DANS L’ÉTÉ DE LA COLÈRE, Elizabeth Lemay abordait de front les relations entre les hommes et les femmes qui vivent sur une planète différente, on dirait. Ces hommes qui jouent du coude pour s’imposer dans toutes les sphères de la société et les femmes qui tentent de faire leur place dans ce territoire miné. Elles doivent se plier la plupart du temps aux diktats des mâles quand elles se glissent dans les couloirs du pouvoir. L’écrivaine revient avec de courts textes dans Les filles et les monstres qui ne peuvent laisser personne indifférent. Une fois de plus, elle va droit au but, exige l’égalité dans tous les aspects de sa vie. Elle montre aussi sa vulnérabilité, ses contradictions, sa volonté de vivre sans compromis, même si cela provoque des vagues. Chose certaine, madame Lemay utilise le marteau piqueur et oblige ses lecteurs à réagir et à se remettre en question. Et il ne faudrait surtout pas croire que madame Lemay écrit une autobiographie. Bien sûr, elle s’inspire de ses expériences, mais fait une grande part à la fiction, elle l’explique.
Elizabeth Lemay est femme, un être sexué, capable de donner la vie, de charmer, de prendre et de rejeter l’amant d’un soir ou d’un mois selon ses humeurs. Aimer, séduire, ne jamais résister à ses pulsions, attirer un homme quand elle le souhaite et l’abandonner le lendemain matin. Tout ça après avoir connu des expériences amoureuses pénibles. Et aussi ses tremblements devant un miroir où elle voit le temps laisser des empreintes sur son corps.
La première partie de Les filles et les monstres décrit son obsession de l’image. Elle passe des heures devant les miroirs à s’étudier pour trouver peut-être qui elle est et ce qu’elle veut être dans la société, pour se remodeler et se conformer à un idéal de perfection.
Des modèles que la publicité et le monde de la consommation proposent et qui sont particulièrement implacables pour les femmes. Un univers factice et superficiel auquel il est difficile d’échapper parce qu’il présente l’homme parfait et une femme qui fait bander. Nous avons eu des Marilyn Monroe et bien d’autres qui ont fait fantasmer en étant les plus malheureuses des femmes. L’apparence occupe une place prépondérante dans l'ouvrage d’Elizabeth Lemay, qui prend conscience, dans la trentaine, que les jours où elle est la plus séduisante s’étiolent. À trente-cinq ans, l’écrivaine parle déjà du vieillissement. Il me semble que c’est tôt pour tenir de tels propos.
« Je pense à ce corps plus souvent que je ne pense à n’importe qui, plus souvent que je ne pense à celle que ce corps protège. Je pense à l’épier sous toutes ses coutures, à l’affamer, à l’entraîner, à le bronzer, à le punir, à le muscler, je pense à le couvrir de toutes les crèmes antiâge de luxe, je pense à le honnir. Surtout éviter que cette enveloppe de chair parle à ma place et rompe le silence pour dévoiler ce nombre crasse. Trente-cinq. Tous les jours, je travaille à atteindre la perfection sans trop savoir à quel tournant du parcours se trouve le fil d’arrivée. » (p.31)
Des heures à se scruter sous tous les angles devant un miroir pour mémoriser des poses suggestives et provocantes, pour se surprendre dans tous ses aspects. C’est comme si elle s’aventurait dans la fosse aux lions pour dire haut et fort : « Je suis ça, pas juste une intellectuelle et une écrivaine, mais un corps, une femme qui a besoin de séduire. » Ce n’est pas sans conséquence. Les dérapages sur les réseaux sociaux ostracisent et condamnent avant même de pouvoir réfléchir, surtout quand on offre son image en pâture.
« Pensive, je regarde à nouveau ce corps torsadé dans le miroir. Je voudrais prouver aux hommes que les filles peuvent être tout à la fois, et qu’ils peuvent, eux, choisir de respecter celles qu’ils désirent. Mais je devrais-je pas attendre d’être écoutée avant d’essayer de changer les règles du jeu ? Une partie de moi sait qu’avec cet entêtement je me tire dans le pied. Je sais que me couvrir changerait la façon dont les gens me perçoivent. J’ai vu les regards, je sais qu’on prend moins au sérieux l’écrivaine en maillot de bain parlant de son corps et de l’amour que les écrivains s’occupant de choses sérieuses. » (p.157)
Être une écrivaine douée, une intellectuelle qui réclame la liberté totale et entière, et une séductrice qui use de son corps pour attirer les mâles est un pari impossible. C’est peut-être malheureux, mais il y a des règles, certes fort discutables, qui rendent la vie difficile tant aux femmes qu’aux hommes qui exercent certaines fonctions qui demandent de la retenue. Ceux ou celles qui transgressent ces normes en paient le prix. Je pense au « fameux coton ouaté » de Catherine Dorion, qui a suscité tant de réactions à l’Assemblée nationale et qui a fait oublier pourquoi cette jeune femme brillante avait été élue. Que dire des niaiseries qui ont été répétées autour de la tenue de Pauline Marois ? Le monde de la séduction est un univers épidermique qui brise la plupart de celles qui s’y aventurent. Elizabeth Lemay le sait pourtant. Elle ne s’attarde pas à Nelly Arcand pour rien, à l’écrivaine qui n’a pu être à la fois femme fatale et intellectuelle.
DÉSTABILISATION
Dans Les filles et les monstres, Elizabeth Lemay décrit bien ce corps réquisitionné pour en faire des mères et des mamans. Les femmes perdent alors leur identité pour devenir une fonction biologique, juste une reproductrice. Ce qu’elle refuse, on s’en doute. Surtout après avoir vu ce que ce rôle a fait de sa grand-mère.
« J’écris sur la maternité qui vide les femmes de leurs entrailles et je me rends compte que je vide ma propre mère de son être, je lui retire tout ce qui m’échappe pour la tenir dans les lisières de mon existence. Voilà des années que je réfléchis à la maternité, et pourtant j’ai du mal à voir ma propre mère comme une femme qui ne soit pas que ma mère. Il y a certaines choses qu’on oublie aisément. Ma mère n’est pas la somme de mes souvenirs, elle habitait le monde avant moi. La maternité dépouille les femmes d’une part de leur humanité que même les êtres qu’elles poussent entre leurs jambes oublient. Même son prénom, j’ai du mal à le lui accoler, car je ne l’ai jamais appelée ainsi. » (p.87)
Elle ne mettra pas d’enfants au monde, ne livrera pas son corps à un autre, même à un tout petit être qui assure la pérennité de l’humanité. La femme perd son âme et son être en devenant une mère nourricière dans une société où elles peuvent pourtant occuper toutes les tâches qui étaient réservées jadis aux hommes. On connaît aussi les concessions que les femmes doivent vivre quand elles s’imposent dans le monde politique, des affaires ou des arts.
TERRITOIRE
La femme vit en territoire occupé, qu’on le veuille ou non. Elle doit souvent se travestir en entrant en politique où elle doit penser et agir comme les mâles, adopter un uniforme tout en demeurant attirante. Elle reste consciente, au plus profond de son être, du regard que l’on pose sur elle à sa naissance et dont elle ne peut jamais se débarrasser.
Élizabeth Lemay se penche sur la vie de Simone de Beauvoir et de Nelly Arcand, qui a été victime de sa beauté. Une tragédie que la vie de cette écrivaine qui a tenté d’être vamp, prostituée, séductrice et l’intellectuelle qui bouscule les assises de la société et les liens qui unissent et éloignent les hommes des femmes. Elle sait ce qui l’attend. Elle a aussi connu une expérience pénible dans sa tournée des médias après la publication de L’été de la colère.
Elle se retrouve dans Nelly Arcand.
Et elle dit vrai quand elle démontre que l’on ignore les romans et les livres de nos jours, leurs propos et leurs questionnements dans les médias pour s’attarder de plus en plus au vécu de l’auteur ou de l’auteure. L’ouvrage devient un prétexte où l’auteure doit décrire sa grande et petite aventure.
« Durant la promotion de mon dernier livre, j’ai appris une chose que j’aurais dû savoir déjà : une femme qui écrit sur son expérience perd d’emblée la moitié des lecteurs. Elle ne s’adresse plus qu’aux autres femmes. Son histoire est réduite à un récit féministe et, une fois cette étiquette apposée, elle a l’effet d’un coup de fusil en l’air faisant déguerpir les oiseaux. Les auteurs masculins, en revanche, sont invités sur tous les plateaux parce que leurs œuvres touchent tout le monde. Quand un homme écrit, c’est toute la condition humaine qu’il dépeint. Moi, je n’écris que pour mes sœurs. » (p.116)
Elizabeth Lemay frappe juste en revendiquant tous les territoires de son corps et de sa pensée. Mais, lorsqu’on ne fait pas de quartiers, il faut s’attendre aux hurlements des réactionnaires. Elle touche des points sensibles et la riposte est terrible quand elle se risque dans le trou noir des réseaux sociaux, l’arène des prédateurs et de la duperie. Nous sommes dans l’ère de Trump, nous ne pouvons l’oublier, qui manie les insultes, ment et s’invente une réalité qui nie l’humain et le collectif. Le combat d’Elizabeth Lemay interpelle parce qu’il est sans quartiers, sans compromis et peut-être utopique. La liberté totale bascule souvent vers un individualisme inquiétant qui isole et fait de vous une cible parfaite.
LEMAY ÉLIZABETH : Les filles et les monstres, Éditions du Boréal, Montréal, 2025, 184 pages, 25,95 $.
https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/auteur/447-elizabeth-lemay.html