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mardi 24 février 2026

UNE PLONGÉE AU CŒUR DE L’HORREUR

LE ROMAN permet d’aller au-delà de l’actualité, des faits qui gardent un moment l'attention avant d’être relégués aux oubliettes. Le 4 août 2020, le port de Beyrouth explose. La déflagration détruit une grande partie de la ville. Le bilan est effroyable : 235 morts, 6500 blessés, 77000 bâtiments pulvérisés ou endommagés et environ 300000 personnes dans la rue. «Les bestioles» de Hala Moughanie nous pousse au cœur de cet événement. Nous emboîtons le pas à un épicier, un ancien combattant, qui a survécu par miracle. Tout est dévasté dans le quartier. Sa voisine, une femme seule avec qui il partageait un repas de temps en temps, une dame âgée qui attendait le retour de son fils a été écrasée par la chute d’un mur. La petite fille du haut est morte de façon atroce. Une vitre en explosant lui a tranché la gorge. Du verre partout, des gravats et les maisons en ruines. Le narrateur raconte l’événement, des moments de sa vie, sa pétrification, sa minéralisation, je dirais devant cette violence qui lui a enlevé toute sensibilité. Il n’y avait que son épouse pour trouver l’homme sous la carapace et effleurer son cœur. 

 

La situation est inimaginable dans la ville après ce big bang de fin du monde. Et pas seulement dans Beyrouth, mais dans tout le pays. Le Liban a connu les bombardements quotidiens, la hantise constante des drones qui volent partout, «les bestioles», comme les appelle notre commerçant. 

Le rescapé a reçu un éclat de verre dans l’œil, mais cela ne semble pas trop l’incommoder. Il se faufile dans les décombres au milieu des cadavres, écoute ce que les gens racontent. Il n’en démord pas : c'est à cause des avions. Les autorités parlent d’un accident, d’une erreur qui a provoqué la catastrophe. Le narrateur ne croit plus personne depuis longtemps et est convaincu qu’un bombardement a touché les réservoirs du port. Tous les voisins ont entendu les avions juste avant l’explosion.

 

«En réalité je n’ai plus mon œil. Le droit. Je veux dire, je l’ai encore mais un éclat de verre est rentré dans l’iris. Un tout petit, mais même petit, dans l’œil, ça fait des dégâts ces choses-là. Quelle sale histoire! Quand je pense que la guerre fratricide me l’avait laissé, l’œil. Et celle de 2006 aussi. Et tous les attentats avant, pendant, après. Mais là, mon œil qui part à cause d’un débris de verre et même pas à cause d’une balle perdue!» (p.11)

 

Les survivants tentent de retrouver des proches, des victimes sous les décombres, un ami peut-être, de comprendre. Un miracle que d’être toujours là, de respirer avec un éclat de verre dans l’œil. Ils ont tout perdu, veulent aider, nettoyer et se refaire un semblant de vie. 

 

«Quelques-uns restent ici à fixer leurs alentours avec un regard pétrifié comme la pierre qui a tout envahi, même les yeux. Eux aussi, ils ne reconnaissent pas le quartier. Ils ne parlent pas. Y a deux minutes, c’était le leur, le quartier. Y en a que je reconnais, le coiffeur, la voisine de l’immeuble à gauche. Je sais pas comment elle est sortie puisqu’il est à terre, son immeuble, mais peut-être qu’elle n’y était pas encore entrée et qu’elle y a échappé parce qu’elle revenait de l’épicerie, comme moi.» (p.13)

 

Un souffle et ils sont passés d’un quartier calme et paisible à un univers de ruines. Partout, les gens s’agitent, nettoient et balaient les rues pour faire quelque chose, pour retrouver la vie d’avant, même si c’est impossible. 

 

SECOURS


Des brigades se mettent à l’ouvrage pour nettoyer, apporter des repas, soigner les blessés avec le peu qu’ils ont. Il faut tenir tête au malheur, à la fin du monde. 

Le narrateur n’aime pas trop cette agitation, mais cède quand la faim devient intolérable. Plus rien ne le retient, sauf des pulsions primaires. Il évoque souvent sa femme, mais ne veut pas en parler, la jeune voisine qu’il surveillait et qui lui redonnait les désirs qu’un homme éprouve devant une belle femme. C’est qu’il a tout vu et tout entendu notre ancien militaire. La pire des choses pour lui, c’est peut-être de se retrouver avec un œil amoché au milieu des survivants.  

 

«Ceux qui sont restés, ils nettoient les trottoirs et rassemblent les vitres brisées dans un coin. Des fenêtres aux étages, y a des vitres qui sont pas entièrement tombées, et de temps en temps quelqu’un gueule qu’il faut pas se tenir en dessous pour qu’il puisse en finir avec le reste de la fenêtre et la balancer d’en haut. Alors elle s’écrase sur le sol et fait encore plus d’éclats et les gens balaient. Tout le monde balaie tout. Solidarité libanaise. Ça réchauffe le cœur. Personne pour dire : “Ça c’est ta vitre, c’est pas la mienne.” Non, on sent bien l’unité. Ça réchauffe le cœur.» (p.29)

 

L’épicier retrouve des élans de fraternité, le désir d’être qui est plus fort que tout. Il est ému par ce communautarisme qui pousse les gens à nettoyer, même si cela peut sembler absurde. Une formidable volonté de rebâtir un milieu de vie où ils pourront être, agir et aimer. Une solidarité inébranlable qui n’empêchera pas la prochaine catastrophe. Parce que c’est cela, respirer au Liban, à Gaza, en Ukraine. C’est aller d’une déflagration à une autre depuis trop longtemps.

 

LA MORT

 

La mort engendre la violence et la guerre, les attaques et les représailles quotidiennes. La réponse des autorités : un accident même si personne ne les croit. 

 

«L’est gentil le mec du rez-de-chaussée mais je crois qu’il me raconte des bobards. Oui, c’est sûrement des bobards, moi j’ai entendu des avions. Je le lui dis au voisin, sans rire. Lui aussi, il a entendu les avions mais la version officielle dit que c’est une négligence. Donc, pas d’avions.» (p.31)

 

Le roman d’Hala Moughanie décrit la beauté dans l’horreur, le pire, la fin de tout lorsque la vie ne tient qu’à un fil. Parce qu’il y a celui et celle qui tendent la main quand tout n’est que poussière et que l’on a tout perdu. C’est la vie qui s’impose envers et contre tous, comme dans la magnifique épopée de Jean Bédard : «Le dernier siècle avant l’aube. » La volonté d’exister sous un ciel rempli de «bestioles» qui menacent, surveillent et peuvent vous tuer entre deux pas. Les drones et les avions arrivent tel un vent de mort, avec les explosions et le souffle qui emportent les maisons. Que reste-t-il quand on ne peut plus faire confiance aux nuages et au soleil

Et, dans la douleur et le désespoir, dans les cris et les larmes, dans l’incroyable silence d’une fin du monde, la vie reprend, la colère revient aussi devant l’aveuglement des dirigeants. La terrible colère qui rend fou quand on vous prive de tout. 

La population se rassemble sur la grande place de la ville, pour dire qu’ils sont toujours là et qu’ils ne sont pas des bêtes, qu’ils ont droit à tous les petits bonheurs qu’un humain peut exiger en ouvrant les yeux le matin. Juste respirer et revendiquer sa propre mort, celle qui nous emporte au bout du temps qui nous est alloué, «cette mort qui n’était pas la leur», comme l’écrit Marie-Célie Agnant. 

 

«C’est lui qui l’a tuée, ma femme, c’est pas moi, et si j’atteins la rue des banques, je me mets à couvert. Oui, c’est qui qui flinguait alors qu’il ne voulait pas, qui l’a tuée. À moins que ce soit toi qui l’aies flinguée, ta femme, la possibilité d’absolu n’a pas sa place dans cette ville qui nous grignote. J’y pense pas mais j’avance et je le vois d’ici, le sniper, sur le toit du Parlement, avec mon œil gauche, celui qui tient seul un peu la route. Et il me voit lui aussi regard à regard dans mon œil.» (p.115)

 

Hala Moughanie plonge dans la dérive d’un homme qui a connu toutes les guerres et qui est revenu avec le désespoir dans l’âme. Il vit parce qu’il ne sait pas faire autre chose. Il passait beaucoup de temps dans son épicerie, discutait avec sa voisine âgée, qui n’est plus, et quelques clients. Il est un survivant, une victime, et un bourreau à une certaine époque. 

 

«Du monticule, y a une voix aussi qui dépasse. Elle monte à peine. “Aide-moi”, qu’il dit l’homme dans un murmure, et c’est comme si tout son souffle, il finit de l’exténuer de sous les pierres et la poussière. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire, moi, seul, là? Rien. Avec mon œil qui va pas? Non, rien! J’ai simplement souhaité qu’il crève vite. Pour pas qu’il souffre trop je veux dire, suis pas un mauvais type.» (p.15)

 

 Le voilà incapable de tendre la main vers l’autre, sauf peut-être vers ce sniper qui est un double, un pareil et son assassin. Un récit qui fait penser à tous ceux et celles qui survivent à Gaza et en Ukraine, dans ces pays envahis par les drones qui bâillonnent les oiseaux du matin au soir. Un texte terrifiant, et, en même temps, fascinant. L’humanité fait surface : avec ceux et celles qui agissent, maladroitement, pour aider, pour toucher le beau en chacun de nous. Pas étonnant que ce livre ait remporté le prix France-Liban en 2025.

 

MOUGHANIE HALA : «Les bestioles», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 120 pages, 25,95 $. 

 https://www.pleinelune.qc.ca/titre/724/les-bestioles

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