STANLEY PÉAN, une fois de plus, m’a poussé dans un monde inquiétant comme il l’a fait dans de nombreuses publications (j’ai à peu près tout lui de lui) autant du côté des nouvelles que du roman. Cette fois dans Grangou, l’écrivain s’aventure en Haïti, dans une histoire d’héritage qui prend des couleurs particulières. Stanley Péan aime jongler avec le vaudou, une croyance religieuse très présente en Haïti où un Dieu suprême s’impose avec une panoplie d’esprits qui interviennent dans le quotidien des gens. Bien sûr, des malins, des ratoureux comme on dit au Québec, peuvent tenter d’utiliser ces entités pour manipuler les autres et parvenir à leur fin. Philippe Chevalier a quitté Haïti depuis des années et vit à Boston où il est devenu médecin, un rationnel qui ne jure que par la logique et les faits vérifiables. À la mort de son oncle Claudio, un riche propriétaire, il rentre dans son pays d’origine avec sa femme Claire pour assister aux funérailles et prendre connaissance des dernières volontés du défunt. Philippe plonge dans le monde de son enfance, dans un univers magique et inquiétant où sa belle-mère, Bérénice, tente de tirer les ficelles pour mettre la main sur la fortune de Claudio.
Un mot d’abord sur le titre. Ce mot haïtien signifie « faim ». Ici, Péan ne parle pas que de nourriture, mais de toutes les ambitions de ceux et celles qui veulent s’emparer de biens, du pouvoir en ne reculant devant aucune manœuvre. La faim physique aussi, bien sûr, omniprésente dans ce pays, qui n’arrive pas à se débarrasser d’une certaine fatalité politique qui maintient la population dans la peur et la misère depuis leur indépendance en 1804.
Je me souviens des images du tremblement de terre de 2010 qui a fait plus de 250 000 morts et encore plus de blessés. Maintenant, des gangs, de véritables bandits armés s’affrontent, sèment la terreur en sillonnant les rues, n’hésitent pas à tuer et à tout détruire pour contrôler des secteurs du pays. Comme si Haïti était touchée par une malédiction qu’elle ne peut maîtriser ou repousser.
LA MAISON
Dès les premières pages, Stanley Péan nous plonge dans une atmosphère lourde, étouffante, une canicule qui colle à la peau et à tout ce qui se trouve dans la maison de Grand Havre. Impossible de fermer l’œil dans la vaste demeure de l’oncle Claudio, où on peut se perdre presque dans les nombreuses pièces.
Cette demeure est hors du temps et Philippe retombe dans un passé qu’il croyait avoir laissé loin derrière lui. La chaleur pèse et devient une présence inquiétante et maléfique, une poisse que la nuit ne parvient pas à chasser. La maison est peut-être à l’image du pays qui étouffe, n’arrive pas à respirer librement. Peu à peu, les individus semblent « posséder » par la résidence de Claudio.
« À présent, dans la chambre d’amis, la nuit paraît plus proche, plaquée contre les persiennes. Les insectes bourdonnent et grincent dehors ; un entrelacs sonore incessant, sans commencement ni fin. Plus loin, un chien aboie, une fois, puis encore, comme s’il répondait à un appel que Philippe ne peut entendre.
Claire traverse la pièce et pose la paume contre l’un des volets. Le bois est chaud sous ses doigts. Elle hésite, puis l’entrouvre juste assez pour incliner les jalousies vers l’intérieur. Le geste laisse entrer le son plus que l’air : le souffle épais de la nuit, son humidité végétale. Elle se penche, inspire, puis recule en s’éventant de la main. » (p. 11)
Une atmosphère de plus en plus obsédante, inquiétante, surtout pour Claire, l’Américaine du Nord qui n’a pas l’habitude de cette chaleur qui colle aux objets et aux murs. Surtout, elle est l’étrangère que l’on n’accepte pas dans le pays de son mari. Une hostilité certaine se manifeste rapidement envers elle, surtout de la part d’Anaïse, la vieille servante.
PASSÉ
Philippe croyait être devenu un autre aux États-Unis, en s’installant dans une vie réglée et tranquille. Tout ce qu’il a refoulé et voulu effacé de son esprit suinte des murs et prend possession de ses pensées. La maison ressuscite des craintes qu’il a chassées en faisant médecine et en soignant les corps. Que faire quand le passé vous bouscule, que la tragédie qui l’a frappé de plein fouet (la mort inexpliquée de ses parents) dans un accident de la route qui n’en était peut-être pas un vient le hanter. Comment enrayer la machine à souvenirs qui s’empare du temps et le repousse dans son passé ? Claire ne reconnaît plus son mari et souffre d’une brûlure à la cheville qui est apparue dès qu’elle a mis le pied en Haïti. Est-elle la sacrifiée ?
« Quelque chose se défait en lui, sans crier gare. Une tension tenue trop longtemps, depuis des années. La gorge serrée, il inspire profondément, tente de reprendre le contrôle. L’effort aggrave tout. L’air entre mal. Une chaleur brusque lui monte au visage. Il tourne la tête vers le mur, par réflexe, comme s’il voulait se soustraire au regard de Claire. Le premier sanglot ne ressemble pas à un sanglot. Seulement une expiration irrégulière, presque silencieuse. Puis une autre. Ses épaules tressautent malgré lui. » (p.14)
Claudio a tout laissé à son neveu, un héritage que convoite Bérénice, la femme de ce dernier, qui se trouve lésée. La tension monte. La vieille Anaïse ne manipule pas que les ingrédients de la cuisine.
CONFRONTATION
La servante quasi aveugle gère le quotidien de la maisonnée et possède des savoirs certains. La belle et discrète Sérafina semble le prolongement de la vieille femme. Tout échappe à Claire qui a du mal à rester consciente. Bérénice hante la maison tel un esprit malfaisant qui surgit là où l’on ne l’attend pas. Elle est partout et devient de plus en plus étrange.
« Claire soutient son regard un instant de trop. Une sensation étrange la traverse —, non pas de l’hostilité, peut-être une hésitation impossible à définir, un je-ne-sais-quoi.
Le visage de Bérénice demeure parfaitement composé, pourtant, Claire pressent que son expression pourrait changer sans prévenir, qu’une autre nuance affleure puis disparaît aussitôt. Elle attribue cela à l’épuisement, à la chaleur, au décalage du voyage. » (p.30)
Une lutte farouche s’amorce. Bérénice veut contrer les volontés de son mari, Claudio, tout lui revient, croit-elle. Le notaire, un homme qui incarne la loi et ses aléas, comprend certaines choses qu’un testament ne peut régler.
Claire est envoûtée et possédée, elle l’intruse, celle qui a volé Philippe à son pays. Et Bérénice toujours là comme un fantôme.
« Il l’observe plus attentivement, et le malaise s’approfondit. Ce n’est pas seulement la plénitude du visage. C’est le contraste entre l’expression et le regard, l’impression que la surface a été arrangée indépendamment de ce qui se trouve dessous. Claire avait raison. On dirait un masque qu’on porte, plutôt qu’un visage qu’on habite. » (p.143)
Stanley Péan a l’habitude des retournements où le réel et l’invisible se confrontent dans une forme d’apothéose qui fait éclater les cloisons du monde et de la logique.
J’ai été envoûté tout au long de ma lecture par l’atmosphère de cette maison aussi vaste qu’une ville, par cette chaleur qui écrase les personnages. Tous se débattent avec le quotidien et des « présences » qui peuvent se déchaîner. Philippe emprunte le long chemin du souvenir pendant que sa femme est aux prises avec « une maladie » que le médecin qu’il est ne peut guérir. Un souffle, une respiration habite les murs de cette demeure qui appartient peut-être plus aux morts qu’aux vivants.
L’apothéose de Grangou secoue notre être, nos certitudes et prouve une fois de plus qu’il n’y a pas que la raison et les lois qui gouvernent le monde.
« Les mots changent rarement les faits, répond Orthmann. La faim voyage. Impossible de la confiner à cette île. Vous seriez surpris du nombre de seuils qui existent. Et du nombre de choses qui savent les traverser. » (p.182)
Un roman fascinant, mené de main de maître par Stanley Péan, une tension qui finit par vous couper le souffle. C’est troublant et, surtout, l’écrivain nous entraîne dans des dimensions qui échappent à la rationalité et n’hésite jamais à bousculer notre être et notre âme presque. La lecture de Grangou nous plonge dans les couloirs de l’ambition et de la convoitise. Oui, il y a une malédiction qui pèse sur Haïti, un anathème, qui migre peu à peu dans tous les pays et qui peut mettre la planète en danger.
PÉAN STANLEY : Grangou, Éditions Mains libres, Montréal, 2026, 192 pages, 29,95 $.
https://www.editionsmainslibres.com/livres/stanley-pean/grangou.html







