dimanche 27 décembre 2009

Martine Desjardins travaille en orfèvre

Martine Desjardins a habitué ses lecteurs à des intrigues insolites. Elle prend plaisir à nous plonger dans des univers inattendus. Comme si l’écrivaine s’inspirait d’un thème ou d’un élément physique pour briser les limites de l’espace et du temps. Pensons à la glace, dans «Le cercle de Clara» qui devient le vrai sujet de ce roman remarquable. Le sel, dans «L’évocation», entraîne le lecteur dans un monde où les légendes et le fantastique se croisent.
Dans «Maleficium», nous pénétrons dans un monde sulfureux, marqué par le froissement des soutanes et les effluves de l’encens. Du moins c’est ce que laisse entendre la mise en garde signée par Antoine Tanguay, l’éditeur.
«De hautes instances religieuses ont déjà essayé, par divers trafics d’influence, d’empêcher la propagation de cet ouvrage et ont même proféré des menaces contre ceux qui en seraient complices. Il y a donc tout lieu de  craindre qu’en ouvrant le « Maleficium », le lecteur s’expose non seulement à la souillure de ces confessions immorales, mais au risque d’encourir l’excommunication. Qu’il se le tienne pour dit.» (p.11)
Le quatrième de couverture évoque un livre de l’abbé Savoie, prêtre sacrilège qui aurait trahi les secrets de la confession. Voilà qui fixe l’époque et l’univers que l’on souhaite évoquer. Pour ce qui est du sacrilège ou de l’excommunication, avouons que ces menaces n’effarouchent plus personne.

Confessions

Madame Desjardins, par le biais de huit confessions, nous entraîne dans des mondes qui présentent plusieurs similitudes. Elle se laisse porter par l’odorat, le goûter, le toucher et la vue. La recherche du produit pur, unique mène aux pires excès, à la folie et à la hantise. Comme si la transgression de certaines règles ne pouvait que provoquer folie et dérèglements du corps. Comme si les personnages de Madame Desjardins étaient punis par où ils pêchent.
«Je fus brutalement tiré de mon ravissement par une sensation de brûlure aux parois nasales. Je me reculai et trouvai l’air frais apaisant, mais d’une fadeur incommensurable. Le safran cramoisi venait de m’ouvrir les portes d’un monde païen que j’avais tout juste commencé à explorer et dans lequel je ne songeais qu’à replonger.» (p. 33)
Pas étonnant de retrouver des personnages en quête d’aromates qui marquent l’histoire occidentale et expliquent plusieurs conflits. La fameuse route des épices a hanté bien des têtes couronnées et permis à nombre d’aventuriers de repousser les frontières. Cette aventure n’est pas étrangère à la découverte de l’Amérique.
Nous voici sur les routes du monde, en Afrique, aux Indes ou en Asie. Les pénitents sont consumés par une passion brûlante et obsédante qui fait perdre la raison. La tentation vient presque toujours d’une femme ayant une certaine malformation des lèvres. Toute une imagerie du mal est explorée comme celui de la sainteté. La démarcation n’est pas très nette. Il faut aussi une bonne connaissance de tous les interdits et rituels de l’Église pour savourer ces histoires.
«Au début, je crus que c’était son sourire qui avait fait naître mon malaise -une grimace plutôt, fendue en plein centre par une cicatrice qui retroussait la lèvre supérieure et lui donnait l’apparence acérée d’un bec de tortue prêt à vous happer le doigt. Or, je m’en serais facilement accommodé, n’eût été la fixité du regard qui accompagnait – un regard scrutateur, impossible à soutenir, qui se fixait sur vous et ne vous quittait plus.» (p.109)
Tous sont punis, défigurés, marqués à jamais dans leur chair pour avoir défié l’entendement.
Martine Desjardins nous permet ne nous initier aux vertus des épices, à la fabrication des tapis d’Orient, à la chasse aux tortues qui procurent les écailles précieuses et tant recherchées qui servent à la fabrication des montures des lunettes entre autres.
L’écrivaine se montre une orfèvre unique. La lecture devient un plaisir d’esthète, une délectation pour ceux et celles qui adorent se lover dans une écriture somptueuse et ample. Peut-être qu’il en faudrait un peu plus parce que nous avons parfois l’impression que le sujet perd de son importance et que le plaisir de l’écriture fait foi de tout.
La romancière n’en demeure pas moins une écrivaine unique que l’on prend plaisir à surprendre et à suivre dans des mondes étranges, révolus  et insolites. Une écriture soignée, précise comme un bijou ciselé à la loupe.

« Maleficium » de Martine Desjardins est publié aux Éditions Alto.
http://www.editionsalto.com/catalogue/maleficium/