vendredi 8 juin 2018

CAROLINE THÉRIEN JOUE AVEC LE RÉEL

CAROLINE THÉRIEN, dans Ce que l’avenir ne dira pas, propose une vingtaine de nouvelles regroupées sous trois titres au nom évocateur. Augures, Nécromances et Clairvoyances. Les augures seraient des signes ou des événements qui permettent de prévoir l’avenir. C’était également le nom d’un prêtre, dans les temps anciens, qui interprétait des phénomènes naturels et sauvait ainsi ses fidèles du pire et du mal. La nécromancie permettrait d’entrer en contact avec les morts et de dialoguer avec eux tandis que la clairvoyance est plus difficile à cerner. On parle d’un don qui permet de savoir exactement le moment de sa mort et de prédire les plus grandes catastrophes. Caroline Thérien cherche peut-être tout simplement une manière de cerner l’humain dans ses peurs, ses craintes et ses espérances. 

Je ne suis pas très friand des romans où les morts hantent les vivants, où la peur colle au dos des fantômes et des revenants. J’aime encore moins les films où les cadavres se dressent dans les cimetières pour s’en prendre à tout ce qui est vivant. J’ai tenté récemment de visionner Saint-Martyrs-des-Damnés de Robin Aubert et j’ai abdiqué après quelques scènes. Les gros plans, les visages tordus, les yeux creux qui dégagent une étrange lumière, ce n’est pas pour moi.
Je retrouve peut-être les craintes de mon enfance, ces moments où l’on jouait à se faire peur, où les morts revenaient la nuit pour nous tourmenter. Mon père m’effarouchait souvent en racontant qu’au temps de la grippe espagnole, on avait enterré des gens vivants. Plusieurs s’étaient réveillés dans leur cercueil, sous deux mètres de terre. Après ces histoires, je hurlais la nuit, réveillant toute la famille. Je tremblais devant le monstre qui cherchait à m’attirer dans un cercueil ou un lac de boue. Je suis peut-être demeuré ce petit garçon effarouché et c’est pourquoi je n’aime pas ce genre de littérature et de cinéma. La peur, je l’ai connue enfant et je ne veux plus la fréquenter.
Autant plonger dans un premier texte pour vous montrer de quoi il retourne. Une nouvelle intitulée Darjeeling, comme le thé. Vous allez être rassuré comme je l’ai été après quelques lignes par cette jeune femme qui entre dans une librairie et demande un thé. Un écrivain perd souvent son lecteur dès la première page ou il l’accroche et le retient jusqu’à la fin.

Un soir où je m’apprêtais à fermer ma boutique, une fille est entrée avec la pluie. De fins cheveux roux émergeaient de son capuchon comme les tentacules d’une méduse, et son manteau dégouttait sur le plancher. Sans dire un mot, sans même rabattre sa coiffe, elle a fait un pas vers moi. Au passage, ses doigts ont effleuré l’échine brisée des livres cordés sur les rayons. Ses genoux, qui pointaient à travers son jean, étaient écorchés. Tachés de boue. (p.13)

Là, j’ai su que j’irais plus loin avec Caroline Thérien. Le mot précis pour décrire son personnage, le placer dans un décor qui détonne un peu. Cette femme s’évade du monde de la pluie pour demander une tasse de thé. Tout y est. Les cheveux roux (la mauvaise réputation des roux) comme les tentacules d’une méduse. L’animal ou la déesse qui apparaît pour la première fois dans L’odyssée d’Homère ? Une divinité née de l’union de la terre et de la mer. Des époques se confondent et nous ne savons plus à quoi nous attendre.

FRONTIÈRE

Caroline Thérien sait jusqu’où aller et ouvre doucement une fenêtre, pousse une porte, pointe une direction et c’est à moi de faire le chemin, de comprendre ce qu’il y a à comprendre. J’aime qu’elle fasse confiance à mon intelligence. Nous basculons du côté de conte et de la légende, des histoires un peu floues où le réel et l’imaginaire se confondent.

Aussitôt réveillée, elle a bondi hors de sa boîte, un peu chancelante parce qu’elle avait fait la morte pendant toutes ces années. Comme un gros rat, elle s’est jetée sur le mur de sa chambre pour en ronger le plâtre. Elle s’y est fait un nouveau nid et, depuis, elle vit dans les murs ou flâne dans le plafond, juste au-dessus de son piano.
Puisqu’il ne sait plus comment dormir, il a tout le temps de se demander ce qui lui a pris de vouloir réveiller les morts. Les morts, tout le monde le sait, sont comme des enfants. Une fois tirés de leur sommeil par un violent cauchemar, ils refusent de se remettre au lit. (p.86)

L’impression de revivre ces rêves d’enfant, d’entendre ces bruits qui me tenaient éveillé la nuit, faisant en sorte que je ne voulais plus dormir, imaginant des êtres faméliques qui se faufilaient dans les fentes du plancher.
Je retrouve là des échos aux histoires de mon père et de mes oncles dans la manière de cette écrivaine. La nature devient vivante, animale et peut vous avaler comme vous repousser. Et il y a ces rencontres que vous n’arrivez jamais à oublier et qui vous laissent comme une âme qui va à la recherche de son corps.

PAYS

Caroline Thérien aime le flou, l’imprécis, ce qui est le propre du conte qui ne s’attarde jamais aux décors. L’action avant tout. Bien sûr, il faut savoir que nous sommes quelque part, dans un village et c’est suffisant pour embarquer dans le grand canot de la Chasse-Galerie et se laisser séduire par les promesses du diable et de tous les sorciers de la terre.
J’aime ces pays de bord de mer où la brume et les nuages ouvrent une autre dimension.

Voilà des années que vous ne rêvez plus, ajoutez-vous en partageant ce qui reste de la bouteille. Pas que ça vous manque. La noirceur moelleuse de votre sommeil étouffe tout. Depuis, tous les vins, même les portugais racés, vieillis dans la cave des vieux contrebandiers, ont le même goût, mais, au moins, pas un ectoplasme ne vient gêner votre torpeur, et la mer, au plus profond de la nuit, n’est plus qu’un bruit ambiant. Et ce soir vous ne demandez rien de plus. Un peu de repos au bord d’une route tronquée par l’océan. (p.109)

Caroline Thérien ne s’éloigne guère du monde de maintenant pour réinventer le mystère, l’étrange, le curieux dans des histoires qui ne s’expliquent pas, mais qui peuvent venir perturber notre vie et notre tranquillité à une époque où l’on pense tout apprendre en consultant Internet et Wikipédia.
Un monde ancien colle à notre époque et nous montre que l’humain change peu malgré toutes ses découvertes et ses prétentions. Une quête de sens, une tentative qui repousse certaines frontières.
Caroline Thérien est fort habile et il est difficile de résister à son écriture. Un rythme s’impose, une musique qui nous berce dans des histoires qui oscillent entre le possible et l’imaginaire. C’est vivant, de peu de mots et juste. J’aime. Tout se passe dans la tête du lecteur et c’est suffisant pour se perdre dans un étourdissement ou un rêve éveillé.


CE QUE L’AVENIR NE DIRA PAS de CAROLINE THÉRIEN, une publication de LÉVESQUE ÉDITEUR.

  
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