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vendredi 3 avril 2026

JULIE HÉTU M’A BEAUCOUP TROUBLÉ

BELLE SURPRISE que de trouver «Piscine Versailles» de Julie Hétu dans ma boîte aux lettres, il y a quelques jours, une écrivaine que j’ai connue lors de ma participation à un jury du Gouverneur général du Canada, il y a plusieurs années. Une tâche titanesque avec le nombre de titres et les débats pour choisir un lauréat cette fois. Le premier ouvrage d’elle que j’ai lu a été «Pacific Bell» en 2018. Un roman magnifique, travaillé et intelligent. Une aventure qui sort des sentiers battus et nous fait remettre en question les communications. Récemment, un texte tout aussi étrange : «Les dormeurs de Nauru» m’a dérouté encore une fois. Des humains s’assoupissent en vivant des stress, tombent dans un coma et fuient pour ainsi dire leur réalité de plus en plus intolérable. Et ce n’est pas de la fiction, ce phénomène. La maladie existe vraiment. Et là, me voilà avec «Piscine Versailles» entre les mains. Un livre jeunesse. Qu’est-ce qu’elle a pu concocter pour ce nouveau public? Je ne lis jamais ce genre d’ouvrage, je l’avoue. Dans sa dédicace, Julie Hétu écrit : «Voici mon petit dernier, il relate l’adolescence, la mienne, mêlée à la fiction pour nouer tous les fils.» Il ne m’en fallait pas plus pour que je me décide à prendre «un coup de jeune» pour une fois. Cela ne pouvait me faire du tort, après tout. Surtout avec le printemps qui boude.

 

Une fille arrive à moto à la piscine municipale. Elle a été embauchée pour l’été comme surveillante et monitrice auprès des jeunes du quartier. Un endroit qui lui est familier, puisqu’elle y a vécu son enfance. 

Ça ne va pas. 

Elle est tout croche après une nuit chez sa meilleure amie. Ça s’est mal passé, on ne sait trop pourquoi. Amour (c’est son prénom) doit faire face. C’est son premier jour de travail, même si elle a envie de disparaître. Ses collègues ne disent rien. Tout le monde peut exagérer lors d’une fête et avoir peine à garder les yeux ouverts le lendemain. Mais qu’est-il arrivé chez sa meilleure amie? Voilà la question qui a trotté dans ma tête pendant une partie de ma lecture. 

 

«Quelque chose lui brûle le fond de la gorge. Remonte. Une vague venue de son ventre. Elle ne veut pas y laisser libre cours. Si elle pleure maintenant, elle perdra le peu de courage qu’il lui reste et attirera l’attention sur elle. Elle prend de grandes gorgées de néant, dos au bassin, elle respire le plus profondément possible, comme pour arrêter le tsunami. La déferlante se brise tranquillement. Perd de sa puissance. Sa peur de se disloquer, de devenir une curiosité, un problème à régler, échoue sur le béton.» (p.15)

 

Amour (un étrange prénom) a l’impression d’être passé sous un train. C’est peut-être ce qui lui est arrivé d’une certaine façon. Elle est couverte de bleus et a mal partout. Elle serre les dents, refoule ses larmes et doit tenir jusqu’au soir, jusqu’à ce qu’elle puisse rentrer chez elle pour se cacher comme un animal blessé. Elle rencontre les moniteurs avec qui elle va vivre les prochaines semaines et les jeunes qui ne demandent qu’à s’amuser. Un travail qui n’exige pas trop d’efforts, même s’il y a toujours des cas qui surgissent dans un groupe près d’une piscine. 

 

SOUVENIRS

 

Je me souviens d’avoir occupé un travail d’animation pendant tout un été avec des jeunes de mon village. Il fallait avoir beaucoup d’imagination. Nous n’avions pas de piscine, mais nous avions mieux. Un lac pas trop loin où nous pouvions nager et une rivière, avec une plage de sable, pour faire du camping. Nous avions un terrain de balles et pouvions inventer des jeux avec quasi rien. 

La journée finit par prendre fin. Amour rentre à la maison avec plus que jamais l’envie de disparaître. Ses parents ne semblent pas là. C’est ce qu’il lui faut : de la solitude pour se guérir et reprendre son souffle.

 

«Elle gravit les marches jusqu’à sa chambre, son corps est pesant; dans son bordel infini, elle respirera mieux. Quand elle ouvre la porte, le sol est encombré d’objets et de vêtements; rien n’a bougé. Sa mère s’est retenue de venir y faire le ménage. Les rideaux sont tirés, il fait sombre, malgré le soleil qui pointe encore ses chauds rayons de fin d’après-midi. Dormir. Elle sait que son corps ne s’abandonnera pas facilement, la fatigue, le dégoût, le vertige physique de l’abîme qui l’aspire ne la laisseront pas se reposer sans demander leurs restes.» (p.18)

 

Tous les jours deviennent un combat pour la jeune femme. Elle doit se reprendre en main, oublier les ecchymoses, se retrouver dans sa tête et son être. On l’apprend, on le devine. Elle a été tabassée et agressée pendant cette fameuse nuit. Disons le mot : violée lors de cette soirée chez sa meilleure amie, Sophie, qui n’est peut-être plus sa meilleure amie. Elle a été blessée au cœur et à l’âme. Heureusement, les jeunes lui permettent de trouver une manière de se prouver qu’elle est toujours vivante.

 

SURVIVRE

 

Monika sort du lot avec ses parents qui ne méritent certainement pas ce titre. Et il y a aussi Jacob, un moniteur attentif, qui s’occupe d’Amour comme il peut et aimerait bien aller plus loin avec elle, expérimenter ce qu’un garçon et une fille peuvent tisser quand ils s’attirent. Amour ne tolère plus les contacts physiques depuis ce qu’elle a vécu. 

Monika, une jeune adolescente intelligente, originale, particulière, tente de s’accommoder de ses parents qui n’ont pas d’allure et qui lui font honte.

 

«Le père de Monika bondit, rattrape sa femme sur le point de partir et la pousse en riant dans la piscine. Des canettes vides déposées sur le bord roulent dans tous les sens. Paul-Simon siffle et demande aux baigneurs de sortir de l’eau le temps que la situation se calme. Amour reste figée, elle ne sait pas quoi faire, alors que Mélodie fait signe à un policier qui traverse la rue devant la piscine de venir. Le père de Marika lève bien haut son majeur en direction de l’agent, qui s’empresse de rejoindre l’enceinte de la piscine pour exiger qu’il sorte de l’eau.» (p. 33)

 

Amour l’aidera et lui donnera le petit coup de pouce qui permettra à l’adolescente de faire un pas vers l’avenir. Ce sera aussi une manière pour elle d’oublier ses propres tourments et ses douleurs. 

Tout l’été ne suffira pas à effacer ce qui s’est passé lors de la fameuse soirée. Tout comme il faudra attendre pour que les bleus disparaissent et qu’elle retrouve le goût de foncer dans la vie. Y parviendra-t-elle? On ne subit pas une agression semblable sans être marquée à jamais. 

Elle ne peut s’abandonner à la tendresse de Jacob. Elle a besoin de temps pour comprendre, pour oublier peut-être, pour se dire que ce n’est jamais arrivé tout ça. Elle s’est sentie comme un objet dépouillé de son humanité. De quoi la rendre farouche et méfiante. 

 

CASSURE

 

Une amitié qu’Amour croyait indéfectible est détruite à jamais. Sophie l’a trahie. Rien ne peut être pareil, c’est certain. Peut-être que le temps permettra la guérison, on le souhaite en croisant les doigts. Ça fait mal de voir une jeune se débattre ainsi pour retrouver le goût de la vie.

Comment se remet-on d’une agression où l’on a été roué de coups, blessée, violée et abandonnée sur le plancher d’une salle de bain comme une vieille chaussette; comment oublier l’indifférence de tous ceux et celles qu’elle pensait être des amis?

 

«Elle a peur de ce jour inévitable si elle n’arrive pas à oublier ce que Seb, Jean et Yanick ont fait, si elle n’arrive pas à biffer ce que Sophie n’a pas fait. Elle aimerait tellement avoir à nouveau confiance en elle pour ne pas se protéger de Jacob. Elle chasse ses pensées, se lève et s’installe avec du papier et un crayon. Elle pose la lampe de chevet sur le plancher pour s’éclairer. Le temps file, grignote la nuit, alors que son rime prend forme. Il est quatre heures du matin quand elle enfouit son texte dans son sac. Elle retourne se glisser sous les draps, la respiration de Jacob tranquillement l’emporte.» (p.85)

 

«Piscine Versailles» m’a troublé plus que je n’aurais pu l’imaginer. Nous sommes dans l’humain, la douleur, la vie qui débute mais qui va tout croche. Surtout, Amour n’a personne avec qui partager sa douleur et son mal. Elle fera preuve d’un courage et d’une volonté formidable pour arriver à tenir jusqu’à l’automne. Un autre milieu et de nouveaux amis peut-être lui permettront de passer à autre chose. 

J’ai oublié l’étiquette jeunesse avec «Piscine Versailles». Je lisais simplement un bon roman, bien mené qui touche l’humain et l’être, nous entraîne dans une situation horrible où le personnage doit se débattre pour respirer et refaire surface. 

Amour ne peut partager ce secret avec personne. Il lui faudra cicatriser, refouler ce mal au plus profond de son être pour faire son chemin et foncer dans ce qui peut être l’avenir. Un texte de silence, de douleur et de gestes qui aident à vivre, à oublier et peut-être aussi un réconfort auprès de ces jeunes qui redonnent le sourire à Amour. Monika devient une figure importante et une projection pour la monitrice. Un roman étonnant encore une fois. Chose certaine, je ne verrai plus les livres jeunesse du même œil après cette lecture. 

 

HÉTU JULIE : «Piscine Versailles», Leméac jeunesse, Montréal, 2026, 120 pages, 12,95 $

 https://lemeac.com/livres/piscine-versailles/

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