Nombre total de pages vues

mardi 13 janvier 2026

JEAN BÉDARD GARDE ESPOIR EN DEMAIN

JEAN BÉDARD présente un roman qui sort des sentiers battus, un ouvrage qui étonne et captive par ses propos et ses dimensions. «Le dernier siècle avant l’aube» nous fait survoler le vingtième siècle, les deux grandes guerres, la Shoah, les massacres de population juive en Europe, l’Allemagne nazie, la montée du communisme et le règne de Staline, les goulags, la naissance d’Israël, le Québec et sa Révolution tranquille. Ça donne une idée de l’ampleur du projet. Tout un siècle où il semble que l’humanité a connu le pire pour s’avancer peut-être vers un temps de paix, de partage et d’harmonie. Mais comment ne pas avoir des doutes devant ce qui se passe dans l’actualité? Les guerres se multiplient (Ukraine, Iran et Moyen-Orient), la démocratie en péril aux États-Unis qui nous pousse dans un monde ubuesque. On pourrait décupler les cas en mettant le doigt sur les changements climatiques, la pauvreté de plus en plus présente et l’accroissement de l’armement. Malgré tout, je crois avec Jean Bédard qu’il faut garder l’espoir de vivre autrement, de muter en quelque sorte pour voir se transformer les hommes et les femmes. L’écrivain, dans cet ouvrage remarquable, démontre que c’est souvent dans les situations les pires que le côté lumineux de l’humain surgit. 

 

Akivè Perlmuter, juif yiddish, d’origine ukrainienne, fuit son pays pour échapper au massacre qui frappe les gens de sa race partout en Europe. Il arrive à Montréal en 1910 avec sa mère. Il a tout juste quinze ans et vient rejoindre ses sœurs, qui sont déjà installées au Québec depuis un certain temps. Le jeune homme a abandonné Génia, qui n’a pas eu la chance de s’éloigner des tueries qui se produisaient dans son village. Elle n’avait que treize ans alors, n’était plus une petite fille, mais pas encore tout à fait une femme. 

Akivè est fou de cette adolescente libre et rieuse. Ce sera le seul amour qui compte, le premier et le dernier malgré une vie de couple à Montréal, où il a des enfants et découvre la peinture, qui sera l’autre grande obsession de son existence. 

Il entreprend plus tard d’écrire à sa promise, à son éternelle fiancée, qu’il n’arrive pas à chasser de sa mémoire. 

 

«Montréal, 1929

Très chère Génia, ma fiancée pour toujours,

Je t’explique mon départ précipité. J’ai pris le bateau avec maman, mais ce n’est pas un abandon. Notre lien n’est pas rompu. “Toujours unis dans une même sève, nous allons faire un bout de chemin sur deux branches parallèles d’un même arbre”, c’est ton oncle rabbin qui me l’a dit.» (p.13)

 

Ce sera l’entreprise de sa vie, celle qui occupe toutes ses pensées et ses élans. Une correspondance à sens unique pendant des décennies, comme s’il jetait des bouteilles à la mer. Il reste convaincu, ressentant au plus profond de son être que Génia est vivante. Et des rencontres, des événements contribuent à garder la flamme et l’espoir. Il tente par tous les moyens de la rejoindre, sans jamais avoir de réponses.

 

«Plus d’un an, aucune nouvelle, je t’écris inquiet. Un voyageur m’a pourtant rassuré, il affirmait t’avoir parlé. Sa description était si juste, il racontait et je croyais te voir et t’entendre. Évidemment, il ne t’a rien dit à mon propos, il ignorait alors mon existence et notre lien. Peut-être que mes premières lettres se sont perdues, peut-être que la tienne n’a pas trouvé son chemin. Tu sais, je t’écris chaque mois, j’accumule, je jette, je réécris, j’hésite… Finalement, je copie uniquement celles dont je peux répondre mot pour mot et que je peux signer en pleine conscience. Notre pacte de vérité.» (p.25)

 

Akivè continuera d’écrire en ne sachant jamais si ses missives se rendent ou encore si elles s’égarent dans les dédales de la censure politique. Il lui raconte tout de ses amours, du métier de peintre qu’il découvre et qui devient son art de vivre et d’être. Ses questionnements sur la vie, ses enfants, la nature humaine, les catastrophes, les atrocités, mais aussi les signes d’espérances qu’il entrevoit, des gens qui portent une lumière en eux qui, il le souhaite ardemment, vont finir par enflammer l’aube. 

Il ira même jusqu’à s’enrôler dans l’armée canadienne comme reporter de guerre et photographe. Il participera au débarquement de Dieppe, survivra par miracle, mais sera capturé par les Allemands, toujours convaincu qu’il retrouvera celle qui a échoué dans un goulag soviétique. 

 

RETOUR


Génia réussit de son côté à avoir des nouvelles d’Akivè de temps à autre et n’arrive pas à le chasser de son esprit malgré sa vie tumultueuse de femme libre et autonome, se donnant totalement dans son travail. Elle a fait des études en médecine et en mathématiques. Deux univers : l’un où elle tente de guérir les souffrances humaines et les chiffres où elle imagine un monde parfait qui se moule dans des équations immuables. 

Tout le siècle se retrouve dans ces lettres avec ses turbulences, ses horreurs, ses espoirs, ses folies, ses démences et les massacres qui ne cessent de s’accumuler et de surgir comme une fatalité. Génia échouera en Israël après la mort de Staline et verra tout de suite que la victime peut se transformer rapidement en bourreau. 

Bien sûr, la vie d’Akivè au Québec ne se compare pas à celle de Génia dans les goulags où elle manque de tout et risque sa peau pour aider ses proches. 

 

« Nous étions des femmes mortes et réincarnées en bêtes. Nous n’avions plus de vie humaine. Chaque instant arrivait avec sa nécessité de respirer, de s’étendre sur la paille lorsque c’était possible, de se glisser à travers le troupeau pour aller déféquer dans le seau. » (p.209)

 

Les deux partagent pourtant cette passion pour les plus démunis et les sacrifiés. Akivè tente de cerner cette humanité dans des portraits, dans son travail de peintre de rue qui est souvent mal perçu. À peine s’il récolte quelques sous.

Génia se bat pour sauver des vies dans des lieux où les gens sont traités comme du bétail, faisant tout pour améliorer le sort des victimes du communisme de Staline. On pourrait établir des parallèles avec les obsédés de maintenant qui font fi des vies et qui ne cherchent qu’à satisfaire leur soif de pouvoir. La guerre de nos jours consiste à bombarder les femmes et les enfants pour faire le plus de morts et surtout rendre le quotidien infernal à toute une population en les privant de tout. L’horreur dans toutes ses dimensions et une barbarie sans nom.

 

LETTRES

 

Les lettres d’Akivè sont extraordinaires par leurs réflexions et leurs questionnements, leur profession de foi en l’avenir, leur amour, leur honnêteté et leur franchise. Elles doivent constituer le liant d’un monde nouveau dont lui et Génia rêvent et qu’ils trouvent dans leur action.

 

«Plus jeune, je pensais que la mort était une sorte de disjonction entre le corps et l’âme, une libération du “souffle divin”, et que les délivrés n’avaient plus de corps pour mieux jouir de l’éternité. Je pensais que la vie spirituelle allait à l’envers de l’incarnation. Je pensais que la vie spirituelle nous arracherait de la gravité, de la densité, de la pesanteur, de la sexualité, de nos bons vieux traumatismes, etc. Je pensais que la grâce luttait contre nos attaches. Je me trompais : les accouchements se font par compression.» (p.152)

 

 Celles de l'éternelle fiancée sont tout aussi formidables de justesse et de réflexions.

Jean Bédard esquisse un extraordinaire portrait du siècle que nous venons de franchir avec ses horreurs, ses utopies en suivant des hommes et des femmes qui croient au partage et à l’empathie qui doit marquer tous les contacts entre les individus. «L’espoir luit comme un brin de paille», écrit Paul Verlaine.  

Qu’importe la situation, il y a toujours une lueur dans la nuit la plus obscure pour indiquer la direction aux errants que nous sommes, pour savoir qu’il y a quelque part un lieu pour soi, quelqu’un qui va vous tendre la main et apporter un peu de réconfort au corps et à l’âme. 

Akivè vit la métamorphose du Québec qui sort de la Grande noirceur, se projette dans l’avenir, réclame l’égalité pour tous, exorcise ses démons pour créer un monde plus juste et plus humain. Il en oubliera presque ses origines juives pour respirer le Québec, pour découvrir encore une fois l’amour, le partage, la bonté qui fait contrepoids à la folie et à la violence. 

Heureusement, peu importe le lieu où l’on se trouve, que ce soit dans le goulag, dans une ville cernée par l’armée israélienne, dans le pays du Québec qui cherche son identité, il y a l’espoir, toujours, l’élan qui promet une aube nouvelle, et une société qui pourra enfin muter pour se débarrasser de ses pulsions dévastatrices.

Jean Bédard a réalisé un travail colossal dans ce roman unique, terrible et lumineux. Des pages troublantes qui secouent l’être, bousculent, emporte pour mieux faire atterrir dans le chaos, la solitude et la solidarité. Un ouvrage d’une ampleur rarement atteinte dans les lettres du Québec qui permet de croire en demain, d’aimer, de penser et de se réfugier dans le plus bel aspect de l’humain qui finira peut-être par s’imposer. «Ça ne peut pas ne jamais arriver», disait Gaston Miron. Oui, malgré tout ce que nous vivons, il faut garder espoir et confiance. Les hommes et les femmes ont une dimension en eux qui peut transformer le monde.

 

BÉDARD JEAN : «Le dernier siècle avant l’aube», Leméac Éditeur, Montréal, 2025, 420 pages, 39,95 $.

 https://lemeac.com/livres/le-dernier-siecle-avant-laube/

mercredi 7 janvier 2026

UN ROMAN COMME IL NE S’EN FAIT PLUS

«LA LEVÉE» de David Bergeron nous présente une famille bien d’ici qui profite de la campagne, d’un chalet, d’un «campe» au milieu d’une pinière, tout près d’un point d’eau. Le rêve de bien des citadins. Un lieu paisible où ils peuvent bénéficier de la nature pendant quelques jours en été. Tout le clan s’y trouve pour des vacances, des fêtes où les enfants peuvent se faufiler entre les arbres, s’inventer des jeux où ils deviennent des héros. Pas trop loin, bien sûr, juste pour ne pas ressentir le regard des parents et s’imaginer qu’ils sont capables de toutes les prouesses. Un lieu de retrouvailles, de repos où les hommes boivent de la bière en plaisantant pendant que les femmes surveillent discrètement les jeunes en profitant du soleil et de la douceur des jours qui se prolongent. Bergeron propose une histoire comme il ne s’en fait plus et m’a tenu en haleine du début à la fin de ses 180 pages.

  

Des familles tissées serrées malgré des ruptures et des amours qui claudiquent. Marie-Claire est seule avec son fils Rémi. Le père a disparu sans laisser d’adresse. Jean, son nouveau compagnon, un travailleur de la construction, un ami de la forêt et un chasseur, fait son possible même s’il a un problème avec l’alcool. Le trio tente de former une famille. Rémi s’attache à Jean, malgré son silence et ses fréquentes escales à la taverne d’où il revient plus mort que vivant. 

Tous prennent du bon temps dans cette forêt que les grands-parents ont imaginée et aimée, plantant des pins qui sont devenus magnifiques. 

Jean pensait initier Rémi à la chasse malgré les craintes de Marie-Claire. Les deux s’enfoncent dans le bois qui les accueille pendant une journée calme et parfaite. Les arbres semblent plus grands que d’habitude pour le petit garçon, un peu inquiétants quand une poussée de vent brasse les branches et provoque des bruits étranges. Les bêtes se sont déplacées pendant la nuit où tous les fantasmes circulent et laissent des empreintes dans la boue. Le jour, orignaux et chevreuils savent devenir invisibles.

 

«Il y avait en ces bois une beauté que nulle part ailleurs je ne retrouvais, une quiétude à ciel ouvert, une solitude qui n’avait pas besoin de se cacher entre quatre murs. Cette forêt, c’était moi, libre, heureux comme on l’est d’une enfance qui ne nous a pas encore trahis ou laissés tomber. Et je lisais aussi ce bonheur dans les yeux de ma mère. Elle portait, l’été, de grandes robes colorées qui flottaient dans l’air. Elle riait sans raison, simplement d’être là, avec moi, le chien Finn et lui, Jean, son chasseur.» (p.11)

 

Rémi raconte d’abord les jeux, la joie d’être dans sa famille avec des cousins. Des moments de l’enfance où l’on a l’impression que les jours n’ont pas de fin et que le temps s’est allongé dans une clairière. Je garde des souvenirs extraordinaires de nos séjours dans un camp au milieu de la forêt, près du grand lac Pémonka et de la rivière Ashuapmushuan. Ce sont des petites éternités de bonheur, l’espace parfait où se nichait la liberté, la paix et la vraie vie avec parfois une rencontre avec un ours ou un orignal.

 

DRAME

 

Jean et Rémi s’enfoncent dans la forêt, s’attardent ici et là, prenant le temps de respirer sur une colline ou près d’un ruisseau, de boire l’eau froide et vivifiante. Et ils se penchent sur des traces, celles d’un chevreuil qui a circulé entre les arbres, dans ce domaine qui est le sien, même s’il y a le danger pour un cervidé avec les prédateurs aux aguets. 

Jean met le pied dans un piège abandonné et les dents d’acier lui coupent la cheville presque. Rémi s’affole pendant que Jean tente de se défaire du piège, fonce droit devant pour aller chercher de l’aide. Mais comment un petit garçon de dix ans qui ne connaît rien à la forêt peut-il suivre la piste qu’ils ont empruntée depuis le matin? Il s’égare rapidement.

 

«Il était difficile de presser le pas entre les arbres et, même sans courir, j’avais le cœur qui battait sans cesse la chamade. Je tirais nerveusement sur ma bombe de Ventoline et je dus me reposer un moment, assis sur une pierre, penché en avant en me tenant les côtes. Mes mains tremblaient, je les plaçai sous mes aisselles pour apaiser leur tourment. Quand je relevai la tête, je surpris un lièvre en train de me regarder. Ses yeux étaient des billes d’émeraude. Il était à quelques mètres de moi, immobile, les oreilles dressées et le nez remuant à peine. Je me dis qu’enfin Dieu se manifestait sous cette forme, avatar inoffensif, gracile, lunaire, et qu’il venait pour me guider hors de la forêt.» (p.78)

 

Rémi erra pendant sept jours, trouvant à boire et à manger, dormant sous les branches d’une épinette, cherchant des traces et des humains. Sept jours et autant de nuits en ne sachant où aller, avec la faim qui le tenaille et la soif. Il finira par aboutir dans une cabane à sucre abandonnée où il pourra faire du feu. Il ne sera pas au bout de ses peines pourtant. Le lendemain matin, il se retrouve devant une mère coyote en chasse pour nourrir ses petits. 

Une aventure terrible qui laisse des traces et quelques cicatrices. Peut-être aussi des moments uniques et des heures où il a glissé dans une quiétude parfaite, celle de la forêt et de ses sortilèges.

 

RENCONTRE   


Vingt ans plus tard, Rémi décide de renouer avec Jean, qu’il n’a jamais revu depuis le drame. Il sait que ce dernier vit en ermite au fond des bois, loin de tout et des villages qu’il supporte plutôt mal. 

Il finit par rejoindre celui qui aurait pu être son père. Les deux hommes se retrouvent, un peu mal à l’aise, comme il se doit après une si longue séparation. Un grand moment de cette histoire, pour boucler la boucle et se rassurer. Les deux vident une bouteille et trouvent des mots pour se dire, se comprendre même s’ils suivent des sentiers différents. 

 

«La lune survolait l’échine des Appalaches, et le monde brasillait doucement sous nos yeux. On buvait en silence, à même le pot Mason qui circulait patiemment entre nous et, si les minutes avaient repris leur cours, il me semblait enfreindre les lois de leur insécable nature pour les détacher les unes des autres, comme un émiettement de secondes que je laissais glisser entre mes doigts et qu’à ma guise, je pouvais contempler dans une clairvoyance absolue. D’invraisemblables secondes hors du temps, partagées entre celui qui n’était pas un père et moi qui n’avait plus besoin d’être un fils. Notre histoire se terminait ainsi. Sans rien dire sous la lune. Deux loups au bout de leurs hurlements.»  (p.161)

 

Un magnifique roman où la forêt transforme les individus et calme leur mal être difficile à cerner. Un passage initiatique pour Rémi, l’enchantement du bois, qui peut être impitoyable pour ceux et celles qui s’y aventurent. 

Le vrai personnage de ce roman de David Bergeron est la forêt avec sa grâce sauvage, étrange, fascinante et aussi le temps qui permet de devenir un meilleur humain. Elle peut sembler cruelle, cette forêt, mais elle est porteuse d’espoir et sait accueillir les marginaux sans les juger. Rémi a vécu une apothéose lors de sa semaine d’errance et cela, il ne pourra jamais l’oublier.

 

«Et même si j’étais terrifié à l’idée de revenir en forêt, même si j’ai cru que j’allais mourir quand le coyote m’a attaqué, j’avais trouvé ça beau, être perdu. Le ciel. Mon Dieu, Jean, le ciel. Même au village, y avait rien qui s’approchait du ciel comme je l’avais vu certains soirs, tissé d’étoiles, les nébuleuses comme du lait renversé, la profondeur de l’espace, comme des strates et des strates de noir qui se superposaient les unes aux autres de teintes qu’on soupçonne jamais, l’encre, le carbone, la fumée, la réglisse. Je retrouvais plus rien de ça dans notre maison de la rue Saint-Jean-Baptiste, juste le plafond de ma chambre, la télé, pis ma mère qui se sentait tellement coupable de m’avoir donné la permission de le suivre dans le bois.» (p.153)

 

Vingt ans plus tard, ils parviendront à faire la paix et à se comprendre. Le regret ou le remords d’avoir abandonné Jean en fuyant. Certainement aussi, l’imprudence de Jean qui l’a entraîné dans cette aventure. 

Les deux hommes n’ont pas grand-chose à se dire, sauf de partager leur amour pour le calme et le silence. Pourquoi secouer des mots ou de longues phrases pour décrire le bien-être et la joie qui les enveloppe?

Un texte fascinant, avec une présence de la forêt, des bêtes qui sont toujours un enchantement lorsque je parviens à en surprendre une, du bois qui a quelque chose des églises où nous attend la tranquillité qui fait oublier le monde et ses terribles turpitudes. Une écriture du regard, de la contemplation, où l’aventure se dit dans sa plus simple expression, soit à l’intérieur de soi quand on prend la peine de s’arrêter et de devenir des yeux et une respiration devant la beauté?

 

BERGERON DAVID : «La levée», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 180 pages, 27,95 $.

 https://editionsmainslibres.com/livres/david-bergeron/la-levée.html

mercredi 31 décembre 2025

LA FOLLE VIE D’UN GRAND PETIT VILLAGE

JE SUIS fébrile devant un nouveau roman, surtout si c’est le premier opus d’un écrivain ou d’une écrivaine. J’aime m’aventurer dans un milieu de vie que je ne connais pas et qui ne demande qu’à être exploré. Quel plaisir de plonger dans un langage particulier, une musique qui colle à l’imaginaire! Cette fois, je me suis risqué dans «Épinette» d’Isabelle Lapointe, un tout premier ouvrage de cette auteure. J’ai longtemps regardé la maison délabrée de la page couverture, m’attendant au pire. Et, après un grand respir, je me suis lancé sur l’incipit comme si c’était une corde tendue entre mon univers et le sien. «Le monde est né quand j’avais sept ans». Magnifique! J’étais accroché, prêt pour ce roman familial, un genre qui revient à la mode depuis quelques années. Des histoires que l’on trouve dans des lieux isolés et qui nous plongent dans une humanité qui lutte pour garder la tête hors de l’eau. Me voilà sur la Côte-Nord, dans le village de Sault-aux-Oiseaux où tous les résidents ont un lien de parenté. Un ami oublié habite juste là, au bout de la rue, c’est-à-dire au bout du monde, tout près d’un neveu ou d’une nièce. Isabelle, à peine rescapée de son enfance, raconte les hauts et les bas de sa famille. Son père, toujours amoureux fou de sa mère, la belle Diane. Les deux reviennent dans le lieu où Bernard est né et où toute sa parentèle résiste au temps et aux changements. Il rejoint des cousins, des cousines, des neveux, sans compter une grand-mère qui a l’œil sur tout le territoire. Rita surveille tout comme un hibou farouche qui ne demande qu’à se mêler de ce qui ne la regarde pas.

 

«Épinette» n’est pas une histoire, mais des dizaines d’histoires qui tissent la vie du village de «Sault-aux-Oiseaux». Les amours, le travail, le chômage, la fête, les malheurs de l’un et l’autre pigmentés de certaines tragédies. Des gens qui trouvent la liberté dans les pires excès, n’arrivant pas souvent à trouver un équilibre. Les parents tentent d’être des parents quand ils n’arrivent pas, la plupart du temps, à être simplement des adultes. Diane et Bernard ne lâchent pas Isabelle et elle a des horaires à respecter pour l’empêcher les faux pas et les gaffes qu’elle pourrait regretter. Ce n’est pas la norme dans toutes les maisons où certains parents ont du mal à être responsables d’eux-mêmes. La modernité les rejoint cependant : un homme doit s’occuper de sa fillette parce que sa blonde est partie voir si le ciel est plus bleu dans la petite ville voisine. Et il y a des familles où l’un des parents est éjectable selon les circonstances ou les humeurs du couple. Les enfants doivent s’habituer à un autre visage qui s’installe dans leur maison, un nouveau père ou une mère toute neuve. Au fond, ce n’est pas vraiment un changement. Ce sont toujours les mêmes qui se glissent dans le lit familial pour un temps limité. Des ivrognes qui survivent de «jobines». Plusieurs ont une bière greffée à la main et sont capables de tout dans leurs délires éthyliques. 

 

«La routine de Luc suivait celle de son ami même si les rencontres avaient cessé avec les années. Luc était resté dans le même espace-temps. Bernard, lui, avait été enfant, adolescent, adolescent qui taponne des adolescentes, adolescent fâché qui câlisse l’école là pour aller travailler à l’hôpital. Ce n’était plus un modèle. Pour personne. C’était un gars ordinaire. Avec un travail ordinaire, un petit salaire pis un vieux char. Ça faisait bien son affaire. Luc restait Luc. Bernard était passé à autre chose.» (p.24)

 

Isabelle Lapointe n’a pas cherché trop loin pour dénicher ses histoires et ses personnages. Elle a juste pris le temps de regarder autour d’elle et de fouiller dans son enfance pour trouver des femmes et des hommes fascinants, se laisser porter par la langue qu’elle a entendue depuis qu’elle s’est accrochée à son premier biberon. Une parole vigoureuse comme une belette et riche de toutes les inventions, un tantinet mal embouchée et qui peut sentir le fond de tonne ou les vêtements que l’on ne trempe pas trop régulièrement dans l’eau savonneuse. Une langue modulée par les circonstances et les tâches qui reviennent ou disparaissent avec les saisons. Un vocabulaire dru, pareil à une colline couverte d’épinettes noires, celles qu’aimait tellement Serge Bouchard. Un langage qui était très mal vu dans un roman quand j’ai commencé à publier.

 

«Et surtout : ils pétaient des yeules et ils sacraient aux deux mots. Leur famille correspondait à la famille type que je retrouvais tout autour de ma maison : leurs parents se chicanaient souvent, se séparaient, se réconciliaient et se foutaient parfois des claques “su’a yeule”; leurs pères travaillaient une fois de temps en temps et, l’autre fois de temps en temps, ils étaient sur le chômage et le faisaient savoir à tous leurs “câlisses de voisins”; leurs mères braillaient les soirs de pleine lune en écoutant de la musique country. Et ils laissaient leurs enfants, Jackie, Jackie et Jacky, se coucher à l’heure qu’ils voulaient. On avait neuf ans. On était en quatrième année. Dans la classe à Jacqueline, Jacqueline la pas fine qui mange des bines.» (p.96)

 

Bernard et Diane aménagent deux logements dans leur sous-sol pour arrondir leur fin de mois et payer la nouvelle demeure. Rapidement, ils trouvent des locataires qui deviennent des membres de la famille presque. Sylvain, un taiseux qui fait son affaire discrètement et travaille comme garde-feu en été, se transformant en héros qui peut tenir tête aux flammes de l’enfer. La saison de la neige et de la poudrerie, il la consacre à la bouteille. Avec Fabienne, qui arbore sa jupette tel un drapeau et qui ne dit jamais non à une partie de jambes en l’air. Isabelle en tirera de belles leçons.

 

«Celle que ma mère appelait Fabienne a accepté sur-le-champ. La tabagie, c’était gagnant. La nouvelle locataire aux grands yeux verts papillonnants allait nous rejoindre dans quelques semaines. J’avais le cœur enflammé à l’idée de côtoyer la cousine à ma mère. Une tornade sur deux pattes. La tristesse que je ressentais à l’imminence du départ de Dédé et de Jackie était remplacée par une sorte de fébrilité. J’étais étourdie par la présence de cette femme qui transportait le vent, les tempêtes et les feux d’artifice dans ses cheveux. Elle avait l’air de ces madames qu’on voit à la TV et qu’on admire sans en comprendre la raison.» (p.122)

 

Un tableau singulier et attachant. Des paumés, des perdus et des égarés dans le temps et l’enfance. Ils font penser aux belles toiles grouillantes de Jérôme Bosch, qui fascinent tant Sergio Kokis. Des soûlons, des fêtards, des travaillants, des pelleteux de nuages, des hommes à tout faire, des adolescentes qui rêvent de se «faire péter la cerise» au plus sacrant pour vivre leur vie de femme et peut-être le grand amour. Tout est possible. Il m’a semblé que je les ai tous connus, ces gens dans mon enfance, dans mon village que je croyais unique au monde.

De jeunes marginaux qui se retrouvent dans «La piaule», une maison un peu isolée et délabrée pour festoyer et explorer leurs corps de haut en bas et de long en large. Nous avions «Le Salutatus» pour ça. Et aussi pour aller plus ou moins tout croche au seuil de la vie d’adulte. Certains n’y arriveront jamais, perdus dans les sentiers de la drogue avec quelques bardeaux en moins. D’autres, malgré leurs excès, endosseront les habits de leurs parents. Quelques-uns, avec Isabelle, prendront le chemin de l’exil pour échapper aux forces centrifuges du village qui peuvent broyer le corps et l’âme.  

 

POIDS DU MILIEU

 

Une petite société repliée sur elle où rares sont ceux et celles qui arrivent à échapper à l’attrait de l’alcool et aux emplois saisonniers qui permettent de se tenir à la surface. Tous se débattent avec les mêmes difficultés, les épreuves, un travail peu valorisant, les vacillements du couple et l’amour qui finit par triompher, surtout avec Diane et Bernard. Diane réussissant même à reprendre ses études et à terminer son secondaire en même temps que sa fille. Un modèle pour Isabelle et une véritable héroïne dans un milieu où l’éducation et l’école n’ont pas tellement la cote.

 

«Les doubleurs, c’étaient les vedettes de l’école. L’objectif de toute fille de douze ans qui faisait son entrée au secondaire et qui se respectait en tant que fière Saulteronne était d’en frencher un avant la fin du mois de septembre et, pour les plus déniaisées, les vraies de vraies, de s’adonner au tripotage en dessous des couvertes. De mon côté, j’avais frenché un gars qui ne me plaisait pas en sixième année, question de montrer à mes amies que moi aussi j’étais capable de tourner ma langue plus que sept fois dans la bouche de quelqu’un d’autre. C’était à ce jour ma seule expérience. J’espérais que pour le reste, mon tour viendrait bientôt.» (p.186)

 

Tous les méandres de l’enfance avec ses crises, ses révoltes, ses joies et ses bonheurs, ses histoires plus ou moins étranges. Un village comme il en existe partout, celui que j’ai connu dans mon patelin avec ses personnages, ses marginaux, ses rêveurs, ses fêlés du chaudron qui faisaient partie de la vie de tous. Un lieu avec ses lois, ses balises, ses folies, ses manières d’envisager l’avenir même si elles étaient toutes croches et souvent suicidaires. Un monde impitoyable, mais également un esprit de corps qui permet de résister, une empathie pour l’autre admirable. Une qualité humaine que l’on ne trouve pas dans les grandes agglomérations. Une solidarité, voilà le mot, même dans les pires débordements, même quand certains foncent dans leur malheur les yeux fermés. Le sens de la famille surtout avec des ancrages solides. Tous sont là pour donner un coup de pouce et sortir un proche du trouble. 

Bernard le fera en allant repêcher Fabienne et réussira à la ramener à une certaine lucidité et à une vie normale presque. Une société repliée sur soi, tout croche, mais qui porte une sorte d’enchantement et une rage d’être où l’autre est quasi aussi important que soi. Isabelle Lapointe envoûte avec cette fresque où le Québec des régions peut se reconnaître et surtout se voir sans compromis. C’est fou, humain, séduisant, dangereux, mais tout près du cœur et de l’amour, de la vie et de l’aventure où l’on risque sa peau. Isabelle Lapointe en fait un roman d’émancipation et se détache en posant un regard sur sa poussée vers le monde adulte qui marche souvent tout de travers. Elle parviendra surtout à décider de sa place dans la société. 

 

LAPOINTE ISABELLE : «Épinette», Éditions La Mèche, Montréal, 2025, 281 pages, 24,95 $.

https://groupecourteechelle.com/la-meche/livres/epinette/

lundi 29 décembre 2025

COMBIEN DE « MOI » SE DISSIMULE EN NOUS

ÉTRANGE ROMAN que «Inlandsis» de Marie-Pier Poulin. Je croyais me glisser dans une histoire de changements climatiques, mais ce n’est pas tout à fait ça. Du moins, c’est ce que les premières pages laissaient entendre. J’étais prêt à prendre cette direction, mais l’auteure en a décidé autrement. Elyssa et Frank se sont croisés à l’université. Lui, chargé de cours, et elle, étudiante modèle promise au plus brillant avenir. Tous les deux ont beau éprouver une passion viscérale pour les sciences, leurs corps ont des exigences qui demandent satisfaction. L’amour. Lui et elle sont certains d’avoir rencontré l’être d’exception, celui avec qui ils vont parcourir les chemins des découvertes et de grandes réalisations. Pourtant, la vie impose des choses imprévues, surtout avec Elyssa, qui voit sa profession mise en veilleuse quand elle accouche de son premier bébé, une belle petite fille. Et la voilà hors de son rêve et de la vie qu’elle avait imaginée pour s’occuper de sa maison et de ses rejetons. 

 

Une histoire banale qui se répète partout dans le monde, même de nos jours. Une étudiante douée, promise aux plus grands succès intellectuels, met sa carrière entre parenthèses à l’arrivée des enfants. Ce qui devait être une pause s’avère une autre vie. Elyssa n’arrive plus à retrouver la route qu’elle croyait suivre quand elle était à l’université. La maternité aspire les femmes, la plupart du temps, en font les domestiques du foyer avec les petites et lourdes tâches du quotidien. 

Frank fait carrière comme enseignant et chercheur. Il participe à des colloques et écrit dans des revues scientifiques. Il devient quelqu’un de respecté et de reconnu dans sa spécialité : la géologie. Si tout semble aller comme dans le meilleur des mondes au début, la situation change peu à peu pour Elyssa, qui a l’impression d’être à côté de celle qu’elle voulait être.

 

«Debby naquit au printemps suivant. Au même moment, Frank décrochait un poste à l’université de l’État. Il enseignerait dans un domaine qui le passionnait tout en effectuant des recherches sur le terrain qui le mènerait à sillonner le continent. Il jubilait. Elyssa était heureuse pour lui. Le premier, il atteignait le but qu’ils s’étaient fixé. Un jour assurément son tour viendrait, mais pour l’instant, l’envie d’un retour aux études tardait à se manifester. Cette enfant magnifique l’enveloppait d’une volupté toute nouvelle. Les études et la carrière pouvaient attendre encore un peu. Puis Théo arriva cinq ans plus tard, un an après la mort de la mère d’Elyssa. À partir de là, c’était clair. La science, qui avait toujours été sa priorité, ne l’était plus. Elle préférait rester auprès des siens, leur donner temps et amour.» (p.30)

 

Un sort qui guette les femmes même maintenant. Rares sont celles qui parviennent à concilier à la fois une carrière professionnelle exigeante et la vie de mère de famille. Le peu de volontaires en politique illustre bien cette situation. Qu’on le veuille ou non, la maternité et les enfants touchent davantage les femmes que les hommes. 

La grossesse transforme le corps et met les mères en retrait du monde du travail, les aspire et ne leur laisse guère de temps et d’espace pour faire autre chose que d’être génitrice. Cette différence biologique est importante, même si maintenant, au Québec, elles font carrière en grand nombre. Quatre-vingt-sept pour cent des femmes occupent un emploi au Québec. Les garderies et les congés de maternité et de paternité peuvent certainement expliquer la situation. 

Frank n’a rien imposé à Elyssa, mais la société l’a fait avec ses rituels et ses traditions. La fatalité génétique a aspiré la jeune étudiante et l’a coupée de sa passion pour les sciences. Il faut dire que le couple vit aux États-Unis où la vie est bien différente de celle du Québec.

 

BONHEUR

 

Les soins aux enfants, l’entretien de la maison passionnent Elyssa au début. Elle s’occupe de son foyer avec une rigueur scientifique, s’étiole peu à peu dans les tâches quotidiennes pendant que les petits entreprennent le difficile tournant de devenir adulte. Debby est une jeune élève modèle, autant dans le sport que dans les études. Théo, plus fragile et moins doué intellectuellement, est d’une rare sensibilité. Il capte les émotions de ses proches sans avoir besoin des mots. 

Tout bascule quand Elyssa et Frank réalisent que Debby ne suit plus ses cours et que ses résultats scolaires sont en chute libre. Elle abandonne l’école pour se coller à Jess, une fille qui n’a de comptes à rendre à personne. C’est la dérive, l’alcool, les drogues, la fête perpétuelle. Elle résiste à ses parents avec un entêtement digne d’un chercheur scientifique.

 

«Au loin, Debby pouvait apercevoir son quartier. En attrapant la bouteille que lui tendait Shawn, elle se jura de ne jamais ressembler à ceux qui y habitaient. Elle était faite pour autre chose. Pour une vie ample, pleine d’expériences… Elle se promettait d’être à l’antipode de sa mère, prise dans cette existence minuscule, à errer entre les tâches ménagères et son travail médiocre de “classeuse de livres”. Enivrée d’alcool et de liberté, Debby se voyait maître de sa destinée. Elle aurait la vie qu’elle désirait. Fêter à toute heure du jour et de la nuit. Multiplier les rencontres!» (p.53)

 

Elyssa, pendant ce temps, lit les articles d’une femme, une géologue, une chercheuse, experte du Grand Nord et des glaciers. Élise R. Dupuis porte le même nom qu’elle et, surtout, elle lui ressemble physiquement. Un sosie. Son double? Est-il possible que cette femme réalise ce dont elle rêvait quand elle était étudiante? Elle qui était destinée à une brillante carrière le vivrait donc en quelque sorte dans un avatar… 

 

DRAME

 

Que fait-elle en mère de famille qui doit confronter une adolescente rebelle qui la déteste et la méprise? Elyssa est obsédée par ce double, sa jumelle, sa semblable. Elle lit ses travaux et ses réflexions, s’informe sur ses déplacements pour se mouler à elle et à sa vie. Bien plus, elle finit par vouloir la croiser, se retrouver pour ainsi dire devant son reflet dans le miroir. 

Pendant que Frank tente de colmater les fuites et à récupérer sa fille, Elyssa disparaît et part vers celle qu’elle aurait été si les enfants n’étaient pas venus, si la vie ordinaire ne lui avait pas sapé toutes ses énergies et coupé les ailes. Et qui sait? Peut-être qu’elle s’est dédoublée et que cette scientifique, c’est elle dans une vie libre et sans liens. 

 

«Puis ont surgi les questions plus délicates. Pourquoi? Pourquoi cette obsession pour cette femme? Une fois qu’elle se tiendrait face à elle, que se passerait-il? Elle n’en avait aucune idée. Elle traquait l’ombre d’une ombre. Et si elle ne la capturait jamais? Aurait-elle tout quitté pour rien? Bien sûr que non… C’était l’instinct qui l’avait menée jusqu’ici. Une intuition étrange…» (p.173)

 

Peut-être que nous avons la chance d’être plusieurs personnes dans une même vie et que le hasard et les circonstances font prendre une direction plutôt qu’une autre. Est-il possible de devenir tous les êtres qu’il y a en nous? Que serais-je si j’avais eu l’audace de fréquenter le conservatoire d’art dramatique pour être comédien? Que serais-je si j’avais suivi mes frères qui écumaient les forêts du Nord? À quoi je ressemblerais si j’avais continué à étudier en littérature pour faire un doctorat et travailler comme chercheur universitaire? Il m’arrive de jongler avec tout ça sans trouver de réponses. 

«Inlandsis» de Marie-Pier Poulin m’a touché. Tellement, qu’après cette lecture, j’hésitais devant mon reflet, n’étant plus certain d’être celui que je pense être. Et si quelqu’un d’autre, quelque part, incarnait l’un de mes rêves? L’auteure bouscule et nous tient en haleine avec Elyssa, qui part à la recherche de celle qu’elle est vraiment et qu’elle a trahie d’une certaine façon. Un roman étrange et captivant! J’ai eu l’impression que le sol se dérobait sous Elyssa et qu’elle pouvait glisser dans une faille du temps en m’entraînant. 

 

POULIN MARIE-PIER : «Inlandsis», Éditions Sémaphore, Montréal, 2025, 192 pages, 27,95 $.

https://www.editionssemaphore.qc.ca/catalogue/inlandsis/

mardi 23 décembre 2025

LA BELLE ÉMANCIPATION DE JULIE VINCENT

J’AVAIS OUBLIÉ le livre de Julie Vincent sur le rayon des nouvelles publications. Il a fallu un message de l’attachée de presse de La Pleine Lune, Dominique Lalande, pour me rappeler l’existence de «La chair de Julia». Il était toujours là, patient comme seuls les volumes le sont, sur la tablette qui s’étire, on dirait, à mesure que la saison des parutions d’automne s’écoule. Je l’ai placé bien en vue, pour qu’il soit le premier à me surprendre. Surtout le sourire de la comédienne, celui de la Joconde, je dirais. J’avais l’impression de le sortir du néant, ce livre, me sentant coupable de négligence. Parce que dans le monde littéraire, un ouvrage s’efface si rapidement. Quelques jours, deux ou trois semaines, et les nouveautés se perdent dans les limbes des librairies et des bibliothèques. Merci, Dominique Lalande, de m’avoir rappelé que je ne devais pas oublier Julie Vincent. Ce conte théâtral permet d’approcher une femme qui échappe à son milieu pour être quelqu’un dans un univers inventé. Une histoire qui nous plonge dans le rêve d’une fillette qui ne s’imaginait pas ailleurs que sur une scène pour dire ce qu’elle entendait en elle. Un lieu où elle pouvait se métamorphoser. Julie Vincent nous convoque dans un monde où fiction et réalité se bousculent. Il y a la parole, bien sûr, mais aussi des dessins et des croquis qui donnent un contour à cet univers onirique. Une façon de s’approcher de ce qu’elle voyait dans sa tête quand elle tentait de s’approprier les mots de l’étrangère qui chuchotait en elle.

 

«Je voulais parler de ma lutte de jeune fille pour survivre et je comprenais que les événements intimes de ma petite histoire étaient inscrits dans ma chair, ils étaient liés à des mouvements plus grands de l’histoire du Québec. J’avais des interrogations : qu’est-ce que le féminin? Suis-je la femme que les autres ont voulu que je sois ou vais-je devenir enfin toutes ces puissances qui sont en moi? Ces questions ont alimenté l’écriture. Je ne sais pas s’il s’agit d’une autofiction, ou si j’ai fait de ma vie un théâtre pour mieux l’offrir. Je voulais raconter ce que je n’avais jamais dit sans renoncer aux stratégies de mon imagination puisque faire de mes rêves une réalité m’avait permis de me constituer et de jouir de cette vie.» (p.11)

 

Il y a l’idée, la direction à prendre pour se dire… De mon côté, c’est toujours un peu étrange quand je m’aventure dans un nouveau roman ou un récit. Je passe des semaines à chercher le mot, le bout de phrase qui s’ouvre comme une porte sur une chambre qui peut avoir la dimension d’un continent. Des mois à aller et venir sur quelques paragraphes pour découvrir un rythme, une écriture, une petite musique qui colle à ce que j’ai en tête. Et quand je suis certain de l’avoir bien ancré cette histoire, d’avoir enfin trouvé le souffle et la cadence, je pars pour le plus long des voyages. Surtout, je sais que je vais devoir éliminer ce premier texte d’une dizaine de pages, parce que mon roman commence toujours au deuxième chapitre. 

 

SE TROUVER

 

Julie Vincent s’est posé cette question certainement avant de se lancer dans cette expérience difficile et émouvante. Les chemins vers soi sont toujours les plus tortueux et les plus invraisemblables.

 

«J’ai travaillé une forme hybride inspirée à la fois du théâtre, du conte et du cabaret. La chair de Julia après mille péripéties est donc devenue une fête carnavalesque sur l’histoire de ma vie.» (p.12)

 

Nous nous retrouvons sur une scène. Difficile de définir le point de vue narratif. Nous sommes peut-être dans un lieu où Julie Vincent enfile des vêtements pour se transformer peu à peu en Julia, son reflet et son double. On oublie rapidement où nous sommes. L’auteure apprend la terrible nouvelle. Son père est décédé. Plus rien n’est possible et s’amorce, alors, le retour vers soi. 

 

«Quand j’ai appris la mort de mon père, j’étais dans l’autobus de tournée dans un coin perdu en Argentine, il y avait un homme dans un marécage avec son troupeau de chevaux tout maigres. Mon père adorait les chevaux, j’avais le cellulaire en main, ma sœur me racontait comment mon frère était allé avec les pompiers pour sortir le corps de mon père de la maison et d’un coup, je me suis revue petite fille l’après-midi dans le champ de neige, assise dans la sleigh à côté de mon père qui avait attelé sa team de chevaux.» (p.15)

 

Tout s’arrête, comme si l’élan qui l’a fait se rendre dans l’autre Amérique s’estompait. Et voilà qu’elle part à rebours pour revenir au début de son aventure. Tout est possible quand on est sur une scène et que l’on peut convoquer tous les personnages qui se cachent en vous et qui vous hantent depuis des années. Il y a la vie, les souvenirs, des ombres, des figures disparues qui ne s’écartent jamais vraiment. 

Son père adorait les chevaux. 

Elle arrête tout et rentre au pays, se retrouve au point de départ, dans un commencement si loin et si près. Tout de suite (la magie du théâtre), avec la fillette. C’est formidable de pouvoir se moquer du temps et de l’espace, et de secouer le passé.

 

«Je voyage pas sans ma bibliothèque ambulante. Les livres ont forgé mon destin. Je me suis construite avec la lecture.» (p.17)

 

Nous voilà dans toutes les époques de Julie et Julia, celle qu’elle était et celle qu’elle est, la comédienne, la femme et l’enfant. La mort la rejoint dans son périple. Le moment est venu de voir et de comprendre. 

 

LES LANGUES


Les marionnettes s’animent en espagnol, comme si Julia et Julie parlaient deux langues. L’une côté pile et l’autre du côté face.

 

«Sur mon passeport, sous ma photo, il y a le prénom d’une jeune fille que j’ai été et qui rêvait de connaître les voyages, les grandes villes, la passion, une jeune fille qui rêvait de devenir une artiste. Maintenant que mon père est mort, je veux la retrouver cette jeune fille-là qui brûle encore en dedans de moi, mais j’ai oublié son prénom.» (p.23)

 

Périple à l’envers au pays de l’enfance, alors qu’elle était sans visage et cherchait à échapper à toutes les contraintes qui l’empêchaient de s’avancer dans ses rêves et ses espérances. Revenir pour toucher les interdits, les blessures à peine cicatrisées. Comme si le temps déshabillait Julia pour qu’elle redevienne Julie, celle qui a survécu par les livres et la fiction. La nouvelle du décès de son père libère l’auteure, provoque un reflux de souvenirs et des traumatismes encore et toujours sensibles. 

Elle était d’un monde figé au commencement, dans une histoire où les jeunes filles devaient étouffer leurs désirs et leurs rêves pour jouer le seul rôle que la société leur permettait : celui de mère. 

 

«Je ne veux pas vivre dans la réalité.

Ce n’est pas ma réalité à moi, c’est la vie qui est faite de même.

Je suis différente de toi, je veux plus aller à l’église, je veux pas de bungalow.

J’ai un joyau en dedans de moi. Je veux le faire briller. Ça t’enlèvera rien à toi si je brille, moi. Ça n’enlèvera rien à personne. Ici, j’ai jamais le droit de rien faire. Je m’en vais.» (p.53)

 

Et c’est la fuite, le voyage rêvé, magique, étrange, où tout bouge et se transforme. L’impression de flirter avec le monde de Gabriel Garcia Marquez que j’aime tant, surtout son magnifique «Cent ans de solitude» que je ne cesse de relire depuis plus de vingt ans. 

 

CIRQUE

 

Julie Vincent se dépose dans le cirque, le lieu de tous les possibles, des mutations et des effets de miroir où tout peut prendre vie. Les marionnettes se redressent et voilà qu’elles bougent. 

Les répliques rebondissent, reviennent en échos pour passer d’un temps à un autre. Ce que j’aurais aimé être dans la salle pour écouter Julie et Julia, pour la voir se métamorphoser. Parce que j’adore le théâtre depuis toujours. Avant d’écrire, je souhaitais monter sur une scène pour être tous les autres et parler bien des langues. Être, un soir, un Quichotte à mille visages, à mille aventures et aux plus folles extravagances. Même devenir la figure de la mort et traverser le long fleuve du temps dans une embarcation qui tangue et peut couler à la première vague. 

Le texte de Julie Vincent m’a saisi et enchanté, me ramenant à mon village de La Doré, quand je passais des heures dans les effluves des trèfles à rêver des mondes qui n’existaient pas entre les clôtures de la ferme familiale. Et je me revois sur la sleigh de mon père, avançant dans un champ grand comme le continent où la neige pouvait germer.

Voilà une envolée libératrice, un lieu pour échapper aux contraintes de l’enfance, peut-être le chemin de tous les petits garçons et toutes les petites filles du Québec. Celui que nous avons dû emprunter dans les encoignures des années 60 pour nous présenter à la fenêtre du pays. Le Québec s’impose en Julie et Julia, ce pays qui a secoué bien des balises et des carcans pour aller vers son futur rapproché. Le témoignage et le récit des femmes et des hommes du Québec qui ont osé se dire oui lors de deux référendums où l’on aurait pu passer du rêve à la réalité. Un texte qui mute et change, restant toujours juste et émouvant. Le plus beau périple qui soit, celui de l’affirmation et de la liberté. 

 

VINCENT JULIE : «La chair de Julia», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2025, 112 pages, 22,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/711/la-chair-de-julia