle, mais surtout un moment du Québec qui cherche à s’affirmer et qui arrive mal à assumer sa liberté et ses rêves. Un roman d’apprentissage qui nous emporte dans les volutes des cigarettes de Gloria, du rêve américain qui a séduit Céline Dion et fait toujours rêver ceux et celles qui ne se contentent pas du quotidien.

La GOUFFRE de CAROLE MASSÉ est publié chez XYZ ÉDITEUR.


PROCHAINE CHRONIQUE : Prague de MAUDE VEILLEUX, paru chez HAMAC ÉDITEUR.


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