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vendredi 6 mars 2026

LE QUÉBEC PERD UN GRAND HOMME

L’ANNÉE 2025 et le début de l’année 2026 auront été difficiles pour moi. Tout d’abord, le décès de Victor-Lévy Beaulieu, le 9 juin dernier, mon premier éditeur. Il a publié cinq de mes ouvrages. Les deux premiers, «L’octobre des Indiens» et «Anna-Belle» aux Éditions du Jour. «La mort d’Alexandre», chez VLB Éditeur, «Souffleur de mots» et «Le réflexe d’Adam», aux Éditions Trois-Pistoles. Un compagnon, un ami. Je lui ai fait parvenir «Les revenants» en 2021, un roman où il devient un personnage important de mon histoire. Il m’a répondu ceci : «Que de beauté! Je te reviens plus longuement». Il n’est jamais revenu. Tout à se déprendre de son corps qui ne le suivait plus. Son décès fut comme si on déchirait «une grande page de notaire» où une partie de ma vie était écrite de sa main gauche. La mort d’André Vanasse, le 26 février, la veille de mon anniversaire, m’a frappé de plein fouet. Un proche, un éditeur unique et indispensable. Lui aussi a publié cinq de mes ouvrages, dont les trois récits de voyage rédigés avec ma compagne d’aventure, Danielle Dubé. Un homme qui a pris énormément de place dans mes pérégrinations littéraires. J’ai correspondu avec lui pendant des dizaines d’années, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus gérer «l’infernale machine», comme disait Victor-Lévy Beaulieu en parlant de son ordinateur. 

 

Deux éditeurs qui m’ont accompagné pendant des décennies et qui ont fait de moi un meilleur écrivain et, certainement, un être plus patient et attentif. Me voici comme un survivant, comme un orphelin. 

Les deux étaient différents, bien sûr. Victor-Lévy restait distant, un peu lointain et aimait se laisser courtiser. Il ne répondait jamais au téléphone, aux messages courriel non plus. Il se manifestait quand il y avait un manuscrit à rendre «dans ses grosseurs» ou encore lorsque nous débarquions dans sa belle maison des Trois-Pistoles pour quelques jours au milieu de l’été. Il nous accueillait avec un grand sourire et nous passions tout notre temps à l’écouter parler de son écriture et de ses aventures dans le monde de l’édition, de ses contacts avec Ferron et Thériault. 

Beaulieu était intarissable.

Il intervenait peu dans mes textes. Il lançait une ou deux questions et je devais me débattre pour lui fournir une réponse satisfaisante. Après avoir accepté le manuscrit de «La mort d’Alexandre», il m’a demandé alors en remontant ses lunettes : «Le problème avec ton père, est-ce que tu vas le régler?» J’ai repris le tout et ajouté un chapitre. Et quand il me disait : «C’est du bel ouvrage», je poussais un soupir de soulagement, sachant que mes pages deviendraient un livre. Il me semble entendre le rire d’André Vanasse s’il pouvait encore lire ça.

 

RENCONTRE

 

André Vanasse m’a publié pour la première fois en 1987, il y a tout près de quarante ans. Il en était à ses premiers pas comme éditeur chez Québec Amérique. Il était enthousiaste devant un manuscrit qui s’intitulait alors «La femme des neiges». Il a voulu tout de suite en faire un livre et m’a demandé de changer le titre. Il avait déjà «La femme de Sath» d’Andrée A. Michaud, sa première publication. Il craignait un peu la confusion entre nos deux ouvrages.

Danielle a déniché «Les oiseaux de glace». J’ai un titre quand je me lance dans une aventure romanesque. Je peux en essayer d’autres en cours de route, mais je reviens toujours à celui du début. 

Ce roman fut très mal reçu. André était aussi catastrophé que moi, mais il a trouvé le moyen de me calmer parce que j’étais très en colère contre Réginald Martel et voulais lui envoyer une missive vitriolique. Il avait bien raison : un écrivain n’a jamais le dernier mot avec un critique.

André a quitté Québec Amérique pour fonder sa propre maison avec Gaétan Lévesque : «XYZ Éditeur.» J’avais retrouvé Victor-Lévy Beaulieu entretemps pour «Le réflexe d’Adam». André hésitait devant cet essai personnel qui n’était guère au goût du jour.

 

ENTHOUSIASTE

 

Personne ne voulait d’un «Été en Provence» écrit avec Danielle. Victor-Lévy l’avait refusé. André s’est montré enthousiaste. Il aimait le texte, le sujet et a décidé de le publier dans la très belle collection Romanichels. Ce fut une joie encore une fois. Pas la célébrité ou la consécration, mais des ventes honnêtes. Il a tenté de nous diffuser en Europe, sans succès. Il devait accepter avec autant d’empressement «Le tour du lac en 21 jours» et «Le bonheur est dans le fjord». Je suis revenu chez Victor-Lévy Beaulieu pour «Écrire, souffleur de mots». 

Une commande de mon ami.

Nous sommes demeurés en contact, échangeant des missives, surtout avec l’arrivée de l’ordinateur et du courriel. Plus de trente ans d’une correspondance où nous parlions de livres, d’écriture et d’édition, des moments plus difficiles de nos vies. De nos doutes, de nos peurs aussi. 

André était inquiet de ses «trous de mémoire». Son père avait été emporté par la maladie d’Alzheimer et il craignait beaucoup d’avoir cet héritage. Il passait des tests pour se rassurer et savoir s’il était correct.

 

«Je vois que nous avons chacun nos hantises. En ce qui me concerne, j’ai eu une grande joie quand le Dr Robillard, spécialiste de l’Alzheimer, et, après moult examens, y compris une ponction lombaire, m’a confirmé que mon cerveau était normal… pour mon âge! J’ai eu comme un grand soulagement. Je l’ai été d’autant plus que mon frère… connaît beaucoup de ratés, côté mémoire. Moi aussi, du reste, mais je suis NORMAL. J’arrête donc de paniquer à ce sujet et je me dis que je devrais pouvoir “toffer quelques années encore. Après, on verra…» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

 

Cette terrible maladie aura fini par le rattraper et le silence s’est glissé entre nous tout doucement. 

J’ai appris son décès par Jean-François Crépeau. Je ne le croyais pas et je suis demeuré quelques jours tout recroquevillé en moi, incapable de faire un geste ou un appel. Comme si on m’avait scié les jambes. C’est alors que je me suis remis à la lecture de notre correspondance pour entendre sa voix, le voir s’agiter, affirmer quelque chose et partir dans son rire si particulier. Pour y retrouver le passionné, l’enthousiaste, l’amoureux des mots et des textes peaufinés comme des pierres précieuses.

 

ACCEPTATION


Quand André vous «prenait» dans sa maison comme auteur, il vous adoptait. On s’écrivait, on se donnait des nouvelles et il téléphonait pour savoir si j’avais un projet en chantier, s’informait de ma santé et de mes nombreuses activités. Et immanquablement, nous discutions de la revue «Lettres québécoises» où il m’avait accepté comme chroniqueur en 1998. Une aventure qui devait durer plus de vingt ans. Je m’en remettais à Gaétan pour les titres que j’aurais à recenser dans les prochains numéros. Il choisissait pour moi. Je voulais sortir des sentiers que je connaissais et, surtout, découvrir d’autres auteurs. 

Ce fut une expérience formidable.

Et lorsque nous allions nous étourdir à Montréal, il y avait toujours un espace pour André. Nous nous retrouvions chez lui ou encore dans un restaurant pour manger et secouer le monde de l’écriture et de l’édition. Un rendez-vous annuel. Je l’écoutais la plupart du temps. Quand arrivait la fin de nos agapes, il s’excusait, répétait qu’il était trop bavard. C’était devenu une blague entre nous. 


LEGS


André Vanasse laisse un legs important. Sa grande petite maison «XYZ Éditeur» a publié toute une génération d’écrivains et d’écrivaines qui ont fait éclater les balises de la fiction québécoise. Il a déniché Louis Hamelin, Christian Mistral, Andrée A. Michaud, Lise Tremblay, Pierre Gobeil, Jocelyne Saucier, Denys Thériault, Yann Martel, son célèbre «Histoire de Pi» traduit en français et nombre d’autres. Des moins connus aussi, comme moi et Donald Alarie. 

Combien de fois nous avons discuté du formidable roman «Les failles de l’Amérique» de Bertrand Gervais, qui n’a jamais reçu le crédit qu’il aurait dû avoir! Un très grand livre qui n’a pas trouvé son espace et la lumière qu’il faut pour rayonner. J’allais oublier Sergio Kokis, qu’il a diffusé au Québec et ailleurs, Félicia Mihali, qui a fait ses premiers pas comme écrivaine avec Vanasse et «Le pays du fromage». Une liste impressionnante et des prix littéraires qu’il collectionnait avec bonheur. 

André faisait confiance à ses écrivains et n’y allait pas à la pièce. Il misait sur le long terme et pouvait accepter un ouvrage «un peu moins fort» parce qu’il savait que cela déboucherait sur autre chose. Victor-Lévy Beaulieu avait aussi cette qualité. Il y a des livres qui se présentent comme des ponts qui permettent de passer sur une autre rive. 

Quel travail et quelle collaboration lors de la rédaction de mon «Voyage d’Ulysse»! Un corps à corps chapitre après chapitre pour en trouver l’orientation et la justesse. Je pense que nous avons refait le périple cinq ou six fois ensemble. 

Il était aussi très attaché à Claude Le Bouthillier, qu’il a accompagné jusqu’à la fin. Un homme que j’aimais profondément. Nous avons collaboré pour lui rendre hommage dans un numéro de «Lettres québécoises» qui lui a été consacré et il était particulièrement fier et heureux de mon texte. 

 

«En clair, j’ai vécu une période extrêmement difficile, sans doute parce que, physiquement, je n’étais vraiment pas en forme. Quoi qu’il en soit, je veux m’excuser de n’avoir pas pris le temps de lire ton profil, qui est l’un des plus beaux que j’ai lu sur Claude et sur l’Acadie. J’irai plus loin : ce texte est un bijou.» (Correspondance Paré-Vanasse)

 

Un grand écrivain de l’Acadie avec un souffle et une puissance troublante. Un humain exceptionnel. 

Il a continué à s’occuper de nos manuscrits, Danielle et moi, même après la vente de «XYZ Éditeur». Il s’installait dans nos histoires, utilisait le jaune pour souligner les passages qu’il aimait particulièrement ou encore le bleu quand il remettait en question un paragraphe. C’était un plaisir, ces échanges croisés. Je l’ai fait jusqu’à ce que sa mémoire commence à avoir de sérieux ratés. Il se répétait alors dans ses commentaires et pouvait me signaler des choses qui n’étaient pas dans le texte. Mais il y avait des éclaircies, comme une illumination, où il redevenait le lecteur formidable qu’il était. C’était une trouée de soleil dans une journée bougonneuse et encombrée de nuages. 

 

HOMME

 

Un formidable éditeur, un humain exceptionnel, un bon vivant et un être positif, même après les moments difficiles qui ont suivi la vente de «XYZ Éditeur». Il se sentait responsable envers ses écrivains, coupable de les avoir abandonnés. Nous en devisions souvent même s’il ne voulait pas trop ressasser des regrets. 

Il chérissait l’Espagne et se présentait à ses cours d’espagnol jusqu’à la fin presque. Il parlait très bien cette langue, aimait le bon vin, la vie, la campagne, les rires et l’amitié. Je perds un éditeur, mais aussi une présence unique et généreuse. 

Je sais, rien ne sera pareil, puisqu’il ne sera plus là pour souligner les passages qu’il goûtait ou ceux qui claudiquaient. Je perds ma référence et mon âme sœur.

Il a consolidé la littérature d’ici avec toute une génération de nouveaux venus (qu’il avait souvent eus comme étudiants), tenait la barre de «XYZ Éditeur» sans se verser de salaire pour maintenir la petite maison à flots. Il fallait adorer les livres et les auteurs pour faire ça, aimer les mots par-dessus tout. 

Et il a sacrifié sa vie de romancier pour les autres. Je garde un souvenir impérissable de «La Saga des Lagacé». Un très bon écrivain. J’ai eu le bonheur de l’accompagner dans l’aventure de son dernier ouvrage : «La flûte de Rafi.»

Je vais penser à lui en rédigeant mes chroniques ou encore en me risquant dans les pays de la fiction. Il était celui qui lisait par-dessus mon épaule, avec la belle Samm de Victor-Lévy Beaulieu, qui était toujours la première à surprendre la voix du chantre de Trois-Pistoles. 

Merci à la vie de m’avoir fait te croiser André, merci pour tout ce que tu étais et ce que tu resteras à jamais pour moi. Et te voilà bien installé dans nos mémoires et c’est peut-être une forme d’immortalité, même si tu ne croyais pas à ce genre de fable. 

Nous avons misé sur les mots, mon cher ami. 

Merci mon grand, mon formidable lecteur et pionnier de cette littérature dont nous étions si fiers. Il faudra bien qu’un prix littéraire porte ton nom parce que tu as été un rouage indispensable et nécessaire de notre imaginaire. Autant comme éditeur que comme diffuseur en tenant à bout de bras «Lettres québécoises», qui fête ses cinquante ans d’existence cette année grâce à ton énergie et ton travail exceptionnel. 


jeudi 6 mars 2025

FELICIA MIHALI RETOURNE EN ROUMANIE

 

FELICIA MIHALI nous invite en Roumanie dans son dernier roman, Dancing Queen, à l’époque du communisme et du dictateur Nicolae Ceausescu, l’un des régimes les plus répressifs qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Sonia, une jeune fille de la campagne, souhaite étudier et doit migrer à Bucarest, quitter sa famille pour réaliser son rêve. Elle croise Marc, un peintre en vogue, et devient sa maîtresse alors qu’elle vient tout juste de quitter l’adolescence. Elle l’épousera à 18 ans. L’homme, qui pourrait être son père, entretient une cour dans son atelier et est de tous les événements mondains où les artistes se précipitent pour faire la fête et peut-être aussi pour établir certains contacts. La jeune femme se retrouve dans un milieu d’intrigues où tous cherchent à se faufiler dans un régime qui a des yeux partout. Il faut surtout se méfier de tous et demeurer sur ses gardes.

 

C’est l’amour pour Marc, qui trouve avec son épouse une sorte de fontaine de Jouvence. Tout cela malgré les ragots, les remarques malveillantes et les manœuvres des étudiants et des artistes qui tentent de la séduire à la moindre occasion. Elle est perçue comme une petite intrigante qui est prête à tout pour se tailler une place dans la société. 

Le roman s’ouvre au moment où Sonia part pour Bucarest après des années au Québec, à Montréal. Marc est décédé et il lui lègue l’appartement où ils ont vécu. Un héritage plutôt étonnant et un retour au pays après des années.

 

«Sonia prend encore une gorgée de gin, la dernière, et sourit discrètement à l’intérieur de son verre, alors que ses larmes continuent de couler. Sa pauvre voisine de siège! Elle est loin de deviner sa jubilation à la nouvelle de la mort de Marc, sa rage qu’il soit mort aussi! Et sa perplexité devant le fait qu’il lui lègue leur appartement. Les autres femmes de sa vie lui en veulent probablement. Laisser la maison à la jeune épouse partie, disparue! Que voulait-il démontrer par ce testament, au fait?» (p.14)

 

Une plongée dans une période où elle était une femme naïve qui découvrait le monde et qui n’avait aucune conscience de tout ce qui se tramait autour d’elle. Comment deviner les intrigues qui se nouaient, avec Marc surtout, qui détenait un grand pouvoir sur ses étudiants en étant enseignant à l’Académie? Il pouvait assurer la réussite de l’un ou l’éloigner subtilement. 

 

«Sonia apprend un deuxième langage pour esquiver les remarques des gens, pour éviter les moments de tête-à-tête lors des fêtes lorsque les cercles de discussions se configurent progressivement, laissant en circulation des électrons libres qui traînent autour, dans un coin, en attente de quelqu’un pour leur tenir compagnie.» (p.63)

 

Tout revient. Des scènes, des jours de bonheur et aussi des événements qui prennent un autre sens. Quand Marc est allé rencontrer ses parents pour demander sa main, par exemple. Elle découvre qu’elle a été emportée par un rêve, tournant le dos à sa famille, que l’homme qu’elle a aimé est demeuré, un inconnu malgré leur brève union. Le temps est venu de comprendre la société dans laquelle elle s’est glissée naïvement et tout ce qu’elle n’a pas vu alors, ou qu’elle n’a pas voulu voir. 

 

UN RÊVE

 

Comment en aurait-il pu être autrement? La petite paysanne s’est retrouvée dans le monde des artistes, au milieu de gens plus libres, d’ambitieux qui étaient prêts à tout pour réussir. Marc ne manquait pas d’argent dans une époque où tous tiraient le diable par la queue et pouvait se payer à peu près tout ce qu’il souhaitait, même une maison à la campagne.

 

«Elle sait qu’elle va arriver à Bucarest saine et sauve, qu’elle prendra un Uber jusqu’à l’appartement dont elle a reçu les clés, une carte magnétique de l’entrée de l’immeuble et une autre en métal, une clé d’une serrure qu’on ne fabrique plus. Est-ce leur ancienne clé? Marc aurait-il gardé la même serrure depuis tant d’années et la même porte d’appartement?» (p.9)

 

Felicia Mihali nous pousse tout doucement dans le régime communiste, à l’époque où tout était réglé et surveillé. Un temps que personne ne veut revivre et qui nous dit que l’on a raison de s’inquiéter des manœuvres de certains politiciens de maintenant qui bradent l’héritage démocratique. 

Sonia voit bien qu’elle a profité de privilèges, qu’elle s’est étourdie en allant à toutes les fêtes, étant la jeune épouse que son mari exhibait et que les autres enviaient ou détestaient. Un monde d’intrigues, malgré les apparences de fraternité, où tous étaient prêts à n’importe quoi pour attirer le regard de ceux qui pouvaient les faire progresser dans leur carrière. 

 

COMPAGNES

 

Elle rencontre les femmes qui ont partagé la vie de Marc et cela se passe plutôt bien, même si elle constate sa naïveté d’alors. Des moments chaleureux, un peu étranges avec ces épouses qui pourraient devenir des amies. Elle connaîtra également la fille de Marc, qui se montre féroce, et un voisin qui ne cessait de se plaindre des fêtes que le couple organisait dans l’appartement. 

 

«Sonia ne dira rien. Elle n’a pas encore retrouvé son sang-froid, surtout devant les allusions du voisin à savoir que Marc était un informateur de la Securitate. L’était-il vraiment? Difficile de se prononcer sur la meilleure posture à adopter à l’époque. Au grand dam de Sonia, parmi tout ce qu’elle découvrait depuis son arrivée, elle lisait avec stupeur les témoignages des anciens collaborateurs qui se vantaient de leur rôle d’informateur pour la Securitate. La nouvelle génération se foutait vraiment de tout ça. Pour la vieille garde, l’époque de la Securitate représentait un âge d’or, car il s’agissait de leur jeunesse.» (p.187)

 

Une formidable plongée dans un monde de délation, de vengeances mesquines, où tous étaient prêts à dénoncer un proche pour parvenir à ses fins. Sonia a été la victime de bien des intrigues. Et surtout, elle se rend compte que Marc l’a aimée à sa façon et qu’il lui a permis d’échapper à tout ça en organisant sa migration au Canada!

Une société qui donne froid dans le dos. Un milieu égocentrique où chacun s’occupe de soi, où les privilèges s’acquièrent toujours aux dépens des autres. L’histoire se répète. Sonia comprendra sa chance d’être partie et surtout parviendra à faire la paix avec son passé. Il faut en arriver là un jour ou l’autre. Et il lui reste cet appartement à Bucarest pour lui rappeler de ne pas oublier.

 

MIHALI FELICIA : Dancing Queen, Éditions Hashtag, Montréal, 216 pages.

https://editionshashtag.com/product/dancing-queen/

 

lundi 22 janvier 2024

UN ROMAN BOULEVERSANT DE MICHEL JEAN

J’AI SOUVENT LU des romans qui m’ont entraîné dans le Grand Nord québécois, cette partie du pays que l’on nomme le Nunavik. La plupart du temps, ce sont des textes signés par des résidents du Sud qui vont travailler pendant quelques années dans le refuge du froid pour se refaire une santé financière. Du moins, c’était ainsi, il n’y a pas si longtemps, avant les bouleversements climatiques. Beaucoup d’enseignants qui s’exilent et se butent à une réalité qu’ils avaient du mal à imaginer avant de descendre de l’avion et de se présenter dans une classe. Impossible d’œuvrer comme on le fait à Montréal ou à Alma. Les jeunes pensent autrement et ils n’ont pas totalement oublié la liberté qui était la leur avant l’école. Certains coopérants n’arrivent pas à s’adapter et d’autres parviennent à négocier un pacte avec eux, à vivre une forme de paix fragile. Felicia Mihali, Juliana Léveillé-Trudel, Jean Désy, la liste pourrait s’allonger. À vrai dire, ça me plaît bien de m’aventurer dans un ouvrage signé par quelqu’un qui nous présente l’envers du décor. Qimmik de Michel Jean se risque dans cette aventure. 


Michel Jean est une figure de proue dans le monde littéraire du Québec avec ses romans qui font la joie de milliers de lecteurs ici et un peu partout à l’étranger. Qimmik, (un mot inuktitut qui signifie un chien ou une race canine) nous entraîne dans des événements terribles qui ont marqué les gens de ce territoire et changé leur façon d’appréhender l’espace. 

 

«Sur ce continent longtemps oublié, les humains vivent avec leurs qimmiit, leurs chiens. Des chiens gros, forts, résistants et fidèles. Depuis cinq mille ans, l’inuktitut et le jappement des qimmiit résonnent dans le Nunavik. La vie y est cruelle. Mais c’est ce qui la rend belle. Précieuse.» (p.14)

 

Pour une fois, nous nous aventurons dans le quotidien des Inuit qui subsistaient naguère de la chasse et de la pêche. Michel Jean nous permet de suivre Saullu et Ulaajuk, un jeune couple, des nomades qui fuient Kuujjuaraapik. La petite agglomération connaît de grands bouleversements depuis que les Blancs du Sud ont découvert que cette portion du pays était importante. Un chamboulement survenu après la Deuxième Guerre mondiale.

Les deux vivent selon des traditions millénaires et un savoir appris des parents dès leur plus jeune âge. Ils font preuve d’ingéniosité et de patience pour manger tous les jours et avoir des vêtements chauds qui les protègent pendant des hivers à glacer le sang. Ils peuvent aussi, de temps en temps, compter sur la chance.

 

SOLITUDE

 

Les deux s’enfoncent dans la toundra, s’éloignent des rives de la baie d’Hudson avec leurs chiens qui sont de vrais partenaires dans toutes leurs entreprises. Sans eux, ils ne pourraient repérer les trous où viennent respirer les phoques à la surface et que la neige dissimule. Impossible non plus de se déplacer sur de longues distances sans eux. Ils peuvent même retrouver leur refuge dans une tempête où le ciel se confond avec le sol. 

Nous les accompagnons dans ce territoire fascinant, magnifique et j’ai eu souvent l’impression d’être à côté de Saullu quand elle passe des heures, parfaitement immobile, attendant la remontée du phoque ou encore de suivre Ulaajuk dans ses expéditions, d’encourager l’attelage à avancer pendant les heures de cette journée si courte. 

Ils bougent dans la beauté et la splendeur de ce coin de pays si mal connu, filant tout droit en longeant l’horizon on dirait. Et que dire de cette secousse sismique qui ébranle le ciel et le sol dans sa course? Une sorte de brouillard qui flotte sur la plaine avec un bruit de commencement du monde.

 

«Une mer vivante et grouillante. Cinq mille? Huit mille? Dix mille caribous les bois au vent? Combien de cœurs battent au même rythme devant moi? Aucun autre animal sur terre, à part les humains peut-être, ne ressent le besoin de vivre en communauté nombreuse au sein d’une nature austère. Ce troupeau parcourt la toundra depuis la nuit des temps. Ce territoire est le sien.» (p.128)

 

Michel Jean a eu la bonne idée de faire coïncider deux grands moments de l’histoire du Nord. Celle d’avant les Blancs d’abord, les tâches de la vie traditionnelle et nomade, les activités de chasse et de pêche, les déplacements constants avec les chiens, les travaux de préparation des peaux, le tannage, la confection des vêtements, des bottes, les mitaines qui occupent toutes les heures et les saisons. 

 

SÉDENTARISATION

 

Tous doivent se plier à la sédentarisation dans des villages qui ne répondent pas aux aspirations des familles. Ils doivent accepter les manières de faire du Sud, leurs matériaux et des maisons où ils étouffent. Ces deux manières de confronter le réel se sont imposées dès les premiers contacts entre les arrivants de France et les autochtones. La paroisse, le défrichage de la terre, l’agriculture et l’élevage opposés à la mouvance dans les forêts selon les saisons, le long des rivières qui permettaient d’aller un peu partout. Ce n’est pas pour rien que les coureurs des bois avaient si mauvaise réputation. Deux visions du monde qui se sont heurtées à l’époque de la Nouvelle-France. Oui, l’histoire s’est reproduite dans le Nord quand les gens du Sud ont décidé de s’approprier des territoires dont personne ne voulait, il y a si peu de temps.

La venue des Blancs a été une malédiction et une véritable catastrophe pour ces nomades. La plus sauvage des conquêtes et un colonialisme aveugle qui s’est imposé de façon unilatérale. L’épopée du Nord est une tragédie que l’on ignore et qui se perpétue malgré toutes les informations et les dénonciations. Les interventions des entreprises minières qui n’ont laissé que déchets et rebut après leur départ. De ces projets qui ont noyé une partie du territoire?

Tout cela près de chez nous, au début des années cinquante, quand je me débattais dans les corridors de l’enfance et que j’apprenais à la dure ce qu’était l’autorité et les règles à la petite école. 

Toujours la même approche. 

Le conquérant se sent l’obligation de civiliser ces populations et de les faire entrer de force dans la modernité, la productivité et l’exploitation des ressources naturelles sans se soucier des traditions des peuples premiers. Sans les consulter bien sûr! Et que dire des barrages de La Grande avec le recul? Nous avons bien eu l’entente de la paix des Braves avec les Cris, mais les Inuit ont été oubliés dans ce pacte et n’ont pas réussi à dicter leur vision des choses alors. 

 

«Les chasseurs cris avaient dit vrai. Peut-être qu’au fond mon esprit refusait d’accepter cette réalité. Je n’en veux pas aux Inuit qui vivent ici maintenant. Ils n’ont pas eu d’autre choix que de venir. J’en veux à ceux qui ont décidé cela. Ceux qui vivent loin d’ici et nous imposent leur monde. Ce n’est pas le mien. Ce n’est pas le nôtre. Toutes ces personnes qui s’entassent les unes sur les autres sont-elles aussi effrayées que moi? Nos chiens hurlent, mais aucun qimmik ne leur répond. Où sont-ils?» (p.170)

 

Et pour parvenir à les sédentariser, la police a abattu les chiens. Une véritable tragédie, un carnage. Les Américains ont fait la même chose pour soumettre les tribus de l’Ouest qui vivaient près des grands troupeaux de bison. Ils ont massacré ces bêtes jusqu’à les éliminer presque. Après, les autochtones ne furent plus que l’ombre d’eux-mêmes et ils durent se résoudre à la mort lente dans des réserves. 

 

«Un jour quatre agents sont venus chez nous avec leurs armes, comme si nous étions des criminels. Ils ont abattu nos chiens devant mon père et moi. L’un après l’autre. Nous étions paralysés, mais eux rigolaient. Ils faisaient des blagues. J’imagine que pour eux ce n’était rien d’important. Mon père les regardait et, moi, j’avais le goût de vomir. Ils ont tué tous nos chiens en riant. Puis ils sont allés chez les voisins. Je les ai suivis pour les avertir, mais ça n’a rien donné. La douleur que j’ai ressentie ce jour-là fait partie de moi. Je vis avec elle chaque jour. Et c’est intolérable. Ils étaient quatre de la Sûreté du Québec. Ils ont osé rire. Ils ne rient plus maintenant. On est quittes.» (p.176)

 

Un roman bouleversant, terrible de justesse et de beauté. Michel Jean a eu la bonne idée d’évoquer la tragédie de ceux et celles qui doivent venir à Montréal, la plupart du temps pour des soins dans les hôpitaux, et qui n’ont pas d’argent pour retourner dans leur pays. Ils se retrouvent à la rue, totalement démunis et perdus, inutiles et vulnérables, dépossédés de tout leur passé et sans avenir. Une actualité épouvantable et choquante. Une quête d’identité aussi pour Ève qui a été adoptée par une famille francophone et qui peut, à cause de son métier d’avocate, défendre les siens. Particulièrement un Inuit accusé du meurtre d’anciens policiers de la Sûreté du Québec. 

Michel Jean a trouvé le ton et surtout la retenue nécessaire pour sensibiliser le lecteur à cette tragédie qui a eu lieu dans un coin du Québec sans que nous en ayons pris conscience vraiment. Bien sûr, les écrivains parlent de drames, d’alcoolisme, de drogues, de violence, mais qui est à la source de tout ça? Pourquoi les Inuit sont déboussolés et ne savent plus que faire de leur vie? Il faut des voix comme celle de Michel Jean pour le dire, l’expliquer, mettre le doigt sur des malheurs effroyables et, et des comportements que nous avons du mal à reconnaître. 

 

JEAN MICHEL : Qimmik, Éditions Libre expression, Montréal, 224 pages. 

https://editionslibreexpression.groupelivre.com/blogs/auteurs/michel-jean-jean1062

jeudi 2 novembre 2023

ROGER FRAPPIER : PIONNIER INFATIGABLE

IL Y A DES ouvrages qui s’avèrent importants et nécessaires à notre compréhension du Québec de maintenant et d'hier. Surtout, ils nous offrent l’occasion de découvrir en quoi nous sommes une société différente sur ce continent américain. Denis Monière vient de signer l’un de ces livres avec Roger Frappier, oser le cinéma québécois. Un essai qui permet, en suivant la carrière de cet homme, de mieux saisir les hauts et les bas de cette forme d’art moderne au Québec, d’effleurer ses grandes réussites et de mettre le doigt sur des problématiques endémiques qui semblent difficiles à éradiquer. La diffusion, par exemple, du film québécois sur tout le territoire. Le nom de Roger Frappier vous est familier si vous fréquentez plus ou moins les créations québécoises. Une figure incontournable, un pionnier qui aura à peu près tout accomplit dans ce milieu à partir des débuts de la Révolution tranquille. Réalisateur, critique, producteur, militant, lobbyiste, il a été sur tous les fronts pour faire avancer cet art qui devait résister à l’envahisseur américain qui s’appropriait tous les écrans dans les années 60. Il est aussi à l’origine de plusieurs organismes gouvernementaux qui s’avèrent indispensables à la création d’œuvres originales en français au Québec. 

 

Denis Monière prévient rapidement le lecteur. Il ne s’aventurera pas dans la vie privée de Roger Frappier. Il s’en tient au personnage public qui a occupé toutes les scènes et qui signait des textes régulièrement dans les journaux et les magazines dans les années 70 et subséquentes. L’amoureux fou du film, le militant qui voulait faire de cet art un des leviers de la libération nationale et de l’affirmation des Québécois d’expression française en cette terre d’Amérique.

Ce sera le combat de sa vie. 

Le documentaire d’abord, très populaire dans les années 60 et qui caractérisera notre approche du cinéma avec des créations marquantes comme celles de Pierre Perreault et d’Arthur Lamothe. Une façon de faire qui demandait peu d’investissements, qui se pratiquait caméra à l’épaule et qui consistait bien souvent à aller rencontrer les gens dans leurs milieux et à leur donner la parole pour inventer une histoire et une trame qui pouvait devenir dramatique. Impossible de ne pas signaler Pour la suite du monde de Pierre Perreault, un chef-d’œuvre du genre. Ce fut une révélation pour moi que ces films alors que je fréquentais l’Université de Montréal. Ce regard a marqué surtout mon roman : La mort d’Alexandre.

Cette façon de faire permettait aux nouveaux réalisateurs de tourner à peu de frais. Nous abordons ici le financement, l’éternel problème de la culture québécoise.

 

PREMIERS PAS

 

Frappier s’intéresse d’abord au Grand cirque ordinaire. Une troupe de théâtre fondée en 1969 par des jeunes qui deviendront des figures connues au Québec : Paule Baillargeon, Jocelyn Bérubé, Raymond Cloutier, Suzanne Garceau, Claude Laroche et Guy Thauvette. Des comédiens et comédiennes qui choisissent alors de s’exprimer dans des créations collectives et qui misent sur l’improvisation. Il y aura aussi le phénomène Raoul Duguay qui fascinera Frappier. Ce seront ses premiers pas dans cette aventure qui aspirera toute sa vie.

 

«Il s’est engagé dans le cinéma avec l’ambition d’en faire un instrument de prise de conscience d’une identité nationale et un outil de libération nationale.» (p.8)

 

Il faut savoir que la situation était désolante pour ne pas dire décourageante quand il a commencé à vouloir tourner ses propres projets. Le travail des réalisateurs d’ici était condamné à demeurer dans l’ombre et n’était à peu près pas fréquenté par les amateurs. La quasi-totalité des salles de diffusion appartenait à des Américains et les Québécois découvraient surtout les succès d’Hollywood dans ces lieux de projection. On ne se donnait même pas la peine de traduire les films. Le cinéma était en anglais alors un peu partout au Québec.

 

«Un peuple peut-il continuer à vivre en ne voyant sur ses écrans que les rêves des autres?» (p.59)

 

PLACE

 

Rapidement, Roger Frappier deviendra un acteur incontournable du milieu avec les pionniers que furent Arthur Lamothe, Pierre Perreault, Denys Arcand, Gilles Carles, Jacques Godbout et quelques autres. Nationaliste convaincu, comme un peu tout le monde alors, il lutte pour l’indépendance du Québec et flirte même avec le FLQ dans les années 1970. 

Il regroupe les artisans du septième art dans des unions qui cherchent à se doter d’outils pour faire des projets qui se tiennent et surtout d’avoir les moyens pour être de leur époque et ne pas rougir devant les nouveautés qui arrivent des États-Unis et qui séduisent tant le public. Il frappera alors à toutes les portes pour que cette industrie, qui n’en porte pas encore le nom, se développe, produise des films de qualité. Plus que tout, le cinéma a besoin d’argent, de sommes importantes quand il s’agit de tourner des œuvres de fiction.

 

«Les objectifs essentiels visés par l’ARFQ (l’Association des réalisateurs de films du Québec) étaient de permettre aux créateurs de chacune des disciplines d’avoir véritablement voix au chapitre des politiques et mesures qui les concernaient directement et de diminuer la présence des commerçants qui ne devaient plus occuper majoritairement et massivement le territoire de la culture et de la cinématographie québécoise.» (p.80)

 

Le Québec d’abord, mais rapidement il faut s’ouvrir à l’international, surtout à la francophonie pour la diffusion de certaines productions et les rentabiliser. Le Québec est un trop petit pays pour réussir à rejoindre un nombre suffisant d’amateurs qui pourraient remplir les coffres des promoteurs. Surtout, que les cinéastes doivent combattre des préjugés et que les cinéphiles du Québec ont l’habitude des films étrangers et lèvent souvent le nez sur les histoires d’ici. 

Frappier aura la main heureuse en produisant le projet de Denys Arcand, Le déclin de l’empire américain en 1986 qui marquera une étape importante dans ce long et lent processus de reconnaissance et de quête de respect sur les écrans du monde. Un grand succès pour ce film qui rompt avec une certaine conformité au Québec.

 

ANNÉE MARQUANTE

 

Il y aura un tournant dans la carrière de Roger Frappier et de plusieurs réalisateurs du Québec, dont Denys Arcand. L’année 1980. L’année de toutes les désillusions avec la défaite du référendum sur la souveraineté du Québec. Activiste et ardent indépendantiste, comme d’autres de ses collègues, Frappier sera déçu et en même temps, étrangement, affranchi du devoir de militer pour le pays du Québec. Comme le peuple a dit non, qu’il refuse de se doter d’un État bien à lui, la question est réglée. Frappier et Arcand décident de s’occuper de leurs affaires et se tournent vers l’international et les coproductions que Frappier avait combattues jusqu’à un certain point. Ce sont les projets individuels qui prennent le dessus et ils ne se sentent plus investis d’une mission et de la tâche de libérer une province qui se souvient si peu et si mal.

 

«Le pays n’ayant pas eu lieu, la fête étant terminée, on dirait qu’on s’est retrouvé, non plus par rapport à nous, mais par rapport au monde entier. C’est dans cette cour-là maintenant qu’on a le goût d’aller jouer. […] On est condamné à la qualité et à l’excellence. […] Il y a une nouvelle race de producteurs qui a une volonté de faire du cinéma de qualité qui soit commercial et accessible. Cette nouvelle génération de producteurs veut faire des films de niveau international sans mettre de côté la spécificité québécoise.» (p.104)

 

Frappier deviendra une figure connue et respectée à Cannes et dans tous les festivals où l’on célèbre le septième art. La production de son dernier film, celui de Jane Campion, The Power of the Dog, lui permettra de remporter un Oscar à Hollywood. Comment oublier La leçon de piano de cette réalisatrice? Un bijou d’intelligence.

Toute une époque défile dans Roger Frappier oser le cinéma québécois, un éveil, un travail acharné pour se distinguer dans un secteur, comme dans bien d’autres, laissé à l’abandon et souvent aux mains des étrangers. Il sera l’un des artisans qui bâtiront la renommée et la qualité des productions québécoises. On pourrait, bien sûr, établir un parallèle avec la littérature et le théâtre. Qui va rédiger la biographie du grand éditeur que fut André Vanasse, ce pédagogue qui a permis à nombre de jeunes écrivains de publier des œuvres originales et de s’imposer sur la scène internationale. Sans compter les figures migrantes de Sergio Kokis et Felicia Mihali qu’il a su faire connaître.

Un ouvrage passionnant qui nous plonge dans les cinquante dernières années, nous offre l’occasion de voir comment le cinéma, surtout celui de fiction, s’est développé au Québec et comment il a évolué pour finir par avoir sa petite place sur tous les écrans du monde.

Denis Monière s’attarde aux combats de Roger Frappier, à ses hésitations, ses échecs et ses belles réussites. Bien sûr, il ne faut pas trop se bomber le torse en suivant cette émancipation, parce que la situation demeure fragile et instable. Et, ce sera ainsi tant et aussi longtemps que le Québec n’aura pas choisi de devenir un pays. C’est là, certainement, le plus grand des projets qui permettra de résoudre bien des difficultés et des manques qui empêchent notre culture de s’épanouir partout, surtout sur le territoire du Québec, comme cela devrait se faire dans ce «pays qui n’est toujours pas un pays.»

 

MONIÈRE DENISRoger Frappier, oser le cinéma québécois, Éditions Mains libres, Montréal, 268 pages. 

https://editionsmainslibres.com/livres/denis-moniere/roger-frappier_oser-le-cinema-quebecois.html