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jeudi 12 février 2026

MARIE-CÉLIE AGNANT BOUSCULE TOUT

CERTAINS LIVRES vous laissent étourdis tellement ils vous frappent par leur vérité et leurs propos. Marie-Célie Agnant, dans «Cette mort qui n’était pas la leur», vous touche à l’âme et au cœur en traçant un portrait de la société qui donne des frissons. L’écrivaine d’origine haïtienne bouscule nos aveuglements dans cet opus de colère et de lucidité face à l’exploitation d’humains par les humains. Notre richesse et nos privilèges d’Occidentaux reposent sur la manipulation, la violence qui va jusqu’à éliminer ceux qui deviennent encombrants. Un long cri de la narratrice, une plainte qui vient des balbutiements de notre passé, un tsunami qui emporte tous vos raisonnements. Un hurlement terrible qui dénonce les injustices qui ne cessent de s’accumuler dans le vaste monde. Des émigrants, hommes et femmes, originaires de pays lointains, se butent au racisme dans leur nouvelle communauté, au mépris et à une répression constante des autorités. Certains tombent sous les balles des forces de l’ordre, laissant leur sang sur les trottoirs. Ils n’ont pas droit à leur histoire, n’ont même pas pu vivre la mort qui aurait dû être la leur, puisque quelqu’un a décidé de les écarter parce qu’ils étaient encombrants. 

 

Ils ont pour nom Robert Dziekanski, Georges Floyd, Joyce Echaquan, Renée Good et Alex Pretti. La liste s’allonge chaque jour et fait le tour de la Terre dans une chaîne de honte et de larmes. Des vies écourtées, des individus abattus parce qu’ils ont eu l’audace de respirer. La fin de Joyce Echaquan dans un hôpital où l’on doit soigner les blessures. Des morts brutales que ces victimes n’auraient jamais dû avoir, décidées par les armées de l’ordre ou tout simplement la volonté d’éradiquer tout ce qui nuit au confort des possédants. Des hommes en uniforme qui tuent en toute impunité, comme les guignols de l’immigration au royaume de Donald. 

Mona Philomène, une femme venue du «pays là-bas» qu’elle ne nomme jamais (Haïti), est installée à Montréal pour échapper à tous les dangers. Elle tente de se faire une vie normale, elle travaille dans une épicerie pour un salaire de misère, poursuit des études pour comprendre cette société qui jongle avec les mots égalité et liberté. Elle se donne la permission de contrer la malédiction qui colle à la couleur de sa peau. Elle aurait pu se retrouver préposée aux patients dans un hôpital ou encore faire des ménages dans les quartiers riches. C’est le sort de bien des hommes et des femmes qui viennent d’ailleurs et qui doivent se débrouiller au pays de toutes les chances, même si on ne reconnaîtra jamais leurs diplômes et leur savoir faire. 

 

VOISINE

 

Elle niche dans un appartement insalubre et entend la voisine respirer et bouger, incapable de dormir avec les musiques et tous les bruits. Une inconnue qu’elle décide d’affronter et de faire taire peut-être. 

Elle deviendra une amie précieuse, sa confidente, un modèle qui lui apprend la vie et le partage, la joie quand tout file entre les doigts. Zofia Dziekanski est la mère de Robert, tué par des agents de l’aéroport de Vancouver, alors qu’il venait de Pologne pour la rejoindre. Une femme fascinante qui sème la beauté autour d’elle jusqu’à ce qu’on la touche à l’âme en abattant son fils!

 

«Aucune parcelle de mon être, si petite soit-elle, n’a été épargnée, Mona. Ma vie est décousue, rien ni personne ne pourra la raccommoder. Cassure, à tout jamais!» (p.20)

 

Mona écrit pour dire sa révolte, pour ne pas oublier, pour cette femme qui a été frappée en plein cœur en même temps que son Robert à l’aéroport de Vancouver.

 

«Ces cahiers me rappellent entre autres l’importance du devoir de mémoire. Il nous appartient, disais-tu, de garder en vie les souvenirs que détruit cette violence multiforme qui ronge nos sociétés. Refus de baisser les bras, de camoufler stigmates et cicatrices, pour qu’un jour, la violence cesse d’être la norme, telle était ta devise… … Écrire pour ne pas céder au gouffre, écrire pour maintenir vivante la lumière vacillante de ce qui a été partagé. Écrire, finalement, parce que la fidélité à la mémoire est le dernier refuge quand tout menace de se dissiper, et que l’amitié, dans sa nudité, devient le rempart contre la nuit immense.» (p. 12-13)

 

Zofia se faisait une fête de l’arrivée de son fils après une si longue séparation. C’était plus que des retrouvailles, mais un nouvel envol pour les deux. Elle venait de la Pologne, qu’elle avait quittée pour se faire une vie de liberté, de découvertes, de grâce à Montréal. Elle avait renoncé à toutes les études et ses diplômes pour effectuer des ménages chez les riches, demeurait dans cet appartement minable qu’elle métamorphosait par sa joie, ses histoires, ses chants, ses plantes et les décors qui transformaient la laideur en beauté, la misère en allégresse. 

Le bonheur d’être et de respirer, d’écouter Yma Sumac, cette chanteuse d’origine indienne du Pérou qui était tout autant un oiseau qu’un être humain. Une voix unique, à peine imaginable, capable de s’étendre quasiment sur cinq octaves. 

Zofia s’occupait aussi des arbres sur un terrain abandonné où elle avait l’impression, avec Mona, de se retrouver au paradis pour rire, se reposer et communiquer avec la terre et tout ce qui est vivant autour de nous. 

 

«Le souffle du vent te ramène, tu n’es plus cette femme en gésine qui se tord de douleur en embrassant désespérément une urne, mais bien celle que j’aime, la Zofia hardie, celle avec le cœur sur la main, qui me tance avec un sourire tendre et épanoui dans le regard. Tu me grondais, disais-tu, avec joie et amour parce que tu avais appris à m’aimer comme la fille que tu n’as pas eue. Tes paroles, Zofia, comblaient tous mes manques.» (p.32)

 

Une histoire d’amitié, de morts, de révolte et de respect, de colère et de rage aussi. Mona ne peut s’empêcher d’écrire pour témoigner, pour dire sa terrible douleur d’avoir perdu son amie qui, après le meurtre de son garçon, ne pouvait plus rester à Montréal. Le fil qui la gardait du côté des humains s’était cassé. 

 

«Réclamer la paix équivaut à prêcher dans le désert, tandis qu’on enlève carrément le droit de vivre à une catégorie de gens. Dans une boucherie, un génocide autorisé et soigneusement planifié par une assemblée de tueurs, surprotégés, grâce aux narrations victimaires, les mêmes qui ont servi à asseoir leur domination, on remplit les fosses communes.» (p.158)

 

Les migrants de la Terre sont marqués par la tache indélébile de l’exploitation et de la soumission. 

 

ESCLAVAGE

 

Mona évoque ces peuples entassés dans des bateaux pour être envoyés en Amérique en tant qu’esclaves, traités comme des bêtes. Ils sont devenus des animaux au pays de la liberté et de l’égalité. Une page glorieuse de l’Amérique qui, après avoir tout fait pour exterminer les Premières Nations, n’a rien trouvé de mieux que l’esclavage. Mona témoigne pour tous les autres qui sont sans voix et qui n’ont pas la bonne couleur de peau. 

 

«On part du principe — du moins, c’est ce que le système attend de nous — que ceux qui, au nom de l’ordre, nous tuent, tuent en fait ceux qui sont mauvais. Au temps jadis, les mauvais étaient les Autres que l’on dépouillait de leurs cultures, de leurs langues, de leur existence, que l’on forçait à travailler pour rien, que l’on fouettait jusqu’au sang, qui étaient bouffés par des chiens dressés pour faire la chasse aux mauvais. C’est clair qu’ils étaient mauvais, autrement comment penser qu’on puisse les traiter de la sorte? Il fallait convaincre qu’ils étaient mauvais pour que dure le système.» (p.138)

 

La jeune femme écrit, étudie jusqu’à rédiger sa thèse de doctorat envers et contre tous pour donner une voix à tous ceux et celles qui se sont fait voler leur mort et un grand bout de leur vie.

Un roman bouleversant, qui vous touche en plein cœur et à l’âme si nous en avons encore un peu. Un texte qui secoue tous les mensonges de nos dirigeants, toutes ces fausses raisons qui rendent acceptable l’inacceptable, l’économie de l’exploitation et du pillage, la concurrence et la guerre qui justifie le travail des enfants dans des pays trop peuplés. Sans compter la dévastation des lieux en Afrique ou en Amérique du Sud. 

Tout ce confort qui repose sur le rapt, le vol, le viol et le gaspillage éhonté des ressources. Toute cette logique qui nous pousse à détruire la planète en s’en prenant au climat et à mettre en danger l’aventure de la vie sur une Terre qui n’en peut plus. 

L’incantation de Mona coupe le souffle et vous secoue tel un pommier pour faire tomber tous les faux raisonnements qui nous rendent aveugles et croire à un bonheur égoïste et irresponsable. Des enfants meurent de faim à Gaza ou en Ukraine, en Afrique ou aux Philippines sous la main des exploiteurs ou les bombes.  

Marie-Célie Agnant nous dit la souffrance atroce du monde et, en particulier, celle des populations qui sont gardées à vue et volées depuis des centaines d’années. Avons-nous encore un avenir? L’écrivaine en fait douter quand elle compile les folies et les démences qui permettent aux goinfres de s’empiffrer comme jamais. Un roman qui nous laisse perdus dans nos têtes et dans nos convictions. Une écriture à vif qui vous souffle comme une brûlure qui mord la peau jusqu’à l’os.  

 

AGNANT MARIE-CÉLIE«Cette mort qui n’était pas la leur», Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 200 pages, 26,95 $

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/722/cette-mort-qui-netait-pas-la-leur

mardi 10 février 2026

FUNÉRAILLES NATIONALES POUR LES MÈRES

QUEL TITRE étrange a choisi Bertrand Laverdure pour son roman ! «Funérailles nationales. Normalement, c'est un salut de tout le Québec à une personnalité (homme ou femme) qui a marqué son époque par son action et son travail. Des artistes, des politiciens, des gens d’affaires, des scientifiques reçoivent cette reconnaissance. Serge Fiori a eu cet ultime témoignage quand Victor-Lévy Beaulieu a été ignoré par le gouvernement Legault. Rien de tout cela avec l’écrivain Bertrand Laverdure. Il entreprend plutôt de parler de celle qu’il accompagne dans ses derniers moments, Geneviève, sa mère, décédée à 91 ans. Une héroïne de la vie ordinaire comme l’était ma mère et des milliers de femmes au Québec. Études jusqu’en neuvième année, emploi comme secrétaire, mariage et deux enfants : Bertrand et sa sœur. La tragédie frappe tôt chez les Laverdure. Le père meurt d’une crise cardiaque devant les siens, dans le salon familial. Geneviève se retrouve seule avec les enfants sur les bras. Retour au travail chez Hydro-Québec cette fois. Une courageuse, une féministe avant l’heure, qui aimait la musique et les livres, et, surtout, d’une bonne humeur inébranlable. Une femme discrète qui a su faire son chemin dans la vie malgré les embûches.  


Bertrand Laverdure raconte sa mère qu’il croit connaître parce qu’elle a toujours été là. Mais que savons-nous de nos parents? Qui étaient-ils hors de leur rôle de pourvoyeur et d’intendante de la maison, comme l’était ma mère? Qui étaient-ils dans leurs pensées, leurs désirs, leurs espoirs et leurs amours?

Geneviève prône la liberté à ses enfants, ne s’opposant jamais aux décisions de son fils, qui prend le chemin le plus long pour s’avancer dans sa carrière d’homme en se risquant dans le domaine des arts. Bertrand rêvait d'être comédien d’abord avant de plonger dans la littérature et la fiction. Un choix qui va le retenir toute sa vie. 

Pour certains, c’est net et précis. Ce ne fut jamais aussi tranché dans mon cas. Je voulais raconter des histoires, publier des livres à douze ans, mais ce n’était pas un métier pour les mâles de ma famille. Étudier et lire étaient tourner le dos à mon père et à mes frères qui avaient gagné la forêt après quelques années sur les bancs de la petite école. J’ai choisi les écrits pourtant et plus tard, un travail m’a trouvé, celui de journaliste, tout en demeurant d’abord et avant tout un «souffleur de mots».

 

APPROCHE

 

Bertrand Laverdure s’attarde à son parcours et au milieu qui l’a fait. Né en 1967, l’année de l’Expo où j’étais déjà à Montréal pour des études en littérature. J’avais hésité entre la philosophie et les lettres, me sentais aussi très attiré par l’école nationale de théâtre. Je me mettais au monde en quelque sorte en quittant La Doré, le village, la famille, la forêt, les lacs pour les trottoirs de la grande cité. J’avais atterri sur une autre planète en me posant sur la rue Nelson, tout près du Mont-Royal, à la porte d’une communauté de Juifs hassidiques. Comme si je m’étais échappé des temps anciens pour me recroqueviller dans un sous-sol, tout effrayé que j’étais devant les séductions de Montréal. 

Bertrand Laverdure se laisse porter par les mots qui deviennent des phrases, les circonvolutions de la mémoire qui aime les méandres pour mieux se retrouver face à soi.

 

«Il y a des gens qui plongent dans les obligations un peu comme si c’était une substance révélatrice, un rituel de passage : avoir des enfants, acheter une propriété, s’inscrire dans la vie en tant que contribuable. Ça ne m’avait jamais rien dit. Dans ma tête d’énergumène, angoissé par la suite du monde, je suis resté un fils. Peut-être était-ce un défaut de volonté, une tare, j’étais toutefois conscient de mon côté marginal. À la mort de mon père, j’avais quinze ans et, parfois, j’imagine qu’un peu à la manière du personnage du Tambour de Günther Grass, j’aurais aimé me transformer en bonzaï, en penjing bien chantourné, me coincer dans la machine à cœurs au stade de l’enfant ravi.» (p.55)

 

Il s’aventurera dans le monde de la littérature, de la musique, faisant à peu près tous les métiers de ce monde un peu étrange sans jamais s’y ancrer pour de bon, revenant toujours à la création. C’est le sort de ceux qui arrivent mal à se tailler une place dans l’univers de l’écriture et qui restent un peu en marge, sans jamais occuper le devant de la scène. C’est aussi faire vœu de pauvreté que d’aller dans cette direction. 

Je pense à mon ami Gilbert Langevin, qui n’avait jamais un sou et qui, quand il avait la chance de recevoir une bourse ou encore un prix littéraire, ne trouvait rien de mieux que de tout dilapider en quelques semaines, pareils à certains de mes frères qui travaillaient des mois dans la forêt de Chibougamau ou à la frontière de l’Abitibi et qui partaient «sur une brosse» en retrouvant la civilisation. Ils flambaient de véritables petites fortunes pour se réveiller un matin, tout croche dans leur corps et leur tête. Alors, il reprenait le chemin de la forêt pour se refaire une santé et un magot au milieu des arbres et des moustiques. Des hommes qui m’ont tellement fasciné.

 

BIOGRAPHIE

 

Une biographie, quelle qu’elle soit, passe toujours par soi pour faire jaillir l’autre, sinon c’est un travail de notaire, disait Victor-Lévy Beaulieu. C’est là que le roman de Bertrand Laverdure devient passionnant, s’attardant dans les reflets et les jeux de miroir où il parle de lui pour mieux approcher sa mère et la décrire. Une femme qui réussit à pousser ses enfants dans le monde des adultes, et qui perd peu à peu la mémoire. Des petits oublis d’abord, des distractions jusqu’à s’égarer dans Montréal au volant de son auto sans pouvoir retrouver le chemin de la maison. 

 

«Ma mère, c’était ça, aussi. Que ce fût vrai ou inventé, elle prenait souvent le temps de nous raconter des choses positives que d’autres avaient pu dire sur nous. Elle faisait ça, ma mère, elle désamorçait nos angoisses en nous inondant de beau, de gentillesse par déplacement. Sachant que l’avis d’une personne tierce serait meilleur que son simple compliment.» (p.117)

 

Une femme qui a sa vie, son travail, ses occupations, ses plaisirs et ses amis. 

Aline, ma mère, surgit régulièrement dans mes romans, surtout dans «La mort d’Alexandre» et «Les oiseaux de glace», où elle est le pivot autour duquel tournent tous les personnages. Elle s’est imposée plus que mon père que j’ai dû imaginer la plupart du temps parce que je l’ai si peu vu dans son entièreté, lui, qui a été malmené très tôt par la maladie de Parkinson. 

 

REGARD

 

Dans une grande famille comme la mienne (nous étions neuf garçons et une fille), mes frères les plus âgés n’ont pas connu la mère et le père que j’ai eus. Question de génération! Philippe, le plus vieux, avait quasi l’âge d’être mon géniteur. Chacun aurait pu raconter une histoire différente de la mienne. Dix versions du roman de ma famille.

Et avec le temps, les parents deviennent dépendants des enfants. Nous devons retrouver les gestes et les paroles qu’ils ont eus quand nous étions des êtres si fragiles. Nous voilà des accompagnants jusqu’à la fin et je crois que c’est une chance parce qu’ils restent des guides, des précurseurs qui nous ouvrent la voie vers le grand saut. Apprendre à vivre, c’est peut-être arriver à mourir sereinement. 

 

«La mort n’est jamais douce. C’est une glissade raboteuse au centre du monde. On y dévale ou on y bloque tel un ruisseau astreint aux cailloux qui l’assèchent. La mort a un son imperceptible, une plainte en écho lent dans une demeure lointaine.» (p.220)

 

Témoignage senti et touchant que celui de Bertrand Laverdure. Il dessine une époque avec le regard de sa mère et le quotidien d’un écrivain qui doit se débattre pour survivre au jour le jour. L’auteur ne se dérobe jamais et tourne autour de Geneviève, de ses énigmes pour mieux la comprendre. Elle est sa direction, son étoile polaire, le soleil qui a éclairé ses premiers matins et qui continuera à le guider même si elle n’est plus. C’est le plus beau et le plus précieux de la vie. 

 

«Le linceul était de plastique blanc, d’une taille moyenne, scindé par une fermeture à glissière. Il a fallu surélever le lit, l’ajuster à la hauteur de la civière. J’ai vu la rigor mortis se taire durant la procédure, la cyanose s’engouffrer sans mot dire, le corps aussi malingre qu’un paquet de rondins déposé sur un chenet. Même dans sa réduction finale, ce qui reste de nous persiste à romancer le monde. Nous laissons un commentaire sec qui ne saura jamais résumer la vie de quiconque, la complexité des destins les moins apparents.» (p.222)

 

Un roman qui a demandé beaucoup d’efforts à l’écrivain, j’imagine, pour aller au bout de soi et de Geneviève, jusqu’au dernier souffle et le premier respir de l’orphelin qu’il était devenu. L’image de ma mère sur son lit d’hôpital, les yeux grands ouverts, après son trépas ne s’effacera jamais de mon esprit. L’ultime regard d'Aline, et peut-être, certainement, la vision que mes proches auront de moi quand mon tour sera venu de quitter la place avec le plus d’élégance possible, je l’espère. 

 

LAVERDURE BERTRAND : «Funérailles nationales», Éditions Mains libres, Montréal, 2025, 240 pages, 29,95 $.

https://editionsmainslibres.com/livres/bertrand-laverdure/funerailles-nationales.html

vendredi 6 février 2026

DANIELLE DUSSAULT ET GABRIELLE ROY

DANIELLE DUSSAULT a eu la chance de passer quelques semaines à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix, dans le chalet ayant appartenu à Gabrielle Roy. Depuis plusieurs années, le refuge de l’écrivaine, pendant la période estivale, reçoit des auteurs qui y viennent pour réaliser un projet. «Le fleuve debout» est né de ce séjour dans le havre de madame Roy. J’ai postulé, il y a plusieurs années, pour une halte dans Charlevoix. Je souhaitais m’imbiber des ouvrages de cette romancière et entreprendre une forme de dialogue avec l'écrivaine que j’admire. On n’a pas retenu ma demande. Pourtant, mon idée était très semblable à celle de Danielle Dussault. Je voulais m’installer dans cette maison où madame Roy a écrit plusieurs de ses livres, la retrouver à sa table, penchée sur un texte et surprendre son sourire devant un bout de phrase. J’imaginais tisser un dialogue avec celle qui m’a enchanté dans «Ces enfants de ma vie» ou «Cet été qui chantait».

 

Le bâtiment est plutôt rustique et est demeuré figé quelque part dans les années soixante. L’auteure y a séjourné pendant vingt-sept ans à partir de 1957. C’est donc une forme de voyage dans le temps qu’a dû faire Danielle Dussault. Une table, quelques chaises droites, une berceuse et la galerie entourée de moustiquaires. J’avais imaginé ce séjour en examinant la photo du chalet, me voyant en train de relire «La détresse et l’enchantement» tout en ayant un œil sur le fleuve qui ne se fait jamais oublier dans ce pays.

Tous les jours ou presque, l’écrivaine descendra sur la berge, s’attardera sur une large pierre ou encore ira sur la voie ferrée, avec Gabrielle et Berthe Simard, l’amie fidèle. Ce «fleuve aux grandes eaux», répétait Pierre Perreault, qui file de l’autre côté de l’horizon, emportant les navires qui flottent dans le silence avec, peut-être, des trésors et des marchandises précieuses au fond de leurs cales. 

Tout comme si Danielle Dussault partait bras dessus bras dessous avec Gabrielle, à petits pas sur les dormants qui imposaient une cadence à sa prose, une sorte de rythmique particulière, surtout dans «Cet été qui chantait». 

Elle se faufile dans les jours de la romancière, dans ses longues séances de travail, des habitudes et des rêveries qui viennent avec le regard qui se perd au large, au loin, vers la trouée du Saguenay qui se laisse deviner vers la gauche. Pas étonnant qu’elle ait l’impression que Gabrielle est là, qu’elle s’approche pour lire en se penchant sur son épaule. Ou encore qu’elle surprenne son reflet dans le miroir. Parce que, après tout, écrire, c’est apprendre à vivre avec des fantômes. 

 

«En outre, je me suis intéressée à la solitude de la femme écrivain à travers toutes les étapes de son cheminement vers la vieillesse. J’ai pu ainsi établir des ponts avec mon propre rapport à la solitude, compagne douce, parfois rude, mais impérieusement nécessaire dans une vie dédiée à l’écriture.» (p.5)  

 

Une condition du séjour : oublier le wifi, couper avec les contacts et les distractions qu’offrent les réseaux sociaux. Une sorte de désintoxication peut-être. Juste le silence. Soi et ses gestes. Sa respiration. Le frottement de ses pas sur le plancher, la porte qui claque, le bruit d’une chaise que l’on déplace près de la table, la petite plainte de la berceuse qui n’est plus toute jeune, le bourdonnement des guêpes qui s’acharnent sur les moustiquaires. 

Quelle chance que ce plongeon dans l’univers de Gabrielle Roy, le monde qu’elle retrouvait chaque été avec sa fidèle Berthe qui l’attendait depuis la disparition des neiges et l’éclatement des bourgeons!

 

PRÉSENCE

 

Danielle Dussault navigue dans son écriture et dans celle de Gabrielle Roy, dans ce pays accroché à la rive du grand fleuve qui ne cesse de se réinventer selon les moments du jour. Les arbres étaient peut-être moins imposants à l’époque de Gabrielle, mais ce sont les mêmes, se débattant dans leurs ombres ou se pliant aux caprices du vent qui monte du large. Ils ont dû apprendre à composer avec le temps et les intempéries qui cassent les branches et font gémir les plus faibles. 

 

«Je me sens en dehors de la scène, à côté d’un scénario qui ne relève plus de l’écriture, seule, sans doute, à ne pas éprouver le désir de changer ce lieu autrefois habité par Gabrielle Roy. J’ai vécu ce séjour avec l’impression d’avoir, d’une certaine manière, consolé quelqu’un. J’ai communiqué en silence avec l’âme de ce chalet. J’ai fait quelques adieux à des prétentions mondaines, au désir d’être reconnue, à ma jeunesse qui s’en est allée sur la pointe des pieds.» (p.11)

 

Le lieu fait la personne et l’individu fait le lieu, j’en suis convaincu. Danielle Dussault fait face à elle-même, à une solitude qui la laisse comme à la dérive dans son corps et dans sa tête. Il y a surtout le silence qui enveloppe tout et qui lui permet d’entendre la voix qu’il y a en elle. Cette voix inaudible dans le murmure de la ville, cette «petite musique» qui accompagne la montée de l’écriture et que nous étouffons trop souvent dans les agitations qui nous font courir du matin au soir.  

 

FACE À FACE


Danielle Dussault se retrouve devant un miroir. Souvent, elle y surprend le beau visage raviné de Gabrielle et, surtout, il y a elle qu’elle regarde comme elle ne l’a pas fait depuis longtemps. 

Et la voilà dans ses affolements, les histoires qu’elle s’invente pour s’éloigner de soi, ses angoisses et les illusions qui lui font courir vers un homme pour échapper à la solitude, la peur d’être seule tout simplement. 

 

«Ça bouillonne en vous. Acceptez-le! Voyez la façon dont vous allez d’un emportement à l’autre, d’une forme d’urgence à une réaction incontrôlable, ça vous colle à la peau, mais soudain une cloche sonne, le fleuve debout scintille, des oiseaux croassent, une rivière imprime son chant, le silence finit par vous rejoindre, c’est vous-même qui cédez à la pulsion, à l’empressement, ne vous en prenez qu’à vous.» (p.57)

 

Le silence. Le tumulte de ses pensées qui se bousculent et s’agitent avec l’obsédante présence des guêpes autour du chalet. Et voilà! Le pays de Charlevoix se dit dans ses arbres et le fleuve qui avale tout l’espace quand le vent décide d’imposer ses élans et que l’eau vient se casser sur les rochers. Et le chœur des oiseaux crieurs et le froissement des feuilles…

Elle cède… 

Comme une toxicomane qui fait une rechute. Elle se rend là où elle peut se brancher et aller sur les sites qu’elle fréquente d’habitude. Après coup, l’écrivaine se sent un peu coupable d’avoir tendu l’oreille aux sirènes du wifi.

 

ARRÊT

 

Il n’est plus temps de fuir, de s’étourdir. Tout est clair et précis. Ses difficultés avec les hommes, l’amour, ses grandes ambitions littéraires, son désir d’être reconnue, son malaise en société, son incapacité à fonctionner quand il y a trop de gens autour d’elle qui s’agite comme des bourdons. Pourquoi a-t-elle toujours l’impression de ne jamais être à la bonne place?

 

«Vous préféreriez ne pas avoir à entrer dans le vif du sujet. Mais bon. Il y a des jours où vous devez l’envisager froidement. Les relations avec les hommes, toutes races et appartenances confondues, reviennent au même, c’est-à-dire à l’impossibilité peut-être de tisser un lien véritable avec l’autre. 

Vous essaierez encore, malgré tout, de faire mentir cette impitoyable vérité en conservant un dialogue avec l’autre, coûte que coûte. Quand cela ne marche pas, vous écrivez. Et quand c’est peine perdue, vous écrivez encore. On vous a appris à laisser la porte ouverte.» (p.75)

 

Ce récit se déroule comme une longue phrase qui s’abandonne aux chemins qu’elle devine sur le fleuve qui mène tout doucement vers la mer océane. Pareil «aux grandes eaux» qui vont au bout du monde. Une phrase sans fin ni commencement où Danielle Dussault plonge en elle, courageusement pour s’écouter surtout sans tourner la tête. Elle se surprend dans le miroir où Gabrielle apparaît souvent, se voit telle qu’elle est. Celle qu’elle doit accepter maintenant pour s’aventurer dans la suite du monde. 

L’écrivaine se dit, se parle dans son récit sous le regard bienveillant de Gabrielle qui, il y a longtemps déjà, a emprunté les mêmes sentiers, allant sur les dormants de la voie ferrée avec Berthe, qui comptait ses pas peut-être. Combien de pas avant de toucher l’horizon? Combien de pas avant la plongée dans l’éternité?

 

VÉRITÉ

 

Le silence et la solitude font que tous les faux-fuyants s’évanouissent. Danielle Dussault apprend à être avec elle et craint un peu de retrouver la ville, ses frénésies et ses espoirs. Elle s’imagine s’installer dans ce silence pour vivre en caressant les phrases de Gabrielle qui viennent comme des confidences que le vent ramène du large. 

Une appropriation du lieu et surtout une découverte pour l’écrivaine qui rejette tous les masques, affronte la femme égarée au milieu de ses paragraphes et de ses mots. Gabrielle aussi a connu l’adversité, celle de sa sœur, qui lui en voulait plus que tout. Ce pays de Petite-Rivière-Saint-François, où Gabrielle a pu apaiser ses tourments et ses grandes douleurs, parvient à calmer Danielle Dussault. Elle tend les bras vers la vie, vers l’ici et le maintenant. 

 

«J’écris à présent en marchant debout, le soleil se réfugie derrière le massif. La main de Gabrielle Roy se pose sur la mienne. Les papillons volètent silencieusement, des ombres dansent autour du bosquet. J’ai vu moi aussi quelqu’un disparaître à la ligne d’horizon. Il se taisait. 

Qu’il est beau le silence de celui qui aime.» (p.118)

 

Une expérience exigeante pour l’écrivaine. Des propos qui m’ont touché au cœur et à l’âme et qui m’ont offert le séjour dont je rêvais. Merci Danielle Dussault, de m’avoir permis d’affronter mes solitudes et de faire face à mes démons avec ton récit si juste. Tu m’as donné tout cela, et c’est certainement, la puissance et la magie de ton écriture qui m’ont fait imaginer que nous allions côte à côte dans le matin qui chante, sur la voie ferrée, d’un même pas vers les failles de l’horizon. Gabrielle Roy nous accompagnait et c’était le plus beau de l’enchantement parce que la détresse traînait loin derrière nous. 

 

DUSSAULT DANIELLE : «Le fleuve debout», Éditions L’instant même, Longueuil, 2025, 136 p., 22,95 $.

https://instantmeme.com/auteurs/danielle-dussault/

jeudi 29 janvier 2026

COMMENT ÉCHAPPER AU TEXTE FONDATEUR

VOICI UN collectif qui sort des balises habituelles. «Vols en dérive» a été dirigé par Élisabeth Vonarburg. Dans un atelier d’écriture, l’écrivaine a proposé l’une de ses nouvelles aux huit participants, un texte publié en 1992 intitulé «… Suspends ton vol». L’auteure a simplement dit aux volontaires, cinq femmes et trois hommes : «Faites-en ce que vous voulez, en gardant ce qui résonne pour vous et en écartant ce qui ne vous dit rien.» Des rencontres ont suivi, des lectures et des discussions. Chacun et chacune s’appropriant l’histoire d’origine. Les écrivains-lecteurs ont dû décortiquer cette nouvelle pour en préserver l’essence avant de s’aventurer dans leur propre imaginaire. C’est un peu cela lire. On survole un texte et on retient les propos d’un personnage, l’atmosphère ou encore un mot. Et écrire est toujours la lecture d’une réalité, d’un événement pour échafauder une fiction qui vous emporte comme un vaisseau vers une planète lointaine. C’est la première chose que je répétais aux participants et participantes de mes ateliers d’écriture au Camp littéraire Félix. Un écrivain est d’abord un lecteur de son époque, de sa société, de son environnement qu’il doit traduire avec ses émotions, ses images et son imaginaire. 

 

J’ai commencé par lire «Suspends ton vol…» d’Élisabeth Vonarburg pour savoir de quoi il retournait. Une nouvelle plus qu’intéressante et troublante, un texte d’une formidable actualité. L’écrivaine met en scène un automate (la dernière réalisation de ce qu’elle nomme biosculpture), où l’œuvre tient à la fois de l’objet et du vivant. L’oracle est figé sur une stèle et peut effectuer quelques mouvements. Il se redresse, s’étire, s’allonge et répète un rituel. Et il y a la parole, sa capacité à réfléchir d’une certaine façon et à répondre aux questions que les passants lui posent.

 

«Immobile, presque : vous ne me voyez pas, bouger, n’ai pas l’impression, non plus, de bouger, mais je tourne, avec le soleil-aimant, comme les fleurs, mais pas fleur, moi : lionne, femme, ailée. Statue, vous dites, inexact, mais quel autre mot, pratique : sur un piédestal, après tout, immobile, presque, le jour.» (p.180)

 

Une forme quasi humaine qui charge ses batteries au soleil pendant le jour et qui tombe en dormance avec le couchant. Sa particularité : répondre aux questions des curieux pendant un moment précis de la journée où elle est au maximum de ses capacités. Des réponses qui ne doivent jamais être les mêmes. 

L’oracle a aussi ses temps de réflexion où il se construit une conscience, un esprit analytique et peut-être une certaine vision du monde. Il se rapproche de son créateur en questionnant la vie, son état, sa pensée s’il en a une, la mort, la liberté qu’il a et surtout les agissements des humains qu’il surprend de son podium. Il s’attarde à ses limites, sa sujétion à celui qui l’a conçu, une sorte de dieu tout puissant à qui il ne peut que se soumettre. 

Voilà de grandes réflexions qui demeurent des énigmes et qui ont tracassé les philosophes et occupé tous les oracles au cours des millénaires. Parce que l’oracle, par définition, traduit la parole divine et reste un messager. En informatique de nos jours, l’oracle est un programme qui peut s’analyser pour déceler certaines défaillances.

 

VARIANTES

 

C’est à partir de ce texte que les participants à l’atelier ont eu à travailler. L’oracle demeurant le pivot de l’histoire, on s’en doute. Certains se sont collés au sujet, et d’autres ont fait des efforts considérables pour s’en éloigner et planter leurs propres balises.

Dans «Grandir au soleil», Josée Bérubé invente un être surgi des entrailles de la planète, une forme minérale qui ne cesse de croître et de prendre conscience de son état (son existence) au contact d’une petite fille qui la questionne et la bouscule. Cet être étincelant et atomique presque passera de la lourdeur de la pierre en fusion à la légèreté de l’oiseau. Comme si cet être incarnait l’évolution de la matière pour devenir un être de chair éthéré. Une sorte d’ange en mutation. 

Pascal Raud se colle à un arbre qui surveille les agissements de l’être humain qu’il voit s’agiter, tourner en rond pour trouver un sens à leur temps de vie.

 

«Le pouvoir? La grandeur? Ce désir d’éternité… Ils veulent laisser une trace, quelque part. Ne serait-ce qu’en gravant leur nom dans mon tronc — je ne leur en veux pas, vraiment, à ceux-là — ou en créant des œuvres d’art qui leur survivraient. Et des créatures qui leur ressemblent et leur donnent l’impression de transcender le temps. Ils veulent exister. Ne pas être oubliés.» (p.41)

 

L’éternelle question qui se retrouve dans les écrits et les réflexions des humains depuis l’invention de la pensée et de l’écriture s’impose. Faire face à l’autre qui vous renvoie votre reflet et la preuve que vous êtes dans le monde du vivant. 

Des allégories troublantes se faufilent ici et là dans ces nouvelles. Je retiens la lutte des étourneaux qui illustre parfaitement la pire calamité qui traverse l’histoire des humains. Comment ne pas faire de liens avec les haines et à ces tentatives de génocide qui marquent l’aventure de notre espèce?

 

PERSONNAGE

 

J’ai beaucoup aimé le texte d’Alain Ducharme qui suit Évariste, un étudiant qui semble prendre toutes ses décisions en se penchant sur une sorte de jeu d’échecs où il peut décoder les événements et en tirer des leçons. Il participera à une révolution et à un renversement du pouvoir politique, mais se rendra vite compte que l’idéal qui motivait ses camarades bascule rapidement. Tout est un éternel recommencement. On remplace toujours une autorité par une autre comme si on ne pouvait tolérer le vertige de la liberté et de la responsabilité individuelle. L’être humain a besoin de balises, de directives, de lois et de contrôles pour lui permettre de vivre et d’être. Peut-être qu’il faut avoir des contraintes et subir des exactions pour lutter et s’opposer, parvenir à une définition de la liberté et d’un milieu que l’on voudrait parfait, mais qui garde immanquablement les mêmes contours.

 

«Il s’installe dans son compartiment. Alors que le train amorce sa sortie de la gare, ses pensées se tournent vers Arviente, son prédécesseur. Arviente aussi avait choisi le chemin de l’exil. Mais lui, il reviendra. Il ne sait pas quand, il ne sait pas comment, mais il reviendra. Il n’est pas un janissaire, ni une souveraine, et certainement pas un pion. Il est la chimère. Et lorsque le moment sera propice, il retournera au jeu.» (p.100)

 

«L’oracle» d’Isabelle Piette nous projette dans une inquiétude bien actuelle, soit les contacts et l’utilisation de l’intelligence artificielle. 

Dave Côté nous fait découvrir des droïdes, des êtres à la fois humains et des robots qui réfléchissent et possèdent leur espace. Ils restent dépendants cependant, enfermés dans l’univers que leur a préparé le concepteur. Un apprentissage de l’autonomie et une libération qui s’avèrent impossibles avec les limites de leur configuration et les rechargements de leur batterie. Sommes-nous, les humains, des êtres programmés qui ne peuvent s’affirmer que dans un champ précis et qui ne pourront jamais atteindre cette liberté idéale tant convoitée?

 

MARCHE

 

Un recueil très fort, puissant même, qui permet de réfléchir à la destinée humaine, à ses limites, à ses travers, à ses désirs et à ses entraves parce que nous sommes tous conditionnés par notre environnement, une pensée qui vient des ancêtres proches et lointains. 

L’intelligence artificielle qui séduit bien des gens depuis quelques mois s’impose dans ce collectif, cette soif de connaissance, de quête de sens et ce que nous nommons la liberté. Où se situent les balises et les frontières? Qu’est la véritable liberté? Bouger avec l’oracle d’Élisabeth Vonarburg sur son socle en répétant des mouvements ou s’envoler vers le ciel et l’insoutenable légèreté de l’être avec Josée Bérubé?

Une formidable réflexion et des questions qui ne peuvent que demeurer des interrogations. Le recueil esquisse des réponses qui ne peuvent se déployer que dans l’imaginaire et la fabulation. C’est tout l’élan de l’humanité qui cherche ici à échapper à sa lourdeur et qui trouve les chemins de l’avenir dans le rêve et l’écriture. 

Quelle belle aventure pour ces participants et participantes que de se débattre avec le texte des origines de madame Vonarburg! Et je n’ai pu m’empêcher de penser que nous nous retrouvons tous dans la réflexion des participants et des participantes de ce collectif. Toutes les sociétés ont un texte fondateur, sacré que les citoyens doivent lire et interpréter, adapter à leur réalité ou repousser sans jamais pouvoir l’oublier. C’est pourquoi «Vols en dérive» est si juste et important, car il permet de secouer les grandes questions qui font trembler le monde du chaos dans lequel nous piétinons, sans tomber dans l’anecdote et les fourberies.

 

ÉLISABETH VONARBURG : «Vols en dérive», Éditions Àlire, Lévis, 2025, 208 pages, 26,95 $.