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mardi 22 septembre 2026

UN MANIFESTE QUE TOUS DOIVENT LIRE

 JE N’IMAGINAIS pas vivre au Québec, en 2026, un cas de censure comme celui qui a frappé une publication de La Pleine Lune (Une femme est une femme est une femme). Le manifeste n’était pas encore sorti des presses et dans les librairies (il ne le sera qu’à la fin septembre) que des hurlements ont fusé de partout. Un livre «islamophobe, raciste, antiLGBTQ», a-t-on répété sur les réseaux sociaux. Bien plus, le magazine LQ (Lettres québécoises) auquel j’ai été associé pendant plus de vingt ans a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, éditrice de La Pleine Lune, qui racontait l’histoire de la maison et son rôle dans la pensée et l’évolution des femmes au Québec. Une phrase heurtait leur politique éditoriale. Et surtout à cause de ce manifeste que personne n’avait lu, je vais le répéter souvent dans cette chronique. Condamné pour quelques mots qui présentaient l’ouvrage chez le distributeur et qui ne se retrouvent pas dans la publication. Comment peut-on vivre une telle dérive en 2026? Comment peut-on interdire un livre sans en avoir vu la couleur de la page couverture et lu une seule phrase? Même que deux librairies de Montréal ont refusé d’ouvrir leurs portes pour le lancement du collectif par peur des représailles. Des écrits cloués au pilori avant sa parution est une grande première au Québec. J’ai enfin mis la main sur le manifeste et je me suis précipité. Je voulais connaître le contenu de ces textes et comprendre le tumulte.

 

Quatorze auteurs. Huit femmes et six hommes s’attardent dans Une femme est une femme est une femme à des sujets qui hantent l’actualité au Québec et en Occident. Le féminisme, tel qu’il est perçu aujourd’hui, l’islamisme radical et ses agissements dans le monde, l’affaire Pelicot, le refus de procréer, le postmodernisme et ses répercussions, l’homosexualité et la transidentité, la polémique sur la laïcité et les questions éthiques entourant les mères porteuses. Des idées qui sont au cœur des débats depuis des années et qu’il est bon d’analyser pour échapper à la propagande de ceux et celles qui s’improvisent comme les détenteurs de la vérité. Ces réactions intempestives et l’appel au boycottage frappent la liberté de parole et de penser dans notre société. Et ce qui m’a heurté surtout dans cette histoire, c’est de voir des écrivains et écrivaines que je respecte se joindre au lynchage sans même avoir lu, j’insiste et ne le répéterai jamais assez, un paragraphe du manifeste. 

 

LECTURE

 

J’ai parcouru les 240 pages d’Une femme est une femme est une femme et je n’ai pas trouvé une ligne ou un mot qui puisse justifier une telle indignation et cette campagne de dénigrement. Bien sûr, ces questions sont délicates et doivent être abordées avec le plus d’ouverture possible et de retenue. Je pense à la décision pour un homme (mâle biologique à sa naissance) de devenir une femme. C’est son droit le plus strict et cette décision n’engage que lui. Mais où le bât blesse, c’est quand cette «théorie» affirme que le genre (masculin et féminin) est un concept de l’esprit et que nous sommes du sexe que nous voulons être à un moment ou à un autre de sa vie. Autrement dit, la sexualité biologique est une fable et les humains naissent sans sexe marqué. C’est à chacun et chacune de choisir son orientation sexuelle. Une thèse qui va contre toutes les connaissances scientifiques et contre ce que la nature présente sous des milliers d’espèces vivantes, même si certaines espèces animales peuvent changer de sexe en cours de route, le mérou brun et le poisson-clown, par exemple. 

La sexualité est une composante de la vie. On peut toujours choisir de passer de l’un à l’autre, mais nous avons un sexe défini à la naissance. Peut-on nier cela?

 

«Mais on voit bien ce qu’une certaine théorie du genre, celle de Butler en particulier, peut en tirer. Le discours scientifique sur le sexe n’est qu’un discours parmi tant d’autres et la résultante de rapports de force. Le sujet, le mâle ou la femelle sont d’illusoires catégories dépourvues de toute réalité transcendante ou biologique. Le sujet n’est rien d’autre que le résultat des interactions entre dominants et dominés. Au total, on aboutit à un effacement de la nature humaine, à la conviction que tout est le résultat d’une construction sociale, et à un rejet de la biologie au nom du refus de la science oppressive, occidentale, machiste.» (p.110)

 

Cela m’a rappelé les sorties intempestives, pendant la pandémie, des libertaires qui dénonçaient le vaccin et le considéraient comme dangereux pour la santé malgré les preuves scientifiques qui démontrent que les vaccins ont éradiqué la rougeole et certaines maladies contagieuses. 

Des propos que l’on croirait inventer par des scénaristes à l’imagination un peu trop fertile. Je signale le cas de Jérémie Perron (Jennifer, maintenant), condamné pour viol et agressions d'une adolescente, qui s’est proclamé femme et qui a exigé d’être incarcéré dans une prison pour femmes. 

 

«L’ennui, c’est que les transactivistes et leurs complices ont trahi la pensée de Beauvoir. L’idéologie du genre, telle que conçue aujourd’hui, a tout inversé en faisant croire que ce n’est pas la culture patriarcale qui nous façonne, toutes et tous, d’une manière ou d’une autre, mais plutôt l’inverse. Tant et si bien qu’il est possible de changer de sexe, car on ne naîtrait ni femme ni homme. On n’a qu’à déclarer son appartenance à un sexe, et le tour est joué. Ce ne sont pourtant pas les deux sexes qui sont l’objet d’une construction sociale, mais bien la hiérarchie entre eux. L’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier n’a cessé de le rappeler.» (p.118)

 

Le plus inquiétant? Cette théorie qui contredit tous les faits et les expériences scientifiques vient du milieu universitaire, particulièrement des États-Unis, qui est censé enseigner des savoirs qui répondent à des critères éthiques et scientifiques éprouvés. 

 

«Des professeurs sont embauchés, sont promus, sont placés en situation d’autorité pour enseigner que la raison est sans valeur; que l’on peut se passer de preuves empiriques, lesquelles sont inutiles; que la vérité objective n’existe pas; que la science fondamentale est un instrument de domination capitaliste ou masculiniste; et ainsi de suite. On trouve là des gens qui rejettent tout le savoir laborieusement acquis depuis un demi-millénaire. C’est là que des étudiants reçoivent des crédits universitaires pour apprendre d’anciennes et de nouvelles superstitions de toutes sortes.» (p.112)

 

Sans compter que certains enseignants ont été congédiés pour avoir dénoncé ces propos qui relèvent de la science-fiction. Encore une fois, je n’ai rien contre le fait qu’un homme ou une femme décide de s’identifier à un autre sexe que celui de sa naissance. C’est un choix personnel que je suis prêt à défendre, mais de là à en faire une doctrine et inventer des fables, il y a une marge.

 

CONTENU

 

Bien sûr, on pourrait s’attarder à tous les sujets de ce manifeste. La laïcité, par exemple, qui est contestée devant les tribunaux. Je vais insister pourtant sur cette volonté de faire table rase et de réinventer l’histoire de nos sociétés en faisant le procès du passé de la civilisation occidentale pour imposer un bâillon à leurs héritières et leurs héritiers. Cela mène à accepter des coutumes qui pénalisent les femmes et les infériorisent. Les Blancs sont des colonialistes qui imposent leurs idées et qui ne peuvent dénoncer l’excision, le fait de marier des adolescentes à des hommes vieillissants, le bannissement des femmes de la vie publique en les enfermant dans des vêtements qui nient leur corps. Plus un Blanc européen ou américain ne peut aborder ces sujets. Cette idéologie fait reculer la place des femmes et du féminisme partout dans le monde.

 

«Bienvenue dans l’épistémologie du positionnement qui considère la connaissance comme située, jamais neutre et fait que le savoir découle en quelque sorte de l’identité. Ce qui a pour conséquences de retirer aux femmes blanches toute légitimité pour parler des femmes racisées et plus largement de faire taire toute critique à l’égard de n’importe quelle tradition ou religion. Le fait de neutraliser le point de vue de la majorité des femmes blanches, les réduire au silence en disqualifiant leur discours sur la seule base de la couleur de leur peau, est d’une violence inouïe. On appelle cela de la censure. La culture de “safe space”, version multiculturalisme à la puissance mille!» (p.184)

 

La fameuse appropriation culturelle qui a fait tant couler d’encre autour de Slâv, un spectacle de Robert Lepage qui mettait en scène Betty Bonifassi. Des manifestants lui niaient le droit de créer et d’interpréter des chants nés de l’esclavage pratiqué à grande échelle aux États-Unis. 

 

PLAISIR

 

Oui, j’ai parcouru ces textes avec une certaine anxiété parce que les écrivains et les écrivaines qui ont eu le courage de participer à ce collectif risquaient gros et ils le savaient. Leurs articles dénoncent les procès qu’on leur a faits sur les réseaux sociaux avec pour certains des conséquences étonnantes. Refus par des éditeurs après cette controverse de publier leur manuscrit. C’est plus que de la censure sournoise et insidieuse, mais un acte indécent et de la lâcheté.

Oui, nous pouvons être pour ou contre les propos élaborés dans le manifeste. Nous pouvons contester le point de vue des auteurs, débattre et même écrire dans les médias et les réseaux sociaux, mais dans le respect, sans les injurier comme le font trop souvent les influenceurs. La liberté de penser existe et il faut préserver ce legs qui découle d’un lent et pénible cheminement qui a réussi à nous débarrasser des rois qui incarnaient la volonté de Dieu et de la religion qui a trop longtemps étouffé nos aspirations collectives. Cette liberté de penser et de parler a fait tellement de victimes à toutes les époques. Ces porteurs de liberté ont permis d’inventer des sociétés où le peuple détient le pouvoir et peut élire ses dirigeants. Recourir à la censure aveuglément sous le coup d’une poussée épidermique, en appeler au boycottage, injurier l’éditrice et les écrivaines et les écrivains qui ont participé au projet d’Une femme est une femme est une femme est revenir à la barbarie et justifier les actions de Donald Trump. C’est pourquoi il faut lire ce manifeste et le faire circuler autant que possible. Nous avons le devoir de le rendre contagieux. C’est la meilleure façon de contrecarrer les juges qui veulent imposer des vérités allant à l’encontre de toutes les recherches scientifiques pour asseoir leur influence.

Je dénonce le comportement de LQ (Lettres québécoises), qui a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, qui relatait le parcours de la maison d’édition La Pleine Lune qui constitue un pan incontournable du féminisme au Québec depuis les cinquante dernières années. (J’ai lu et relu ce texte.) Le magazine a rejeté une parole importante dans un numéro qui devait présenter toutes les idées qui ont marqué les luttes des femmes dans leur quête d’émancipation. Pire que tout, les responsables de la revue ont justifié leur décision sur une phrase de madame Raoult et de cette autre phrase retrouvée chez le distributeur sans avoir lu le manifeste, je le répète. Je comprends qu’une revue puisse avoir un code ou une pensée éditoriale, mais il ne faut pas en user pour ostraciser des gens ou encore priver des personnes du droit de parole parce que certains propos heurtent des «militants» d’un comité de rédaction. En agissant ainsi, on se range du côté des censeurs et ce n’est pas digne de la publication que j’ai connue et à laquelle j’ai collaboré pendant plus de vingt ans avec tant de bonheur. Jamais au grand jamais cela ne se serait produit alors avec la direction qui était en poste. 

Jamais.

Je fais assez confiance pourtant à la direction présente de LQ pour corriger le tir et rendre justice à la maison d’édition qu’est La Pleine Lune qui a accompagné la démarche de centaines de femmes qui ont fait le Québec pluraliste et permissif de maintenant. C’est cette liberté que je désire pour le Québec d’aujourd’hui et de demain, que je souhaite pour «ce pays qui n’est toujours pas un pays» afin qu’il garde le cap sur la liberté d’expression, l’égalité pour tous, la laïcité et qui n’hésitera jamais à dénoncer les trop nombreuses dérives. 

 

LAMARTINE THÉRÈSE THÉORET FRANCE : Une femme est une femme est une femme, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 240 pages, 29,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/745/une-femme-est-une-femme-est-une-femme

jeudi 17 septembre 2026

DOMINIQUE FORTIER ET VIVIAN MAIER

C’EST TOUJOURS un bonheur que de lire un nouveau livre de Dominique Fortier. Je me précipite chaque fois et j’ai eu cette chance une fois de plus avec Chambres noires, son dernier ouvrage. Le roman nous pousse dans la vie de Vivian Maier, une photographe américaine dont j’ignorais tout. Cette femme a eu un parcours singulier, vivant sa passion pour la photo dans la plus grande solitude, arpentant des villes des États-Unis pour surprendre des individus dans leur vulnérabilité, leur angoisse et leur étrangeté. Un travail qui a happé toute son existence. Elle n’a jamais cherché à faire connaître son œuvre, se concentrant sur sa quête d’images, d’un point de vue, d’un angle particulier, d’un itinérant au fond d’une ruelle qui devenait l’être dans toute sa fragilité. C’est ce qui a fasciné Dominique Fortier.

 

Je ne peux m’empêcher de penser au chasseur en parlant de ces hommes et de ces femmes qui déambulent en tentant de capter un instant rare ou un moment singulier avec leur «kodak» comme on disait. En tant que journaliste, j’ai côtoyé ces passionnés qui sont continuellement à l’affût. Il n’y avait rien que je n’aimais plus que de partir avec un photographe pour effectuer un reportage. C’était une aventure où il me faisait découvrir un monde dans le monde que je croyais connaître, des lieux ou encore des gens que je n’aurais jamais remarqués. Des curieux de tout qui jonglent avec la lumière, un moment du jour ou un décor qu’il révèle dans un instant de beauté.

Photographier, c’est comme découper un morceau de temps pour le tenir entre ses doigts, un personnage qu’on arrête dans sa course et qui devient l’univers. 

 

TRAQUE

 

Vivian Maier a cherché l’humain tout au long de sa vie en partant à la chasse aux images avec les enfants dont elle avait la garde. Elle travaillait comme intendante ou gouvernante auprès de gens fortunés pour subvenir à ses besoins et avoir du temps pour vivre à sa passion. 

 

«Mais elle est surtout fascinée par ce scintillement, le jeu de la lumière et des ombres, leur ballet, leur bataille, les mille façons dont elles se conjuguent, se fondent et se chevauchent pour dessiner des visages et des paysages. Elle suit à peine l’histoire, ce qui l’intéresse sont les plans pris un à un, autant de tableaux — ou de photographies. Vingt-quatre petits mondes par seconde.» (p.35)

 

Elle traquait tout ce qui bouge, s’oppose et s’équilibre dans ces clichés, extirpant un humain de son environnement pour le figer dans l’espace vertigineux de l’entre deux gestes et de deux respirations.

Ils me font penser aux portraits inquiétants de Rembrandt, de Léonard de Vinci ou de Frida Kahlo. Comme si ces tableaux vous fixaient en vous demandant : «Qui es-tu? Que me veux-tu?» Avez-vous déjà imaginé les réflexions de La Joconde devant les regards de ces milliers de curieux qui défilent pour la scruter dans le moindre détail? Les photos de Vivian Maier provoquent ce genre de questionnement. 

Bien sûr, cette quête fascine Dominique Fortier et la pousse à se tourner vers les clichés qui lui ont été transmis par ses proches, même si elle hésite devant ces images qu’elle garde précieusement. 

Je pense à la petite boîte que ma mère nous a laissée à son décès. Des photos en noir et blanc où l’on retrouve des hommes et des femmes, des scènes de chantiers forestiers surtout, où je ne reconnais personne. Des gens surpris dans leur vie et qui demeureront à jamais anonymes. Comme quoi une image ne suffit pas. Il faut toujours des mots pour les situer dans le temps et l’espace. 

Ça me trouble beaucoup. En tant qu’écrivain, je me lance souvent dans mes lieux de mémoire pour les animer et les faire revivre dans un récit. 

 

«Il y a une quinzaine d’années, la sœur aînée de mon père m’a offert une grande boîte pleine de photographies en noir et blanc, quelques-unes lisérées d’un cadre dentelé, certaines jaunies par les ans. Au dos d’un certain nombre de clichés étaient écrits des noms, des dates, des lieux. Elle m’a montré sur les photos des visages qui revenaient souvent :

— Ça c’est mon oncle Fernand. Et ça c’est ma tante Françoise, la sœur de Maman.

Curieuse émotion en entendant cette femme de plus de quatre-vingts ans prononcer du fond de ses souvenirs ces mots parmi les premiers et les plus simples : mon oncle, ma tante, maman. Des mots d’enfant pour nommer des fantômes.» (p.39)

 

Parce que la photographie, qu’elle fasse partie de l’histoire familiale ou d’une œuvre artistique comme celle de Vivian Maier, est un monde figé, un instant découpé dans la trame du temps qui risque de perdre son essence s’il n’y a pas les mots et les informations nécessaires pour les replacer dans leur contexte et leur époque.

Je pense à ces millions de photos que les gens ne cessent d’accumuler dans leurs cellulaires et qui finiront par encombrer toutes les mémoires. Sommes-nous en train d’empiler des artefacts qui vont avaler la vie? Ils deviendront alors des objets semblables aux outils que les archéologues déterrent dans leurs fouilles sans savoir à qui ils ont appartenu. 

 

PASSION

 

Dominique Fortier suit le parcours étonnant de cette femme qui ne vivait que pour la photo et qui est tombée dans l’oubli à son décès en laissant derrière elle une œuvre considérable. Tout s’est retrouvé dans des boîtes et des entrepôts. C’est un miracle que tout cela n’ait pas été détruit. Il a fallu un curieux du nom de John Maloof pour qu’elle sorte de l’ombre.

 

«À la fin de l’automne 2007, un homme pousse la porte de chez RPN Sales & Auction House, un encanteur du North Side de Chicago chez qui il a ses habitudes. On doit ce jour-là y écouler divers lots réunissant des affaires trouvées dans des entrepôts dont le loyer est resté impayé, biens récupérés par les locateurs et dont personne ne connaît la nature exacte. Des boîtes à surprises… … Ce jour-là, son œil est attiré par quelques boîtes contenant des négatifs qu’il examine brièvement. Des portraits, des vues de la ville. D’accord. Il mise quasi à l’aveugle. Il obtient le lot entier pour 380 $.» (p.7)

 

C’est comme ça que l’œuvre de Vivian Maier trouvera son chemin vers le public. Maloof achètera tout ce qu’il trouve d’elle dans des ventes d’entrepôts et entreprendra de faire connaître cette œuvre unique. 

Dominique Fortier suit la photographe pas à pas, explique sa démarche, ses liens, ses manies, son emploi où elle s’occupe des enfants des autres, ses obsessions qui font qu’elle accumule à peu près tout ce qu’elle trouve dans un capharnaüm incroyable. Surtout, l’écrivaine nous entraîne dans une réflexion sur l’image et les clichés qui prennent de plus en plus de place dans nos jours. Parce que respirer, vivre, être dans la société contemporaine, c’est se faufiler dans des visions que les médias nous proposent.

 

«On raconte que certains peuples “primitifs” refusaient qu’on fasse leur portrait, persuadés que cette représentation d’eux-mêmes emportait une part de leur être qui leur échappait à jamais. Or, tout l’art de Vivian Maier consiste à faire le contraire : à chaque homme, femme, gamin ou vieillard photographiés, à chaque clochard et à chaque mondaine, aux clowns, aux ouvriers, aux petits bandits et aux grands amoureux, à tous les chiens et au moindre pigeon, elle offre ce surplus d’âme qui vient d’avoir été vu, et reconnu, aussi sûrement que si à chacun elle disait son nom sans jamais se tromper.» (p.113)

 

Un ouvrage fascinant que Chambres noires où Dominique Fortier, en suivant les traces de cette artiste curieuse de tout, se penche sur sa propre vie et son parcours, les photographies qui la hantent. Parce qu’une photo, c’est du temps volé au temps, un arrêt dans l’élan de la vie qui se fige sur un sourire, un geste ou un moment de l’enfance où la lumière et les ombres créent un cocon qui se replie sur le sujet. 

Vivian Maier faisait en sorte qu’il y ait un homme ou une femme, un objet qui ramène le regard vers elle. La photographe devenait presque toujours le sujet de la photo et c’est certainement elle qu’elle traquait dans ses safaris de fin de semaine. 

C’est ce qui se produit avec le travail de madame Fortier. À partir de l’œuvre de l’autre, elle réussit à apprivoiser les ombres qui hantent sa mémoire. Parce que nous existons surtout dans le regard de l’autre quand nous avons choisi le métier d’écrire ou encore de peindre ou de capter des images.

 

«En commençant à écrire ce livre, je me suis longuement posé cette question : est-ce ce que je fais moi aussi, exploiter cette œuvre orpheline que personne n’est là pour défendre? Quel droit a-t-on de raconter les histoires qui ne sont pas les nôtres? Comment est-ce que cela n’est pas du vol? Si j’ai choisi de continuer, c’est parce que je persiste à croire, envers et contre tout, que l’intuition, l’imagination, la mise en récit sont parfois les seules façons de nous révéler à nous-même et les uns aux autres, de nous reconstruire à travers nos histoires entrelacées.» (p.124)

 

Un ouvrage encore une fois singulier que Chambres noires, un pas de plus dans la propre histoire de l’écrivaine qui ne cessent de se modifier. Madame Fortier est fascinée par ces passionnés qui consacrent tous leurs jours à écrire et qui confrontent le regard de l’autre qui peut être si perturbant. Un roman, un poème, une image existent-ils quand personne ne s’y arrête?

Il faut des clairvoyants comme John Maloof ou madame Fortier pour sortir ces créateurs de l’ombre pour révéler leurs univers. Cela n’est pas sans danger, parce que cette tâche fait que l’on se retourne vers soi tôt ou tard, que l’on s’aventure dans sa mémoire et dans des boîtes où s’accumulent des moments de son passé que l’on ne veut pas nécessairement évoquer. La pratique de l’écriture ou de toute forme artistique qu’on livre au public donne toujours un autre reflet de soi. Encore une fois, Dominique Fortier se confronte au temps et à son travail d’écrivaine qui consiste à laisser des empreintes pour mieux comprendre les chemins qu’elle emprunte. 

 

FORTIER DOMINIQUE Chambres noires, Éditions Alto, Québec, 2026. 252 pages, 26,95 $.

 

https://editionsalto.com/livres/chambres-noires/

lundi 14 septembre 2026

LOUIS-PHILIPPE HÉBERT NOUS CONFOND

LOUIS-PHILIPPE Hébert est peut-être l’écrivain le plus méconnu de sa génération. Il a signé jusqu’à maintenant tout près d’une cinquantaine d’ouvrages. Des romans, des nouvelles, des récits, de la poésie et du théâtre. Un touche-à-tout qui a remporté le prix du Gouverneur général de poésie avec Marie Réparatrice en 2015. Et d’autres prix importants ici et là, comme le prix du festival de poésie de Montréal sans que cela ne vienne troubler sa quiétude. Il ne fait pas souvent les manchettes, même si plusieurs de ses livres ont été traduits en espagnol, en anglais, en russe, en azéri et en roumain. Pour ceux et celles qui ne le sauraient pas, l’azéri est une langue parlée en Azerbaïdjan et en Iran. Plus de 25 millions de personnes utilisent cette langue. L’écrivain vient de publier Le Salon de l’auto et autres histoires, un ensemble de nouvelles. Le texte principal donne son titre à l’ouvrage où Denise et Adam se croisent sans vraiment se voir. Onze textes qui explorent les territoires de l’identité, les liens qui unissent les individus, la communication et l’être tout simplement dans un monde complexe et souvent déroutant.

 

Le Salon de l’auto, sa première nouvelle, occupe presque la moitié du recueil et s’impose avec une soixantaine de pages. Tout tourne autour d’un espace du Salon de l’auto qui s’est tenu au Palais du commerce en 1956, où le clou de la manifestation était une Citroën, une auto fabriquée en France, la récente DS (déesse comme l’écrit Hébert), qui fascine les amateurs. Il faut dire que les fabricants n’ont pas lésiné pour attirer les passionnés de mécaniques. 

Ils ont placé la nouvelle «déesse» sur un plateau qui pivote devant les visiteurs pour la présenter dans toute sa splendeur. La voiture s’ouvre et se sépare en deux sections pour montrer l’intérieur et différents éléments de la merveille. Comme si on se faufilait dans les entrailles de la machine pour en percer les secrets. La carrosserie est coupée en deux parties égales, comme tranchée au laser. Le curieux peut s’attarder au moteur, à la suspension, à l’habitacle et aux sièges. Après un tour complet, le véhicule se referme comme une coquille et retrouve son allure normale. 

 

«L’observateur, s’il est positionné devant le nez de la voiture la voit en deux parties, l’une en face de l’autre, apparemment jumelles, mais décidément pas identiques. Selon le moment où il a pris position, le point de vue varie. Parce que, vous allez voir, il y a un mouvement derrière tout cela. Ce mouvement, qui a mené à l’ouverture surprenante de l’auto tranchée par le milieu, atteint soudainement son apogée et s’affaire à ramener le tout à son état initial. Sans se presser, suivant le même rythme qu’à l’ouverture, se reconstitue comme on s’y attendait une voiture complète, prête à rouler même si pas.» (p.12)

 

Cette Citroën permet à Louis-Philippe Hébert d’amorcer une réflexion sur l’anatomie humaine qui est formée de deux parties différentes et jamais identiques. Tout le règne animal obéit à cette curieuse loi. Deux éléments soudés donnent l’être vivant. Tout comme il faut un homme et une femme pour perpétuer l’espèce. Deux êtres autonomes qui ont besoin l’un de l’autre pour que la vie soit la vie.

 

OBSERVATION

 

Denise et Adam vont voir «la déesse» tous les jours parce qu’ils ont l’impression que ce spectacle les concerne personnellement. Certains événements récents de leur vie les obligent à prendre un tournant. Leur existence trouvera une nouvelle direction. Comme si une force extérieure les avait coupés de leur désir. Elle travaillait comme comptable et lui rêvait d’être dentiste. Ce qu’ils ignorent, c’est que leur quotidien a des conséquences l’un sur l’autre, même s’ils ne se connaissent pas et qu’ils resteront de parfaits étrangers. Une société forme un tout. Ce qui arrive à l’un touche aussi l’autre.

Adam a échoué à un examen final qui en aurait fait un dentiste. Denise a approuvé un prêt important à l’étudiant pour qu’il achète une chaise du dernier modèle qui coûte une petite fortune pour recevoir ses futurs clients. Elle est rétrogradée pour avoir, par cette décision, fait perdre de l’argent à la banque. Lui doit trouver autre chose pour satisfaire ses besoins. Tous les deux voient dans cette auto qui se déplie et se replie une métaphore de leur vie. 

 

«Comme Adam et Denise, en a-t-on l’illusion. Pour l’instant. Mais pour eux, le raccord ne saurait tarder. Le hasard ne les a pas réunis pour rien autour de cet exhibit dont les mécanismes évoquent les automates d’une époque qu’ils n’ont pas connue, mais dont ils ont entendu parler. On y reviendra. Pour l’instant, ils ont là devant eux une perspective incroyable sur leur vie entière.» (p.21)

 

Ce n’est pas qu’une automobile que l’écrivain décrit avec une précision chirurgicale. Cette merveille de la technologie qui s’offre «intimement» aux regards des visiteurs devient une métaphore de l’individualité, de l’identité et des liens qui nous unissent. Denise et Adam sont subjugués. Ils se coupent d’une vie qui semblait faite pour eux et, quoi qu’il arrive dans leur futur, ils ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. 

Ils sont semblables aux sections du véhicule qui s’éloignent l’une de l’autre sans pour autant parvenir à retrouver leur état premier. Hébert superpose les problèmes existentiels de Denise et Adam au spectacle de cette Citroën qui s'éventre. 

Comment ne pas être happé par cette réflexion sur le collectif et le privé, l’individualité, l’humain branché à son milieu et qui bouscule ses contemporains par ses décisions, ses réussites comme ses défaites?

 

CONFIDENCES

 

Louis-Philippe Hébert, avec sa façon de se glisser dans son histoire pour placer un commentaire, se rapproche de ses lecteurs. Nous devenons son confident et nous pouvons mieux comprendre ses descriptions du réel et ses observations métaphysiques. 

Parce que ces onze nouvelles sont avant tout une réflexion sur la communication. L’écrivain est troublant dans Conversations télépathiques avec les ventriloques, où il secoue la voix, qui ne peut pas être qu’une suite de sons, une trame inaudible. Le verbe pour être doit s’incarner dans un individu qui la porte et la transforme selon ses émotions, le moment ou encore le lieu. La parole, c’est la vie et peut-être l’âme.

 

«Cette séquence évidemment ne s’applique pas quand je suis en présence d’un seul d’entre eux. Seul, il ne s’obstine pas. Celui-là parle comme on souffle un baiser, diriez-vous si vous sentiez son haleine se poser sur votre joue. Détrompez-vous! Il n’y a pas d’amour là-dedans. Les paroles des ventriloques n’ont aucun sens, vous dis-je. Comme les miennes, sans doute. Pour eux. Pour vous. Maintenant. Seuls ou en groupe.» (p.94)

 

Le langage n’est pas qu’une qu'une suite monotone et monocorde de sons. La communication passe par le visage et les émotions que chaque mot porte. Il faut un être vivant pour transmettre la langue. C’est fort pertinent en ces temps où il est question de l’intelligence artificielle et de transferts de données par des robots. Est-ce là la façon de se dire et de se rejoindre?

Ça explique certainement les difficultés que nous avons à contacter certaines instances gouvernementales ou commerciales. La parole y est désincarnée et vidée de sa substance.

Il faut se méfier des textes de Louis-Philippe Hébert. S’il y a une histoire qui semble bien banale à première vue, rapidement un moment nous pousse dans une autre dimension. L’écrivain nous plonge dans une réflexion où l’humain, sa faculté de communiquer avec ses semblables, déstabilise. Et il y a toujours un arrêt qui permet de mieux comprendre ce qu’est l’état d’être, les contacts avec nos proches et peut-être aussi ce qui nous arrive quand le corps parvient au bout de son temps et qu’il devient un objet coupé du vivant. 

 

«Je me vois devant une épouvantable alternative : les autres, cette notion englobe l’ensemble de mes contemporains, sont-ils tous morts et je suis le seul vivant ou sont-ils tous vivants et c’est moi qui suis mort? Ah, le bonheur d’une âme quand le corps la quitte…» (p.116)

 

«Le bonheur d’une âme quand le corps la quitte…» Je suis demeuré longtemps silencieux en répétant ce bout de phrase. C’est tout l’art de Louis-Philippe Hébert. Il étonne et vous laisse étourdi avec une réflexion qui vous touche en plein cœur. Des propos qui tentent de se reconstituer peut-être pour faire un tout qui donnent un sens à la vie. 

 

«Penser n’est pas prier. Mais ça s’en rapproche un peu dans un monde où vous pouvez programmer votre tapis roulant selon tous les parcours. Le mien, aujourd’hui, c’est Le chemin de Compostelle.» (p.141)

 

Et que dire de l’humour de Louis-Philippe Hébert, qui permet de passer sur des réflexions difficiles, des moments qui montrent un côté plus sombre de l’écrivain? Il désamorce tout par un rire et une remarque qui font une trouée dans les nuages. Très belle réussite.

 

HÉBERT LOUIS-PHILIPPE : Le Salon de l’auto et autres nouvelles, Éditions La Grenouillère, Bromont, 2026, 152 pages, 24,95 $.

https://delagrenouillere.com/le-salon-de-lauto/

jeudi 10 septembre 2026

UN PORTRAIT DE SOCIÉTÉ FORT TROUBLANT

ANTOINE ACHARD vient de remporter le prix Robert-Cliche avec un roman au titre un peu étrange : Deuil et divertissement. Il a expliqué lors de son passage à l’émission Tout peut arriver de Radio-Canada qu’il avait rédigé ce livre après le suicide de son père… Ça reflète certainement plus l’état d’âme de l’auteur que l’ouvrage. Ce prix a été pendant des années décroché par des écrivaines et des écrivains originaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Danielle Dubé a été la première lauréate en 1984 avec Les olives noires, suivi par Jean-Alain Tremblay avec La nuit des perséides en 1989. André Girard emboîtait le pas en 1991 avec Deux semaines en septembre. En 2001, Arlette Fortin imitait ses prédécesseurs avec C’est la faute au bonheur. Enfin, Reine-Aimée Côté le remportait en 2004 avec Les bruits. Un prix littéraire pour un premier roman qui a eu ses heures de gloire et qui est un peu plus discret depuis quelques années. Un excellent tremplin pour un écrivain qui en est à ses premières armes. Antoine Achard met en scène un groupe d’amis dans la trentaine, je dirais, même si ce n’est jamais précisé. Des gars et des filles qui se connaissent depuis toujours. Certains sont en couple et d’autres sont sur le marché des amours. Tous sont financièrement à l’aise et se rencontrent souvent pour des soupers et des petites fêtes où l’on boit abondamment en discutant de tout et de rien. Une vie tout à fait ordinaire avec des personnages d’une banalité remarquable.

Tout va comme dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’Auguste se faufile dans le groupe et brasse rapidement les cartes. Ce dernier se passionne pour les vêtements et la mode, dépense des fortunes pour enrichir sa garde-robe. Il passe son temps à se déguiser selon les circonstances et crée l’événement quand il apparaît en public. Pour lui, chaque sortie exige une mise en scène et il se doit d’attirer tous les regards. Avec son style flamboyant et ses tenues griffées, il parade comme un tétras des savanes pour en imposer. Il ne manquera pas d’impressionner les mâles du clan qui ne tarderont pas à l’imiter dans cette recherche d’habits rares, de chaussures de grande qualité et à dépenser des petites fortunes pour des jeans provenant du Japon ou pour une chemise ou un veston. 

 

«Georges ne croyait pas qu’un homme puisse se vêtir comme ça, c’est-à-dire aussi bien. Il imaginait ce degré d’élégance réservé aux personnages de cinéma. L’homme parade encore sur quelques mètres, s’arrête — et rend son silence à la nuit. D’un mouvement court et précis, d’une remarquable économie, il fait volte-face, reprend sa marche bruyante, se poste à moins de deux mètres de Georges, devant la vitrine du Vini Vidi Vici et, d’un coup de poignet, hisse son parapluie contre son épaule droite. Le clair de lune en fait scintiller le pommeau bijouté, un crâne d’argent.» (p.38)

 

C’est tout le roman d’Antoine Achard, une sorte de jeu, de parade où les personnages montrent leurs travers et leur superficialité. Tous vivent dans une certaine abondance, discutent de tout et de rien, aiment se retrouver entre amis, regarder le Canadien battre Toronto et goûter de bons vins.

Et Auguste le prestidigitateur fait son spectacle, impressionne et passe pour un penseur avec ses connaissances du vêtement. On se rend compte que cette carte de mode s’avère particulièrement égocentrique et frivole.

 

CLICHÉS

 

Et ils discutent de cinéma, des émissions de télévision, des relations entre hommes et femme (jamais de politique) où il faut être attentif à l’autre, comprendre et tout accepter. Ils pratiquent le surf verbal et sont incapables d’éprouver de véritables sentiments et de vivre des passions qui retournent l’être. Ils s’étourdissent pour oublier leur vide abyssal.

 

«Simone se sort les mains de ses poches pour dénombrer le nombre de vedettes qui se sont ouvert le cœur dans les dernières semaines. Ses dix doigts ne suffisent pas.

— Partout, tout le temps, des moments humains. Tu vas pas dire le contraire, là! Les entrevues d’artistes sont toutes centrées sur eux, jamais sur leur travail. Pis tous les crisse de podcasts “sans filtre”. Je suis écœurée d’en apprendre sur “la personne derrière le masque”. Moi, j’aime ça, les masques. Ça m’intéresse, comment une personne négocie sa représentation — nos efforts existentiels vont aussi là-dedans. Mais non, on est obsédés par le fond. On dit le fond de sa pensée, on va au fond des choses, on raconte la fois où on a touché le fond, ou qu’on est passé proche. Je suis plus capable. Si on portait plus attention à ce que les gens disent et font qu’à la personne qu’ils seraient, supposément, “en dedans”, le monde se porterait mieux.» (p.64)

Les hommes peu ancrés dans leur moi se laissent séduire par l’image et les vêtements signés d’Auguste. Ils sont fascinés par la mégalomanie du narrateur qui endosse l’uniforme de l’intellectuel quand il se présente devant la foule pour marquer le pas et épater ses disciples d’une certaine façon. Un être admirablement calculateur qui vit dans sa garde-robe et n’éprouve à peu près aucun sentiment véritable, même dans ses amours.

 

GÉNÉRATION

 

Antoine Achard passe au crible cette génération qui n’a pas eu à faire d’efforts pour étudier et qui se retrouve avec un travail dont ils ne parlent jamais parce que peu intéressant, j’imagine, et peu exigeant. Ça devient inquiétant une telle fatuité, une pareille insignifiance et prétention. Ce pourrait être des hommes et des femmes avec des idées bien installées, des gens réfléchis qui croient en certaines causes. L’indépendance du Québec, par exemple, qui s'inquiètent de la pauvreté de plus en plus grande qui mène à l’itinérance ou encore les changements climatiques. Non. Ils se meuvent dans une bulle et tournent comme un écureuil dans une cage.

 

«— Je fais pareil. Tout le monde fait pareil. Combien de monde se mettent en couple en croisant les doigts pis en se disant : “J’espère que l’émotion va venir”? La téléréalité montre tout le processus de mystification auquel on a recours au quotidien. C’est une fenêtre sur nos accroires, nos mensonges quotidiens. Elle montre la banalité terrifiante de nos interprétations, et donc de nos choix — même les plus décisifs. On n’a pas envie de ressembler à des candidats de téléréalité, parce qu’on sait déjà qu’on leur ressemble. L’art nous renvoie une image tellement plus flatteuse : celle du spectateur idéal, qui saurait identifier et comprendre comment les problèmes d’autrui le déterminent — comme si la mise en scène nous poussait pas à comprendre exactement ce qu’on comprend, à ressentir exactement ce qu’on ressent. C’est à ce spectateur-là qu’on veut ressembler.» (p.184)

 

Ces individus jouent à être conscients et en possession de leur vie, mais tous dérivent et n’arrivent pas à s’accrocher à quelque chose de stimulant et important, même quand ils sont en couple. Personne ne pense à se reproduire et c’est peut-être la plus belle des choses que l’on peut tirer de ce roman.

Un point de vue un peu cynique, caricatural des modes et des tendances que l’on décèle dans les médias, des discussions qui reflètent ces émissions où les vedettes étalent leur «moi» comme du beurre de peanuts sur une tranche de pain. 

Tout au long de ma lecture, j’ai ressenti une sorte de malaise devant la vacuité des personnages qui ne nous accrochent jamais, même pas une Simone qui a des propos qui semblent se distinguer à première vue, mais qui pratique la contradiction. Elle réagit simplement à ce que les autres vivent sans pour autant être originale. Nous ne sommes pas forcément un penseur parce que nous sommes contre. 

Tous paient ses impôts et votent pour Québec solidaire sans doute pour se donner des frissons et montrer qu’ils ont des idées et qu’ils sont des phares dans leur milieu. L’écrivain n’a pas à insister parce qu’ils sont tous décalés, un peu ridicules, comme la plupart des hommes et des femmes que l’on voit défiler dans les publicités télévisuelles. 

Un roman particulièrement original, je dirais, qui explique peut-être pourquoi le Québec est toujours «un pays qui n’est pas un pays», selon la formule de Victor-Lévy Beaulieu. Un monde de surface, de modes, un tantinet prétentieux qui mise tout sur le paraître pour masquer le vide abyssal de leur vie et de leurs idées. Bien sûr, on apprend beaucoup de choses sur les vêtements et Antoine Achard réalise un véritable tour de force avec ce roman qui nous entraîne dans un milieu d’indifférence et de banalité. Dérangeant, mais peut-être le reflet de certains individus et d'un milieu. 

 

ACHARD ANTOINE : Deuil et divertissement, Éditions VLB éditeur, Montréal, 2026, 326 pages, 32,95 $.

https://www.prixrobertcliche.com