QUEL TITRE étrange a choisi Bertrand Laverdure pour son roman ! « Funérailles nationales. Normalement, c'est un salut de tout le Québec à une personnalité (homme ou femme) qui a marqué son époque par son action et son travail. Des artistes, des politiciens, des gens d’affaires, des scientifiques reçoivent cette reconnaissance. Serge Fiori a eu cet ultime témoignage quand Victor-Lévy Beaulieu a été ignoré par le gouvernement Legault. Rien de tout cela avec l’écrivain Bertrand Laverdure. Il entreprend plutôt de parler de celle qu’il accompagne dans ses derniers moments, Geneviève, sa mère, décédée à 91 ans. Une héroïne de la vie ordinaire comme l’était ma mère et des milliers de femmes au Québec. Études jusqu’en neuvième année, emploi comme secrétaire, mariage et deux enfants : Bertrand et sa sœur. La tragédie frappe tôt chez les Laverdure. Le père meurt d’une crise cardiaque devant les siens, dans le salon familial. Geneviève se retrouve seule avec les enfants sur les bras. Retour au travail chez Hydro-Québec cette fois. Une courageuse, une féministe avant l’heure, qui aimait la musique et les livres, et, surtout, d’une bonne humeur inébranlable. Une femme discrète qui a su faire son chemin dans la vie malgré les embûches.
Bertrand Laverdure raconte sa mère qu’il croit connaître parce qu’elle a toujours été là. Mais que savons-nous de nos parents ? Qui étaient-ils hors de leur rôle de pourvoyeur et d’intendante de la maison, comme l’était ma mère ? Qui étaient-ils dans leurs pensées, leurs désirs, leurs espoirs et leurs amours ?
Geneviève prône la liberté à ses enfants, ne s’opposant jamais aux décisions de son fils, qui prend le chemin le plus long pour s’avancer dans sa carrière d’homme en se risquant dans le domaine des arts. Bertrand rêvait d'être comédien d’abord avant de plonger dans la littérature et la fiction. Un choix qui va le retenir toute sa vie.
Pour certains, c’est net et précis. Ce ne fut jamais aussi tranché dans mon cas. Je voulais raconter des histoires, publier des livres à douze ans, mais ce n’était pas un métier pour les mâles de ma famille. Étudier et lire étaient tourner le dos à mon père et à mes frères qui avaient gagné la forêt après quelques années sur les bancs de la petite école. J’ai choisi les écrits pourtant et plus tard, un travail m’a trouvé, celui de journaliste, tout en demeurant d’abord et avant tout un « souffleur de mots ».
APPROCHE
Bertrand Laverdure s’attarde à son parcours et au milieu qui l’a fait. Né en 1967, l’année de l’Expo où j’étais déjà à Montréal pour des études en littérature. J’avais hésité entre la philosophie et les lettres, me sentais aussi très attiré par l’école nationale de théâtre. Je me mettais au monde en quelque sorte en quittant La Doré, le village, la famille, la forêt, les lacs pour les trottoirs de la grande cité. J’avais atterri sur une autre planète en me posant sur la rue Nelson, tout près du Mont-Royal, à la porte d’une communauté de Juifs hassidiques. Comme si je m’étais échappé des temps anciens pour me recroqueviller dans un sous-sol, tout effrayé que j’étais devant les séductions de Montréal.
Bertrand Laverdure se laisse porter par les mots qui deviennent des phrases, les circonvolutions de la mémoire qui aime les méandres pour mieux se retrouver face à soi.
« Il y a des gens qui plongent dans les obligations un peu comme si c’était une substance révélatrice, un rituel de passage : avoir des enfants, acheter une propriété, s’inscrire dans la vie en tant que contribuable. Ça ne m’avait jamais rien dit. Dans ma tête d’énergumène, angoissé par la suite du monde, je suis resté un fils. Peut-être était-ce un défaut de volonté, une tare, j’étais toutefois conscient de mon côté marginal. À la mort de mon père, j’avais quinze ans et, parfois, j’imagine qu’un peu à la manière du personnage du Tambour de Günther Grass, j’aurais aimé me transformer en bonzaï, en penjing bien chantourné, me coincer dans la machine à cœurs au stade de l’enfant ravi. » (p.55)
Il s’aventurera dans le monde de la littérature, de la musique, faisant à peu près tous les métiers de ce monde un peu étrange sans jamais s’y ancrer pour de bon, revenant toujours à la création. C’est le sort de ceux qui arrivent mal à se tailler une place dans l’univers de l’écriture et qui restent un peu en marge, sans jamais occuper le devant de la scène. C’est aussi faire vœu de pauvreté que d’aller dans cette direction.
Je pense à mon ami Gilbert Langevin, qui n’avait jamais un sou et qui, quand il avait la chance de recevoir une bourse ou encore un prix littéraire, ne trouvait rien de mieux que de tout dilapider en quelques semaines, pareils à certains de mes frères qui travaillaient des mois dans la forêt de Chibougamau ou à la frontière de l’Abitibi et qui partaient « sur une brosse » en retrouvant la civilisation. Ils flambaient de véritables petites fortunes pour se réveiller un matin, tout croche dans leur corps et leur tête. Alors, il reprenait le chemin de la forêt pour se refaire une santé et un magot au milieu des arbres et des moustiques. Des hommes qui m’ont tellement fasciné.
BIOGRAPHIE
Une biographie, quelle qu’elle soit, passe toujours par soi pour faire jaillir l’autre, sinon c’est un travail de notaire, disait Victor-Lévy Beaulieu. C’est là que le roman de Bertrand Laverdure devient passionnant, s’attardant dans les reflets et les jeux de miroir où il parle de lui pour mieux approcher sa mère et la décrire. Une femme qui réussit à pousser ses enfants dans le monde des adultes, et qui perd peu à peu la mémoire. Des petits oublis d’abord, des distractions jusqu’à s’égarer dans Montréal au volant de son auto sans pouvoir retrouver le chemin de la maison.
« Ma mère, c’était ça, aussi. Que ce fût vrai ou inventé, elle prenait souvent le temps de nous raconter des choses positives que d’autres avaient pu dire sur nous. Elle faisait ça, ma mère, elle désamorçait nos angoisses en nous inondant de beau, de gentillesse par déplacement. Sachant que l’avis d’une personne tierce serait meilleur que son simple compliment. » (p.117)
Une femme qui a sa vie, son travail, ses occupations, ses plaisirs et ses amis.
Aline, ma mère, surgit régulièrement dans mes romans, surtout dans « La mort d’Alexandre » et « Les oiseaux de glace », où elle est le pivot autour duquel tournent tous les personnages. Elle s’est imposée plus que mon père que j’ai dû imaginer la plupart du temps parce que je l’ai si peu vu dans son entièreté, lui, qui a été malmené très tôt par la maladie de Parkinson.
REGARD
Dans une grande famille comme la mienne (nous étions neuf garçons et une fille), mes frères les plus âgés n’ont pas connu la mère et le père que j’ai eus. Question de génération ! Philippe, le plus vieux, avait quasi l’âge d’être mon géniteur. Chacun aurait pu raconter une histoire différente de la mienne. Dix versions du roman de ma famille.
Et avec le temps, les parents deviennent dépendants des enfants. Nous devons retrouver les gestes et les paroles qu’ils ont eus quand nous étions des êtres si fragiles. Nous voilà des accompagnants jusqu’à la fin et je crois que c’est une chance parce qu’ils restent des guides, des précurseurs qui nous ouvrent la voie vers le grand saut. Apprendre à vivre, c’est peut-être arriver à mourir sereinement.
« La mort n’est jamais douce. C’est une glissade raboteuse au centre du monde. On y dévale ou on y bloque tel un ruisseau astreint aux cailloux qui l’assèchent. La mort a un son imperceptible, une plainte en écho lent dans une demeure lointaine. » (p.220)
Témoignage senti et touchant que celui de Bertrand Laverdure. Il dessine une époque avec le regard de sa mère et le quotidien d’un écrivain qui doit se débattre pour survivre au jour le jour. L’auteur ne se dérobe jamais et tourne autour de Geneviève, de ses énigmes pour mieux la comprendre. Elle est sa direction, son étoile polaire, le soleil qui a éclairé ses premiers matins et qui continuera à le guider même si elle n’est plus. C’est le plus beau et le plus précieux de la vie.
« Le linceul était de plastique blanc, d’une taille moyenne, scindé par une fermeture à glissière. Il a fallu surélever le lit, l’ajuster à la hauteur de la civière. J’ai vu la rigor mortis se taire durant la procédure, la cyanose s’engouffrer sans mot dire, le corps aussi malingre qu’un paquet de rondins déposé sur un chenet. Même dans sa réduction finale, ce qui reste de nous persiste à romancer le monde. Nous laissons un commentaire sec qui ne saura jamais résumer la vie de quiconque, la complexité des destins les moins apparents. » (p.222)
Un roman qui a demandé beaucoup d’efforts à l’écrivain, j’imagine, pour aller au bout de soi et de Geneviève, jusqu’au dernier souffle et le premier respir de l’orphelin qu’il était devenu. L’image de ma mère sur son lit d’hôpital, les yeux grands ouverts, après son trépas ne s’effacera jamais de mon esprit. L’ultime regard d'Aline, et peut-être, certainement, la vision que mes proches auront de moi quand mon tour sera venu de quitter la place avec le plus d’élégance possible, je l’espère.
LAVERDURE BERTRAND : « Funérailles nationales », Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 240 pages, 29,95 $.
https://editionsmainslibres.com/livres/bertrand-laverdure/funerailles-nationales.html
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