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jeudi 10 septembre 2026

UN PORTRAIT DE SOCIÉTÉ FORT TROUBLANT

ANTOINE ACHARD vient de remporter le prix Robert-Cliche avec un roman au titre un peu étrange : Deuil et divertissement. Il a expliqué lors de son passage à l’émission Tout peut arriver de Radio-Canada qu’il avait rédigé ce livre après le suicide de son père… Ça reflète certainement plus l’état d’âme de l’auteur que l’ouvrage. Ce prix a été pendant des années décroché par des écrivaines et des écrivains originaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Danielle Dubé a été la première lauréate en 1984 avec Les olives noires, suivi par Jean-Alain Tremblay avec La nuit des perséides en 1989. André Girard emboîtait le pas en 1991 avec Deux semaines en septembre. En 2001, Arlette Fortin imitait ses prédécesseurs avec C’est la faute au bonheur. Enfin, Reine-Aimée Côté le remportait en 2004 avec Les bruits. Un prix littéraire pour un premier roman qui a eu ses heures de gloire et qui est un peu plus discret depuis quelques années. Un excellent tremplin pour un écrivain qui en est à ses premières armes. Antoine Achard met en scène un groupe d’amis dans la trentaine, je dirais, même si ce n’est jamais précisé. Des gars et des filles qui se connaissent depuis toujours. Certains sont en couple et d’autres sont sur le marché des amours. Tous sont financièrement à l’aise et se rencontrent souvent pour des soupers et des petites fêtes où l’on boit abondamment en discutant de tout et de rien. Une vie tout à fait ordinaire avec des personnages d’une banalité remarquable.

Tout va comme dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’Auguste se faufile dans le groupe et brasse rapidement les cartes. Ce dernier se passionne pour les vêtements et la mode, dépense des fortunes pour enrichir sa garde-robe. Il passe son temps à se déguiser selon les circonstances et crée l’événement quand il apparaît en public. Pour lui, chaque sortie exige une mise en scène et il se doit d’attirer tous les regards. Avec son style flamboyant et ses tenues griffées, il parade comme un tétras des savanes pour en imposer. Il ne manquera pas d’impressionner les mâles du clan qui ne tarderont pas à l’imiter dans cette recherche d’habits rares, de chaussures de grande qualité et à dépenser des petites fortunes pour des jeans provenant du Japon ou pour une chemise ou un veston. 

 

«Georges ne croyait pas qu’un homme puisse se vêtir comme ça, c’est-à-dire aussi bien. Il imaginait ce degré d’élégance réservé aux personnages de cinéma. L’homme parade encore sur quelques mètres, s’arrête — et rend son silence à la nuit. D’un mouvement court et précis, d’une remarquable économie, il fait volte-face, reprend sa marche bruyante, se poste à moins de deux mètres de Georges, devant la vitrine du Vini Vidi Vici et, d’un coup de poignet, hisse son parapluie contre son épaule droite. Le clair de lune en fait scintiller le pommeau bijouté, un crâne d’argent.» (p.38)

 

C’est tout le roman d’Antoine Achard, une sorte de jeu, de parade où les personnages montrent leurs travers et leur superficialité. Tous vivent dans une certaine abondance, discutent de tout et de rien, aiment se retrouver entre amis, regarder le Canadien battre Toronto et goûter de bons vins.

Et Auguste le prestidigitateur fait son spectacle, impressionne et passe pour un penseur avec ses connaissances du vêtement. On se rend compte que cette carte de mode s’avère particulièrement égocentrique et frivole.

 

CLICHÉS

 

Et ils discutent de cinéma, des émissions de télévision, des relations entre hommes et femme (jamais de politique) où il faut être attentif à l’autre, comprendre et tout accepter. Ils pratiquent le surf verbal et sont incapables d’éprouver de véritables sentiments et de vivre des passions qui retournent l’être. Ils s’étourdissent pour oublier leur vide abyssal.

 

«Simone se sort les mains de ses poches pour dénombrer le nombre de vedettes qui se sont ouvert le cœur dans les dernières semaines. Ses dix doigts ne suffisent pas.

— Partout, tout le temps, des moments humains. Tu vas pas dire le contraire, là! Les entrevues d’artistes sont toutes centrées sur eux, jamais sur leur travail. Pis tous les crisse de podcasts “sans filtre”. Je suis écœurée d’en apprendre sur “la personne derrière le masque”. Moi, j’aime ça, les masques. Ça m’intéresse, comment une personne négocie sa représentation — nos efforts existentiels vont aussi là-dedans. Mais non, on est obsédés par le fond. On dit le fond de sa pensée, on va au fond des choses, on raconte la fois où on a touché le fond, ou qu’on est passé proche. Je suis plus capable. Si on portait plus attention à ce que les gens disent et font qu’à la personne qu’ils seraient, supposément, “en dedans”, le monde se porterait mieux.» (p.64)

Les hommes peu ancrés dans leur moi se laissent séduire par l’image et les vêtements signés d’Auguste. Ils sont fascinés par la mégalomanie du narrateur qui endosse l’uniforme de l’intellectuel quand il se présente devant la foule pour marquer le pas et épater ses disciples d’une certaine façon. Un être admirablement calculateur qui vit dans sa garde-robe et n’éprouve à peu près aucun sentiment véritable, même dans ses amours.

 

GÉNÉRATION

 

Antoine Achard passe au crible cette génération qui n’a pas eu à faire d’efforts pour étudier et qui se retrouve avec un travail dont ils ne parlent jamais parce que peu intéressant, j’imagine, et peu exigeant. Ça devient inquiétant une telle fatuité, une pareille insignifiance et prétention. Ce pourrait être des hommes et des femmes avec des idées bien installées, des gens réfléchis qui croient en certaines causes. L’indépendance du Québec, par exemple, qui s'inquiètent de la pauvreté de plus en plus grande qui mène à l’itinérance ou encore les changements climatiques. Non. Ils se meuvent dans une bulle et tournent comme un écureuil dans une cage.

 

«— Je fais pareil. Tout le monde fait pareil. Combien de monde se mettent en couple en croisant les doigts pis en se disant : “J’espère que l’émotion va venir”? La téléréalité montre tout le processus de mystification auquel on a recours au quotidien. C’est une fenêtre sur nos accroires, nos mensonges quotidiens. Elle montre la banalité terrifiante de nos interprétations, et donc de nos choix — même les plus décisifs. On n’a pas envie de ressembler à des candidats de téléréalité, parce qu’on sait déjà qu’on leur ressemble. L’art nous renvoie une image tellement plus flatteuse : celle du spectateur idéal, qui saurait identifier et comprendre comment les problèmes d’autrui le déterminent — comme si la mise en scène nous poussait pas à comprendre exactement ce qu’on comprend, à ressentir exactement ce qu’on ressent. C’est à ce spectateur-là qu’on veut ressembler.» (p.184)

 

Ces individus jouent à être conscients et en possession de leur vie, mais tous dérivent et n’arrivent pas à s’accrocher à quelque chose de stimulant et important, même quand ils sont en couple. Personne ne pense à se reproduire et c’est peut-être la plus belle des choses que l’on peut tirer de ce roman.

Un point de vue un peu cynique, caricatural des modes et des tendances que l’on décèle dans les médias, des discussions qui reflètent ces émissions où les vedettes étalent leur «moi» comme du beurre de peanuts sur une tranche de pain. 

Tout au long de ma lecture, j’ai ressenti une sorte de malaise devant la vacuité des personnages qui ne nous accrochent jamais, même pas une Simone qui a des propos qui semblent se distinguer à première vue, mais qui pratique la contradiction. Elle réagit simplement à ce que les autres vivent sans pour autant être originale. Nous ne sommes pas forcément un penseur parce que nous sommes contre. 

Tous paient ses impôts et votent pour Québec solidaire sans doute pour se donner des frissons et montrer qu’ils ont des idées et qu’ils sont des phares dans leur milieu. L’écrivain n’a pas à insister parce qu’ils sont tous décalés, un peu ridicules, comme la plupart des hommes et des femmes que l’on voit défiler dans les publicités télévisuelles. 

Un roman particulièrement original, je dirais, qui explique peut-être pourquoi le Québec est toujours «un pays qui n’est pas un pays», selon la formule de Victor-Lévy Beaulieu. Un monde de surface, de modes, un tantinet prétentieux qui mise tout sur le paraître pour masquer le vide abyssal de leur vie et de leurs idées. Bien sûr, on apprend beaucoup de choses sur les vêtements et Antoine Achard réalise un véritable tour de force avec ce roman qui nous entraîne dans un milieu d’indifférence et de banalité. Dérangeant, mais peut-être le reflet de certains individus et d'un milieu. 

 

ACHARD ANTOINE : Deuil et divertissement, Éditions VLB éditeur, Montréal, 2026, 326 pages, 32,95 $.

https://www.prixrobertcliche.com

jeudi 3 septembre 2026

LE TERRIBLE COMBAT D’ELIZABETH LEMAY

DANS L’ÉTÉ DE LA COLÈREElizabeth Lemay abordait de front les relations entre les hommes et les femmes qui vivent sur une planète différente, on dirait. Ces hommes qui jouent du coude pour s’imposer dans toutes les sphères de la société et les femmes qui tentent de faire leur place dans ce territoire miné. Elles doivent se plier la plupart du temps aux diktats des mâles quand elles se glissent dans les couloirs du pouvoir. L’écrivaine revient avec de courts textes dans Les filles et les monstres qui ne peuvent laisser personne indifférent. Une fois de plus, elle va droit au but, exige l’égalité dans tous les aspects de sa vie. Elle montre aussi sa vulnérabilité, ses contradictions, sa volonté de vivre sans compromis, même si cela provoque des vagues. Chose certaine, madame Lemay utilise le marteau piqueur et oblige ses lecteurs à réagir et à se remettre en question. Et il ne faudrait surtout pas croire que madame Lemay écrit une autobiographie. Bien sûr, elle s’inspire de ses expériences, mais fait une grande part à la fiction, elle l’explique. 

 

Elizabeth Lemay est femme, un être sexué, capable de donner la vie, de charmer, de prendre et de rejeter l’amant d’un soir ou d’un mois selon ses humeurs. Aimer, séduire, ne jamais résister à ses pulsions, attirer un homme quand elle le souhaite et l’abandonner le lendemain matin. Tout ça après avoir connu des expériences amoureuses pénibles. Et aussi ses tremblements devant un miroir où elle voit le temps laisser des empreintes sur son corps. 

La première partie de Les filles et les monstres décrit son obsession de l’image. Elle passe des heures devant les miroirs à s’étudier pour trouver peut-être qui elle est et ce qu’elle veut être dans la société, pour se remodeler et se conformer à un idéal de perfection.

Des modèles que la publicité et le monde de la consommation proposent et qui sont particulièrement implacables pour les femmes. Un univers factice et superficiel auquel il est difficile d’échapper parce qu’il présente l’homme parfait et une femme qui fait bander. Nous avons eu des Marilyn Monroe et bien d’autres qui ont fait fantasmer en étant les plus malheureuses des femmes. L’apparence occupe une place prépondérante dans l'ouvrage d’Elizabeth Lemay, qui prend conscience, dans la trentaine, que les jours où elle est la plus séduisante s’étiolent. À trente-cinq ans, l’écrivaine parle déjà du vieillissement. Il me semble que c’est tôt pour tenir de tels propos.

 

«Je pense à ce corps plus souvent que je ne pense à n’importe qui, plus souvent que je ne pense à celle que ce corps protège. Je pense à l’épier sous toutes ses coutures, à l’affamer, à l’entraîner, à le bronzer, à le punir, à le muscler, je pense à le couvrir de toutes les crèmes antiâge de luxe, je pense à le honnir. Surtout éviter que cette enveloppe de chair parle à ma place et rompe le silence pour dévoiler ce nombre crasse. Trente-cinq. Tous les jours, je travaille à atteindre la perfection sans trop savoir à quel tournant du parcours se trouve le fil d’arrivée.» (p.31)

 

Des heures à se scruter sous tous les angles devant un miroir pour mémoriser des poses suggestives et provocantes, pour se surprendre dans tous ses aspects. C’est comme si elle s’aventurait dans la fosse aux lions pour dire haut et fort : «Je suis ça, pas juste une intellectuelle et une écrivaine, mais un corps, une femme qui a besoin de séduire.» Ce n’est pas sans conséquence. Les dérapages sur les réseaux sociaux ostracisent et condamnent avant même de pouvoir réfléchir, surtout quand on offre son image en pâture. 

 

«Pensive, je regarde à nouveau ce corps torsadé dans le miroir. Je voudrais prouver aux hommes que les filles peuvent être tout à la fois, et qu’ils peuvent, eux, choisir de respecter celles qu’ils désirent. Mais je devrais-je pas attendre d’être écoutée avant d’essayer de changer les règles du jeu? Une partie de moi sait qu’avec cet entêtement je me tire dans le pied. Je sais que me couvrir changerait la façon dont les gens me perçoivent. J’ai vu les regards, je sais qu’on prend moins au sérieux l’écrivaine en maillot de bain parlant de son corps et de l’amour que les écrivains s’occupant de choses sérieuses.» (p.157)

 

Être une écrivaine douée, une intellectuelle qui réclame la liberté totale et entière, et une séductrice qui use de son corps pour attirer les mâles est un pari impossible. C’est peut-être malheureux, mais il y a des règles, certes fort discutables, qui rendent la vie difficile tant aux femmes qu’aux hommes qui exercent certaines fonctions qui demandent de la retenue. Ceux ou celles qui transgressent ces normes en paient le prix. Je pense au «fameux coton ouaté» de Catherine Dorion, qui a suscité tant de réactions à l’Assemblée nationale et qui a fait oublier pourquoi cette jeune femme brillante avait été élue. Que dire des niaiseries qui ont été répétées autour de la tenue de Pauline Marois? Le monde de la séduction est un univers épidermique qui brise la plupart de celles qui s’y aventurent. Elizabeth Lemay le sait pourtant. Elle ne s’attarde pas à Nelly Arcand pour rien, à l’écrivaine qui n’a pu être à la fois femme fatale et intellectuelle.  

 

DÉSTABILISATION

 

Dans Les filles et les monstres, Elizabeth Lemay décrit bien ce corps réquisitionné pour en faire des mères et des mamans. Les femmes perdent alors leur identité pour devenir une fonction biologique, juste une reproductrice. Ce qu’elle refuse, on s’en doute. Surtout après avoir vu ce que ce rôle a fait de sa grand-mère. 

 

«J’écris sur la maternité qui vide les femmes de leurs entrailles et je me rends compte que je vide ma propre mère de son être, je lui retire tout ce qui m’échappe pour la tenir dans les lisières de mon existence. Voilà des années que je réfléchis à la maternité, et pourtant j’ai du mal à voir ma propre mère comme une femme qui ne soit pas que ma mère. Il y a certaines choses qu’on oublie aisément. Ma mère n’est pas la somme de mes souvenirs, elle habitait le monde avant moi. La maternité dépouille les femmes d’une part de leur humanité que même les êtres qu’elles poussent entre leurs jambes oublient. Même son prénom, j’ai du mal à le lui accoler, car je ne l’ai jamais appelée ainsi.» (p.87)

 

Elle ne mettra pas d’enfants au monde, ne livrera pas son corps à un autre, même à un tout petit être qui assure la pérennité de l’humanité. La femme perd son âme et son être en devenant une mère nourricière dans une société où elles peuvent pourtant occuper toutes les tâches qui étaient réservées jadis aux hommes. On connaît aussi les concessions que les femmes doivent vivre quand elles s’imposent dans le monde politique, des affaires ou des arts. 

 

TERRITOIRE

 

La femme vit en territoire occupé, qu’on le veuille ou non. Elle doit souvent se travestir en entrant en politique où elle doit penser et agir comme les mâles, adopter un uniforme tout en demeurant attirante. Elle reste consciente, au plus profond de son être, du regard que l’on pose sur elle à sa naissance et dont elle ne peut jamais se débarrasser.

Élizabeth Lemay se penche sur la vie de Simone de Beauvoir et de Nelly Arcand, qui a été victime de sa beauté. Une tragédie que la vie de cette écrivaine qui a tenté d’être vamp, prostituée, séductrice et l’intellectuelle qui bouscule les assises de la société et les liens qui unissent et éloignent les hommes des femmes. Elle sait ce qui l’attend. Elle a aussi connu une expérience pénible dans sa tournée des médias après la publication de L’été de la colère

Elle se retrouve dans Nelly Arcand. 

Et elle dit vrai quand elle démontre que l’on ignore les romans et les livres de nos jours, leurs propos et leurs questionnements dans les médias pour s’attarder de plus en plus au vécu de l’auteur ou de l’auteure. L’ouvrage devient un prétexte où l’auteure doit décrire sa grande et petite aventure. 

 

«Durant la promotion de mon dernier livre, j’ai appris une chose que j’aurais dû savoir déjà : une femme qui écrit sur son expérience perd d’emblée la moitié des lecteurs. Elle ne s’adresse plus qu’aux autres femmes. Son histoire est réduite à un récit féministe et, une fois cette étiquette apposée, elle a l’effet d’un coup de fusil en l’air faisant déguerpir les oiseaux. Les auteurs masculins, en revanche, sont invités sur tous les plateaux parce que leurs œuvres touchent tout le monde. Quand un homme écrit, c’est toute la condition humaine qu’il dépeint. Moi, je n’écris que pour mes sœurs.» (p.116)

 

Elizabeth Lemay frappe juste en revendiquant tous les territoires de son corps et de sa pensée. Mais, lorsqu’on ne fait pas de quartiers, il faut s’attendre aux hurlements des réactionnaires. Elle touche des points sensibles et la riposte est terrible quand elle se risque dans le trou noir des réseaux sociaux, l’arène des prédateurs et de la duperie. Nous sommes dans l’ère de Trump, nous ne pouvons l’oublier, qui manie les insultes, ment et s’invente une réalité qui nie l’humain et le collectif. Le combat d’Elizabeth Lemay interpelle parce qu’il est sans quartiers, sans compromis et peut-être utopique. La liberté totale bascule souvent vers un individualisme inquiétant qui isole et fait de vous une cible parfaite. 


LEMAY ÉLIZABETH : Les filles et les monstres, Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 184 pages, 25,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/auteur/447-elizabeth-lemay.html

mardi 25 août 2026

L’IMPORTANCE DE RACONTER SON HISTOIRE

JE SORS à peine d’une résidence d’écrivain dans les Bibliothèques de Saguenay où, avec une douzaine de participants et participantes, nous avons traqué des souvenirs, secoué les premières images qui nous venaient à l’esprit quand nous nous risquions dans les sentiers de la mémoire. Surtout, nous avons pris le temps de mettre le doigt sur des moments importants de nos vies : un premier livre lu, un objet qui vous suit depuis votre enfance, une rencontre avec un homme ou une femme qui a changé votre vie. Tout ça pour rédiger de courts textes que l’on pourra offrir à ses héritiers, pour que l’histoire familiale soit transmise d’une génération à l’autre. C’est ce que Vi Nguyen a réalisé dans Sông Dà La rivière noire, un récit dans lequel elle s’adresse à sa petite-fille. D’origine vietnamienne, elle ne parle pas le français de la fillette née au Québec. C’est pourquoi elle a décidé de raconter sa vie pour que la jeune Tuông Vi connaisse ses racines et le parcours singulier de ses grands-parents.

 

Pas facile de transmettre à ses héritiers qui on est, son histoire familiale et personnelle quand on est forcé de prendre la route pour fuir la guerre, les massacres ou la famine. Ils sont des millions sur la planète à rechercher un refuge où ils pourront respirer, être sans la crainte de se faire arrêter ou encore de voir des militaires faire irruption dans leur maison pour tout saccager. Il y a aussi les missiles qui tombent comme la pluie et qui détruisent tout. Je pense aux Ukrainiens qui vivent ce cauchemar, aux martyrs de Gaza qui survivent dans un pays qui n’est plus que ruines. Pour eux, l’espoir est un mirage.

Heureusement, le Québec est toujours un lieu que les exilés convoitent pour s’y installer et permettre à leurs héritiers de croire en l’avenir. L’histoire de Kim Thuy, une Vietnamienne d’origine, est exemplaire comme le témoignage de Thélyson Orélien, qui décrit le chemin de croix d’un migrant de façon magistrale dans son récit C’était ça ou mourir

Les arrivants doivent en payer le prix cependant en devenant un autre en quelque sorte, devant s’intégrer à leur nouveau milieu. Les enfants oublient leur langue première et les grands-parents se retrouvent devant des étrangers qui portent leur nom. 

Je signale le magnifique roman d’Abla Farhoud Le bonheur a la queue glissante qui raconte la saga des siens. Son aïeule est incapable de communiquer avec les derniers nés de sa famille. Un drame terrible pour ces arrivants, surtout des femmes, qui n’apprennent pas la langue de leur nouveau pays, parce que trop souvent confinées à la maison. C’est le cas de la narratrice qui, au bout de toutes ses épreuves, se retrouve telle une étrangère dans sa propre demeure.

 

«Je sirote mon thé, pensive, quand ma petite-fille Turông Vi entre dans ma chambre. Elle me salue en français, avant d’apercevoir un bracelet en jade posé sur la commode.

— Do, là cûa me tôi, lui dis-je.

Elle me regarde sans comprendre. J’appelle mon fils pour qu’il vienne traduire l’histoire de ce bracelet, mais il n’est pas là. On se sourit.» (p.11)

 

Voilà une frontière difficile à franchir que celle de la langue qui sépare la grand-mère de sa petite-fille. Comme si deux mondes se glissaient entre elles et qu’il devenait impossible de se confier et de créer des liens. Pourtant, c’est le déclic qui fera réagir la vieille dame. 

 

«À l’aube de mes quatre-vingts ans, je ne peux que revisiter un passé fragmenté et marqué par l’effacement délibéré et l’oubli, malgré la persistance de certains souvenirs. Elle me tire de mes pensées lorsqu’elle prend le bracelet de ma main pour l’enfiler à mon poignet. Le geste scelle le pacte pour moi. En silence, je m’engage à remonter dans le temps aussi loin que possible pour lui laisser, à elle et à mes nombreux petits-enfants, un récit dont les traces sont appelées à disparaître.» (p.12)

 

C’était exactement le but de nos rencontres lors de ma résidence dans les Bibliothèques de Saguenay. Établir le contact, tisser des liens pour que la mémoire des familles et d’un lieu de vie ne se perde pas dans les labyrinthes du temps. Que les jeunes générations, surtout, sachent d’où ils viennent et qu’ils soient fiers de leur héritage. 

 

ÉPOPÉE

 

C’est ainsi que nous faisons un bond dans le temps, jusqu’au premier souffle de la narratrice née en 1916 dans Sông Dà La rivière Noire. Une période trouble pour les Vietnamiens. L’occupation française est à son apogée et durera encore une cinquantaine d’années. En plus, ils doivent subir l’invasion japonaise dans le nord du pays, sans compter la révolte du Viêt-Cong et la participation plus tard des Américains à une guerre atroce qui transformera le Vietnam. La narratrice a vécu la misère, la faim et aussi l’opulence pendant un court laps de temps. Elle raconte le quotidien pendant ces heures difficiles et confie des choses étonnantes. 

 

«Ma mère allait alors s’asseoir sur le pas de la porte pour chiquer le bétel et cracher son amertume. Sa contenance froide découlait peut-être du fait que mon père avait fondé un deuxième foyer sous son toit. Sans prévenir, il était rentré à la maison un soir avec cette femme, que nous devions dès lors appeler di. Malgré la rancœur de ma mère, j’étais très attachée à mes demi-frères et demi-sœurs et j’éprouvais du respect envers ma belle-mère. Ma mère entretenait une relation polie et pratique avec l’autre famille.» (p.21)

 

Je ne savais pas que c’était possible de prendre une deuxième épouse au Vietnam. Tout comme une coutume qui paraît bien étrange maintenant, soit celle de marier une jeune fille à peine sortie de l’adolescence à un homme plus âgé. Cela ne se faisait pas sans tourments et sans heurts malgré une tradition bien ancrée. La narratrice a vécu cette situation pénible même si le temps a tout arrangé. Chose certaine, sa petite-fille aura du mal à comprendre une telle manière de faire.

 

«Nous devions sceller notre alliance devant l’autel des ancêtres. Allaient-ils entériner ce mariage ou se manifester pour tout interrompre? Je me souviens avoir cherché désespérément un signe salvateur. Je respirais vite et gardais mes yeux suppliants rivés sur les photos des anciens, ce qu’a vu ma mère. Elle m’a saisie au moment où les broderies délicates de mon do dài rouge commençaient à trembler, trahissant ma nervosité. Elle m’a jeté un regard dur et a enroulé fermement ses doigts autour de mon bras, comme pour s’assurer que je ne prenne pas mes jambes à mon cou. Les ancêtres sont restés cois. Mes parents ont ensuite convié tous les invités à un grand banquet, auquel j’ai assisté un peu comme si je regardais le film de ma vie.» (p.23)

 

Les aléas de la guerre, la présence japonaise brutale, la répression des Français qui soupçonnaient tout le monde de collaborer avec l’ennemi sont bien loin. Et ce soulèvement qui a mené au retrait précipité des Américains en 1973. La famille a vécu la mutation de leur pays, pour ainsi dire, des moments paisibles, mais aussi les pires difficultés.

 

SURVIE

 

L’auteure ne s’attarde pas aux questions politiques, mais raconte les efforts qu’elle a dû faire pour survivre et nourrir ses enfants fort nombreux. La présence des soldats dont il fallait se méfier, les bombardements, les vives qui manquent, l’entraide et les déménagements qui font traverser le Vietnam du nord au sud. 

Sa famille prendra la décision, comme celle de Kim Thuy, de se payer une place sur un des bateaux de fortune qui emportaient les gens qui devaient fuir et trouver refuge ailleurs. C’était dangereux, terriblement risqué, mais ces gens n’avaient guère le choix.

Ils réussiront à quitter le Vietnam après deux tentatives et à s’installer à Montréal où ils ont trouvé la paix, la quiétude et la tranquillité. Surtout un pays où les enfants ont pu étudier et se faire un avenir. 

 

«Lorsqu’il est devenu évident qu’il nous fallait rester au Canada, Dzien et moi avons quitté Montréal pour vivre à Chambly chez notre fils Thuy, où nous aurions une chambre à nous. Tous nos avoirs se résumaient au contenu de deux valises que nous avions préparées à la hâte avant de partir de Sài Gon. Cela me faisait penser à ma mère, qui s’était retrouvée seule avec sa boîte à bijoux. Moi, je n’étais pas seule, mais je ne possédais aucune richesse, seulement quelques parures en jade et des vêtements de soie peu adaptés à ce pays.» (p.79)

 

Un témoignage simple, qui nous emporte dans une période trouble où des familles doivent tout faire pour rester vivantes, tout risquer pour survivre et s’installer ailleurs. La famille de Vi Nguyen a réussi à franchir toutes les barrières et toutes les épreuves. C’est déjà beaucoup quand d’autres ne sont jamais parvenus à prendre la fuite. Un récit émouvant qui devient le bien le plus précieux que la grand-mère peut transmettre à sa postérité. Un passé et surtout une origine qu’ils ne doivent jamais oublier même s’ils sont parfaitement intégrés à leur nouveau pays où ils ont une tout autre histoire à vivre. Surtout, ils héritent de la terrible tâche de raconter leurs parcours pour que le fil ne se rompe jamais entre la jeune femme courageuse qui a résisté à toutes les guerres et franchi les océans pour donner à ses descendants un lieu d’espoir et de paix. C’est le legs le plus précieux qu’un enfant peut recevoir de ses parents.

 

NGUYEN VI : Sông Dà La rivière Noire, Éditions L’Instant même, Longueuil, 2026, 88 pages, 17,95 $.

https://instantmeme.com/livres/song-da/

mardi 18 août 2026

LA QUESTION QUI HANTE MIRIAM TOEWS

MIRIAM TOEWSune écrivaine de l’Ouest canadien, est née dans un village mennonite, près de Winnipeg, au Manitoba. Un groupe chrétien et culturel anabaptiste issu de la réforme radicale au XVIe siècle, des gens dont parle souvent Matthew Tétreault dans Tiens ta langue. Ses membres vivent à l’écart de la société et croient que le baptême doit être reçu par des adultes conscients et non pas administré à des enfants. Le postulant est baptisé après une démarche spirituelle sérieuse et personnelle. Les hommes refusent de porter les armes et de participer aux guerres, quelles qu’elles soient. L’église et l’état sont séparés. Une bonne chose. Enfin, tous doivent avoir des vêtements modestes et rejeter la modernité avec ses technologies nouvelles. Ils sont plus de 200000 au Canada, surtout dans les régions rurales, et pratiquent l’agriculture. Je ne sais s’ils sont encore très stricts sur leurs principes, mais c’est un mode de vie rigoureux et certainement contraignant. La mère de l’écrivaine parlait le Plautdietsch dans son enfance, une forme de bas-allemand.

 

Miriam Toews a connu un énorme succès avec Drôle de tendresse, où elle replonge dans sa communauté d’origine, met en scène une adolescente curieuse qui tente de faire son chemin en s’ouvrant au monde. Ce roman a été traduit en plus de vingt langues. Le nombril de la lune, un récit particulièrement original et touchant, a paru chez Boréal. 

L’écrivaine est invitée à participer à une rencontre internationale qui aura lieu à Mexico. On lui demande de produire un texte et de répondre à la question : «Pourquoi j’écris?» C’est une question simple, du moins, en apparence. Ce sujet fait parler les écrivains et écrivaines pendant des heures dans les salons du livre. Miriam Toews va dans toutes les directions et n’arrive pas à cerner vraiment le thème. Ou peut-être qu’elle a trop à dire et que tout se bouscule dans sa tête. 

 

«Je déteste écrire — quelle merde, blablabla. Je m’autodévore. La maison tombe en ruine. Je saigne, je pisse le sang, mes organes, tissus rouge sombre, se débinent — tiens, c’est mon foie, ça? — tels des bouts de melon d’eau en décomposition. Il est dix heures du soir, je porte un pyjama en flanelle orné de minuscules tulipes bleues. La petite G sculpte des chats dans l’argile et me demande si parfois j’ai peur.» (p.14)

 

J’ai vite compris pourquoi elle avait tant de mal à répondre à la directive. Miriam Toews s’est efforcée, depuis son adolescence, de rejeter tous les carcans. C’est épidermique! Elle n’arrive pas à accepter la moindre contrainte. Pourtant, les écrivaines et les écrivains aiment la plupart du temps décrire de long en large le pourquoi et le comment de leur démarche. Tous répètent que c’est nécessaire pour respirer et être debout dans sa vie. J’ai entendu ce genre de confidence tellement souvent lors d’entrevues que j’ai l’impression que certains apprennent ces formules par cœur. Ce n’est pas le cas de la romancière manitobaine. 

 

DIFFICILE

 

Si la question semble banale, on se rend vite compte que ce n’est pas si facile quand l’écrivaine tente d’aller au fond des choses et de ne pas répéter les clichés. Les interrogations les plus anodines sont parfois les plus difficiles. Rien n’est simple parce que Miriam Toews prend la demande au pied de la lettre et qu’elle veut répondre avec franchise et honnêteté. Elle nous entraîne alors dans son inconscient, cet étouffement originel qui la pousse vers la liberté et l’affirmation. Comme si l’écriture comblait un manque d’être chez elle. 

Je ne sais si j’ai raison, mais il me semble qu’il n’y a qu’aux écrivains et écrivaines à qui l’on adresse ce genre de question. J’ai toujours l’impression que les créateurs doivent se justifier. C’est comme si on avait demandé à madame Toews pourquoi elle respirait et qu’elle ne pratiquait pas un vrai métier. 

L’écrivaine est incapable de répéter des formules. Nicole Houde était ce type d’auteure qui avait bien du mal à répondre à ces questions, et c’est pourquoi elle était si nerveuse quand on la sollicitait pour une entrevue en public lors de la parution de l’un de ses ouvrages. 

Elle perdait tous ses moyens.

Madame Toews ne peut discourir sur le sujet sans s’y investir totalement. Pas de compromis, elle plonge dans son existence avec son instinct, son corps et tout son être. C’est son histoire et celle de sa famille qu’elle secoue.

 

«Que représente donc le corridor de mon rêve? Une étroite langue de terre? L’acte d’écrire? Une chose entre la vie et la mort? De la vie, contre la mort — écrire? Une sorte de saillie dans la paroi rocheuse? Une saillie en altitude, juste assez large pour y poser un pied ou une main de petite taille, mais d’où il est facile de tomber. Une saillie défiant la mort?» (p.17)

 

L’écrivaine répond par des questions qui soulèvent d’autres interrogations et ainsi de suite. Comment dire pourquoi on existe et pourquoi on tente de rapiécer sa vie en écrivant? Comme si elle devait justifier son être, ses expériences, ses traumatismes d’enfant, des événements marquants ou encore des bonheurs qui ont fait ce qu’elle est. Et pour être précis, elle devrait parler de son lieu de naissance, de sa communauté pour cerner l’être individuel et social qu’elle est. 

J’en sais quelque chose : je viens de passer des semaines dans les Bibliothèques de Saguenay avec une douzaine de personnes lors d’ateliers où nous avons tenté de circonscrire ce sujet.

L’écrivaine est incapable de faire semblant ou de faire du survol. Surtout, elle ne peut tricher. J’ai l’impression qu’écrire pour elle est une sorte de fatalité et une bouée de sauvetage à laquelle elle s’est accrochée. Son père écrivait, elle écrit et sa fille écrit. 

Elle n’arrivera jamais à satisfaire les organisateurs de la rencontre littéraire. Elle n’ira pas à Mexico pour discuter avec les grands écrivains de maintenant qui peuvent si bien discourir sur le monde et leurs obsessions. N’est pas Dany Laferrière qui veut!

Pourtant, elle répond à cette fameuse question de façon magistrale en plongeant dans la source de son être et celle de sa famille. Elle le sait dans son corps et sa tête. Nous sommes d’un lieu, d’un milieu et d’un moment. Miriam Toews secoue tout ça en elle.

 

«Mes parents croyaient que j’étais “attardée” (le terme qu’ils utilisaient à l’époque). Mais bon, ils m’avaient désirée; ils avaient même prié pour m’avoir. C’était soit la mort, soit moi. Ils m’avaient eue : née de la mort, du désespoir et de six années de supplications adressées au Bon Dieu, pendant la journée la plus chaude de l’histoire de ma petite ville. Je me suis installée chez moi en minuscule Hadès. Aveuglés par la sueur — et les larmes —, ils ne me voyaient pas, ne distinguaient ni les traits de mon visage ni mon sexe. Pourtant, j’étais là avec mon prénom biblique, courroucée, à broyeur du noir.» (p.23)

 

L’auteure nous entraîne dans son enfance comme dans sa réalité de jeune femme et d’adulte. Nous sommes dans une famille dysfonctionnelle comme on dit maintenant. Un père qui s’est enfermé dans le silence et qui s’est suicidé. Une sœur devenue muette elle aussi avant de retrouver la parole pour dire qu’elle allait en finir une fois pour toutes. De quoi traumatiser n’importe qui. Chez les Toews, tous écrivent pour échapper à la fatalité et la mort qui leur souffle dans le cou.

Cette sœur, qui veut emprunter le même sentier que son paternel, sera à l’origine de la carrière de Miriam. Lorsque la jeune femme part en Europe avec un ami, elle lui fait promettre de ne pas commettre le geste ultime. Cette dernière acquiesce pourvu que Miriam lui envoie des missives quotidiennement pour raconter son périple et ses aventures. Et la voilà avec l’immense tâche de tenir la mort à distance avec ses mots.

 

«Ma sœur m’a demandé toutes sortes de choses. De lui écrire des lettres, de l’aider à vivre, de l’aider à mourir, de comprendre, d’essayer de comprendre, de ne plus chercher à comprendre, de la laisser aller, de m’en aller, de revenir, de dresser des listes, de courir à la pharmacie pendant qu’elle saignait dans l’étrange salle de bains tapissée de moquette épaisse de notre ancienne maison sur la grand-route, au beau milieu, en plein cœur (à en croire un panneau d’affichage géant) du continent. Pourquoi aller jusqu’au nombril de l’univers quand j’ai accès à son cœur.» (p.195)

 

Le comité organisateur de la rencontre littéraire n’a pas compris le formidable témoignage de Miriam Toews et sa singularité dans le monde des lettres. Les participants à ce colloque ont raté une extraordinaire occasion en ne la côtoyant pas et surtout en se privant de ses propos. L'auteure écrit pour être dans son âme et son corps. Plus, pour donner peut-être une parole et une présence à son père et à sa sœur, pour ne pas être étouffée par le silence qui hante sa famille. 

Elle devient la voix de sa sœur et de sa mère, qui s’est efforcée jour après jour de garder la tête hors de l’eau. Encore une fois, je pense à Nicole Houde, qui avait tant de mal avec l’ordinaire des choses et qui arrivait à écrire des récits qui vous coupaient le souffle et vous laissaient ébaubi devant tant de douleur. C’était un tremblement d’être à la puissance 9,9 sur l’échelle de l’émotion chaque fois qu’un nouveau roman d’elle paraissait. 

 

FORCE

 

Un récit d’une intensité et d’une originalité remarquables. Miriam Toews jongle avec des pulsions existentielles qui n’entraînent jamais de réponses définitives. Simplement, elle souffle sur l’âme, l’être, l’esprit et la flamme qui garde conscient au milieu d’un monde en ébullition. 

 

«Écrire, c’est la vie? Un meurtre? Un crime? Une tentative d’extorsion? Un enlèvement? Un récit de substitution? Un récit qui se substitue à quoi? Est-ce à la fois la mort et la survie? Écrire, est-ce une forme de suicide? Le silence est-il un substitut raisonnable au substitut qu’est le récit? Lequel est un crime? Lequel est un échec? Et qu’arrive-t-il ensuite? (Fait chiiiiiiiiiiiiiier.)» (p.88)

 

Après autant de questions, il ne reste qu’à se risquer dans des explications qui ne seront jamais précises et définitives. Madame Toews cherche le souffle du vivant et jongle avec les mots et les idées qui font peut-être qu’un humain est un humain. Un récit remarquable, poignant, saisissant qui vous retourne l’esprit et permet de savoir ce qui donne l’élan de vivre et d’être. 

 

TOEWS MIRIAM : Le nombril de la lune, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 234 pages, 27,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/nombril-lune-2455.html

jeudi 13 août 2026

LA QUÊTE DE CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

J’IMAGINE QUE ses lecteurs attendaient le nouveau roman de Christian Guay-Poliquin. Disons qu’il s’est fait un peu désirer, puisque Les ombres filantes sont de 2021. Cinq ans pour un ouvrage, c’est à peu près le rythme de cet écrivain. Il faut du temps pour se détacher de sa dernière publication, pour plonger dans une autre aventure et la mener dans toutes ses dimensions. Surtout, tout faire pour ne pas se répéter, même s’il y a des thèmes qu’un auteur ne peut se débarrasser. Un titre intrigant : Le mur. Quand je dis le mur, je pense tout de suite à Berlin, coupée en deux de 1961 à 1989, soit pendant plus de vingt ans. Assez pour faire de ces deux parties de la ville deux entités un peu étrangères malgré une langue commune. Tout comme celui de Berlin, le mur de Guay-Poliquin découpe une cité en deux et la population rêve de l’autre côté. Parce que la vie y est peut-être meilleure et plus satisfaisante. Une muraille qui sépare deux idéologies inconciliables ou plutôt deux manières de voir le monde.

 

Héléna œuvre pour une agence de rénovation et elle ne manque pas de travail. Elle doit s’occuper de tout ce qui se déglingue dans la ville. Parce que tout semble laissé à l’abandon et elle doit courir d’un endroit à l’autre sur son vélo pour réparer un appareil ménager, une porte ou un toit qui coule. Rien ne lui résiste et elle devient indispensable dans cette cité qui glisse peu à peu hors du temps. Comme si nous étions dans le monde que nous connaissons, mais que tout s’était arrêté et que la vie continuait sur son erre d’aller. 

Tous les édifices manquent de soins et ont besoin d’attention. Un événement s’est produit et a touché la société au cœur. Tout s’est figé dans une sorte de hoquet et la vie reste suspendue. C’est toujours le cas chez Christian Guay-Poliquin. Les gens survivent en se repliant sur eux et leur petit groupe d’amis. Tous réussissent à se procurer le nécessaire, même si la rareté fait partie du quotidien. Bien sûr, certains s’en tirent mieux que les autres et vivent dans une certaine opulence. À bien y penser, l’écrivain reproduit notre société où les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les gens travaillent, mais la nature et l’environnement se dégradent peu à peu, ce qui est le cas dans le monde présent. Une situation inquiétante.

 

«Elle passe le pont en regardant le mur qui scelle l’horizon. Il a été achevé alors qu’elle était encore enfant. Depuis, il divise toute la région en deux, de la montagne à la mer, comme un grand miroir opaque. Seuls les oiseaux peuvent le franchir. Parfois la lumière du soir lui donne une teinte orangée. Mais toujours, son ombre plane des deux côtés. Avec le ruissellement des années, des coulisses noires sont apparues sur son flanc, faisant penser à des mains qui s’agrippent.» (p.16)

 

Ce fameux mur obsède tout le monde et marque toutes les activités, même si les gens font tout pour l’oublier. Impossible d’ignorer ce rempart qui semble avaler le soleil. Il ne faut pas trop s’approcher parce que des gardes peuvent vous arrêter pour un oui ou pour un non. Autant s’en ternir loin si on veut éviter les ennuis. Une chose est certaine, les personnages de Christian Guay-Poliquin ne vivent plus dans une démocratie et ils sont sous haute surveillance. 

 

LA VILLE

 

Tout doucement, avec Héléna, nous nous déplaçons dans la ville selon les tâches qu’elle doit accomplir. C’est ainsi qu’elle se faufile dans l’intimité des gens et qu’elle découvre que certains ont des ressources qui font rêver. Du café, par exemple. Il y aurait donc des manières de s’approvisionner sur un marché noir, on le devine, mais l’écrivain ne va pas plus loin. Il nous laisse aux prises avec notre imagination. 

 

«Une patrouille passe d’un pas assuré. Comme ça, sous le crachin froid, on dirait qu’ils marchent dans un même corps. Indiscernables. Comme si c’étaient eux le mur. Les membres du petit trio discutent en retirant les chargeurs de leurs armes automatiques et entrent dans le bureau de l’agence. Même si l’époque des miradors est enfouie dans les mémoires, une méfiance et une hargne sourde perdurent à l’égard des gardes-frontière. Ils ont beau se mêler à la population et respirer le même air que tout le monde, ils sont formés pour tuer.» (p.55)

 

Héléna fréquente ses amies et ne voit pas souvent ses deux fils, qui sont devenus des adultes. Elle a quitté son amoureux pour une raison inconnue. Il semble contrôlant et a mal pris son départ. Il tente régulièrement d’entrer en contact avec elle pour la ramener «à la maison». Il la harcèle et réussit toujours à la retracer même si elle lui répète que c’est terminé entre eux. Elle rêve de changer de vie, bien sûr. Parce qu’elle le sait, la solitude se pointe à l’horizon.  

 

LE MUR

 

Pendant qu’elle effectue des rénovations dans une grande maison avec un ami, elle tombe sur un groupe qui creuse un tunnel pour se glisser sous le mur et passer dans l’autre monde quand elle descend dans le sous-sol pour réparer le système électrique. 

Héléna n’hésite pas à embarquer dans le projet. On apprend qu’elle s’est échappée de l’autre bord avec un amoureux, il y a bien longtemps, et que tout s’est terminé tragiquement pour lui lors de leur évasion en ballon. 

Il s’est sacrifié pour elle et Héléna s’est installée dans la nouvelle ville grâce à Peter, un fonctionnaire, qui est le père de ses deux fils. 

Il y a ceux et celles qu’elle a abandonnés alors qu’elle était une jeune femme, dans une époque qui lui semble tellement loin maintenant. Pourquoi ne pas essayer de les retrouver? Que sont devenus ceux et celles qui étaient proches d’elle? Sa famille. La vie est-elle meilleure de l’autre côté? C’est toujours la question. 

Les humains ne cessent de chercher un paradis qu’ils s’empressent de saccager quand ils s’y installent. Elle va s’efforcer de retourner en arrière en quelque sorte pour donner un sens à sa vie et peut-être trouver le bonheur, la paix et la tranquillité. 

 

«En creusant loin de la surface, Hélèna se sent étrangement calme. Loin des menaces de Peter, à l’abri sous terre, à mi-chemin entre une partie et l’autre de sa vie. Aujourd’hui, pendant qu’Alice et les frères Beaulieu sont dans le tunnel, Lucas et elle tentent de désencombrer le couloir en empilant les sacs de terre là où ils peuvent. Certains sont poisseux et difficiles à manier. D’autres, plus secs, engendrent des nébuleuses de poussière. Héléna regarde autour d’elle. Ils ne fournissent pas. Il y a trop de terre à évacuer. Même la salle des machines est maintenant remplie à craquer. Ils n’ont plus accès à la camionnette. Il va leur falloir sortir plus de terre, en douce, dans des valises.» (p.112)

 

Héléna réussira à traverser malgré la trahison d’Alice, qui a fait payer des gens pour se faufiler dans le tunnel. Ce n’est pas du tout ce qu’ils avaient convenu. Les fugitifs s’affolent et tout tourne mal. Elle parvient à s’échapper encore une fois. La voilà seule, de l’autre côté, peut-être juste dans la réplique du lieu qu’elle vient de quitter. 

 

MONDE

 

Christian Guay-Poliquin excelle dans les descriptions. Il sait nous garder dans un monde qui s’effondre, alors que tous doivent se débrouiller et faire un peu n’importe quoi pour survivre. Surtout, les gens semblent frappés par une étrange apathie qui leur coupe l’envie de bousculer leur quotidien, sauf pour quelques intrépides que rien ne peut abattre. 

Je me suis encore une fois laissé prendre par les petits gestes de la vie qui finissent par être une quête de changement. C’est la grande force de Christian Guay-Poliquin et ce roman, comme tous ceux qu’il a publiés, n’y échappe pas. À noter que c’est la première fois que le narrateur est une femme.

Et surtout, en m’abandonnant aux coups de pédales d’Héléna, je me suis demandé si l’être humain n’est pas toujours face à un mur qu’il aimerait enjamber pour devenir un autre dans un monde qu’il imagine parfait. C’est l’élan qui pousse les migrants à franchir les frontières, à partir sur les mers au risque de leur vie pour échapper à un présent qui les tue. Dans notre parcours, nous voulons tous le meilleur. C’est ce désir qui garde une société dynamique et cohérente. 

Chose certaine, tous souhaitent fuir la violence et la guerre, la famine et les persécutions pour trouver un havre de liberté où ils peuvent être soi et respirer. Des millions de réfugiés tentent de changer leur existence et de se faufiler dans un monde fantasmé où ils pourront être dans toutes les dimensions de leur être. C’est pourquoi tant de lecteurs se laissent prendre par la magie de Christian Guay-Poliquin. Encore une fois, il nous entraîne dans une utopie familière où les gens cherchent à expérimenter l’autonomie et l’amour. C’est la grande préoccupation de l’écrivain et peut-être, certainement, celle de tous les individus, peu importe où ils sont, peu importe, où ils parviennent à s’installer. C’est l’espoir d’être mieux et de vivre dans toutes les dimensions de son être.

 

GUAY-POLIQUIN CHRISTIAN : Le mur, Éditions de La Peuplade, Montréal, 2026, 168 pages, 26,95 $

https://lapeuplade.com/archives/livres/le-mur