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jeudi 25 juin 2026

MARIE-ÈVE NADEAU ET LA QUÊTE DE SOI

MARIE-ÈVE NADEAU arrive avec un roman au titre étrange. Inutile de chercher dans un dictionnaire, «Empupillé» ne s’y trouve pas. Nous voici devant un terme inventé pour cerner un univers particulier. J’ai pensé à Guy Lalancette et à son formidable ouvrage «L’amour empoulaillé». Un mot que l’écrivain a forgé pour témoigner des tiraillements de ses personnages. Madame Nadeau fait référence à la pupille de l’œil, le centre noir (l’orifice au milieu de l’iris) qui s’adapte à la lumière en se dilatant ou en se rétractant. Cette particularité de l’œil permet de voir les choses autour de nous avec une certaine précision. L’écrivaine dans cet opus braque l’objectif d’un appareil photo sur Camille et Jun qui s’interpellent, se répondent, bousculent leur réalité et ce qu’ils sont dans leur être et leur tête. Les deux s’attirent comme deux planètes en fusion et se repoussent tout autant. Ils restent amis, malgré leur différence et leur attrait physique. Ils pouvaient être amis, mais jamais amants.

 

Camille a vécu une enfance singulière. Sa mère est décédée alors qu’elle avait dix mois et elle a grandi aux côtés d’un père qui la trimbalait partout sans trop se soucier d’elle. Emmanuelle, en accouchant, faisait un pas vers la mort. Une fatalité physique, une maladie génétique étrange. Est-ce à dire que la vie ne serait que le prolongement de la mort?

Georges, un géologue passionné, un collectionneur de fossiles, traîne sa fille dans les forêts de l’Ouest canadien lors des vacances d’été. Il cherche les traces d’un lac glaciaire qui partait de la baie d’Hudson pour recouvrir une partie du continent américain. Le monde physique actuel masque une réalité plus ancienne. Comme si le présent n’était qu’un voile jeté sur une époque qu’on a du mal à imaginer.

 

SOLITUDE

 

La petite fille est souvent seule avec son père et se réfugie dans son imaginaire en s’inventant un ami qui l'attend dans une grotte. Georges n’a d’attention que pour les pierres et les cailloux qui lui parlent d’un temps qui a modulé le présent. Il lui faudra un choc pour prendre conscience du drame de Camille.

 

«En dépit de sa volonté, son père s’immisce également dans ses pensées. Chaque fois qu’elle se retrouve dans un univers naturel où les roches remplacent le béton et les arbres, les immeubles, son enfance passée avec lui à arpenter les grandes forêts canadiennes ressurgit immanquablement; une époque dont elle conserve autant de souvenirs tendres que brutaux.» (p.31)

 

Camille se sent comme un objet que son père trimbale et elle tente d’attirer son attention, pour lui dire qu’elle existe, qu’elle est une humaine avec des désirs et des besoins.

 

«Elle reprit la loupe et la plaça au-dessus de son œil gauche, grand ouvert, et la maintint là, sans cligner ses paupières, surtout ne pas cligner, jusqu’à ce que sa rétine s’assèche, chauffe, brûle. Puis le soleil jaune devint un disque blanc qui vira au noir. La loupe tomba de sa main alors que sa bouche s’ouvrit en un cri aigu.» (p.15)

 

 Tout tourne autour de l’œil dans ce roman. La photographie, la recherche de fossiles quasi invisibles pour le non-initié, Jun, un photographe et Camille, qui s’impose dans l’art de voir et de montrer une autre réalité. 

Georges finira par accepter les choix de sa fille, sans beaucoup d’enthousiasme on s’en doute. Camille ressent la déception de son père même s’il aimait que sa mère écrive de la poésie et soit une artiste à sa façon. 

 

EUROPE

 

Camille s’installe à Paris et rencontre Jun, un photographe reconnu. Ils se trouvent, comme s’ils étaient faits l’un pour l’autre et ne pourront que faire un bout de chemin ensemble. Ces jumeaux cosmiques ne se quittent plus. Lui se spécialise dans les portraits et elle cherche une réalité qui se dissimule derrière le connu. Toute la quête de Georges lors de ses expéditions, si on y pense bien. On hérite aussi des passions des parents.

Un homme intense, que Jun, vissé dans le présent, casse-cou possédé par ses pulsions, peu importe les conséquences. Né en Corée, d’un père ayant des problèmes de santé mentale et plutôt brutal, il a été adopté par un couple de Français et a vite coupé tous les ponts avec eux pour vivre selon ses instincts et ses désirs. Entier, imprévisible, tout le contraire de Camille, qui a subi l’influence de son père qui ne s’est jamais laissé aller aux écarts.

Une expédition dans le désert changera tout. Une épiphanie pour Jun et Camille, de cette amitié qui flirte avec la violence qui couve en permanence chez Jun. Un amour qui ne peut s’installer dans le quotidien, surtout avec les incartades sexuelles de Jun.

Les deux échappent à la mort par miracle dans cette mer de sable. 

Leurs chemins se séparent et chacun va dans sa direction. Lui deviendra photographe de mode aux États-Unis à la plus grande surprise de Camille, qui découvre son espace mental. Ce sera sa signature d’artiste. Un monde vague, une réalité autre, comme si le passé et le présent se confondaient. 

 

«C’est en observant ces archéologies lumineuses qu’elle décida de faire glisser son appareil de son œil droit à son œil gauche et qu’elle comprit que son œil brûlé possédait l’essence de son travail. Son projet artistique commença à s’articuler : ses images reproduiraient la vision de son œil ébloui, sa lésion oculaire serait la matrice de son travail, et le flou, le principe cardinal de ses compositions. Ainsi, ce qu’elle avait toujours considéré comme un handicap deviendrait sa force. La contemplation des choses réelles se transforma en contemplation réelle des choses, comme si elle voyait en deçà ou au-delà de la matière.» (p.134)

 

Jun mettra fin à ses jours. Il hantera Camille cependant même après sa mort. Avec patience, la jeune photographe réussira à se défaire de l’emprise de Jun et à accepter son amour pour Nicolas. 

Comment trouver une direction, miser sur la vie après avoir connu la fulgurance qui retourne l’âme? Elle deviendra enceinte et se rapprochera ainsi de sa mère, qu’elle n’a pu que fantasmer en lisant ses poèmes.

Son père Georges éprouvera des problèmes cognitifs et le scientifique qui ne croyait qu’à la réalité des choses et la rationalité confondra sa fille avec sa femme et sa petite-fille avec Camille. 

 

«Ce que Camille redoute depuis toujours n’advient pas : plutôt que de voir sa santé se détériorer comme ce fut le cas pour Emmanuelle, elle est débordante d’énergie. Plus les mois s’écoulent, plus son rôle de mère lui fait découvrir en elle des forces insoupçonnées. Certes, le temps, l’espace, la solitude se vivent autrement, les concessions existent, les nuits blanches aussi, mais de s’occuper de quelqu’un qui dépend entièrement d’elle dédramatise le rapport qu’elle a pu entretenir jadis avec ses propres tourments.» (p.190)

 

Un roman fort qui nous emporte dans un monde que chacun doit saisir à bras le corps pour le redéfinir et y trouver une forme de paix et d’harmonie. Camille vit le combat de tous les enfants qui doivent se libérer de l’héritage des parents pour tracer leur chemin, se délester pour avoir leur regard et leur vie. Certains n’y arrivent jamais, comme Jun, qui reste prisonnier d’une colère qui le foudroie. Il a été touché à l’âme et est aspiré par sa fulgurance quand Camille parvient à se faire confiance et à s’affirmer. Elle découvrira sa place et ce qui en fait une personne unique qui aime et qui accepte le passé et le présent. 

Un magnifique ouvrage qui bouscule le réel pour y lire son histoire et celle de ses proches. Nous laissons des empreintes dans notre bout de route, mais il y a aussi celles de nos prédécesseurs. Nous créons nos propres fossiles qui témoignent de notre glissade dans le monde des vivants. Jun a été brisé par son enfance quand Camille a su la transformer et devenir une femme heureuse et ouverte. Un très beau roman, une quête qui doit se délester du passé pour se faufiler dans le maintenant.

Marie-Ève Nadeau fait appel à nos sens et aux pulsions pour plonger dans nos héritages et nos conditionnements. Nous voilà devant des êtres vivants qui mordent dans leur existence pour y faire leur marque. Une écriture dense, perturbante même. Heureusement, un grand calme emporte Camille malgré le flou de son œil gauche, celui qui envahira l’esprit de son père. 

 

NADEAU MARIE-ÈVE : «Empupillé», Éditions Mains libres, Montréal, 2026, 216 pages, 29,95 $.

lundi 15 juin 2026

L’ART DE VIVRE SANS FAIRE DE REMOUS

QUEL PLAISIR de retrouver Donald Alarie. «Vivre dans un arbre», évoque le rêve de tout petit garçon qui pense échapper au monde des adultes pour vivre des aventures à sa mesure. Guy Lalancette a écrit de très belles choses sur le sujet. Des jeunes peuvent laisser courir leur imagination et partir à la découverte de tous les livres quand ils se réfugient dans leur maison feuillue où ils peuvent devenir des héros ou encore des magiciens qui savent tout inventer en claquant des doigts. Dans le texte qui donne le titre au recueil de Donald Alarie, le narrateur est un garçon d’un âge incertain qui s’installe dans la résidence des oiseaux après avoir vaincu le vertige. Enfin, il peut être, simplement, faire ce qu’il entend et se faufiler dans la beauté et la paix «tant recherchée». Le rêve de tout individu, jeune ou vieux.

 

Donald Alarie chasse les étonnements du monde en allant ici et là, toujours à l’affût d’un geste, d’un regard d’une marcheuse, d’un homme qui semble perdu, ou encore d’un buisson qui retient la lumière du matin plus longtemps que d’habitude. J’ai l’impression qu’il devient un papillon qui se laisse porter par les souffles de l’air. Semblables à ceux et celles qui écrivent des haïkus et qui guettent le pas d’un passant, le vol d’un oiseau ou un visage étrange qui s'impose dans les nuages. Un instant qui mute en petit poème fragile comme une libellule qui file par miracle sur ses ailes translucides. 

Donald Alarie a ses parcours et ses territoires qu’il arpente, même si parfois le corps hésite avant d’entreprendre la ronde. Il s’attarde sur un banc, observe une dame qui avance péniblement en fixant le sol, un enfant qui semble flotter en apesanteur sur son vélo, ou, plus simplement, il prend une grande respiration pour savourer le bonheur d’être là, dans un jour qui s’offre à lui comme si c’était le dernier. Pareil à Gilles Pellerin, qui lisait dans un parc et qui a levé les yeux devant une femme concentrée sur un gros bouquin. 

Un éblouissement!

 Il traque l’éclat dans la lumière, l’angle qui va le surprendre et lui dévoiler une autre facette du monde. Et c’est le déclic, la seconde qui s’ouvre, un instant parfait, un moment où un passant se révèle dans toute sa vulnérabilité. Comme une fulgurance ou une météorite qui traverse le ciel avant de s’évanouir à jamais. Une «petite éternité» qui fascine l’écrivain et qui mue en quelques phrases bien senties. 

 

«Le fond de l’écran peut-il perturber l’agencement des mots que j’essaie de réaliser, toujours dans le doute, chaque matin?

Un paysage enchanteur, un portrait de famille, une scène de rue, un animal préhistorique, des poissons exotiques, la grâce d’une danseuse, une photo de Barbara, etc.

Ce que je cache en moi peut surgir au moment où je m’y attends le moins. Je demeure à l’affût tel un chasseur expérimenté.» (p.11)

 

Un promeneur attentif à tout ce qui bouge et respire autour de lui, à ses réactions et ses étonnements. Comme une renarde qui se laisse mener par son odorat et qui va en zigzaguant longtemps dans les étourdissements du jour avant de trouver ce qu’elle cherchait depuis l’aube. Pas nécessaire de partir physiquement. Il suffit d’ouvrir son ordinateur et le monde se redessine grâce à son imaginaire. 

Donald Alarie a besoin des mots pour s’installer dans son quotidien, d’un vent qui le pousse doucement et qui décide de la direction où le hasard allumera une petite flamme en lui. Alors, un mot prend tout son poids, tout neuf, comme venu du fond des temps pour déborder dans une phrase qui fera son chemin dans l’univers d’une page toute blanche. Parce que l’écrivain ne sait jamais de quel côté il va glisser et sur quoi il va s’attarder. C’est comme un jeu d’improvisation où un flâneur se laisse surprendre par le hasard des rencontres et les circonstances. Et tous les imprévus, les orages, les bourrasques ou la pluie deviennent des événements.

 

LE TEMPS

 

Mais comment oublier son âge, les habitudes qui le cernent et le chaos qui l’entoure, avec le temps qui lui est de plus en plus compté?

 

«Si je vis encore longtemps, le silence se fera dans les lieux que je fréquente.

Personne ne viendra plus cogner à ma porte comme cela arrive encore occasionnellement.

La solitude sera mon lot. Et je n’y pourrai rien.» (p.23)

 

Parce que vieillir, c’est s’avancer dans la fragilité et la précarité, voir son monde se défaire et se recroqueviller dans des souvenirs qui risquent de vous étouffer. Donald Alarie ne s’abandonne jamais à la nostalgie même si elle le suit inlassablement. Il se concentre sur le présent, un sourire, un geste, un cri qui en fait un témoin. 

 

«Pourtant, ce sont les mots qui l’emportent sous les grands arbres de juillet. Ce sont eux qui finissent par capter toute notre attention. Malgré la beauté qui nous entoure, ce sont eux les vainqueurs en bout de ligne.

Et cela crée indéniablement une forme de dépendance. Nous y retournons aussi souvent que possible. Quitte à négliger d’autres activités dites essentielles. Quitte à avoir des remords.» (p.27)

 

Parce que vivre reste une aventure pour l'écrivain, une quête où il traque le réel pour le retenir dans ses mots. C’est ce qu’il faut pour être une conscience qui se renouvelle sans cesse. 

 

«Nos vies sont remplies de fautes de frappe que nous ne prenons pas toujours le temps de corriger.

Ainsi, nous allons propageant des messages remplis d’imprécisions, laissant aux autres le soin de tenter d’interpréter à leur manière qui nous sommes.» (p.52)

 

Ce n’est pas là sa tâche. Ce qui importe, c’est le dire avec ses gaucheries et ses hésitations.

 

SOLITUDE

 

Oui, le poète fait face à la solitude. Parce que «les plus belles années» se sont défaites et que presque tous les témoins qui renvoyaient ses regards et ses rires ne sont plus. Vieillir, c’est peut-être apprendre à devenir invisible avec sa main sur la main du silence.

 

«Depuis quelques mois, les activités qui l’occupaient habituellement avaient perdu tout intérêt. Rencontrer de vieilles connaissances ne lui disait plus rien. Elle ne se sentait plus l’énergie pour assister à un concert ou pour aller voir une exposition d’envergure. Même ses auteurs préférés ne lui étaient plus d’aucun secours. L’ennui la recouvrait comme un large manteau d’une monotonie infinie.

Elle avait le sentiment d’attendre la fin. D’attendre sa fin.» (p.85)

 

Pour contrer cette réclusion peut-être, Donald Alarie invente des personnages, tourne le dos au «je» et donne la parole à des hommes et des femmes pour être moins seul dans sa parcelle du monde. 

Je l’ai déjà écrit, il y a une parenté entre Donald Alarie et Monsieur Archambault. Leurs petits pas dans un univers de plus en plus étroit, leur discrétion et l’art de s’imposer sans faire de bruit dans leurs réflexions et leurs confidences. 

J’aime leurs regards, leur lucidité, leur humour un peu noir pour parler de la vieillesse, du corps de moins en moins alerte. Ils savent : le mot fin est là tout près et son ombre colle à eux. Que dire de ce courage et cette manière d’occuper les territoires du présent? Parce que vivre, c’est respirer et devenir conscient dans les éclatements de l’heure.

 

«Il doit admettre que le moment le plus agréable pour lui est maintenant le soir, à l’heure d’aller au lit.

Il se souvient de l’époque où c’était plutôt le matin qu’il se sentait le mieux. Au lever du soleil. Il avait alors le sentiment qu’il pouvait se produire, durant la journée, un ou deux événements qui allaient changer le cours de son existence. Peut-être une rencontre bouleversante.

Pendant longtemps, il a vécu d’espoirs et de rêves. Ce n’est plus le cas. Il a l’impression de tout savoir de sa vie. Peut-il lui arriver encore quelque chose d’étonnant?» (p.115)

 

Des petites proses comme des aquarelles qui portent le quotidien dans ce qu’il a de plus intime et de plus personnel. L’aventure du «temps long», les problèmes physiques, des rencontres bouleversantes, la mort qui se profile au bout de la rue et qui va peut-être venir frapper à sa porte, la beauté de juillet à décrire pour garder sa place. 

Donald Alarie, avec les années, s’est dépouillé du superflu pour effleurer l’essentiel, le palpable, ce qui le rend alerte. Ça donne des réflexions, des gestes et des actes de résistance. L’écrivain, sans faire de remous et de fracas, touche l’être, l’âme et devient une sorte de guide. Il me reste à chercher un arbre tout près, dans le parc pour m’installer sous les grosses branches pour méditer «les petites proses» de Donald Alarie. Il me semble alors que je vais mieux le suivre dans ses randonnées réelles et imaginaires. 

 

ALARIE DONALD : «Vivre dans un arbre», Éditions de La Pleine Lune, Lachine, 2026, 120 pages, 25,95 $.  

https://www.pleinelune.qc.ca/titre/733/vivre-dans-un-arbre

mardi 9 juin 2026

GUY MÉNARD SE MONTRE TRÈS GÉNÉREUX

GUY MÉNARD n’a pas cessé de courir, du moins d’écrire des chroniques, et ce, pour mon plus grand bonheur. Il part physiquement et aussi, parfois, dans sa tête, quand ses articulations protestent un peu trop. Voici donc «Parti courir 2» après le succès de son premier opus, une cinquantaine de courts textes qui font voyager du 15 novembre 2021 jusqu’au 29 novembre 2025. Un regard qu’il n’arrête pas de peaufiner, une occasion de prendre le relais de sa première longue sortie dans le monde de l’écriture, il y a quatre ans. Et il y aura un «Parti courir 3», je l’espère. Rappelons que tous les revenus de la vente de ce livre vont à la recherche sur le myélome multiple dont Guy est atteint. Avec le Défi cyclomyélome qui recueille des fonds, un rendez-vous annuel pour des centaines de cyclistes, plus de un million de dollars ont été amassés pour cette cause. Il faut le répéter, le myélome multiple est une forme de cancer du sang qui attaque des globules blancs. La moelle osseuse est aussi touchée et provoque des douleurs intenses avec comme conséquence de diminuer le système immunitaire. Il y a des jours où l’ami Guy doit grimacer en sortant du lit, surtout en bouclant ses espadrilles ou encore lors des premiers pas où il doit avoir l’impression d’avoir les montagnes de Chambord sur les épaules et de «la rouille» partout dans les genoux. 

 

 «Parti courir 2» est une fenêtre qui s’ouvre sur une foule d’événements vécus par Guy : ses pèlerinages annuels à Chambord, son lieu de naissance, son enfance, le sport, des matchs de hockey épiques (il a joué contre Guy Lafleur), des retrouvailles, des faits cocasses, des amitiés et surtout ces heures uniques, ces rencontres comme des bulles de bonheur et de joie inoubliables. Des jours difficiles aussi qui vous laissent la larme à l’œil. C’est ce qui fait que l’on s’attache à ces textes de «la vie ordinaire». Des moments que nous avons tous connus, mais que Guy sait particulièrement bien décrire pour en faire des petits tableaux fascinants.

Je me promettais de prendre mon temps cette fois, d’y aller d’une chronique avant d’aller dormir. Le deuxième soir, j’ai débordé rapidement pour en lire cinq. Et après, je n’ai plus lâché le livre. C’est ça «Parti courir» : des textes qui s’accrochent à vous comme une tique et qui ne vous abandonne plus. 

Des bulles de vie, d’amitié et de partage qui vous emportent dans les recoins des jours, avec des moments de grâce et d'autres, vraiment pénibles. Le quotidien dans ce qu’il a de plus simple et de plus fascinant. Même qu’il donne vie à une voiture ancienne, «Elton», à qui il prête une âme. Il doit s’en départir pour son plus grand malheur.

 

POINT DE VUE

 

Son enfance à Chambord dans les années soixante où tout était possible. Parce que rien ne semblait vouloir résister à ce jeune garçon intrépide qui rêvait de «partir dans la lune», de s’imposer dans le sport ou dans ses études au cégep de Jonquière, où il se fera des amis pour la vie. Il a su faire sa place à la défense dans un match de hockey ou encore sur un champ de balle avant de découvrir la beauté des livres, la course à pied, l’activité favorite des écrivains. Je l’ai déjà dit, pendant mes longues sorties, je ruminais souvent un bout de texte, cherchais une direction à une histoire qui ressemblait à une toile d’araignée. 

Et, j’avais la solution quand je rentrais.

Et même ces rêves qui m’envahissent régulièrement, où je me retrouve dans une ville étrangère en ayant tout perdu, ne me rappelant plus le nom de l’hôtel où j’avais loué une chambre. Ça me rassure, je ne suis pas seul à vivre ce genre de cauchemar.

 

«Le fil conducteur de ces nuits agitées est que je suis pris quelque part. Édifice à bureaux, quartier résidentiel, série de corridors identiques, stationnement souterrain. Pas moyen d’en sortir. Dans mes rêves, je ne panique pas. Je suis juste ben ben tanné.» (p.29)

 

La façon de m’éloigner de ces «errances» : m’extirper du lit, avaler un verre d’eau et tout faire pour ne pas me rendormir rapidement. Parce que je replonge dans cette perte du réel et de contrôle quand je suis trop paresseux pour bouger. 

 

LA VIE QUOI

 

Il est question de vélo, du Défi cycliste où Guy joue le rôle d’encadreur, des moments de l’actualité, des gens formidables qu’il croise et surtout des amis qu’il retrouve lors de ses jours «de maintenance» après des années de négligence. Ça m’arrive aussi. 

J’ai l’amitié fidèle, mais oublieuse. 

Les copains du cégep de Jonquière se moquent du temps quand ils s’assoient autour d’une table pour faire le point sur les aventures de leur vie et secouer des souvenirs. Ils ont toujours dix-huit ans alors. 

 

«Et enfin, presque la même histoire de mon côté, à venir dans les prochains jours, rencontre de vieux amis de Cégep, connus à Jonquière en Technique des communications au milieu des années 70. Je vous raconte tout ça pour deux raisons. D’abord, je suis plutôt fier de mon été de maintenance et ensuite, pour vous rendre envieux. Oui, envieux. Dans le meilleur sens du terme. Pour vous donner envie de faire de même. Les amitiés qui durent sont précieuses, il faut les entretenir pour éviter les pannes, elles sont tellement importantes.» (p.210)

 

Et il y a aussi des moments avec ses proches. Cette fête de Noël où il accompagne sa mère à l’église pour la messe de minuit à Chambord. Un pèlerinage pour lui après des années que cette courte promenade sur la rue principale, une fierté pour sa mère de se retrouver au bras de son fils à l’église, dans le banc de la famille. Nous avions aussi «notre» banc, à la gauche de l’église de La Doré, au milieu à peu près. Ce qui correspondait aux idées de mon père, plutôt au centre de tout.

 

MOMENT ULTIME

 

Ou encore cette rencontre avec un ami qui a demandé l’aide médicale à mourir. Une ultime occasion avant le grand départ, un jour unique et particulièrement émouvant. La chance de dire tout ce que l’on n’a jamais osé aborder auparavant. Mais de quoi discutons-nous quand tous les masques tombent? Quand on sait qu’il n’y aura pas de lendemain?

 

«Surtout, on a coupé court aux lieux communs. On a parlé de tout. De la vie… et de la mort : “T’as eu une belle carrière!”, “Tu te souviens d’Untel”, “Ton ex, tu es toujours en contact avec elle?”, “As-tu peur?”, “Comment tu vois l’après?”… … Robert nous a affirmé qu’il y avait au moins une bonne chose à se retrouver dans sa situation, c’est que les éloges funéraires, on est encore là pour les recevoir! Il était rassuré de savoir qu’après avoir eu une belle vie, il aurait une belle mort. Philosophe, il nous a dit qu’à la fin, l’amour qui te reste, c’est celui que tu as donné. Peut-être qu’il ne le savait pas, mais il paraphrasait Lennon et McCartney.» (p.259)

 

Le temps prend tout son temps avec Guy Ménard! Que ça fait du bien de le lire! On voudrait courir avec lui, parler de nos écrivains favoris et de la vie avec ses descentes et ses montées abruptes, les grands détours qui nous permettent de nous retrouver dans des lieux que l’on ne pensait jamais fréquenter. Guy Ménard célèbre tous les aspects de la vie, malgré les coups durs et les épreuves. Jamais d’apitoiement! L’auteur crée des instants magiques qui ne pourront jamais s’effacer. 

Je me suis répété à chaque phrase de Guy que la vie vaut la peine d’être vécue pour ce qu’elle est et pour ce que l’on peut en faire. Oui, pour la bonne raison qu’il n’y en aura pas d’autres. 

Une dose de courage et d’optimiste que ce «Parti courir 2», des retrouvailles avec un ami qui prend le temps de faire le point et qui vous regarde dans les yeux avec toute la tendresse du monde. Parce que c’est plus qu’un livre que nous parcourons. Nous devenons un proche de l’auteur. Et le don que Guy Ménard possède surtout : la générosité. Oui, j’en veux encore. Le myélome a eu cela de bien : il a fait de Guy un écrivain qui partage avec largesse son temps et son attention. «Parti courir 2», c’est s’offrir une bonne dose de vie et d’optimisme. 

 

MÉNARD GUY : «Parti courir 2», Éditions Anaïs et Victor, Candiac, 2026, 282 pages, 27,95 $.

https://victoretanais.com/collections/nos-livres-jeunesses-et-adultes/products/parti-courir-tome-2-chroniques-de-la-vie-extra-ordinaire

jeudi 4 juin 2026

GILLES PELLERIN TRAVAILLE EN DEMI-TON

GILLES PELLERIN propose un recueil de nouvelles étonnant avec «Ï bémol», soixante et seize textes bien tassés, 235 pages qui prend peut-être sa signification dans le bémol musical qui consiste à abaisser une note pour la rendre plus intime, plus chaude et près de l’auditeur. Des textes courts (une ligne pour nous indiquer un arrêt ou une direction) et d’autres couvrant quelques feuillets. L’écrivain aime surtout se mesurer aux mots pour tricoter des phrases précises et dépouillées de tout superflu. J’ai peu fréquenté Gilles Pellerin, malheureusement, spécialiste «du petit genre» et je m’en veux un peu maintenant. 

 

Gilles Pellerin sait regarder et saisir l’instant, le moment qui tient en équilibre fragile et change tout. Le lieu également, aussi important pour lui que le personnage ou l’intrigue. Son premier texte m’a happé. Quand un écrivain vous rejoint dans vos habitudes, le pari est gagné. 

J’aime lire sur un banc, à l’ombre d’un arbre généreux de ses feuilles. Le parc national de Pointe-Taillon, par exemple, était, il n’y a pas si longtemps, mon lieu de prédilection. Je profitais d’une randonnée à vélo pour m’arrêter près d’un étang ou sous un grand pin pour ouvrir des ouvrages négligés depuis trop longtemps. 

L’an passé, ce fut «Le dernier des Mohicans» de James Fenimore Cooper qui m’attendait depuis des années. Pas depuis 1836 tout de même, l’année de sa première publication. J’ai lu cette épopée qui remonte aux années 1700 et aux guerres entre Français et Anglais en Amérique du Nord face à un beau parterre de fougères. 

 

FUSAIN

 

Gilles Pellerin, c’est l’art de la miniature, de l’esquisse, du fusain, je dirais qui permet de saisir l'instant qui change tout. 

Le voilà dans un parc, toujours au même endroit avec un ouvrage qui le décourage et le met un peu en colère. Ça m’arrive de grogner en secouant un roman, un recueil de nouvelles que je ne trouve pas digne d’être devenu un volume. Il lève les yeux et elle est là, concentrée. Une liseuse totalement happée par le contenu de son livre. 

 

«Je me suis mis à promener mes livres préférés comme on promène son chien, d’abord dès le lendemain, à la même heure, puis carnet en main pour consigner réussites et absences. Il n’y a pas abondance de parcs dans notre ville, et pas tant d’heures que ça dans une journée. J’espérais ainsi découvrir son moment de prédilections. J’ai plutôt constaté qu’elle était imprévisible.» (p.8)

 

Attiré par la liseuse ou par l’ouvrage qui capte toute son attention? Un amour des livres ou un phantasme de lecteur?

À peu près tout devient sujet d’écriture pour lui. J’ai l’impression de suivre un marcheur qui déambule lentement en regardant autour de lui. Et comme ça, il s’arrête, ouvre un bouquin, se penche sur une phrase pour la souligner. Parce qu’elle peut servir plus tard à construire un texte ou bien elle sera reléguée aux citations qui n’ont pas su s’imposer.

Pellerin est une sorte de chroniqueur du quotidien qui va sur la pointe des pieds, pour n’effaroucher personne. 

 

CŒUR

 

L’écrivain est un lecteur et lire pour lui est aussi important qu’écrire. Vous le savez maintenant, l’écriture est avant tout une lecture, je l’ai souvent répété. 

Et je souris devant ses réflexions sur le travail, des rituels, l’amitié, l’amour, la solitude, une réunion ou la fin d’un couple. Il y a également la maladie qui frappe à gauche et à droite sans que l’on puisse faire quoi que ce soit. 

Et me voilà emporté par ce narrateur qui raconte si bien et, surtout, me retient avec un mot, un clin d’œil ou une remarque fine. Un solitaire qui a ses habitudes, ses manies, ses obsessions, on s’en doute. Et je pense à Monsieur Archambault, qui se veut si discret et qui s’attarde à une couleur, un son, une musique ou encore un bout de phrase qui flotte dans l’air comme un parfum à peine perceptible. J’aime ces écrivains qui savent raconter la vie en toute sa simplicité.

 

«J’occupais ma solitude à… rien ou à peu près, sinon à tirer de l’expérience inédite de la dépression un prolongement littéraire. Littéraire jusqu’à l’emploi de l’imparfait, pour la distance, celle qui rapproche de soi, ce qui me donnait l’impression d’y être tout en n’y étant pas. Ma mise à l’écart du présent allait jusque-là. Espoir de rémission : peut-être me rendrais-je assez loin pour pouvoir en parler au passé. Écrire offre l’avantage de donner le choix du temps verbal. De préférence, ne pas verser dans la complaisance ni l’épanchement. Meilleure garantie de sobriété : un texte court, ce qui correspond à ma manière habituelle. Il importait plus que jamais de faire les choses à ma manière!» (p.34)

 

La distanciation, ce pas en arrière pour mieux saisir le moment, sans se laisser emporter par l’émotion. Pas facile de raconter qu’un intrus s’est faufilé dans vos cellules et que, peut-être, ce sera lui qui aura le dernier mot. 

Une élégance qui garde une juste perspective sur certains événements heureux ou moins satisfaisants. Voilà la manière de de cet écrivain.

 

ÉCRITURE

 

Des textes d’une justesse que j’admire comme lecteur et aussi comme écrivain. «Pas de complaisance ni d’épanchement». Une attitude qui permet de survoler sans trop créer de remous les hauts et les bas de l’existence. 

 

«Je mentirais si j’affirmais qu’en aucune circonstance l’indifférence à mon endroit ne m’a affecté. Si c’était le cas, je ne serais pas en train de raconter cette histoire qui, d’ailleurs, n’en est pas réellement une, car j’étais, je suis et le resterai inévitablement, celui à qui il n’arrive rien de notable. En plus, les rares fois où j’ai voulu signaler le mérite de quelqu’un, j’ai eu l’impression de parler dans le vide. J’appartiens à la catégorie des figurants.» (p.200)

 

Tout cela avec un petit sourire qui nous fait croire que ce n’est pas plus important que ça. Il est de la classe des discrets : avec Monsieur Archambault et Donald Alarie. Les liens avec ces écrivains sont un compliment, je le précise. Monsieur Archambault, avec sa démarche qui m'émeut. Donald Alarie, lui aussi, s’aventure dans ses souvenirs et des réflexions lors de ses promenades. Le genre de marcheur qui va du côté de la rue toujours à l’ombre. 

Quel plaisir que d’avancer dans l’univers de cet écrivain! Le travail, les collègues, des rencontres étonnantes parfois, certaines obligations sociales auxquelles il est toujours un peu réfractaire. Tout comme Monsieur Archambault, il préfère la solitude et ses habitudes. 

 

«Depuis l’accident, on dirait que je suis plongé dans un jeu dont les règles ont changé et que je ne suis pas sûr de comprendre. Isabelle partie, plus rien n’est pareil. C’est aujourd’hui que je mesure la part silencieuse qu’elle jouait dans la conduite de ma vie. Là où il y avait des pleins ne se trouve plus que le vide. Je vis un demi-ton en dessous de la réalité. J’ai même l’impression que tout ce qui m’arrive découle de sa mort, que tout commence par son absence, y compris ce qui importe le plus. Par exemple, je me pose la question suivante : si elle vivait encore, éprouverais-je pour Jérémie, notre fils, ce que je ressens maintenant?» (p.203)

 

J’aime la texture de ses textes et la profondeur qu’un lecteur distrait ou trop pressé ne pourra saisir. Il faut accompagner Gilles Pellerin, flâner en prenant tout le temps de laisser ses mots se déposer en vous.

Toujours le ton juste et avec un petit sourire qui enrobe le tout. Une écriture qui me convient même si, parfois, dans mes élans, j’ai tendance à jongler avec les images. Je ne peux résister au plaisir de vous proposer un autre extrait de «Ï bémol».

 

«Ce matin, j’ai vu la Mort au loin, droit devant, sans savoir si elle venait à ma rencontre ou si elle s’éloignait.» (p.245)

 

Ça fait de Gilles Pellerin un humaniste remarquable qui ne se lasse pas de scruter la vie et celle de ses proches. Une véritable exploration du quotidien en retenant son souffle. L’art de tout dire sans jamais donner l’impression d’avoir fait un effort. C’est peut-être une forme de magie.

 

PELLERIN GILLES : «Ï bémol», Éditions de l’Instant même, Longueuil, 2026, 254 pages, 34,95 $.

https://instantmeme.com/livres/i♭-i-bemol/