jeudi 14 novembre 2013

André Pronovost atteint un sommet


André Pronovost atteint un sommet dans Elvis et Dolores. Un travail intelligent, une belle maîtrise de son sujet où il remet en question les idéaux de la société américaine. Un savant mélange de musique, de culture cinématographique et de philosophie, de l’art du récit également. Un projet qui englobe peut-être l’art de la vie pour mieux la secouer et l’aimer.

Quelque part dans le Maine. Alison, la grande amie de la bibliothécaire Blanche Roanoke, travaille chez McDonald pour amasser des sous. Elle souhaite se payer des implants mammaires, une opération qui changera sa vie.
Les amies se voient tous les jours, se préoccupent des gens qu’elles côtoient. Arthur par exemple, un employé de la bibliothèque municipale qui sait tout de la vie d’Elvis Presley et de la jeune comédienne Dolorès Hart qui, après un début de carrière fulgurant au cinéma dans King Creole, a choisi de devenir carmélite.
«Son rôle dans Loving You a fait d’elle la première femme qu’Elvis ait embrassée à l’écran. Elle est devenue à ce moment-là l’une des jeunes femmes les plus enviées des États-Unis.» (p.86)
Les deux femmes décident de s’occuper de ce grand timoré. Alison le questionne sur Presley sous prétexte d’écrire un article pour la revue Rolling Stone. Le solitaire se confie et les feux de l’amour ne tardent pas à s’allumer.

Grande question

Pourquoi une comédienne belle à faire rêver tourne-t-elle le dos à la gloire à vingt-quatre ans ? Qu’est-ce qui importe dans la vie ? La célébrité, l’argent ou s’accomplir dans les gestes les plus humbles ? Voilà la question qui porte le roman de Pronovost.
«Cette jeune femme que tu admires a fait le deuil de sa beauté. Elle a su se libérer de son besoin d’être désirée. Toi, petite fille, en réclamant de plus gros seins, tu fais le contraire de ce qu’elle a fait— et alors qu’elle avait le même âge que toi. Et pourtant tu lui ressembles. Ca tu es, comme elle, en quête du bonheur. Tu as mal. Tu cherches à apaiser ton âme.» (p.114)
Grâce à la plume de Blanche Roanoke, toute la ville vit le procès de Dolorès Hart. Parlons-nous d’une sainte ou d’une jeune femme à l’esprit dérangé ? Pronovost interroge le culte de la vedette, la richesse et le succès, les piliers de la société américaine. L’écrivain propose un théâtre de l’absurde où sont convoqués Freud, Jung, Diderot, Tolstoï et plusieurs autres penseurs. Toute la population embarque dans cette représentation unique qui soulève les passions.
«Il n’y avait qu’un seul problème. Plus une peur légitime qu’un problème d’ordre métaphysique. C’était la peur de manquer d’alcool. Charlotte craignait qu’on ne fit fi de ses appels à la modération. La sensibilité à fleur de peau des spectateurs dépassait les prévisions. Ceux-ci buvaient beaucoup, beaucoup. La réputation d’un hôtel pris à court d’alcool est ternie à jamais.» (p.221)
Des moments uniques quand Simone de Beauvoir vient à la barre et explique ses choix de vie.
«— Oui. À quatorze ans, je suis devenue athée. Je me suis mise à voir la religion comme une duperie monumentale, et les membres du clergé comme des commères se repaissant de ragots.» (p.230)

Procès

Qu’est-ce qui s’est passé dans la tête de Dolorès Hart ? Pourquoi choisir l’anonymat et la plus effacée des façons de vivre ? Si Hart a trouvé le bonheur dans la vie religieuse, Presley s’est perdu dans les remous du succès.
Comment trouver le bonheur et l’équilibre ? Pronovost aime bousculer nos façons d’être. Je songe à Appalaches, un récit passionnant qui permet de voir les États-Unis d’un autre œil.
Jamais Pronovost n’a été aussi percutant. Ses incursions dans les écrits et les dires des grands penseurs sont remarquables. Un humour fin, maîtrisé, un bonheur. L’écrivain questionne sans jamais être lourd, pompeux ou moralisateur. Et quels personnages attachants ! Un grand bonheur de lecture.

Elvis et Dolores d’André Pronovost est paru chez XYZ Éditeur.
http://www.editionsxyz.com/catalogue/633.html