mardi 4 avril 2000

Julie Stanton reste consciente du monde

Dès ses premiers écrits, Julie Stanton a fait preuve d'une constance admirable. Poésie, prose ont démontré ses exigences. Elle risque tout à chaque fois dans un chant, dans un roman même si le jeu de «l'amour et du hasard» a été très souvent exploré en littérature. Encore une fois, elle entraîne son lecteur dans un récit exigeant, un univers où vie et mort s'emmêlent, s'enlacent dans une incantation fascinante.
Avec «La passante de Jérusalem», récit poétique, chant plutôt qui se divise en six stances, le lecteur accompagne une femme qui, dans un dernier souffle, tente de rejoindre l'homme qui l'a quittée, incapable qu'il était d'ignorer la tragédie du monde. Comment oublier l'horreur qui a éventré le siècle en envoyant des millions d'hommes et de femmes au bûcher?
«Douleur rouge de coquelicot.» La triste aventure de l'humanité suinte des murs, bloque le passage à l'amour et à l'abandon. Chant d'amour et de mort, Kamouraska ou Jérusalem, l'appel monte avec le gonflement de la poitrine. A peine un souffle, une brise qui caresse le rideau, ou encore ce vent imbibé des neiges du Saint-Laurent, le lecteur se courbe sur la couche de la gisante qui murmure son amour comme on le fait dans une prière.
«À trop entendre on n'entend plus, cependant que l'oreille collée sur le prochain siècle il y a peu d'espoir d'en finir avec la barbarie. Mais vous toujours n'avez cessé de placer sa tête exsangue parmi les tableaux profanés de l'univers. Bien qu'ici vous suiviez là-bas sa trace brûlée vive.
Ô ce fantôme incessant autant que réel!» (p.16)

Avenir

L'amour est-il possible quand l'humanité tue, viole et pille? L'amour est-il acceptable quand nous regardons la barbarie des siècles? L'amant n'a pas su, n'a pas voulu de l'amnésie. Il ne pouvait se livrer au bonheur quand il y avait Jérusalem et toutes les horreurs. «Ça n'aura été qu'une halte.» Il est parti. L'amour devenu impossible pour cause de mémoire.
Julie Stanton nous emporte dans un souffle qui monte du Saint-Laurent lourd de ses brumes, pétrie l'être et moule le paysage. Par la magie de l'évocation, du souvenir, nous retrouvons les extases et les angoisses de cet homme obsédé par la mort. Nous cheminons à rebours sur ce qu'a été une passion sans compromission.
 «Dans vos bras aux multiples détours j'insistais : pourquoi questionner le monde et ses désastres quand quelqu'un meurt chaque nuit additionné à l'infini ? Mais pour vous, où que soit la cible, dans le crépitement des fusils, sous l'arme sous un blouson, entre deux poings coup après coup, au bout du sabre femmes et enfants, les hommes pendus, il ne faut pas qu'on oubliem.» (p.30)

Ne pas oublier

Chant sensuel qui nous repousse au bord de la vie, au seuil de la mort alors que l'univers n'est peut-être qu'un battement de paupière. Ne jamais oublier... Le corps garde la mémoire des gestes, des matins heureux de Kamouraska. Le corps sait encore l'ivresse mais n'ignore pas les atrocités des barbares.
Grandes marées d'équinoxes qui secouent les continents en se retirant, l'écriture de Julie Stanton, à la fois charnelle et incantatoire, nous plonge entre l'extase et l'agonie. L'amante lance l'appel et le tocsin effrite la glace devant Kamouraska. «L'hiver règne sous la Terre, amour où sont tes bras?...» La dernière parole se replie dans un chiffonnement d'aile. C'était la vie, c'est la mort. Le chant est bu par le silence. Et jouez le jeu, lisez les stances de Julie Stanton à haute voix pour en saisir la musicalité, le phrasé et l'ampleur. Un véritable bonheur!
Livre superbement illustré par l'artiste Gernot Nebel, tableaux aux teintes chaudes et aux titres comme des poèmes, c'est là un travail d'édition à signaler. Une véritable fête pour l'oeil.

«La passante de Jérusalem» de Julie Stanton est paru aux Éditions Les heures bleues.
http://www.heuresbleues.com/heures_bleues_auteurs.htm