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jeudi 13 août 2026

LA QUÊTE DE CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

J’IMAGINE QUE ses lecteurs attendaient le nouveau roman de Christian Guay-Poliquin. Disons qu’il s’est fait un peu désirer, puisque Les ombres filantes sont de 2021. Cinq ans pour un ouvrage, c’est à peu près le rythme de cet écrivain. Il faut du temps pour se détacher de sa dernière publication, pour plonger dans une autre aventure et la mener dans toutes ses dimensions. Surtout, tout faire pour ne pas se répéter, même s’il y a des thèmes qu’un auteur ne peut se débarrasser. Un titre intrigant : Le mur. Quand je dis le mur, je pense tout de suite à Berlin, coupée en deux de 1961 à 1989, soit pendant plus de vingt ans. Assez pour faire de ces deux parties de la ville deux entités un peu étrangères malgré une langue commune. Tout comme celui de Berlin, le mur de Guay-Poliquin découpe une cité en deux et la population rêve de l’autre côté. Parce que la vie y est peut-être meilleure et plus satisfaisante. Une muraille qui sépare deux idéologies inconciliables ou plutôt deux manières de voir le monde.

 

Héléna œuvre pour une agence de rénovation et elle ne manque pas de travail. Elle doit s’occuper de tout ce qui se déglingue dans la ville. Parce que tout semble laissé à l’abandon et elle doit courir d’un endroit à l’autre sur son vélo pour réparer un appareil ménager, une porte ou un toit qui coule. Rien ne lui résiste et elle devient indispensable dans cette cité qui glisse peu à peu hors du temps. Comme si nous étions dans le monde que nous connaissons, mais que tout s’était arrêté et que la vie continuait sur son erre d’aller. 

Tous les édifices manquent de soins et ont besoin d’attention. Un événement s’est produit et a touché la société au cœur. Tout s’est figé dans une sorte de hoquet et la vie reste suspendue. C’est toujours le cas chez Christian Guay-Poliquin. Les gens survivent en se repliant sur eux et leur petit groupe d’amis. Tous réussissent à se procurer le nécessaire, même si la rareté fait partie du quotidien. Bien sûr, certains s’en tirent mieux que les autres et vivent dans une certaine opulence. À bien y penser, l’écrivain reproduit notre société où les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les gens travaillent, mais la nature et l’environnement se dégradent peu à peu, ce qui est le cas dans le monde présent. Une situation inquiétante.

 

«Elle passe le pont en regardant le mur qui scelle l’horizon. Il a été achevé alors qu’elle était encore enfant. Depuis, il divise toute la région en deux, de la montagne à la mer, comme un grand miroir opaque. Seuls les oiseaux peuvent le franchir. Parfois la lumière du soir lui donne une teinte orangée. Mais toujours, son ombre plane des deux côtés. Avec le ruissellement des années, des coulisses noires sont apparues sur son flanc, faisant penser à des mains qui s’agrippent.» (p.16)

 

Ce fameux mur obsède tout le monde et marque toutes les activités, même si les gens font tout pour l’oublier. Impossible d’ignorer ce rempart qui semble avaler le soleil. Il ne faut pas trop s’approcher parce que des gardes peuvent vous arrêter pour un oui ou pour un non. Autant s’en ternir loin si on veut éviter les ennuis. Une chose est certaine, les personnages de Christian Guay-Poliquin ne vivent plus dans une démocratie et ils sont sous haute surveillance. 

 

LA VILLE

 

Tout doucement, avec Héléna, nous nous déplaçons dans la ville selon les tâches qu’elle doit accomplir. C’est ainsi qu’elle se faufile dans l’intimité des gens et qu’elle découvre que certains ont des ressources qui font rêver. Du café, par exemple. Il y aurait donc des manières de s’approvisionner sur un marché noir, on le devine, mais l’écrivain ne va pas plus loin. Il nous laisse aux prises avec notre imagination. 

 

«Une patrouille passe d’un pas assuré. Comme ça, sous le crachin froid, on dirait qu’ils marchent dans un même corps. Indiscernables. Comme si c’étaient eux le mur. Les membres du petit trio discutent en retirant les chargeurs de leurs armes automatiques et entrent dans le bureau de l’agence. Même si l’époque des miradors est enfouie dans les mémoires, une méfiance et une hargne sourde perdurent à l’égard des gardes-frontière. Ils ont beau se mêler à la population et respirer le même air que tout le monde, ils sont formés pour tuer.» (p.55)

 

Héléna fréquente ses amies et ne voit pas souvent ses deux fils, qui sont devenus des adultes. Elle a quitté son amoureux pour une raison inconnue. Il semble contrôlant et a mal pris son départ. Il tente régulièrement d’entrer en contact avec elle pour la ramener «à la maison». Il la harcèle et réussit toujours à la retracer même si elle lui répète que c’est terminé entre eux. Elle rêve de changer de vie, bien sûr. Parce qu’elle le sait, la solitude se pointe à l’horizon.  

 

LE MUR

 

Pendant qu’elle effectue des rénovations dans une grande maison avec un ami, elle tombe sur un groupe qui creuse un tunnel pour se glisser sous le mur et passer dans l’autre monde quand elle descend dans le sous-sol pour réparer le système électrique. 

Héléna n’hésite pas à embarquer dans le projet. On apprend qu’elle s’est échappée de l’autre bord avec un amoureux, il y a bien longtemps, et que tout s’est terminé tragiquement pour lui lors de leur évasion en ballon. 

Il s’est sacrifié pour elle et Héléna s’est installée dans la nouvelle ville grâce à Peter, un fonctionnaire, qui est le père de ses deux fils. 

Il y a ceux et celles qu’elle a abandonnés alors qu’elle était une jeune femme, dans une époque qui lui semble tellement loin maintenant. Pourquoi ne pas essayer de les retrouver? Que sont devenus ceux et celles qui étaient proches d’elle? Sa famille. La vie est-elle meilleure de l’autre côté? C’est toujours la question. 

Les humains ne cessent de chercher un paradis qu’ils s’empressent de saccager quand ils s’y installent. Elle va s’efforcer de retourner en arrière en quelque sorte pour donner un sens à sa vie et peut-être trouver le bonheur, la paix et la tranquillité. 

 

«En creusant loin de la surface, Hélèna se sent étrangement calme. Loin des menaces de Peter, à l’abri sous terre, à mi-chemin entre une partie et l’autre de sa vie. Aujourd’hui, pendant qu’Alice et les frères Beaulieu sont dans le tunnel, Lucas et elle tentent de désencombrer le couloir en empilant les sacs de terre là où ils peuvent. Certains sont poisseux et difficiles à manier. D’autres, plus secs, engendrent des nébuleuses de poussière. Héléna regarde autour d’elle. Ils ne fournissent pas. Il y a trop de terre à évacuer. Même la salle des machines est maintenant remplie à craquer. Ils n’ont plus accès à la camionnette. Il va leur falloir sortir plus de terre, en douce, dans des valises.» (p.112)

 

Héléna réussira à traverser malgré la trahison d’Alice, qui a fait payer des gens pour se faufiler dans le tunnel. Ce n’est pas du tout ce qu’ils avaient convenu. Les fugitifs s’affolent et tout tourne mal. Elle parvient à s’échapper encore une fois. La voilà seule, de l’autre côté, peut-être juste dans la réplique du lieu qu’elle vient de quitter. 

 

MONDE

 

Christian Guay-Poliquin excelle dans les descriptions. Il sait nous garder dans un monde qui s’effondre, alors que tous doivent se débrouiller et faire un peu n’importe quoi pour survivre. Surtout, les gens semblent frappés par une étrange apathie qui leur coupe l’envie de bousculer leur quotidien, sauf pour quelques intrépides que rien ne peut abattre. 

Je me suis encore une fois laissé prendre par les petits gestes de la vie qui finissent par être une quête de changement. C’est la grande force de Christian Guay-Poliquin et ce roman, comme tous ceux qu’il a publiés, n’y échappe pas. À noter que c’est la première fois que le narrateur est une femme.

Et surtout, en m’abandonnant aux coups de pédales d’Héléna, je me suis demandé si l’être humain n’est pas toujours face à un mur qu’il aimerait enjamber pour devenir un autre dans un monde qu’il imagine parfait. C’est l’élan qui pousse les migrants à franchir les frontières, à partir sur les mers au risque de leur vie pour échapper à un présent qui les tue. Dans notre parcours, nous voulons tous le meilleur. C’est ce désir qui garde une société dynamique et cohérente. 

Chose certaine, tous souhaitent fuir la violence et la guerre, la famine et les persécutions pour trouver un havre de liberté où ils peuvent être soi et respirer. Des millions de réfugiés tentent de changer leur existence et de se faufiler dans un monde fantasmé où ils pourront être dans toutes les dimensions de leur être. C’est pourquoi tant de lecteurs se laissent prendre par la magie de Christian Guay-Poliquin. Encore une fois, il nous entraîne dans une utopie familière où les gens cherchent à expérimenter l’autonomie et l’amour. C’est la grande préoccupation de l’écrivain et peut-être, certainement, celle de tous les individus, peu importe où ils sont, peu importe, où ils parviennent à s’installer. C’est l’espoir d’être mieux et de vivre dans toutes les dimensions de son être.

 

GUAY-POLIQUIN CHRISTIAN : Le mur, Éditions de La Peuplade, Montréal, 2026, 168 pages, 26,95 $

https://lapeuplade.com/archives/livres/le-mur

jeudi 6 août 2026

UNE FABULEUSE HISTOIRE DES MÉTIS

IL Y A DES LIVRES qu’on oublie et qu’on retrouve quand on décide de faire un peu d’espace pour les nouveautés dans sa bibliothèque. C’est le cas de Tiens ta langue de Matthew Tétreault, qui patientait depuis pas mal de temps si je regarde la date de la parution. Pourtant, c’est un roman imposant, plus de 400 pages, qui prend de la place sur un rayonnage. J’ai ouvert le bouquin et, dès les premières lignes, j’ai été happé par cette histoire qui nous plonge dans l’univers des Métis du Manitoba, les descendants des Cris, des Saulteux et des Français qui vivent dans des villages plutôt isolés, pratiquant divers métiers pour survivre. Ils revendiquent leur appartenance à la culture française, même si leur langue est corrodée par l’anglais et qu’ils se sentent tout croche dans leur être. Un portrait saisissant de Matthew Tétreault qui doit toucher tous les Québécois. C’est peut-être le récit de notre avenir en tant que francophones d’Amérique que nous découvrons en lisant ce texte. 

 

Richard ne sait trop quoi faire de sa peau dans son village de Saint-Anne-des-Chênes. Il végète depuis qu’il a quitté l’usine et que Becky, son amoureuse, est partie en ville pour s’aventurer dans des études. Il vit avec son père et sa mère, croise plus ou moins souvent son oncle Alfred, qui a été important pour l’enfant qu’il était. Il est perdu, hésite à bousculer son quotidien et à croire qu’il y a un demain pour lui dans le monde. 

J’ai pris conscience alors que je ne savais pas grand-chose des Métis de l’Ouest canadien à part les grands traits de l’épisode Louis Riel, la rébellion des Métis en 1885 et leur défaite à Batoche. La condamnation à mort de Riel est une page sombre de l’histoire des francophones d’Amérique qui luttent encore et toujours pour parler leur langue et s’épanouir dans une société majoritairement anglophone. La création de la province du Manitoba en 1870, qui devait préserver le français et la nation métisse, n’a jamais réglé la question. Une intention noble qui ne s’est guère concrétisée. 

Il n’y a qu’à lire l’autobiographie de Gabrielle Roy pour bien ressentir la condition des francophones à Saint-Boniface au temps de sa jeunesse. Je ne pense pas que la situation se soit améliorée depuis que Mélina et la future écrivaine franchissaient la frontière de leur quartier pour aller faire leurs emplettes chez les anglophones. Un sujet dont on parle très peu dans l’actualité. Il faut la fiction pour nous plonger dans cette réalité troublante.


QUOTIDIEN

 

Le roman de Matthew Tétreault nous pousse dans le quotidien des métis qui n’osent pas trop affirmer haut et fort leur origine et qui survivent dans des petits villages, sur des terres peu productives. Le narrateur se retrouve dans le mitchif (un mélange de français, de langues autochtones et d’anglais) qui témoigne de la situation de ces gens qui ont souvent la sensation de vivre à côté du monde et qui ne savent quel héritage revendiquer. Le français est lié au passé tandis que l’anglais s’impose dans le présent et l’avenir. 

Leur histoire se transmet par l’oralité, des faits que l’on se raconte et que l’on enjolive avec le temps. Si Monique, la sœur de Rich, est friande de ces anecdotes, lui semble plutôt hésitant devant son amoureuse Becky, qui ne parle qu’anglais.

Chacun s’arrache la vie en effectuant de menus travaux ou ils partent pour la ville pour se faire un futur différent, risquant d’y oublier la langue de leur enfance. 

La douleur lancinante à la jambe de Rich (Richard) devient l’écho de cette misère morale et intellectuelle qui l’empêche de s’épanouir dans un lieu qu’il connaît pourtant depuis ses premiers pas. Mais qui sommes-nous quand on n’est pas certain de son histoire et de son passé? Et comment s’élancer vers l’avenir lorsque son «soi» vacille?

Tout repose sur le clan, la famille proche et élargie, qui témoigne de leur entêtement et de leur capacité à faire face à tous les défis. Ils aiment se retrouver pour des fêtes ou des funérailles où ils peuvent se raconter et tisser des liens. Les oncles, les tantes, les cousines et les cousins sont omniprésents dans la vie de Rich qui, après le départ de Becky, se contente de vider les fosses septiques. Il hésite à aller la rejoindre, parce que ce serait comme abandonner son héritage et les siens.

 

«C’était toujours la même histoire. J’entendais quelque chose au sujet du village, ou de l’ancien temps, et par curiosité, je posais la question à Alfred. Il éclatait de rire et me remettait à ma place. Puis il se lançait dans un récit qui bouleversait tout ce que je savais du monde. Alfred était l’oncle de p’pa, mais c’était comme mon grand-père, le seul que j’aie connu.» (p.30)

 

Cet oncle, un ami de tous, une âme aidante, devient le nœud du roman quand Rich apprend qu’il a fait un AVC et qu’il se retrouve à l’hôpital de Saint-Boniface entre la vie et la mort. Il part à la recherche de son père pour lui annoncer la nouvelle et c’est comme s’il se faufilait dans les méandres de son passé pour en trouver un sens et une direction. Va-t-il savoir un jour qui il est sur ce coin de terre du Manitoba, ce qu’il y fait et s’il peut s’avancer dans l’avenir avec Becky? Tout au fond de son être, il sent qu’il risque de se perdre s’il s’éloigne de sa communauté, de couper avec ce qui le lie à son lieu de naissance.

 

«Mais certains n’étaient jamais partis. Et en regardant défiler les arbres et les maisons et les granges, les cabanons pleins de skidoos, de VTT, de tracteurs, de camions et de panaches de chevreuil, j’ai commencé à percevoir cette alchimie singulière qui poussait les gens à rester — ce mélange complexe et grisant de circonstances et de passion. C’était une formule informe et changeante qui combinait famille, carrière, passe-temps, mode de vie, langue et culture. Mais au fondement de tout cela était le territoire. Avoir une terre ou pas.» (p.97)

 

En recherchant son père, il se faufile dans l’histoire de son clan, raconte leurs occupations, leurs travers, leurs épreuves et leur désolation. Rich relate ce passé qui oscille au plus profond de son être et qu’il hésite à secouer parce que cela lui fait un peu peur. 

 

HISTOIRE

 

Raconter toutes les péripéties de ce roman est difficile. Matthew Tétreault travaille à la manière des conteurs qui se moquent du temps et de l’espace, de la réalité physique, et qui savent toujours s’arranger avec les faits et la vérité. Les personnages se multiplient selon les lieux que visite Rich en se faufilant parfois dans une époque lointaine. L’auteur évoque des rencontres familiales, des drames cachés et refoulés que l’on hésite à aborder (les manœuvres tordues du vieux Gauthier), les frustrations et les colères qui refont surface quand Monique, la sœur de Richard, tente de comprendre qui elle est. 

 

«La vérité, c’est que je ne savais pas quoi leur dire. Je n’avais pas d’histoire à raconter. Seulement des lambeaux de vérités et de rumeurs. Comme les photos d’armée de p’pa. Des fragments sans récit. Monique en savait plus que moi sur notre histoire familiale — c’était elle qui me poussait à aller chercher ma carte. Alfred avait quelques anecdotes, mais je ne savais pas ce qui en faisait des histoires métisses. Où était donc la frontière entre les francophones et les Métis, qui avaient grandi ensemble, voisins, qui s’étaient mariés, et dont les familles se sont enchevêtrées, au fil des années, comme les fils d’une fucking ceinture fléchée? Je n’avais pas envie de commencer à démêler tout ça devant des inconnus dans un appartement du deuxième, à Saint-Boniface. J’ai regardé Becky. «Pourquoi tu leur racontes pas ton histoire à toi?» (p.187)

 

Alors j’ai su que je lisais un roman fabuleux qui tient du conte et de la légende qui vont dans toutes les directions pour faire un tricot géant. Un fait, une parole, une rencontre, une anecdote, et nous bifurquons dans une courbe du passé, glissons devant certains personnages pour revenir dans le présent où une blague fait rire tout le monde et calme le jeu. Une histoire pleine d’allers et de retours, de sauts dans toutes les directions pour finir par dresser un portrait assez fascinant d’un peuple qui survit malgré toutes les embûches. Nous nous retrouvons au cœur d’une quête d’identité qui est érodée de toute part, celle d’une minorité fragile comme la vie, qui peut basculer dans un claquement des doigts. 

 

ÊTRE

 

J’ai ressenti dans mon corps et mon esprit les tourments de Richard, les combats des métis qui ont dû lutter pour parler leur langue, se réfugier souvent dans des lieux négligés par la majorité anglophone et les mennonites qui s’occupent des vraies affaires de l’économie. Il reste peut-être à prendre sa revanche dans des matchs de hockey où l’on peut se défouler dans une violence inquiétante, même si on se sent coupable après un coup qui aurait pu être mortel. 

J’ai aimé viscéralement cette histoire tissée d’une foule de petites histoires qui font une vaste courtepointe. Elle raconte les grandeurs et les misères des humains qui s’imposent dans le temps et l’espace, qui témoignent des luttes d’une minorité qui veut seulement être. 

Un roman formidable de justesse et de sensibilité, de rêves et d’épreuves où Rich devient en quelque sorte le légataire de sa nation qui doit faire des choix pour demeurer fidèle à lui-même et aux siens. La mort d’Alfred marque la fin d’une époque, mais donnera aussi, peut-être, un élan à Rich qui fera un pas pour le meilleur et le pire. 

Un roman étonnant et percutant, l’histoire d’une vie pour Matthew Tétreault. Je ne peux m’empêcher de me demander qui je suis dans ce pays qu’est l’Amérique et quel est mon héritage après cette lecture. Et surtout, l’écrivain m’a fait comprendre que je ne pouvais sourire et crier haut et fort que mon avenir et celle des miens est assuré pour les décennies à venir. Et quelle langue! Vigoureuse, tordue, pleine de nœuds et envoûtante comme les cours d’eau de cette terre d’Amérique. 

 

TÉTREAULT MATTHEW : Tiens ta langue, Éditions La Peuplade, Montréal, 2025, 440 pages, 32,95 $. 

https://lapeuplade.com/archives/auteurs

vendredi 31 juillet 2026

QUE SERA LE FUTUR DE LA RACE HUMAINE

JE NE LIS pas souvent ce genre d’ouvrage. Bien sûr, j’ai fait mes devoirs. Comment passer à côté de 1984 de George Orwell ou encore de La route de Cormac McCarthy? J’aime aussi les romans de Christian Guay-Poliquin, qui flirte avec la saga catastrophique sans insister sur ce qui a fait que la vie s’est déréglée. Sa société a été frappée par on ne sait quoi et il est à peu près impossible d’aller d’une ville à l’autre. Les survivants se débrouillent avec les moyens du bord au fond des campagnes. C’est encore le cas de son dernier ouvrage Le mur, qui paraîtra dans quelques jours. Florian Grandena s’aventure dans ce genre de récit avec La fabrique est ma loi et il réussit parfaitement son coup. Dans ses remerciements d’usages, à la fin du volume, il ne cache nullement son inspiration et ses sources. «La gestation de la chauve-souris s’est nourrie de nombreuses œuvres : Alien et Blade Runner, tous deux de Ridley ScottAlphaville de Jean-Luc GodardBlade Runner 2049 de Denis VilleneuveMétropolis de Fritz LangSoleil vert de Richard Fleischer. Mais aussi de La métamorphose et Le procès de Franz Kaka1984 de George OrwellHigh Rise de J. G. BallardLa servante écarlate de Margaret AtwoodSous le béton de Karoline Georges. Autant de boussoles dans cette zone inconnue qu’est l’écriture d’un premier roman.» Le lecteur sait à quoi s’attendre après cette liste impressionnante qui a fait époque. 

 

Victor Deville travaille à la Fabrique qui contrôle tout dans le pays. Il opère une cuve douze heures par jour où il mélange une soupe infecte. Un solitaire qui a peu de contacts avec ses semblables. La vie sociale est réduite au minimum et le gouvernement surveille tout, surtout ceux qui sont classés H comme Victor. C’est-à-dire ceux qui sont attirés par les hommes physiquement. Une orientation à peine tolérée par le régime. C’est à se demander si la sexualité est permise dans cet État réglé au quart de tour. 

Tous les citoyens et citoyennes sont tenus à l’œil par un «capteur interne» qui envoie des signaux à une centrale à la moindre perturbation ou émotion d’un individu. Tous sont gardés en laisse et personne n’a vraiment de vie privée et sociale. Une existence monotone comme la ville qui baigne dans la pluie qui tombe jour et nuit et qui impose la moisissure et la rouille. Un monde en décrépitude et à l’abandon. Parce que la préoccupation d’Alexandre Sébastian, le despote, n’est pas de développer son pays, d’améliorer le confort et la santé de ses citoyens par l’innovation et les échanges commerciaux, mais de contrôler les gens pour en faire des sujets qui ne contesteront jamais l’autorité.

 

«Victor respire profondément, il inspire et expire, inspire et expire avec précaution, déterminé à ne pas activer le capteur interne — implanté dans son cou, il y a des dizaines d’années — à cause d’un changement d’humeur, de rythme cardiaque que provoquerait une surprise, bonne ou mauvaise : il ne veut pas être contraint à communiquer avec un employé-citoyen de la Fabrique, son employeur, et à justifier quoi que ce soit à qui que ce soit.» (p.14)

 

L’idéal est de s’enfoncer dans une routine marquée par le travail et de ne ressentir aucune émotion qui déclenche l’intervention de cette «police interne» qui reste toujours à l’affût de la moindre perturbation. Victor s’y applique et, heureusement, il y a les toilettes, où il échappe à toute surveillance. Là, il peut se défouler de temps à autre. 

 

CLASSES SOCIALES

 

Tous les citoyens portent un uniforme de différentes couleurs qui indique leur rang dans la hiérarchie sociale. Bien plus, les contacts entre les classes sont interdits. Ce qui est toujours un peu le cas, même dans nos démocraties. Les riches se tiennent entre eux et les pauvres se regroupent dans des quartiers souvent insalubres. Et que dire maintenant des sans-abri qui squattent les parcs et qui forment des escouades que nous ne voulons guère voir?

Ce n’est jamais si simple cependant. Un humain est un être d’émotions et de pulsions qu’il ne peut complètement écraser en lui. La société totalitaire, en cherchant à faire des robots des femmes et des hommes, va contre la nature des humains et de ce qu’est la vie. 

Victor fait tout pour passer inaperçu même s’il pense dans la langue de ses origines (ce qui est strictement interdit), rêve à son enfance et à sa sœur Lorelei, une jeune fille nettement plus intrépide et rebelle que lui. Ils ont grandi dans une forêt, près d’un lac où ils pouvaient vivre toutes les aventures. C’est son refuge, son havre de paix que ce souvenir lointain. Et parfois, il se demande si la nature existe encore autour de la ville en ruines.

Les insectes prolifèrent et ne cherchent qu’à s’infiltrer dans les résidences lorsqu’un imprudent ouvre les fenêtres. Un monde en décrépitude où les humains renoncent à leurs désirs et leurs pulsions pour être de parfaits exécutants. Victor sait qu’il en sera ainsi tant et aussi longtemps que son corps tiendra le coup. Et immanquablement, quand la vieillesse ou la maladie va s’imposer, comment y échapper, il sera rejeté comme un rebut. 

 

CHAUVE-SOURIS

 

Pourtant, un matin, tout bascule dans la vie de Victor. Comme il se prépare à aller au travail, il trouve une chauve-souris qui s’est accrochée aux tentures de la fenêtre. Il tente de chasser l’animal et elle disparaît. Il fouille partout, mais ne la retrace pas. Et surtout, quelque chose change en lui. 

 

«Soudainement, une douleur, vive et pointue, poignarde le haut de son corps et lui prend le torse en étau. Victor s’allonge sur le canapé du salon, le corps secoué par les spasmes dans sa cage thoracique. Tout son intérieur brûle.» (p.17)

 

A-t-il avalé la bête? Se serait-elle réfugiée dans sa poitrine, plus précisément dans l’un de ses poumons?

Rien ne sera plus pareil pour Victor. Il y a cette présence en lui et une douleur qui s’installe, sans compter les vomissements où il crache le sang et des poils noirs. Sa santé se détériore et, malgré lui, il doit subir des examens médicaux parce qu’il sait ce qui l’attend. Le résultat des radiographies le laisse sans mots.

 

«— Une zoopathologie pulmonaire d’un chiroptère placentaire. En d’autres termes, plus simples et directs afin de faciliter votre compréhension, vos poumons sont actuellement occupés par une chauve-souris. Pas banal, vraiment, continue la voix sèche du médecin.» (p.70)

 

Victor a bel et bien avalé l’animal. Il dort mal, n’arrive plus à s’alimenter jusqu’à ce qu’il bouffe des insectes, comme le fait une chauve-souris dans la nature. Surtout, il y a Léo qui se faufile dans sa vie et qui lui permet de transgresser toutes les règles, lui faisant connaître l’amour physique et imaginer ce qu’il peut être ou pourrait être dans une société où chacun mène sa vie selon ses désirs. 

 

MUTATION

 

Victor sera chassé de son lieu de travail. Il comprend alors qu’il doit changer pour avoir un autre avenir, extirper de soi la peur et la soumission. Cela prendra un tournant dramatique dans le roman de Florian Grandena. Notre héros se mutile pour redevenir humain, un être libre qui a besoin de ses semblables pour se glisser dans toutes les dimensions de son corps et de son âme. Il libère la chauve-souris qui part à l’assaut des nuages.

L’espoir s’impose à la fin du récit, ce désir impossible à chasser de l’esprit des homo sapiens, cette volonté d’autonomie et d’être sans contraintes qu’aucune dictature ne parvient à étouffer. Victor bondit dans la rue, sanglant, estropié comme un Christ expirant sur sa croix pour sauver le monde.

Florian Grandena décrit un univers cauchemardesque où l’humain n’est plus qu’une machine à exécuter des tâches insignifiantes. C’est peut-être ce qui nous attend en laissant le champ libre à des despotes et des psychopathes qui ne pensent qu’à s’enrichir et à profiter de leurs semblables. Et surtout, ces prédateurs possèdent maintenant des outils incomparables avec l’intelligence artificielle pour se glisser dans les cerveaux et mieux contrôler les citoyens. Un roman qui donne des frissons dans le dos et qui esquisse à grands traits le monde que certains présidents et milliardaires sont en train d’installer sur tous les territoires de la planète pour en manipuler et dominer les populations. Encore une fois, je me demande si la fiction devance la réalité ou si c’est le contraire.

 

GRANDENA FLORIAN : La fabrique est ma loi, Éditions Tête première, collection Tête ailleurs, Montréal, 170 pages, 21,95 $.

https://tetepremiere.com/livre/la-fabrique-est-ma-loi/

jeudi 23 juillet 2026

MICHEL JEAN FAIT REVIVRE LE JOURNALISTE

L'ÉCRIVAIN étonne à chacune de ses publications. Depuis son entrée en littérature en 2008, après le succès de Kukum, on aurait pu s’attendre à ce Michel Jean suive la «voie autochtone» pour satisfaire un public qui demande d’être rassuré et qui exige un peu la même histoire. Heureusement, Michel Jean reste fidèle à sa pensée et surtout à ce qu’il est, un journaliste qui cherche à comprendre les soubresauts du monde. Ce qui en fait un écrivain sensible à l’actualité et à tout ce qui secoue les femmes et les hommes dans leur quotidien. Les cataclysmes naturels qui frappent partout et qui font retourner des pays à l’âge de pierre fascinent ce journaliste et ce chercheur de sens. L’auteur revient dans «Kabasa» sur un événement qui a ébranlé la planète en 2004, soit le tsunami qui a tout ravagé en Asie. Un phénomène unique par ses conséquences et son ampleur. 

 

Michel Jean replonge dans Tsunamis, un roman paru en 2017 et maintenant introuvable. C’était l’occasion rêvée de revoir ce texte pour y ajouter des petites touches ici et là, peut-être aussi des faits nouveaux. Je ne sais pas; je n’ai pas lu l’original. Le regard d’un auteur sur ses écrits se transforme avec le temps. Surtout, il devient un lecteur de son travail, ce qui modifie tout. Du moins, je suis comme ça. Quand j’ouvre l’un de mes ouvrages parus il y a plusieurs années, je me surprends à vouloir corriger et à tout changer. Peut-être qu’un écrivain ne peut jamais être satisfait d’un roman ou d’un récit.

Jean-Nicholas Legendre part pour le Sri Lanka. Il a vécu le pire drame qui peut arriver à un homme. Sa femme et sa fille ont été tuées par des criminels pour se venger d’une enquête journalistique. 

 

«J’avais repris connaissance avec l’impression d’émerger des profondeurs froides de l’océan. Je me noyais et l’air refusait d’entrer dans mes poumons. Il m’avait fallu un effort surhumain pour remonter à la surface. Ma tête tournait. J’avais vomi. Puis j’avais remarqué Sydney, recroquevillée dans une étrange posture. Une tache sombre sur son abdomen. Marie était juste à côté, la bouche ouverte comme si elle cherchait son souffle, ses iris bleus maintenant gris. L’odeur métallique du sang flottait partout dans la maison. J’avais hurlé, mais personne ne m’avait entendu et ce silence m’habitait encore.» (p.26)

 

Le journaliste a été éjecté de la vie par cette catastrophe familiale. Il saisit cette occasion pour retrouver peut-être le «goût du monde». Il veut voir la situation, la ressentir dans ses tripes, accompagner la population qui doit se débrouiller dans les ruines et au milieu des morts. La fameuse vague de 25 mètres n’a rien épargné et n’a laissé que des débris et des cadavres au Sri Lanka.

Plonger dans ce cataclysme planétaire va peut-être lui faire oublier cette nuit où il a tout perdu. Et voilà le journaliste en mission, lui qui était sur les lieux quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, percutées par des avions. Peut-être que cette aventure va chasser le vide de sa vie. Comme s’il fallait guérir une brûlure par un plus grand feu. Je me souviens surtout des nouvelles qui parlaient d’une centrale nucléaire au Japon qui pouvait exploser après avoir été sérieusement endommagée par l’eau.

 

GUERRE

 

Le Sri Lanka est déchiré par une guerre qui oppose le gouvernement aux Tigres tamouls qui revendiquent leur pays et leur indépendance. Les dirigeants du Sud tentent par tous les moyens d’écraser l’insurrection et d’éliminer les rebelles qui sont considérés comme des terroristes par la plupart des puissances occidentales.

Que dire, que montrer? Comment traduire le désespoir, la douleur d’avoir été varlopé par la vie? Que peuvent une caméra et des bouts de phrases devant l’horreur? Jean-Nicolas Legendre retrouve ses instincts et il ne se contente pas de filmer les débris et de recenser les morts au quotidien. Il obtient un laissez-passer pour se rendre en zone des Tigres tamouls. Il a l’assurance de pouvoir faire une entrevue avec le chef des rebelles. 

Il embauche une jeune étudiante en journalisme. Apsara va lui servir d’interprète. Et, les voilà en route dans un pays où il semble que les rivalités humaines et les luttes de pouvoir perdent de leur importance avec cette désolation. Il ne faut pas se fier aux apparences, cependant.

 

«Chaque fois que je m’étais trouvé sur les lieux d’un conflit armé, la détermination affichée par les combattants et le cours des événements m’avaient rappelé les limites de notre capacité à influer sur ceux-ci. Tout ce dont on peut être certain, en temps de guerre, c’est qu’il y aura des morts. Le hasard choisit ceux qui vivront et ceux qui périront.» (p.94)

 

Une attaque de l’armée de Colombo surprend tout le monde après l’entrevue avec le chef des rebelles, Velupillai Prabhakaran. Les militaires ont suivi le journaliste pour éliminer l’âme dirigeante du mouvement tamoul. Jean-Nicholas comprend qu’il a été naïf de croire à la bonne foi du gouvernement du Sud, qui lui a remis un laissez-passer pour piéger le leader tamoul avant tout.

 

FUITE

 

La petite troupe, guidée par le chef rebelle qui n’a plus la vigueur de sa jeunesse, prend la fuite. Le journaliste et son interprète s’enfoncent dans la jungle, dans des conditions extrêmement difficiles, sans compter le danger d’être tué par une bombe ou une rafale de mitraillette. 

Ils parviendront à la côte avec l’impression d’avoir traversé tous les paliers de l’enfer. Ils ont été chanceux de s’en sortir et Jean-Nicholas a ramené des images de son entrevue avec le leader des Tigres tamouls, qui ira de défaite en défaite après cette rencontre. Il sera exécuté sur la plage par l’armée un peu plus tard. Le journaliste a-t-il été un pion qui a servi les intérêts du pouvoir? On peut se le demander.  

Après avoir connu la fin du monde encore une fois, Legendre jure de ne plus jamais remettre les pieds dans ce pays. Mais la vie lui réserve la plus belle des surprises. Un bonheur qui le désarçonne. 

Une aventure palpitante où le héros, Jean-Nicholas Legendre, renaîtra après un cauchemar personnel et la destruction de cette partie de l’Asie. C’est souvent comme cela. Lorsque l’on s’imagine au fond du baril, un événement ou un mot parviennent à nous pousser vers la surface. 

Un roman terrible qui décrit l’humanité dans ses travers, mais aussi dans son côté lumineux, même quand certains font le métier de tuer, comme le fait Kamala Ray, une jeune combattante tamoule. C’est fort, déroutant et troublant. Michel Jean met en évidence des êtres qui font preuve de courage, de témérité et d’entraide dans les situations les plus incroyables. 

Encore une fois, le mieux naît du pire. L’espérance surnage dans le chaos malgré les dérives et les folies des humains, leurs lubies et leur propension à tout détruire. 

Un roman qui se module à l’actualité, qui mélange habilement les catastrophes naturelles et le drame personnel. Une belle manière de nous plonger dans l’envers de la médaille et les risques que prennent les journalistes quand ils accourent pour témoigner d’un conflit ou d’un cataclysme qui change tout. Ils doivent oublier leur malheur pour rendre compte des turpitudes du monde et des guerres qui exacerbent le racisme, le mépris, la cupidité et l’ignorance. Un roman vrai et vissé dans l’actualité et la planète de maintenant. De l’action et des surprises, un véritable thriller que Michel Jean maîtrise très bien. 

L’avenir a un sens parce que Kabasa, le grand esturgeon qui peut vivre plus de 300 ans, est toujours là pour veiller sur les Abénakis et leurs descendants près d’Odanak.

 

JEAN MICHEL : Kabasa, Éditions Libre-expression, Montréal, 2026, 208 p., 29,95 $.

https://editionslibreexpression.groupelivre.com/blogs/auteurs/michel-jean-jean1062

vendredi 17 juillet 2026

YANN MARTEL SECOUE LE MYTHE DE TROIE

YANN MARTEL prend des directions que peu d’écrivains osent emprunter. Il a connu un succès immense avec «L’histoire de Pi», mais cela ne l’a pas empêché d’aborder des sujets qui étonnent et déstabilisent. «Les hautes montagnes du Portugal», par exemple, nous entraînent dans la société de Fernando Pessoa, dans l’arrière-pays du Portugal, pour nous plonger dans une quête étrange où il est question de l’évolution de l’espèce humaine. Cette fois, il se risque sur les traces d’Homère pour réécrire «L’Iliade». L’auteur nous pousse devant les murs de la fameuse cité de Troie, qui reste orgueilleuse et imprenable malgré les prouesses d’Achille et d’Ulysse. Un événement qui a marqué l’imaginaire des Occidentaux. Yann Martel suit les traces de Psoas de Midea, désigné comme «le fils de personne». Tout le contraire d’Achille, d’Ulysse, d’Agamemnon, d’Hector, de Pâris et d’Énée, dont les exploits sont bien connus. 

 

Harlow Donne, un spécialiste de la langue grecque et d’Homère, est invité à l’Université d’Oxford pour y mener des recherches. Il découvre sur des fragments de poterie une histoire tout autre de ce conflit qui tourne autour de la belle Hélène. Psoas de Midea était de cette expédition à Troie. 

Yann Martel ne se contente pas de réécrire cette histoire, mais il se conforme aussi à la façon de raconter au temps d’Homère, sans répéter toutefois, la manière qui faisait que l’on suivait une ligne de gauche à droite. Rendu à la limite de la page, on continuait sur la ligne suivante, mais de droite à gauche. Une méthode inspirée du travail des champs, semble-t-il. Le paysan, derrière son bœuf, allait alors au bout de la surface à labourer et revenait en traçant un sillon. On dit que les Grecs ont inventé notre façon de lire au cinquième siècle avant Jésus-Christ. 

Une histoire formidable et passionnante. 

 

«Les plus célèbres histoires de la guerre de Troie et de ses suites sont l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Mais ce n’étaient pas les seules histoires de guerre que chantaient jadis les bardes aux publics de l’époque. Il y en a eu d’autres, aujourd’hui disparues, si ce n’est quelques fragments et échos, recueillis dans ce qui est connu désormais sous le nom de Cycle épique. Dans cette thèse, je mets en lumière une tradition perdue de la guerre de Troie que j’ai su ramener du passé. Alors que dans l’Iliade, le point de vue omniscient d’Homère coïncide de près avec celui de la classe dirigeante grecque, ce sont les roturiers qui dans la Psoade font entendre leurs voix, et ils peuvent s’étendre longuement sur ce qu’ils ont vécu à Troie.» (p.22)

 

Martel ne se contente pas de narrer les exploits de Psoas, mais se moule à l’écriture ancienne pour raconter les aventures qu’il tire des fragments de poterie conservés dans le musée de l’université d’Oxford. Une entreprise formidable qui secoue les colonnes de la connaissance et de la pensée occidentale. Surtout, le rôle joué par Hélène dans cette aventure qui marquera le début du déclin de l’empire grec. Peut-être parce que les héros ont échoué et que les Grecs ont compris qu’ils n’étaient pas invincibles. 

 

«Ces pages sont divisées en deux. Une ligne noire sépare la moitié du haut de celle du bas… … Ou peut-être que le haut de la page est cette fenêtre ouverte à laquelle ton père et ta mère se querellent — une autre sorte de guerre épique —, pendant que toi tu restes recroquevillée au bas de la page, malheureuse et bouleversée, tenant de retenir tes larmes.» (p.18)

 

C’est ainsi que nous nous retrouvons devant une page coupée en deux. Le haut raconte l’histoire de Psoas, fils de personne. Le bas, celle de Harlow Donne, ses découvertes et ses disputes avec son épouse, des extraits de lettres à sa fille Hélène. 

Autrement dit, la partie du bas est réservée au chercheur qui fait le récit de sa propre aventure. Les démarches et le travail effectué lors de son séjour à Oxford. Les difficultés aussi rencontrées avec la direction de l’université. Il s’adresse surtout à sa fille et nous progressons ainsi dans deux époques bien différentes. 

 

LECTURE

 

Les deux récits s’avèrent tout aussi passionnants. La «Psoade» nous fait découvrir l’envers du monde des héros. Ils se tiennent dans une bulle, même sur le champ de bataille. Chaque soir, ils fêtent sans jamais se mêler aux combattants affamés et mal armés qui font que les guerres se gagnent ou se perdent. Ces troupiers dormaient dans des petites tentes en espérant faire fortune en se livrant au pillage. Ils arrivent difficilement à se nourrir, tandis que les titans ont des écussons sertis d’or et d’argent, des épées trempées dans l’acier le plus pur. Ce n’était pas le cas des mercenaires qui utilisaient le bois pour se fabriquer des boucliers. Deux groupes qui se battaient pour une même cause, mais pour des raisons différentes. 

 

«Une possibilité fascinante, invérifiable, mais tout à fait plausible s’est présentée à moi : Thersite était le barde à qui on devait la Psoade, le premier à avoir chanté le fils de personne. De là la grossièreté de l’imagerie et du langage. De là le héros célébré, un homme du commun. De là le dernier vers du prologue, “il était mon ami” (page 24, vers 10). Un fils de personne qui en chantait un autre. Ce n’était plus désormais dans ma tête “le barde psoadique”, mais bien “Thersite le barde”. Le portrait très critique qu’Homère dépeint de lui dans l’Iliadepeut à présent être vu comme le signe d’une animosité entre deux traditions bardiques.» (p.195)

 

À lire surtout pour l’envers du récit d’Homère, qui s’attarde aux exploits d’Achille, d’Ulysse et de tous ceux qui fréquentent les dieux et qui peuvent négocier avec eux pour influencer l’issue d’un conflit. 

Thersite raconte l’histoire d’un troupier, d’un humain qui parvient à se distinguer par son courage et sa valeur au combat. Il devient «visible aux yeux des élus et des divinités» et peut les affronter. Le monde de Psoas se tient au ras du quotidien et des misères que vivaient ces mercenaires qui laissaient souvent leur peau sur les champs de bataille. Leurs cadavres pourrissaient au soleil et il n’y avait personne pour les pleurer.

 

SÉISME

 

Yann Martel ébranle les assises de la pensée occidentale. Tout comme beaucoup d’écrivains qui ont pris plaisir à se faufiler dans ce texte fondateur pour le pousser dans une autre direction. Il faut signaler Jean Giono avec «Naissance de l’Odyssée». Il s’attarde alors à Ulysse et à son imaginaire. James Joyce revient à la parole homérique dans «Ulysse» et Eric-Emmanuel Schmidt dans «Ulysse from Bagdad», relate le périple d’un migrant qui en voit de toutes les couleurs en fuyant vers l’Europe. Margareth Atwood donnera toute la place à Pénélope, l’éternelle femme au foyer qui attend le retour du héros. 

J’y ai apporté ma petite touche en racontant les errances d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence dans «Le voyage d’Ulysse». Il oscille entre le monde d’Homère et des Innus, celui aussi des premiers Européens à s’être installés au Lac-Saint-Jean, le «Grand Lac sans fin ni commencement». 

Pénélope devient une Innue et Ulysse, un Métis, qui prendra une vingtaine d’années pour boucler son interminable périple. J’invente une mythologie en m’inspirant des contes traditionnels et des légendes innus, certains passages de «L’odyssée» et les œuvres marquantes des écrivains Michel Marc Bouchard, Alain Gagnon, Gérard Bouchard, Guy Lalancette, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe. Même que Lewis Caroll et Samuel Beckett y trouvent une petite place. Ça donne un monde à la fois réel et fantasmé qui se moule parfaitement à l’univers d’Homère.

 

TOURBILLON

 

Yann Martel nous plonge dans un tourbillon d’aventures passionnantes par leur originalité et leur pertinence. Pas seulement en documentant une guerre emblématique, mais en présentant une autre vision de cette époque avec les exploits du «Fils de personne».

Harlow Donne se heurtera au silence malgré l’importance de sa découverte et l’établissement de ce texte fabuleux qui change notre mythologie. Il vivra la fin de son couple et, surtout, la mort d’Hélène, sa fille bien-aimée. Comme s’il devait tout sacrifier pour offrir à la postérité ce nouvel éclairage sur un événement que nous pensions bien connaître.

Une lecture formidable qui nous fait voir autrement les gestes des héros qui masquent une réalité tout aussi intéressante. Une incroyable façon de renouveler les mythes et de secouer un peu les idoles qui dédaignaient les simples mortels. 

Un roman (un document, je devrais dire) qui m’a subjugué du début à la fin. Une version qui nous démontre que, partout où il y a des humains, le mensonge et la fourberie entraînent une foule d’innocents dans les pires catastrophes. Et cela autant avant notre époque que maintenant. Qui va écrire l’épopée de «Donald, fils du chaos» pour nous faire comprendre le siècle dans lequel nous pataugeons. 

 

MARTEL YANN; «Fils de personne». XYZ Éditeur, Montréal, 2026, 400 pages, 29,95 $.

https://editionsxyz.com/livre/fils-de-personne/