lundi 12 août 2013

Les chemins singuliers de Robert Lévesque



L’écrivain et journaliste Robert Lévesque aime aller et venir dans l’œuvre d’un créateur, la secouer pour se hisser au-delà des clichés et des sentences que l’on prend souvent pour des vérités. Louis-Ferdinand Céline, par exemple. J’ai découvert cet écrivain alors que je venais d’ouvrir une parenthèse en m’exilant à Montréal pour des études. «Le voyage au bout de la nuit» fut une illumination. Il était possible d’écrire comme ça, d’avoir un tel regard. J’avais baigné jusqu’alors dans les romans de François Mauriac, André Gide et Victor Hugo. Une commotion!

«Ce titre, me suis-je dit, ce sera Digressions; ça m’est sorti comme ça de la caboche, comme un sou d’une tirelire secouée; c’était, pensai-je aussitôt, la clé des champs qui allait me permettre de fuir à l’aise, de me livrer à mon penchant pour les bifurcations, les pattes d’oie et les étoiles, les parenthèses et les tirets (un goût, un faible, un vice, un défaut?) — la dentelle véritable, dirait Céline qui ne s’en privait pas et qui, passage Choiseul, avait été élevé dans la guipure par sa mère Marguerite —; me laisser aller à ma propension pour ce que les lexicographes définissent comme un «développement écrit qui s’écarte du sujet» (le Robert) ou «un développement étranger au sujet» (le Larousse), alors que le vieux Littré nous avertit encore qu’on «s’égare» avec ces développements…» (p.15)
Robert Lévesque s’attarde à Céline, son écriture, l’homme et le médecin. Il y a aussi Samuel Beckett, le grand farouche qui m’a hanté au temps où j’osais m’aventurer sur une scène. Je rêvais d’incarner Vladimir dans «En attendant Godot». Il y avait aussi Winnie la magnifique de «Oh les beaux jours». Je n’ai pas résisté à la tentation de lui faire une petite place dans mon «Voyage d’Ulysse». Ce personnage m’a toujours ému avec son monologue interminable et Willie qui s’enferme dans un silence inquiétant. L’art de toucher le drame avec les mots du quotidien.

Gabrielle Roy

L’écrivain convoque Gabrielle Roy alors que la journaliste se préparait à entrer en écriture. Une traversée vers l’Île aux Coudres avant Pierre Perreault, le cinéaste. Un reportage, des phrases, un éclat inquiétant comme dans «Le grand Meaulnes» d’Alain Fournier. Un texte qui laisse deviner l’écrivaine qu’elle allait être.
Bien sûr, le théâtre occupe une place importante dans la vie et l’écriture de Robert Lévesque. Il s’attarde à des sujets qui ont fait les manchettes. L’affaire Bertrand Cantat et Wajdi Mouawad. Triste épisode, improvisations devant les hoquets de certains chroniqueurs.
«Aucun des deux pitres n’élabora quoi que ce soit d’analytique ou d’interrogatif sur la proposition théâtrale qui pouvait amener Wadji Mouawad à choisir ce chanteur. Personne dans le monde journalistique ne traita l’événement autrement qu’en répercutant les cris de putois de ces réactionnaires. Dans le vacarme, Mouawad s’est tu. Je le connais. La bêtise le paralyse.» (p.119)
Des poussées vers Jarry, Verlaine, encore Céline, Ginsberg et Burroughs, les comparses de Kerouac. Quelques flèches aussi vers les médias de maintenant.

«La télévision publique a mis ses dimanches entre les menottes d’un humoriste à la voix de fausset, un monsieur Loyal de la négation de la pensée. Dans cette entreprise commerciale qu’elle est devenue, aucun espace n’est aménagé dans lequel il se pourrait que tout le monde pense.» (p.121)

Recherche

Robert Lévesque aime les ruelles, le côté toujours à l’ombre pour regarder, écouter, tenter de débusquer les créateurs dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus fragile. Beckett dans sa cabane où il écrivait, Céline et son cynisme inquiétant ou encore Rimbaud qu’il imagine en Afrique dans la poussière d’un soleil qui rend fou. Avec des retours au Québec pour mieux repartir sur des textes avec une passion singulière. «Digressions» tient de l’autobiographie, des réflexions d’un lecteur boulimique, des arrêts sur ses passions et ses obsessions. On y retrouve même ses chats.
Pur bonheur que de plonger dans un livre du genre. Il est la preuve que notre littérature prend toutes les directions, même si elle est trop peu fréquentée. Il faut des Robert Lévesque pour pister les créateurs et ralentir la course effrénée vers la nouveauté et la jeunesse. Il démontre que la littérature n’est pas un produit jetable et qu’elle parvient souvent à secouer la vie, qu’elle n’est surtout pas une denrée périssable!

Digressions de Robert Lévesque est paru aux Éditions du Boréal.