DIANE GRAVEL nous offre un recueil de nouvelles particulier avec Aux absents les os. Dix-neuf textes qui nous font entrer dans une famille sur trois générations. Des grands-parents d’abord au début du siècle dernier qui sont évoqués et tous les frères et sœurs qui se retrouvent pour le décès de Madeleine, qui a eu huit enfants. Une mort soudaine, dans la soixantaine, d’un cancer foudroyant comme cela arrive de plus en plus souvent. Oui, des histoires de fratrie, des portraits fragmentés où les points de vue convergent et donnent un angle particulier aux péripéties qui ont marqué ce clan à travers la périlleuse aventure de la vie. Assez pour dévoiler les affinités et les conflits qui surgissent dans une famille ou des événements qui traumatisent un peu tout le monde. Tout cela et bien plus encore dans la deuxième publication de cette écrivaine originaire de Chicoutimi.
Tout se mélange et se bouscule dans ces nouvelles pas tout à fait comme celles que j’ai l’habitude de lire. Parce qu’elles sont intimement imbriquées les unes aux autres et qu’un texte donne un éclairage à certains faits ou incidents. C’est un tout, avec chacune des histoires qui a sa raison d’être et qui permettent de mieux comprendre les liens et les conflits qui persistent dans cette famille. Un véritable tricot qui fait que tout tient ensemble.
Madeleine était une originale qui avait ses secrets, des amours et une vie que même son mari n’a pas été capable de percer. Discrète cette Madeleine, volontaire et solide. Une femme qui savait où elle allait et surtout ce qu’elle ne voulait pas. Et comment échapper aux traumatismes qui marquent la lointaine enfance où l’on apprend la terrible tâche de devenir adulte en passant par l’étroit chemin de l’adolescence ? Madeleine a vécu un drame dont elle ne peut parler et qu’elle a tenté de biffer de sa mémoire de toutes les manières possibles certainement.
« Difficile à suivre, ma mère. Dans l’étendue de ses idées avant-gardistes comme dans ses chantiers à bras d’homme sur la ferme. Dans l’expression de son originalité comme dans le rayonnement de son engagement social. Son autorité naturelle avait imposé le respect. Elle était venue à bout de toutes ses entreprises. Sauf celle qu’elle avait envisagée pour moi. Je lui avais opposé la résistance d’une enfant rebelle, l’insoumission d’une adolescente incontrôlable. Féministe parmi les femmes soumises de son époque, elle avait néanmoins pu être dure avec sa fille. Personne ne savait qui des deux provoquait l’autre. » (p.10)
Les familles nombreuses sont à l’origine de bien des écrits marquants de notre littérature et ont souvent été à l’origine de terribles conflits. Je pense à Jean-Philippe Pleau maintenant, qui doit se défendre devant les tribunaux pour « outrage à ses proches ». Pourtant, son récit Rue Duplessis ne fait que raconter son enfance et les liens qu’il avait avec ses parents et son parcours. Ce n’est pas non plus s’en rappeler les démêlés de Gabrielle Roy avec sa sœur Adèle, qui a tenté de discréditer l’œuvre de Gabrielle de toutes les manières possibles.
Des querelles, des bouderies de filles qu’on finit par comprendre. Par exemple, Laure, qui refuse d’assister aux funérailles tout en demeurant dans les environs comme si elle ne pouvait s’empêcher de graviter autour de sa mère. Des différends, bien sûr, des silences, de l’inceste, des accusations, des amours, un suicide qu’il fallait vivre dans le plus grand des secrets parce que la parenté et la société n’auraient jamais permis qu’on discute de ces événements sans filtres. Des originaux et des déviants, un grand-père un peu borné qui a traumatisé son fils à tout jamais en le dressant comme une bête.
« Henri se souvient. Le grand-père paternel se prenait pour un chef de meute. Sa conception de la famille. D’ailleurs, il s’inspirait des comportements des animaux pour assurer l’éducation d’Henri. Son mâle alpha qu’il disait. Successeur désigné. Le vieux ne savait pas lire les âmes. » (p.38)
On trouve de tout dans une fratrie. Des débrouillards, des moins doués, des obsédés et des handicapés, des événements qui ont secoué tout le monde, des sujets tabous qui ont marqué Madeleine, et surtout sa petite sœur, qui avait de la difficulté à comprendre ce qu’elle voyait et entendait.
C’était le cas dans ma famille où il y avait des histoires que personne n’évoquait ou n’osait mentionner dans les rencontres où les esprits s’échauffaient parfois quand on vidait un peu trop rapidement une bouteille. C’étaient des secrets, des gestes que tous taisaient, des propos interdits. Des silences qui concernaient les femmes surtout, des récits de violence ou d’inceste, de viols commis par les pères. Un mutisme qui protégeait toujours les agissements des hommes et leurs agressions. J’ai abordé ces sujets dans La mort d’Alexandre et surtout dans Les oiseaux de glace où je raconte, en laissant beaucoup d’espace à mon imaginaire, un moment de la vie de ma marraine qui a connu l’enfer pour ne pas dire autre chose avec l’un de mes oncles.
TOURNANT
Des faits qui ont orienté la vie de Madeleine, sa façon d’aborder la vie et d’envisager le présent, de surmonter les difficultés qu’elle a dû affronter au jour le jour. Ses enfants ont été marqués par certains événements, bien sûr. On transmet ses traumatismes, ses peurs et ses angoisses à ses rejetons, qu’on le veuille ou non. Madeleine n’a jamais évoqué le drame de son adolescence et a fait en sorte que jamais rien ne paraisse.
« Le nœud n’aurait pu se resserrer davantage que ce fameux soir-là. Comme toujours, Gisèle enviait, épiait, suivait sa sœur. Jusque dans la grange, où elle la surprit dans les bras d’un garçon et, quatre mois plus tard, en pleine fausse-couche. Quinze ans. Gisèle l’observa envelopper le fœtus mort-né dans une guenille, puis, tenant “la chose” d’une seule main, attraper de l’autre une pelle. La petite la suivit dehors à son insu. Dans le soir éclairé par la lune, la malheureuse cherchait, sans doute, un endroit pour ensevelir son fardeau. À force de tourner en rond, elle s’effondra, à genoux. » (p.51)
Ce recueil de nouvelles, caractérisé par l’entrelacement des frères et sœurs, des parents, brosse un portrait de famille unique qui nous plonge dans une époque, des conflits, des oppositions, des jalousies et parfois des vengeances qui peuvent ressurgir des décennies plus tard. Tout ce qui unit une tribu et la déchire, tout ce qui les éloigne les uns des autres, comme s’ils survivaient sur des planètes différentes. Tous incapable de rompre tout contact.
ÉPOQUE
L’écrivaine dresse un portrait de toute une époque, celle du début du siècle dernier avec la colonisation en Abitibi et l’emprise du clergé sur la vie des femmes surtout. Il y avait aussi le monde politique qui ne brillait pas par sa clairvoyance et ses idées d’avant-garde. On le sait, l’église s’est longtemps opposée à la création d’un ministère de l’Éducation et à la scolarisation des enfants. On faisait alors l’éloge de l’ignorance et tout ce que l’on devait mémoriser était les questions et les réponses du catéchisme. Heureusement, il y a eu la Révolution tranquille qui a transformé le pays du Québec et permis la grande libération des femmes avec la contraception et la pensée féministe qui a contribué à rendre plus égalitaire notre société et le partage du travail. Madame Jeannette Bertrand en témoigne de façon éloquente en racontant sa vie et le siècle dernier avec son centenaire de naissance, qui est devenu un événement national.
MONDE
Madame Gravel décrit un monde sans pitié, dur, difficile, dans lequel on n’hésite pas à ostraciser ceux qui ne respectent pas les règles, ou ceux qui dévient des normes à suivre et de la morale. Madeleine a connu ce genre d’amour défendu. Tout comme Camille, qui a dû réfréner son attirance pour les femmes. Une société où il y avait des interdits qui ont étouffé bien des gens et refoulé des désirs qui se vivent maintenant au grand jour.
Des maladies, des obsessions comme celle de Lévis, qui est fasciné par les os qu’il collectionne et assemble pour s’inventer des êtres fantasmagoriques. Une manie, une fixation qui m’a laissé sans mots.
« Mais ce soir, il a tiré tous les rideaux. Il n’a pas supporté d’avoir à combler de terre la sépulture de sa mère. Le fils endeuillé, reclus, n’attend rien de personne. Jamais il ne l’abandonnerait là, toute seule, dans le froid et le noir. Il sait faire avec l’excavatrice pour retirer neige et terre, remonter le cercueil et arracher le couvercle. Suffit de visualiser la suite avec méthode, s’exécuter sur place sans trop réfléchir : emporter le corps dans son véhicule, remettre le cercueil en place, le recouvrir comme il se doit, quitter les lieux, entrer chez lui à l’abri des regards et déposer la dépouille au centre de sa chambre secrète. » (p.27)
Tout cela dans une même famille, à une époque où les gens étaient abandonnés à eux-mêmes et qu’ils devaient se débrouiller avec les moyens du bord comme on dit. Des personnes qui nous montrent, en dépit des prophètes de malheur et des nouveaux censeurs, que le Québec a effectué des pas de géant vers la modernité et la liberté de penser et d’agir, au point de se perdre dans un tourbillon et de ne plus savoir où chercher la vérité ni démêler le vrai du faux. Comme quoi chaque époque doit faire des choix et prendre de grandes décisions, ou encore accepter de ne rien faire comme nous le faisons depuis 1980 en ce qui concerne notre avenir politique. Un recueil solide, inquiétant par moments, très beau et surtout très généreux et sincère. C’est une formidable aventure de lecture, une plongée dans un monde qui nous rappelle d’où nous provenons et qui nous permet de voir le présent d’un autre œil, et peut-être même de mieux l’évaluer et de comprendre nos parcours. Tous au Québec, nous venons de loin. Surtout, une écriture vive, enlevante, qui vous garde en alerte. Quelle belle découverte que ces textes de Diane Gravel.
GRAVEL DIANE : Aux absents les os, Éditions Sémaphore, Montréal, 88 pages.
https://www.editionssemaphore.qc.ca/catalogue/aux-absents-les-os/