lundi 29 octobre 2012

Voyage au bout de soi avec Marie-Christine Bernard


«Je dis souvent à mes élèves en création littéraire qu’il n’y a pas de véritable acte créateur qui se fasse sans que celui qui le pose se mette en danger. Il faut, pour entrer dans ce que j’appelle la zone, accepter de se dépouiller de la pudeur et d’un certain amour-propre — que d’aucuns nomment orgueil —, être prêt à descendre dans ses propres profondeurs, là où grouillent toutes les peurs, toutes les laideurs, toutes les faiblesses et toutes les hontes. Et il faut, pour aller là, du courage.»
(Extrait d’un texte de Marie-Christine Bernard paru dans «Mauvaises herbes»)


Marie-Christine Bernard ne peut être plus juste. «Autoportrait au revolver» est ce «danger» qui pousse l’écrivaine et le lecteur à la limite du supportable. Je me suis senti aspiré par ces fragments sans liens apparents, ces éléments d’un puzzle qui vous attirent inexorablement vers la folie, les agressions et la souffrance. Une entreprise qui fait penser aux atomes qui tournent impitoyablement autour d’un noyau pour s’en rapprocher inévitablement.
June et Ringo jouent dans un groupe qui parcourt le Québec de Sept-Îles à Matagami. Ils rêvent d’enregistrer un disque à Nashville. La petite Nathalie, fille du duo, suit le groupe, reste parfois dans un foyer d’accueil où elle est agressée sexuellement et battue.
June disparaît. Comme ça, en claquant des doigts. Personne ne peut la retracer. Ringo ne s’en remettra jamais, hanté par ce moment qui a fait basculer sa vie. Nathalie est encore une fillette quand elle accouche de Jude. Elle a essayé toutes les drogues et offert son corps au premier venu. La jeune femme finira par se suicider. Jude, le fils, la découvre baignant dans son sang. Une vision cauchemardesque. Schizophrène, il survit en peignant la musique de Jean-Sébastien Bach et Monsieur Vivaldi parfois.

La vie

Il y a aussi Angélique, une obèse avalée par la galaxie de son corps toujours en expansion. Elle est proposée aux bénéficiaires dans un centre pour personnes âgées, des hommes et des femmes abandonnés, confus, amnésiques, trahis par la vie.
«Les vieux, ça sent le vieux. Mon grand-père, il sent le vieux. Il sent la pisse et les médicaments, la sueur, et un peu le caca. Puis il y a toujours cet effluve de peau fanée, quasiment agréable.» (p.49)
Angélique croit vivre l’amour avec Keith, un infirmier. Elle découvre un sadique qui la viole, la bat et la mutile. Heureusement, Jude et Angélique se trouvent avec l’aide de Joseph, un Indien qui a cru tout perdre dans un juvénat et qui a peut-être tout gagné.
Tous les vivants glissent implacablement vers le trou noir de la mort.
«La nature donne, la nature prend. Le loup n’est pas cruel : il fait son office de loup. Le chevreuil va et vient sans penser au loup, sans s’inquiéter de son inévitable destin de proie. C’est ainsi que cela doit être puisque c’est ainsi que cela est.» (p.48)

Mondes

Marie-Christine Bernard nous pousse au-delà du bien et du mal, de la souffrance et du bonheur. Des gens vivent, disparaissent ou survivent. Une réalité incontournable. Elles sont loin les romances que l’on voit à la télévision et au cinéma. Des textes crus, à donner froid dans le dos. Tous, le lecteur inclus, se retrouveront dans une chambre, prisonnier de son corps et de sa tête, à attendre un dernier souffle qui surgira peut-être avec l’aube. Tous réduits à l’état d’objet qu’une fille obèse lave tous les matins pour gagner sa vie et oublier son propre effondrement.
«La lumière ne trouve pas toujours les craques par où entrer. C’est toujours les veines. Quand on vieillit, elles se racornissent et plus rien n’y passe, ou presque. On voit leur saillie bleue qui court sur les bras, comme des tunnels désaffectés. La musique qu’on portait en soi n’existe plus qu’en ritournelle ténue, mots sans suite, airs sans mélodie que l’on fredonne pour soi, et qui ne font plus danser que la mort dans sa patience.» (p.115)
Marie-Christine Bernard nous force à faire ce voyage au bout de soi. Certains refuseront de l’accompagner dans l’autobus de la vie. Nous avons tellement l’habitude des fausses vérités et des mensonges en haute définition. Un roman âpre, grinçant et sans compromis. Dérangeant, révoltant et bouleversant, mais une écriture qui vous happe. Une vérité qui tord l’esprit et le corps. De quoi avaler de travers pendant un bon moment.

«Autoportrait au revolver» de Marie-Christine Bernard est paru aux Éditions Hurtubise.