lundi 18 décembre 2017

DONALD ALARIE ME FAIT DU BIEN

DONALD ALARIE nous offre un chapelet de nouvelles, je ne sais si l’expression convient, qui épouse le parcours de sa vie. Dans Puis nous nous sommes perdus de vue, il raconte son enfance et son adolescence, évoque ses déménagements, des amis qu’il a perdus et retrouvés, des études et la découverte des livres et de la littérature. Une passion jamais assouvie que  celle de la lecture et que nous partageons. Quand j’ai pu emprunter quelques romans à la bibliothèque de l’école (nous n’avions pas de livres à la maison), je passais des journées entières à lire. Cette activité faisait rager ma mère. Elle répétait que j’étais « ennuyant comme la pluie », que « j’étais muet comme le caveau à patates ». Peut-être que je lisais avec acharnement pour oublier qu’elle parlait tout le temps. 

Il y a quelque chose d’émouvant dans les textes de Donald Alarie, un aspect intime qui me touche. L’impression qu’il me fait des confidences et qu’il ne s’adresse qu’à moi et à aucun autre lecteur. Je m’avance dans les premières pages et je me mets à hocher la tête, comme s’il était devant moi et qu’il me parlait avec son sourire particulier. Cette écriture me touche même si on dirait que l’écrivain s’excusait d'attirer mon attention et de me déranger.
Pourtant Donald Alarie est loin de fuir ses émotions, sa vie, ses amours et ses déceptions. Il aborde tout ce qu’un homme affronte de regrets, d’échecs, de découvertes avec un petit quelque chose de singulier. La mort de sa compagne par exemple. C’est certainement pourquoi je suis un lecteur sur qui il peut compter. Il était mon ami avant même que je ne le rencontre dans un salon du livre. Et il a fallu quelques secondes à peine pour que l’on discute comme de vieilles connaissances. C’était peut-être ce que nous étions sans que jamais nos chemins ne se soient croisés.
J’ai toujours l’impression que je dois prendre tout mon temps, m’attarder à une phrase, la caresser comme je le fais avec ma chatte multicolore qui est une insatiable. Voilà ma manière de me laisser emporter par son souffle, sa façon d’effleurer les heurts de la vie sans pousser de cris pour ameuter le voisinage. Alarie possède un art particulier que je n’aurai jamais.

HISTOIRES

J’aime quand il me guide dans son enfance et me fait suivre le petit garçon curieux, vivre ses premiers moments à l’école et l’apprentissage des autres et de soi. Ces moments qui ont fait de nous des humains rebelles ou des hommes paisibles. L’enfance dit tout. Qu’aurait été l’écriture de Gabrielle Roy sans sa vie familiale au Manitoba ou encore l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu sans ce départ forcé pour la grande ville alors qu’il était adolescent. Il a eu la certitude alors que l’univers se fracturait.

Que deviendrait ma vie ? Je ne voyais pas comment modifier le cours des choses. On pouvait faire des stages dans des cliniques pour se libérer de la drogue ou de l’alcool. Consulter des psychologues spécialisés dans ces traitements. Participer aux réunions des AA et se trouver un guide. Mais pour quelqu’un d’accro à la lecture comme moi, on ne pouvait rien faire. Et c’était tant mieux ! (p.115)

Ces livres qui m’ont tellement fasciné quand je me suis assis pour la première fois dans une salle de classe. Et puis un jour, après des efforts, la surprise de se rendre compte que les mots nous livrent des secrets. Comme si on s’était acharné pendant des jours à faire glisser une clef dans une serrure. Et puis là, ça y est. La clef tourne et la porte s’ouvre sur un monde. Parce que savoir lire, c’est se permettre tous les voyages, toutes les aventures, devenir tous les personnages et de franchir les époques en un claquement de doigts. C’est comme ça que je me suis retrouvé en Russie à dix-sept ans, lisant Léon Tolstoï et son incroyable roman Guerre et paix, me prenant tour à tour pour un cosaque sur les champs de bataille ou encore un jeune soupirant qui n’osait pas bouger dans les somptueux salons de Saint-Pétersbourg, étourdi par le froissement des robes de soie. La lecture, la plus grande machine à voyager dans le temps.
Je suis certain que Donald Alarie aurait partagé ma joie quand le plus beau moment de la journée arrivait enfin à l’école Numéro Neuf de La Doré. Cette dernière heure de l’après-midi où Mademoiselle sortait le grand volume cartonné. C’était notre livre sacré. Parfois, c’était elle qui lisait, souvent un élève qui savait patiner sur les phrases et donner sa voix aux personnages. J’étais souvent l’un de ceux-là. Un gros roman qui nous faisait rêver et inventer des jeux dans la cour de récréation. Une de perdue, deux de trouvées de Georges Boucher de Boucherville paru en 1874. Ce livre m’a ouvert les gouffres de la lecture et a fait de moi un lecteur insatiable.

AVENTURE

Donald Alarie lisait des Bob Morane. Je n’ai lu que Le retour de l’ombre jaune. Tous les garçons de la classe se disputaient les exemplaires disponibles à la bibliothèque. J’étais un lecteur original. Il y avait une petite pochette à l’intérieur de la quatrième de couverture. Là se trouvait une fiche que l’on devait remplir pour repartir avec le livre. Écrire son nom et la date. Je regardais la fiche et quand personne n’avait emprunté le livre, c’était pour moi. C’est ainsi que j’ai lu une étude de Séraphin Marion portant sur l’œuvre d’Émile Nelligan. Je crois bien n’avoir pas trop compris de quoi il était question. Je choisissais peut-être un peu mes titres pour épater la classe et mes amis. Heureusement, cela a vite changé et j’ai appris beaucoup de la lecture de ces écrits ignorés.
 
Je suis allé saluer Michel. Il m’a promis de m’écrire. Il me donnerait sa nouvelle adresse plus tard. Il m’a offert deux bandes dessinées en cadeau. Puis il m’a tendu un autre livre en disant : « C’est de la part de ma mère. Elle en avait deux exemplaires et elle tenait à t’en offrir un. Tu pourras le lire un jour… » C’était Rue Deschambault, de Gabrielle Roy. Quelques années plus tard, en le lisant, j’aurais l’impression d’entendre une confidente me chuchoter à l’oreille des histoires pleines de tendresse. (p.28)

C’est ainsi que j’ai découvert La Minuit de Félix-Antoine Savard, Félix Leclerc, son magnifique Pieds nus dans l’aube, Léo-Paul Desrosiers et Les Engagés du Grand Portage, dans la belle collection Nénuphar de Fides. Ce roman m’a tellement fait rêver. J’ai dû le lire quatre ou cinq fois, copiant les passages où il était question des nations indiennes.
Je n’ai pas fait mon cours classique comme Donald Alarie, allant d’un bord et de l’autre dans un parcours scolaire plutôt sinueux. Heureusement, il y a toujours eu des livres. La poésie de Rimbaud et de Baudelaire que nous découvrions par fragments au collège parce que nous n’avions pas droit à l’intégralité des poèmes. La censure des frères Maristes n’était pas une rumeur. J’ai même failli me faire confisquer Les misérables de Victor Hugo par le frère bibliothécaire, le premier roman que j’ai acheté. Ce fut plus tard, à l’université que j’ai pu lire Les fleurs du mal et Une saison en enfer.

LA VIE

Les études. Un exil difficile pour moi que de passer du village à Montréal. Pour Donald Alarie, les migrations ont toujours eu lieu à l’intérieur des frontières de sa ville même si cela peut être bouleversant.
Les grandes amitiés que l’on était certain d’avoir pour toujours s’effritent alors. Et il y a le travail plus tard, les amours et nous perdons de vue des garçons avec qui nous étions du matin au soir. La mort, un accident et celui qui était comme votre bras droit n’est plus.

Un jour, durant la récréation, j’ai aperçu un garçon étendu par terre. Il y avait du sang près de sa tête. Il avait fait une mauvaise chute et sa tête avait heurté l’asphalte. Je me suis éloigné, effrayé. Le surveillant est intervenu. On a transporté le blessé à l’intérieur. Puis une ambulance est venue le chercher. Le lendemain, on nous a appris qu’il était mort à l’hôpital. Il n’avait que neuf ans. Il se nommait Pierre. J’ignorais qu’on pouvait mourir à cet âge. (p.16)

Les parents vieillissent, luttent contre la maladie ou encore foncent dans leur vieillisse avec une colère qui ne s’est jamais démentie chez ma mère.
C’est ce que j’aime chez Donald Alarie. Cet écrivain me porte à la confidence,  à parler de moi et de lui par ricochet. Son texte est comme une main tendue. Vous la prenez et vous allez dans un parc, vous asseoir sur un banc, pour mieux regarder le jour s’étirer et surveiller, le sourire aux lèvres, les agitations des hommes et des femmes. C’est cette intimité que je retrouve chaque fois dans un livre de Donald Alarie. Il m’entraîne dans son monde et me fait mieux voir le mien. Il me permet toujours une réflexion qui me pousse dans des sentiers que je ne cesse d’explorer. Peu d’auteurs réussissent cet exploit et c’est ce qui me fait dire que Donald Alarie est un écrivain important, essentiel, unique.


PUIS NOUS NOUS SOMMES PERDUS DE VUE de DONALD ALARIE, une publication des ÉDITIONS de LA PLEINE LUNE.