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mardi 13 octobre 2026

LE MERVEILLEUX MONDE D’ÉRIC DUPONT

ÉRIC DUPONT nous a habitués aux fresques qui survolent les continents et qui se faufilent dans le temps et l’espace. Je signale d’abord La fiancée américaine, qui a connu un énorme succès et qui a fait mes délices, ou La ricaneuse et La route du lilas, qui nous transforment en « chasseur de fleurs » et nous entraînent dans l’histoire fascinante du Brésil. Cette fois, il circonscrit ses ambitions même s’il y a encore plein d’anecdotes, de rebondissements où son père, un sacré séducteur, occupe beaucoup de place. Avec Les princes charmants, on retrouve le conteur, des personnages hors norme et un goût contagieux pour la vie et l’aventure. Éric Dupont se laisse prendre encore une fois par la magie de son verbe et de son rire pour notre plus grand bonheur. J’ai eu l’impression de feuilleter un album familial en m’attardant sur les trente-huit textes où l’écrivain nous offre de voyager de son enfance à ses études à Berlin, avec plein d’aller-retour à Toronto en train. Tout cela pour rencontrer des amis. Il a enseigné le français dans la ville reine et s’y est fait une place qui aurait pu le retenir toute sa vie. 

 

 

Bien sûr, on reconnaît la manière d’Éric Dupont dans Les princes charmants. Son goût pour les histoires, la bougeotte qui lui permet d’aller partout comme le font souvent les gens originaires des régions. Il est né à Amqui. L’écrivain s’attarde à des moments de son parcours, à ses études qui l’ont mené à Berlin et ailleurs. 

Ce que j’aime chez lui, c’est son côté débonnaire et extravagant qui m’a offert, par exemple, de suivre la floraison des lilas de la ligne du sud aux États-Unis jusqu’à la limite de la Gaspésie dans son roman La route du lilas. Un périple fantastique qui nous plonge dans une saga qui déroute autant qu’elle fascine. Parce que, souvent, Éric Dupont nous donne l’impression de perdre le fil de son histoire, de s’égarer un peu, de se laisser entraîner par sa curiosité et son enthousiasme. 

Oui, cet écrivain est un collectionneur d’événements qui étonnent et qui prennent toujours des proportions épiques. C’est le propre du conteur d’arriver à nous emporter à dos de mots dans des moments de sa vie et de les pousser dans une autre dimension. Mes oncles et mon père avaient cette facilité de nous mettre en contact avec le merveilleux en racontant leur travail en forêt. Ils parvenaient même à nous faire rire de la misère incroyable qu’ils subissaient dans les chantiers l’hiver où ils dilapidaient leur santé.

 

« Pendant l’été 2003, peu après mon déménagement de Toronto à Montréal, je suis allé consulter une voyante pour savoir si j’avais pris la bonne décision. Elle vivait dans une rue tranquille de l’arrondissement Outremont, près de la station de métro qui porte le même nom. Marie-l’Ange était française et habitait dans un de ces anciens appartements avec des boiseries et un plancher de lattes. Elle utilisait le tarot de Marseille. Ce jour-là, elle m’a révélé plusieurs choses. Sans me connaître, elle m’a dit que j’arrivais d’un endroit lointain où il y a de grandes quantités d’eau stagnante, que j’allais bientôt publier un livre et que je m’occupais d’un homme plus âgé que moi, probablement mon père. Je lui ai répondu qu’il ne s’agissait pas de mon père, mais de mon ancien conjoint, qui était parfois malade. Elle a haussé les épaules et a dit : « J’ai tout simplement vu un homme plus vieux que vous, et je savais que c’était une relation affective. Je sais aussi qu’il ne va pas bien. Pour moi, c’est la même chose. Je sais aussi que vous vous demandez si c’est fini. Je vous confirme que c’est fini. » (p.9)

 

Elle lui dit bien des choses cette « liseuse de futur », comme de ne pas se mêler des querelles de sa famille. Surtout, elle lui recommande de s’installer à Montréal, près du fleuve qui charrie les ondes négatives vers la mer. Ce qu’il fera bien sûr, parce qu’un Éric Dupont ne peut jamais dire non à une voyante. 

 

UNIVERS

 

L'auteur est un fidèle et il continue d’aller à Toronto pour s’occuper de son ancien conjoint, qui a eu la mauvaise idée de faire une place à la maladie dans sa vie. Et, il y a sa rencontre avec un Brésilien qui deviendra son grand amour.

 

« J’ai d’abord cru que tu étais Italien ou libanais. Après, tu me demanderais si j’avais pensé, à ce moment-là, que tu pourrais être québécois. Je t’ai répondu que tes yeux se retrouvent aussi au Québec, mais qu’ils sont plus rares, peut-être parce que les eaux du fleuve délavent et nettoient tout, jusqu’à l’iris de nos yeux. Tu étais déçu. » (p.15)

 

Ce diplomate prendra une grande place dans la vie du romancier et le fera aller au Brésil. Il s’y installera le temps d’apprendre le portugais, une autre langue, après avoir apprivoisé l’anglais, l’allemand lors de son séjour en Allemagne. 

C’est ainsi que nous bondissons de l’enfance à la vie adulte, des moments où le petit garçon avoue son homosexualité à un père qui entreprend de « le guérir » de cette étrange maladie. Il essaiera de le réformer en le faisant jouer au hockey. Il ne deviendra jamais un Cole Caufield, mais il patinera pas mal vite, presque plus rapidement que son ombre. Un père séducteur, un tombeur qui ne peut résister au sourire d’une femme, qui tentera de prendre les habits du mari fidèle, mais qui ne pourra s’empêcher de butiner ici et là, comme le font les papillons.

 

MONDE

 

Les lieux, dans l’univers de Dupont, prennent aussi beaucoup d’importance et font partie d’un tout. Le fleuve « aux grandes eaux » qui charrie tout vers la mer, y compris les chagrins et les moments les plus difficiles. 

Pourtant, Éric Dupont me semble une nature heureuse que rien ne peut meurtrir vraiment parce que la vie est trop forte et passionnante pour se laisser perturber par un quotidien qui peut être un peu lourd sur les épaules. Ce n’est pas un indifférent, au contraire. Il se montre attentif aux autres, empathique même si, parfois, le hasard le plonge dans de drôles de situations.

 

« Emma bougeait avec grâce, restait droite et souveraine. Mais on pouvait deviner dans son regard que rien n’avait de sens pour elle. Pour qu’elle puisse me comprendre mieux, j’essayais de parler lentement en utilisant des expressions neutres du français. Pour les Africains francophones, l’accent québécois est très difficile à comprendre au début. C’est comme si tu discutais avec quelqu’un qui vient d’un village au nord du Portugal. Il te faut quelques minutes pour te rendre compte que vous parlez la même langue, mais vous finissez par vous comprendre. » (p.71)

 

Il a vécu des moments formidables en enseignant le français à Toronto, hésitant à se rapprocher de ce beau diplomate qui deviendra un soleil autour duquel il gravitera. Ce qui n’empêche pas l’écrivain de se soucier des siens et d’être là quand ils ont besoin d’aide. Même son père, ce prince qui semble au-dessus de tout, aura recours à lui. 

 

« Ce qu’il voulait était très simple. Il avait déjà tout arrangé, il me suffirait de faire somme toute très peu de choses. C’était pour lui rendre service, oui, mais ce faisant j’allais découvrir une dimension de la vie qui me changerait à jamais. Cela ferait de moi un autre homme. Quand je verrais l’enfant naître, la lumière se ferait dans mon esprit sur le sens de la vie. Ce fils balayerait tout. Oui, on pourrait le faire de manière artificielle, mais il préférait que ce soit par voie naturelle. Il avait tout arrangé. Elle était d’accord.

— Avant, tu vas te faire tester pour le sida.

C’était sa seule condition. Il avait des conditions, oui. La chatte enfonçait ses griffes dans le gras de mes pouces, les yeux exorbités. »  (p.228)

 

Il lui demande de faire un enfant avec Monique, sa belle-mère, de remplacer le père et de devenir géniteur par substitution, d’être le père de son frère ou de sa sœur. 

 

« Je voudrais que tu saches que j’avais trouvé l’offre de mon père très généreuse et que j’avais senti qu’il avait confiance en moi. Il a dit que je pourrais jouer le rôle que je voulais, mais qu’il se chargerait d’éduquer le garçon à ma place. Je te confirmerais qu’il a toujours parlé d’un garçon. Je te dirais que j’ai raconté l’histoire à d’autres personnes et que j’ai été très blessé de les entendre en rire. Pour moi, c’était la preuve que mon père m’aimait et qu’il voulait qu’un enfant me survive pour raconter des histoires. » (p.229)

 

Les princes charmants est un livre fascinant où Éric Dupont s’aventure dans des moments intenses avec ce père qui n’accepte pas sa différence, ses amis, ses amoureux et les contacts particuliers avec ses étudiantes, surtout Emma, qui lui laissera un souvenir impérissable. On découvre l’homme  avec ses proches et, surtout, avec la langue, cette danse des mots qui lui permet de transformer la vie et de bondir par-dessus tous les obstacles, d’en faire un récit captivant, de peindre des lieux où il peut être dans toutes les dimensions de son corps et de son esprit. 

C’est un plaisir que de suivre cet écrivain dans les méandres de sa vie et de son écriture, de voir surgir ses grands romans qui se profilent en filigrane sans pour autant prendre trop de place. 

Ce qui importe avec Éric Dupont, c’est la présence, l’amour, les autres qui parviennent à faire de lui un meilleur humain. Le romancier nous rappelle que nous ne sommes pas qu’un « je », mais d’abord et surtout un « nous » qui héritons des parents, mais aussi de ceux et celles avec qui nous partageons l’aventure du vivant.

 Un récit précieux qui donne goût à la vie, une plongée en soi fascinante, un monde qui s’ouvre et vous dessille les yeux. Un souffle, une voix qui fait du bien et qui permet de sourire et de rêver. Que demander de plus ? 

 

DUPONT ÉRIC : Les princes charmants, Éditions Marchand de feuilles, Montréal, 2026, 248 pages, 28,95 $.

https://www.marchanddefeuilles.com/portfolio-item/eric-dupont/

mercredi 7 octobre 2026

JULIE BOUCHARD AU CŒUR DU DÉBAT

JULIE BOUCHARD m’a déstabilisé avec Vivian Vachon contre le réel et il m’a fallu un certain temps (plusieurs pages) avant de me sentir à l’aise dans cette proposition romanesque. L’écrivaine s’intéresse à Vivian Vachon, une lutteuse professionnelle, la sœur du célèbre Mad Dog Vachon et de Paul the Butcher. Cela m’a rappelé des souvenirs et surtout les moments de mon enfance où nous regardions ces gladiateurs à la télévision. Mon père adorait la lutte et prenait plaisir à faire enrager ma mère en applaudissant Mad Dog. Elle préférait Édouard Carpentier. J’étais plutôt de son côté. Vivian Vachon a été la reine incontestée du ring et est demeurée championne du monde pendant des années. Elle est décédée prématurément dans un accident d’auto en revenant chez elle à Mont-Saint-Grégoire avec sa fille en 1991. Un chauffard, un récidiviste de la conduite en état d’ébriété, a foncé sur sa petite voiture à 160 kilomètres. L’impact a été très violent et les victimes n’ont eu aucune chance. Julie Bouchard raconte le drame, s’attarde à la vie de la lutteuse et à ses exploits, aux hésitations de la Narratrice et du Témoin qui cautionne pour ainsi dire cette dernière. Enfin, elle nous plonge dans les doutes d’une écrivaine qui a du mal à cerner son récit et à lui donner une certaine consistance. Une histoire dans l’histoire, un antiroman comme on en faisait naguère… Cela m’a rappelé ma première incursion dans le monde de la fiction avec Anna-Belle, où je tournais autour d’une « femme-écriture » qui était toute dans ma tête. Le fil conducteur de ce texte paru en 1972 est le retour dans mon village d’origine et le pari d’écrire sur mon coin de pays.

 

Un ouvrage étonnant que celui de Julie Bouchard et un sujet peu exploré par les écrivains, sauf peut-être par Jacques Poulin, qui fait un clin d’œil à Mad Dog Vachon dans son roman L’homme de la Saskatchewan. Il demeure en retrait cependant dans l’univers des métis que Poulin parcourt à sa manière si particulière.

 

LA ROUTE

 

Julie Bouchard évite la manière habituelle de présenter une histoire, soit de partir d’un point A pour aboutir à un point B. L’écrivaine agit dans son roman comme Pénélope, la célèbre « femme au foyer » qui attend le retour de son courailleux de mari. Ulysse n’en finit plus de revenir de la guerre de Troie. La tricoteuse est devenue mythique en travaillant le jour et en défaisant son ouvrage la nuit pour retarder le moment d’épouser l’un des prétendants qui veut remplacer le héros dans le lit de la belle.

C’est ce que fait Julie Bouchard d’une certaine façon en s’attardant aux étapes et aux hésitations qui troublent l’auteure dans son aventure. L’action est sans cesse interrompue. La pauvre Vivian Vachon est éclipsée par les questions et les tergiversations de la Narratrice et à tout ce qui a provoqué la mort de la mère et de la fille. Le vrai sujet du roman est l’écriture, les recherches nécessaires pour approfondir une intrigue, les interrogations qui surgissent en cours de rédaction, les réticences, les reculs et les doutes, les paragraphes qu’il faut remanier ou biffer pendant le tortueux périple qu’est la gestation d’un ouvrage littéraire.

 

« Ainsi, on croit exercer sa volonté, prendre des décisions éclairées, comprendre le passé, prédire l’avenir, sélectionner avec finesse ses marqueurs de relation, n’en abuser jamais, dominer la grammaire ; on pense identifier ses meilleurs complices, transmettre un message, contrôler une histoire ; on imagine raconter souverainement quelque chose à quelqu’un. » (p.19)

 

Il y a les faits, la tragédie où la jeune femme trouve la mort avec sa fille ; il y a les occupants de la camionnette Dany et Jean-Pierre qui ont bu trop de bières avant de se glisser derrière le volant, l’impact fatal sur la route 104, angle de la Montagne, à Mont-Saint-Grégoire, les résidents du secteur pendant leur repas interrompu, les réactions de ces derniers. Janice, qui compose le 911, l’arrivée des policiers, de l’ambulancière Peggy Beaulieu, qui savent quoi faire dans ces circonstances. Un périmètre de sécurité est établi et il y a interrogation des témoins qui doivent raconter ce qu’ils ont vu, un phénomène étrange qui ne sera pas retenu dans les rapports des agents. Une lumière brillante entourant le véhicule de Vivian Vachon, la présence de l’âme peut-être qui s’échappait des deux victimes. Qui sait ? 

 

L’HISTOIRE

 

Il y aura des retours sur certains éléments de la vie de Vivian, sa protestation devant l’hôtel de ville de Montréal en 1972 pour revendiquer le droit de monter dans le ring. Le maire Drapeau avait interdit aux femmes de combattre à Montréal. Certains affrontements mémorables, des moments avec ses frères et sa famille, ses amours, ses enfants, ses peines aussi, enfin tout ce qui fait la vie et vous emporte dans une spirale que personne ne maîtrise parfaitement.

 

« Tandis que la foule se rassemble autour du réel comme un jury, le Témoin, qui prend un pas de recul sur l’histoire en cours, observe la Narratrice qui tente de tout maintenir en place : les personnages, l’éclairage, les fesses de l’homme qui fume, les mangeurs de blés d’Inde, la fluidité des fragments, les ploucs toujours coincés dans la camionnette, Vivian qui meurt, le temps qui passe, les attentes de tout un chacun, etc. Pas évident. Le Témoin sympathise avec la Narratrice en sueur. Ce n’est pas tant une version réaliste des faits que je cherche à défendre, se justifie la Narratrice, les joues bouillies, le front luisant, les aisselles ruisselantes. Regarde : les preuves du réel sont là, visibles, irréfutables. Je ne manque de rien. Mais ce réel, comme tout réel, n’a pas besoin d’une narratrice de plus. » (p.23)

 

En fait, Julie Bouchard, tout au long de ce texte, tente de cerner ce qu’est le roman, une histoire, un personnage et tout ce qu’il faut échafauder pour construire un récit qui se tient et qui va emporter le lecteur. Comme si elle opérait à cœur ouvert et que le corps du patient gisait sur une table froide, sous une lumière aveuglante, ventre ouvert où l’on peut voir le cœur battre et les autres organes. Sans oublier les gestes de ceux et celles qui participent à l’intervention chirurgicale qui va sauver le sujet. 

 

SPIRALE

 

Pas rassurant de progresser dans une spirale où tous les intervenants avancent dans une lumière crue et reculent. La vie est une boucle, jamais une ligne droite dans l’esprit de Julie Bouchard. Tout passe et tout revient, tout est toujours à recommencer jusqu’à l’instant fatidique, le moment de la collision, ce caillou lancé dans l’étang qui provoque des cercles qui s’allongent et se multiplient avant de mourir tout doucement. 

L’écrivaine par la Narratrice exprime ses doutes, ses hésitations, ses obsessions, ses peurs et peut-être aussi ses certitudes. Elle s’accroche aux faits, au réel qui change avec le regard des personnages secondaires qui font de l’événement un kaléidoscope aux nombreuses facettes. Chacun a sa version de cette tragédie, sans compter ce qui arrive dans le monde simultanément. La démission de Gorbatchev, par exemple, le même jour. 

Les témoins n’ont pas vu la collision se produire, mais ils sont intervenus. René a tenté d’éteindre le feu qui enveloppait l’auto de Vivian, Janice tremble après avoir parlé à la répartitrice du 911 et les policiers Michel et Raymond, qui ont l’habitude de ces situations dramatiques. Qu’est le réel dans tout ça ? Qu’est un roman ? se questionne Julie Bouchard tout au long de son périple d’écriture. 

 

L’ACTUALITÉ

 

Et, dans le monde de maintenant, je ne peux m’empêcher de penser à la vague sans précédent qui emporte l’œuvre de fiction de Thélyson Orélien. Les propos de C’était ça ou mourir deviennent secondaires, le périple des migrants qui doivent lutter contre un réel intolérable et se défaire de tout pour muter avant d’aboutir dans le pays de leur choix n’importe plus. Une déferlante sur les réseaux sociaux, rarement vue, s’acharne sur une seule et unique question : peut-on utiliser l’Intelligence artificielle dans son processus de création, qu’est la responsabilité de l’écrivain, ses devoirs, ses obligations, ses engagements éthiques et moraux ? La fiction et les outils de l’écriture se retrouvent sur la table de dissection avec l’affaire Orélien. Quelles sont les frontières qui ont été franchies et quels outils sont interdits maintenant ? Devrons-nous désormais fournir un certificat d’authenticité avant de publier un ouvrage ou nous en remettre à une machine qui jouera le rôle de censeur universel ? Quelle est l’importance du lien de confiance entre le lecteur et l’auteur ? Sommes-nous à un moment de l’histoire où il n’y aura plus qu’un Grand maître, un dieu numérique qui va sanctionner tous les bouquins produits par des humains imparfaits ? Devrons-nous détruire les correcteurs des logiciels de traitement de textes qui signalent les fautes de frappe et les contresens dans un document ? Devons-nous retourner au stylo et à la chandelle pour être authentiques et humains dans l’aventure de l’écriture ? Que dire des éditeurs qui soumettent les manuscrits qu’ils vont publier à Antidote ? Devons-nous bannir l’intelligence artificielle qui assiste le neurologue dans une intervention chirurgicale pour être cent pour cent sauvés par un mortel ?

Le roman de Julie Bouchard détonne dans la production actuelle et jongle avec des questions qui font trembler notre monde de plus en plus improbable et incertain. L’écrivaine touche nos hésitations, nos concepts, nos attentes et nous secoue dans notre rôle de lecteur et de lectrice qui fait qu’un « livre est un livre est un livre ». Parce que s’aventurer dans une histoire, mettre ses pas dans les pas d’un personnage est toujours une confrontation avec le réel et une plongée dans l’imaginaire qui possède ses règles et ses frontières. Julie Bouchard demande qu’est un roman. Qui écrit ? Qu’est le réel ? Chacun peut avoir sa réponse.

 

BOUCHARD JULIE : Vivian Vachon contre le réel, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 2026, 184 pages, 27,95 $. 

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/743/vivian-vachon-contre-le-reel

mardi 29 septembre 2026

MAUD GAUTHIER-CHUNG PUBLIE ENFIN

MAUD GAUTHIER-CHUNG vient de publier son premier recueil de nouvelles : L’anguille. Une parution qui me fait chaud au cœur parce qu’il y a quelques années, grâce à l’Union des écrivains et écrivaines du Québec, j’ai participé à un programme de parrainage. Pour les néophytes, ce genre de jumelage permet à un auteur affirmé d’accompagner quelqu’un qui en est à ses premiers pas et qui souhaite voir où cela peut le mener. Je me suis retrouvé avec Maud Gauthier-Chung, une jeune femme qui m’a tout de suite étonné. Je ne sais comment expliquer ça, mais je détecte rapidement un écrivain en me penchant sur ses premières tentatives. Quel bonheur de trouver un univers et surtout une écriture qui nous happent dès les premières phrases ! Oui, Maud Gauthier-Chung avait l’étoffe d’une écrivaine. Quelques-uns des textes que j’ai lus alors font partie de ce recueil. Bien sûr, il y avait de l’ouvrage à faire, des situations à étudier, des personnages à centrer, enfin toute la besogne nécessaire à l’aventure de la fiction et ce que l’IA ne pourra jamais faire. Maud Gauthier-Chung est une travailleuse qui peaufine ses nouvelles et qui ne les lâche que quand elles correspondent à cette « petite musique » que cherchait Jacques Poulin. Je me suis précipité pour savoir où elle en était. J’ai retrouvé avec bonheur son monde inquiétant qui ne se contente jamais des clichés et qui ébranle des certitudes en se faufilant dans l’envers du décor. Douze textes forment ce recueil avec des insertions en forme de poésie qui font écho à ses histoires.

 

Maud Gauthier-Chung n’a pas étudié en théorie politique pour rien. Ce qui la passionne, ce sont les femmes et les hommes qui se retrouvent dans des situations qui les dépassent et qui peuvent les broyer. Cette première nouvelle, par exemple, qui nous plonge dans le quotidien de gens qui ne peuvent s’empêcher de s’empiffrer lors de moments perturbants. Il s’ensuit des problèmes de poids, de la solitude et des troubles psychologiques, on s’en doute. 

Carolina, après une rupture amoureuse dans La société des outremangeurs anonymes, se sent désemparée comme si elle avait perdu le fil de sa vie. Elle pourrait dévorer le monde dans ses moments d'égarement. Une affiche attire son regard pendant une promenade et, sous une impulsion, elle se retrouve avec des hommes et des femmes qui se débattent avec ce problème. On connaît le principe de ces rencontres qui reposent sur le témoignage. Chacun raconte ses malheurs devant tous les autres dans une confession jubilatoire et toujours difficile certainement. Carolina s’enfuit quand vient son tour de parole et tout s’éclaire à la dernière phrase du texte. Une révélation sidérante. Un coup de tonnerre.

 

ANGUILLE

 

L’anguille donne son titre au recueil. Aycha travaille dans une agence de publicité et son amoureux, un avocat, est promis au plus bel avenir. La vie s’ouvre devant eux et les sommets de la réussite sont à portée de doigts. La vie rêvée, les voyages et la maison parfaite… Peut-être un enfant ou deux, pas plus. Et puis une anguille s’impose dans le quotidien de la jeune femme (je vous évite les détails de cette apparition). Une bestiole étrange qui prend possession de l’appartement d’Aycha, se dissimule dans les coins discrets ou flotte comme dans un étang. Elle s’avère une raisonneuse qui comprend bien des choses dans l’aventure de la vie. 

 

« Pendant ma ronde, l’anguille a surgi d’un plafonnier et s’est mise à faire de gracieuses boucles autour de ma tête. Je l’ai regardée avec attention pour la première fois depuis qu’elle était apparue dans ma vie. Son long corps d’un gris bleuté luisait dans le demi-jour et ses fines nageoires s’agitaient alors qu’elle volait paresseusement dans les airs. Elle semblait si réelle : j’aurais pu la toucher. “Je suis complètement folle”, ai-je déclaré à haute voix. “Selon les statistiques, il y a une personne sur cinq qui est déséquilibrée. S’il y a quatre personnes atour de toi et qu’elles te semblent normales, c’est pas bon”, a répondu Jean-Claude avec philosophie. » (p.90)

 

Parce qu’il se nomme Jean-Claude ce leptocéphale, un clin d’œil à Jean-Claude van Damme, un comédien et spécialiste du karaté qui s’avère philosophe à ses heures. Cette allégorie permet à Maud Gauthier-Chung de s’attarder au succès tant valorisé dans notre société, à la carrière et à tout ce que l’on doit sacrifier ou concéder pour atteindre un certain pouvoir. Bien sûr, pour arriver à ses fins, il faut jouer du coude et ne pas trop avoir de scrupules. Cela se fait souvent au détriment de sa nature profonde et de ses goûts. L’anguille devient une conscience qui, par des phrases un peu énigmatiques, pousse la jeune femme dans ses derniers retranchements.


TERRIBLE

 

Dans Brockvale, l’écrivaine crée un univers qui fait penser à Margareth Atwood et à son grand succès La servante écarlate. Une habitation où les femmes sont réduites à leurs fonctions biologiques. Toutes vivent dans cet élevage où elles sont traitées comme du bétail. C’est assez perturbant. En tant que génitrices, elles ne doivent surtout pas s’attacher à leur progéniture et aux idées obsolètes que sont l’amour et la liberté. 

 

« À Brockvale, le futur est pauvre de possibles. J’ai beau rêver de liberté, de champs sauvages remplis de fleurs, et même de bonheur, je sais qu’elle sera bientôt condamnée, comme nous le sommes toutes. Que tout ce qu’elle verra jamais, c’est ce terrain, circonscrit par les clôtures électrifiées, l’habitation… et la pièce grise. Je sais qu’elle ne pourra jamais sortir d’ici, si ce n’est dans le camion noir. S’il s’agit d’un enfant mâle, c’est bien pire. C’est pour ça que nous ne leur donnons pas de nom. À quoi bon ? Sitôt passés les jeux de l’enfance, il nous les prend. Mais de ça non plus nous ne parlons jamais. » (p.36)

 

Que dire des Lupercales (une fête de purification et de fertilité célébrée dans la Rome ancienne), une fête devenue la Saint-Valentin dans l’ère chrétienne ? Cette nuit pas comme les autres reste mystérieuse pour les enfants qui doivent migrer chez les grands-parents. Une jeune adolescente de quinze ans, peut-être un peu trop curieuse, découvrira ce qu’est la vie. Un Cupidon l’attend depuis des années pour lui faire vivre toutes les révélations. 

 

« J’étais soudainement gênée devant l’étranger fascinant assis à côté de moi. “D’où viens-tu ? Qui es-tu ?” Il m’a regardée un moment avant d’éclater de son rire tintant, amusé par mon ton accusateur. “Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas. J’habite ce bois et je t’ai souvent observée quand tu y jouais”, m’a-t-il répondu en posant doucement sa main sur ma joue pour approcher mon visage du sien. “Mon nom ne te dirait rien. Mais pour ce soir, veux-tu m’accepter comme valentin ?” a-t-il murmuré avant de poser sa bouche sur la mienne. » (p.141)

 

Avec Maud Gauthier-Chung, les mots ne sont jamais neutres et ils masquent souvent une situation inquiétante. Parce qu’il y a toujours un envers dans les comportements quotidiens, une facette que l’écrivaine dévoile en poussant juste un peu sur ce qui est convenu. Elle nous entraîne alors dans une réalité qui donne des frissons dans le dos, parvient dans un claquement des doigts à nous plonger dans des mondes où nous perdons pied. Elle flirte avec les contes et les allégories où le lecteur effleure les choses importantes de la vie dans des histoires qui semblent si banales à première vue. 

Je suis heureux d’avoir pu accompagner Maud Gauthier-Chung pendant quelques semaines, surtout de l’avoir encouragée à persévérer dans la folle aventure de bousculer les mots et d’imposer son regard, sa pensée et sa manière dans de courts textes. Une belle écrivaine trouve sa place dans notre grand et petit monde de la littérature québécoise et j’en suis fort aise, comme pourrait dire certains personnages de ses nouvelles. Et je me suis demandé pourquoi l’anguille n’est jamais venue flotter au-dessus de ma tête quand je me risque dans un roman ou encore dans une chronique. Et j’ai compris : c’est que je m’adonne alors à ce que j’aime plus que tout, écrire.

 

GAUTHIER-CHUNG MAUD : L’anguille, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 192 pages, 25,05 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/livres/collection-generale/9782764629437-l-anguille.html

mardi 22 septembre 2026

UN MANIFESTE QUE TOUS DOIVENT LIRE

 JE N’IMAGINAIS pas vivre au Québec, en 2026, un cas de censure comme celui qui a frappé une publication de La Pleine Lune (Une femme est une femme est une femme). Le manifeste n’était pas encore sorti des presses et dans les librairies (il ne le sera qu’à la fin septembre) que des hurlements ont fusé de partout. Un livre « islamophobe, raciste, antiLGBTQ », a-t-on répété sur les réseaux sociaux. Bien plus, le magazine LQ (Lettres québécoises) auquel j’ai été associé pendant plus de vingt ans a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, éditrice de La Pleine Lune, qui racontait l’histoire de la maison et son rôle dans la pensée et l’évolution des femmes au Québec. Une phrase heurtait leur politique éditoriale. Et surtout à cause de ce manifeste que personne n’avait lu, je vais le répéter souvent dans cette chronique. Condamné pour quelques mots qui présentaient l’ouvrage chez le distributeur et qui ne se retrouvent pas dans la publication. Comment peut-on vivre une telle dérive en 2026 ? Comment peut-on interdire un livre sans en avoir vu la couleur de la page couverture et lu une seule phrase ? Même que deux librairies de Montréal ont refusé d’ouvrir leurs portes pour le lancement du collectif par peur des représailles. Des écrits cloués au pilori avant sa parution est une grande première au Québec. J’ai enfin mis la main sur le manifeste et je me suis précipité. Je voulais connaître le contenu de ces textes et comprendre le tumulte.

 

Quatorze auteurs. Huit femmes et six hommes s’attardent dans Une femme est une femme est une femme à des sujets qui hantent l’actualité au Québec et en Occident. Le féminisme, tel qu’il est perçu aujourd’hui, l’islamisme radical et ses agissements dans le monde, l’affaire Pelicot, le refus de procréer, le postmodernisme et ses répercussions, l’homosexualité et la transidentité, la polémique sur la laïcité et les questions éthiques entourant les mères porteuses. Des idées qui sont au cœur des débats depuis des années et qu’il est bon d’analyser pour échapper à la propagande de ceux et celles qui s’improvisent comme les détenteurs de la vérité. Ces réactions intempestives et l’appel au boycottage frappent la liberté de parole et de penser dans notre société. Et ce qui m’a heurté surtout dans cette histoire, c’est de voir des écrivains et écrivaines que je respecte se joindre au lynchage sans même avoir lu, j’insiste et ne le répéterai jamais assez, un paragraphe du manifeste. 

 

LECTURE

 

J’ai parcouru les 240 pages d’Une femme est une femme est une femme et je n’ai pas trouvé une ligne ou un mot qui puisse justifier une telle indignation et cette campagne de dénigrement. Bien sûr, ces questions sont délicates et doivent être abordées avec le plus d’ouverture possible et de retenue. Je pense à la décision pour un homme (mâle biologique à sa naissance) de devenir une femme. C’est son droit le plus strict et cette décision n’engage que lui. Mais où le bât blesse, c’est quand cette « théorie » affirme que le genre (masculin et féminin) est un concept de l’esprit et que nous sommes du sexe que nous voulons être à un moment ou à un autre de sa vie. Autrement dit, la sexualité biologique est une fable et les humains naissent sans sexe marqué. C’est à chacun et chacune de choisir son orientation sexuelle. Une thèse qui va contre toutes les connaissances scientifiques et contre ce que la nature présente sous des milliers d’espèces vivantes, même si certaines espèces animales peuvent changer de sexe en cours de route, le mérou brun et le poisson-clown, par exemple. 

La sexualité est une composante de la vie. On peut toujours choisir de passer de l’un à l’autre, mais nous avons un sexe défini à la naissance. Peut-on nier cela ?

 

« Mais on voit bien ce qu’une certaine théorie du genre, celle de Butler en particulier, peut en tirer. Le discours scientifique sur le sexe n’est qu’un discours parmi tant d’autres et la résultante de rapports de force. Le sujet, le mâle ou la femelle sont d’illusoires catégories dépourvues de toute réalité transcendante ou biologique. Le sujet n’est rien d’autre que le résultat des interactions entre dominants et dominés. Au total, on aboutit à un effacement de la nature humaine, à la conviction que tout est le résultat d’une construction sociale, et à un rejet de la biologie au nom du refus de la science oppressive, occidentale, machiste. » (p.110)

 

Cela m’a rappelé les sorties intempestives, pendant la pandémie, des libertaires qui dénonçaient le vaccin et le considéraient comme dangereux pour la santé malgré les preuves scientifiques qui démontrent que les vaccins ont éradiqué la rougeole et certaines maladies contagieuses. 

Des propos que l’on croirait inventer par des scénaristes à l’imagination un peu trop fertile. Je signale le cas de Jérémie Perron (Jennifer, maintenant), condamné pour viol et agressions d'une adolescente, qui s’est proclamé femme et qui a exigé d’être incarcéré dans une prison pour femmes. 

 

« L’ennui, c’est que les transactivistes et leurs complices ont trahi la pensée de Beauvoir. L’idéologie du genre, telle que conçue aujourd’hui, a tout inversé en faisant croire que ce n’est pas la culture patriarcale qui nous façonne, toutes et tous, d’une manière ou d’une autre, mais plutôt l’inverse. Tant et si bien qu’il est possible de changer de sexe, car on ne naîtrait ni femme ni homme. On n’a qu’à déclarer son appartenance à un sexe, et le tour est joué. Ce ne sont pourtant pas les deux sexes qui sont l’objet d’une construction sociale, mais bien la hiérarchie entre eux. L’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier n’a cessé de le rappeler. » (p.118)

 

Le plus inquiétant ? Cette théorie qui contredit tous les faits et les expériences scientifiques vient du milieu universitaire, particulièrement des États-Unis, qui est censé enseigner des savoirs qui répondent à des critères éthiques et scientifiques éprouvés. 

 

« Des professeurs sont embauchés, sont promus, sont placés en situation d’autorité pour enseigner que la raison est sans valeur ; que l’on peut se passer de preuves empiriques, lesquelles sont inutiles ; que la vérité objective n’existe pas ; que la science fondamentale est un instrument de domination capitaliste ou masculiniste ; et ainsi de suite. On trouve là des gens qui rejettent tout le savoir laborieusement acquis depuis un demi-millénaire. C’est là que des étudiants reçoivent des crédits universitaires pour apprendre d’anciennes et de nouvelles superstitions de toutes sortes. » (p.112)

 

Sans compter que certains enseignants ont été congédiés pour avoir dénoncé ces propos qui relèvent de la science-fiction. Encore une fois, je n’ai rien contre le fait qu’un homme ou une femme décide de s’identifier à un autre sexe que celui de sa naissance. C’est un choix personnel que je suis prêt à défendre, mais de là à en faire une doctrine et inventer des fables, il y a une marge.

 

CONTENU

 

Bien sûr, on pourrait s’attarder à tous les sujets de ce manifeste. La laïcité, par exemple, qui est contestée devant les tribunaux. Je vais insister pourtant sur cette volonté de faire table rase et de réinventer l’histoire de nos sociétés en faisant le procès du passé de la civilisation occidentale pour imposer un bâillon à leurs héritières et leurs héritiers. Cela mène à accepter des coutumes qui pénalisent les femmes et les infériorisent. Les Blancs sont des colonialistes qui imposent leurs idées et qui ne peuvent dénoncer l’excision, le fait de marier des adolescentes à des hommes vieillissants, le bannissement des femmes de la vie publique en les enfermant dans des vêtements qui nient leur corps. Plus un Blanc européen ou américain ne peut aborder ces sujets. Cette idéologie fait reculer la place des femmes et du féminisme partout dans le monde.

 

« Bienvenue dans l’épistémologie du positionnement qui considère la connaissance comme située, jamais neutre et fait que le savoir découle en quelque sorte de l’identité. Ce qui a pour conséquences de retirer aux femmes blanches toute légitimité pour parler des femmes racisées et plus largement de faire taire toute critique à l’égard de n’importe quelle tradition ou religion. Le fait de neutraliser le point de vue de la majorité des femmes blanches, les réduire au silence en disqualifiant leur discours sur la seule base de la couleur de leur peau, est d’une violence inouïe. On appelle cela de la censure. La culture de “safe space”, version multiculturalisme à la puissance mille ! » (p.184)

 

La fameuse appropriation culturelle qui a fait tant couler d’encre autour de Slâv, un spectacle de Robert Lepage qui mettait en scène Betty Bonifassi. Des manifestants lui niaient le droit de créer et d’interpréter des chants nés de l’esclavage pratiqué à grande échelle aux États-Unis. 

 

PLAISIR

 

Oui, j’ai parcouru ces textes avec une certaine anxiété parce que les écrivains et les écrivaines qui ont eu le courage de participer à ce collectif risquaient gros et ils le savaient. Leurs articles dénoncent les procès qu’on leur a faits sur les réseaux sociaux avec pour certains des conséquences étonnantes. Refus par des éditeurs après cette controverse de publier leur manuscrit. C’est plus que de la censure sournoise et insidieuse, mais un acte indécent et de la lâcheté.

Oui, nous pouvons être pour ou contre les propos élaborés dans le manifeste. Nous pouvons contester le point de vue des auteurs, débattre et même écrire dans les médias et les réseaux sociaux, mais dans le respect, sans les injurier comme le font trop souvent les influenceurs. La liberté de penser existe et il faut préserver ce legs qui découle d’un lent et pénible cheminement qui a réussi à nous débarrasser des rois qui incarnaient la volonté de Dieu et de la religion qui a trop longtemps étouffé nos aspirations collectives. Cette liberté de penser et de parler a fait tellement de victimes à toutes les époques. Ces porteurs de liberté ont permis d’inventer des sociétés où le peuple détient le pouvoir et peut élire ses dirigeants. Recourir à la censure aveuglément sous le coup d’une poussée épidermique, en appeler au boycottage, injurier l’éditrice et les écrivaines et les écrivains qui ont participé au projet d’Une femme est une femme est une femme est revenir à la barbarie et justifier les actions de Donald Trump. C’est pourquoi il faut lire ce manifeste et le faire circuler autant que possible. Nous avons le devoir de le rendre contagieux. C’est la meilleure façon de contrecarrer les juges qui veulent imposer des vérités allant à l’encontre de toutes les recherches scientifiques pour asseoir leur influence.

Je dénonce le comportement de LQ (Lettres québécoises), qui a refusé le texte de Marie-Madeleine Raoult, qui relatait le parcours de la maison d’édition La Pleine Lune qui constitue un pan incontournable du féminisme au Québec depuis les cinquante dernières années. (J’ai lu et relu ce texte.) Le magazine a rejeté une parole importante dans un numéro qui devait présenter toutes les idées qui ont marqué les luttes des femmes dans leur quête d’émancipation. Pire que tout, les responsables de la revue ont justifié leur décision sur une phrase de madame Raoult et de cette autre phrase retrouvée chez le distributeur sans avoir lu le manifeste, je le répète. Je comprends qu’une revue puisse avoir un code ou une pensée éditoriale, mais il ne faut pas en user pour ostraciser des gens ou encore priver des personnes du droit de parole parce que certains propos heurtent des « militants » d’un comité de rédaction. En agissant ainsi, on se range du côté des censeurs et ce n’est pas digne de la publication que j’ai connue et à laquelle j’ai collaboré pendant plus de vingt ans avec tant de bonheur. Jamais au grand jamais cela ne se serait produit alors avec la direction qui était en poste. 

Jamais.

Je fais assez confiance pourtant à la direction présente de LQ pour corriger le tir et rendre justice à la maison d’édition qu’est La Pleine Lune qui a accompagné la démarche de centaines de femmes qui ont fait le Québec pluraliste et permissif de maintenant. C’est cette liberté que je désire pour le Québec d’aujourd’hui et de demain, que je souhaite pour « ce pays qui n’est toujours pas un pays » afin qu’il garde le cap sur la liberté d’expression, l’égalité pour tous, la laïcité et qui n’hésitera jamais à dénoncer les trop nombreuses dérives. 

 

LAMARTINE THÉRÈSE THÉORET FRANCE : Une femme est une femme est une femme, Éditions de La Pleine Lune, Montréal, 240 pages, 29,95 $.

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/745/une-femme-est-une-femme-est-une-femme