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lundi 23 septembre 2013

Alain Gagnon travaille dans l'ombre


Alain Gagnon, si on accepte de le suivre, nous plonge dans des situations qui nous bousculent. Il est d’une habileté déconcertante. Dans Les Dames de l’Estuaire, j’avoue avoir interrompu ma lecture à quelques reprises pour reprendre mon souffle. Je sentais le piège se refermer sur moi et je n’aimais pas du tout cette sensation. J’ai dû résister à l’envie de fuir. Un monde étonnant, maîtrisé. J’aime surtout quand il décrit ces pays d’eau et de nuages, le phare, les bateaux. Il devient alors un peintre formidable qui ne peut que vous séduire.

Les familiers d’Alain Gagnon ne seront guère désorientés en lisant ces nouvelles. Ils y retrouveront des thèmes que l’écrivain explore depuis toujours, des mondes mystérieux, le surnaturel plutôt, cette dimension qui essaime au cœur de plusieurs de ses ouvrages. Je pense à La langue des Abeilles, Le ruban de la louve, Thomas K et Le gardien des glaces où le fantasme bascule dans la réalité.
Trois longs textes nous entraînent dans l’estuaire du Saint-Laurent que l’écrivain apprécie particulièrement. Je crois savoir qu’il a envisagé un certain temps de s’y établir pour en faire son lieu d’écriture.
«De ce fleuve, l’Estuaire a sans contredit ma préférence. Surtout ce tronçon que l’on nomme l’estuaire moyen — de l’île d’Orléans à l’embouchure du Saguenay. S’y mélangent les eaux douces et salées, l’urbanité de la rive sud et le large maritime. Et l’on y aperçoit une multitude d’îles fabuleuses: les Pèlerins, l’île Blanche, l’île Verte, l’île aux Lièvres, l’île aux Grues, les récifs de l’île aux Fraises…» (p.9)
Ces paysages marins le fascinent même s’il demeure fidèle à son pays d’origine. Son écriture s’ancre la plupart du temps dans Saint-Félicien et ses environs.
Le monde chez Alain Gagnon est menaçant, dangereux et peut broyer les humains. Ses héros sont des hommes de peu de mots qui ruminent de lourds secrets qui ont failli les briser. Des morts violentes autour d’eux, un exil, une douleur qui brûle l’âme. Tous sont hantés par le désir d’écrire, d’apprivoiser peut-être ce qui menace de les écraser et connaître ainsi une vie autre. Tous doivent puiser dans leurs dernières ressources pour survivre. Ses personnages sont rationnels, souvent calculateurs et n’hésitent jamais à éliminer ceux qui entravent leurs mouvements. La notion de bien et de mal n’a aucun sens pour eux. Ces loups solitaires, blessés, font leur chemin comme Thomas K, mais restent des marginaux.

Dames

Trois univers où des hommes doivent faire face à leurs démons. Dans La Toupie, Andreï s’isole pour apprivoiser peut-être des scènes qui le hantent et le ramènent dans son pays d’origine. Il s’installe dans un phare déserté à l’entrée du Saguenay. L’endroit est sauvage, terrible de violence et de dangers. Il va là pour se recentrer peut-être, trouver un autre équilibre.
«Tous, nous portons le mal. À la racine de notre être, de l’être, de la nature gîte le mal. Sa présence est une énigme, un mystère à résoudre pour chacun. Il nous suit, chien fidèle. Nous le ressentons et savons qu’il existe. Il noircit nos joies les plus pures, prend de multiples formes. Seule une grande souffrance peut nous en libérer et nous redonner le pouvoir entier sur soi. La souffrance est le feu qui transmute.» (p.45)
L’écrivain s’est inspiré d’une légende québécoise pour La Dame aux glaïeuls.
«— Matshi Skouéou, la mauvaise femme, traduit-elle. C’est le nom que donnaient les Amérindiens à cet être. Sous le Régime français, les Blancs l’ont appelée la Dame aux Glaïeuls ou la Jongleuse. Celle dont il ne faut pas répéter le nom, de peur de la faire venir. L’abbé Casgrain lui consacre plusieurs pages dans Légendes canadiennes. C’est dans cet ouvrage que les premiers propriétaires ont trouvé le nom de leur auberge, qui allait devenir un complexe hôtelier.» (p.73)
Enfin avec Le Gambit de la Dame, le lecteur fait face à un tueur professionnel qui ne rate jamais son coup. Lui aussi écrit et laisse ainsi une trace qui pourrait le perdre.
Ces êtres marqués luttent dans un monde cruel et impitoyable. Le héros chez Gagnon est condamné à vivre en marge, comme une sorte d’ermite. Moins il a de contacts avec ses semblables, mieux il va. C’est ce qui explique leur goût pour les lieux retirés, les grands espaces, la lecture et l’écriture qui met peut-être un peu d’ordre dans ce chaos.
Une œuvre importante que cet écrivain trop discret mène d’une main de maître.

Les Dames de l’Estuaire d’Alain Gagnon est paru aux Éditions Triptyque.

lundi 16 septembre 2013

Louis-Philippe Hébert s’amuse avec son lecteur


Dans La Cadillac du docteur Watson de Louis-Philippe Hébert, Sherlock Holmes, le narrateur, répète qu’il rêve d’écrire une histoire où il ne se passe rien. L’écrivain nous entraîne sur les routes d’un Québec incertain avec deux hommes qui discutent pour tuer le temps. Vous avez bien lu, ce sont les personnages de Sir Arthur Conan Doyle, les célèbres enquêteurs qui ont fait ma joie à la télévision, il y a déjà plusieurs années. Je suivais leurs aventures religieusement sans porter de signes ostentatoires.

Le périple semble ne jamais vouloir prendre fin et la tension monte dans l’habitacle.
«J’ai voulu créer une diversion. J’ai ramené sur le tapis ma volonté d’écrire au moins une fois dans ma vie une histoire où il ne se passerait rien. Question de désamorcer chez moi, l’auteur, comme chez le lecteur de nos aventures, cet attrait si artificiel pour une chute, une conclusion, une trame.» (p.77)
Comment réussir une telle entreprise? Cela m’a rappelé André Girard. Il avait lancé lors d’une rencontre à Baie-Comeau, il y a quelques années, qu’il rêvait d’écrire un roman où il n’y aurait pas d’histoire, rien. Le public était demeuré étrangement silencieux.

Périple

La vieille Cadillac conduite par Watson tient la route malgré son âge vénérable. Les deux passagers se prennent pour les célèbres enquêteurs.
«Nous nous étions mis en tête de faire revivre de nouvelles aventures aux deux héros, des aventures où le docteur et le détective tiraient leur épingle du jeu. And dont tell me were just pretending, j’étais Sherlock Holmes. Le plus sérieux des deux. Et le plus âgé aussi. Presque du double de son âge. Watson venait d’avoir trente ans. Il était encore un enfant. J’écrivais le récit de nos aventures. C’est moi qui, le soir venu, les transcrivais le plus fidèlement possible.» (p.24)
Les deux filent vers Saint-Hughes, près de Saint-Hyacinthe. Tout peut arriver dans une auto comme rien ne peut arriver. Il faut s’abandonner au mouvement, être «témoin» du décor. Watson a demandé à son ami de l’accompagner. Il doit régler une affaire dans ce coin perdu.
La tension s’installe rapidement. Une forme d’agressivité même. Holmes s’inquiète et n’arrive pas à «plonger» dans une narration comme il le souhaiterait. Watson désamorce toutes les tentatives. Peu à peu, ils deviennent les sujets de cette aventure.
«Créer une histoire sans histoire était plus qu’un exercice littéraire. J’y voyais l’œuvre de ma vie. Un texte pur. Un texte sans fautes. Qui ne serait pas soumis à l’ordre des choses. Mon histoire où il ne se passerait rien. Où on ne meurt pas. Watson dirait : «Où on est déjà mort.» Où il n’y a pas de punition. Où le bonheur, c’est d’exister. Tout simplement. Watson avait tort. Je le prouverais. Je n’étais pas compliqué. Alors, je ne voulais pas laisser Watson s’interposer, même si ce dernier, je le sentais, considérait que c’était pour lui une mission divine de m’en empêcher. Divine ou diabolique, je vous laisse deviner.» (p.104)
Le paysage, la fin de l’hiver, les champs boueux, les villages, des propos nous permettent de nous accrocher à la réalité. Quelques allusions à la vie familiale des personnages, leurs amours, l’histoire ne s’égare pas dans les détails.

Narration

Les deux hommes ne seront jamais les limiers connus, mais cela n’a guère d’importance. Comment les abandonner dans ce printemps frileux? Les amis deviennent peu à peu des étrangers.
Les personnages peuvent être l’un et l’autre, tout est possible, tout peut arriver quand les histoires se mélangent. Comment savoir? La finale m’a beaucoup dérangé. Peut-être que le roman débute là, peut-être qu’il y a eu un drame que nous ne connaîtrons jamais.
Louis-Philippe Hébert est habile, brillant. Il s’amuse à faire et à défaire son récit pour mieux nous retenir. J’ai été aussi têtu que Holmes et Watson, autant que l’écrivain. J’ai apprécié cette narration pas comme les autres. En tant que lecteur, je fais toujours confiance à l’auteur. Il ne peut que me faire vivre quelque chose d’étonnant ou de décevant. Un roman qui illustre la vie, ou la mort? Comment trouver une justification à la vie et à la mort?
Une véritable expérience que ce voyage qui n’en est pas un, cette réflexion sur la narration, l’écriture et l’aventure littéraire. Un récit qui ne cesse de se construire et se défaire.

La Cadillac du docteur Watson de Louis-Philippe Hébert est paru chez Lévesque Éditeur.

dimanche 8 septembre 2013

Claudine Dumont nous plonge dans le vide


J’ai pris un certain temps à m’habituer à l’écriture de Claudine Dumont et à Anabiose. Un style hachuré, réduit à l’essentiel. Souvent, un mot, rien de plus. Un peu essoufflant, mais l’intrigue m’a emporté. J’ai ressenti la douleur, la colère et les désirs d’Emma. Je suis passé par toutes les émotions et j’ai compris, à la dernière phrase, que c’est ce que souhaitait l’écrivaine. Une allégorie qui permet au personnage de retrouver des sensations et des émotions qu’elle avait perdues, de redevenir humaine. J’ai pensé souvent à Ook Chunk pendant ma lecture, à L’Expérience interdite, un roman inoubliable. La comparaison est peut-être un peu forte, mais l’univers dans lequel nous plonge cette nouvelle écrivaine est tout aussi étrange.

J’aurais peut-être dû lire la définition «d’anabiose» avant de me lancer dans la lecture du premier roman de Claudine Dumont. Peut-être que j’aurais deviné dans quoi je m’aventurais. Le dictionnaire dit que ce terme de zoologie signifie «reprise de vie active après une phase d’endormissement ou d’hibernation». Est-ce que cela m’aurait avancé? Probablement pas. Voilà un suspense psychologique qui échappe à toutes les balises. Particulièrement déstabilisant.

Aventure

Emma est enlevée par deux hommes sans raison apparente. Cette solitaire sombrait lentement dans la déprime. Peu de contact avec les autres, pas même avec sa famille. Un travail abrutissant et l’alcool qui engourdit un peu plus chaque jour. Est-ce une raison pour se faire kidnapper?
«Je me redresse d’un bond en hurlant. J’ouvre les yeux. Déséquilibre. Je suis dans une pièce vide. Il n’y a pas de fenêtre. J’ai soif. À mes pieds, il y a un matelas. À même le sol. Gris. Propre. Rien d’autre. La tête me tourne, je retombe sur le matelas. J’ignore où je suis. Je ne me souviens pas comment j’y suis arrivée. Il y a un signal d’alarme qui hurle dans ma tête, aussi fort que la douleur.» (p.13)
La routine s’installe, faite de répétitions et d’occupations. Les geôliers s’occupent même de sa toilette personnelle pendant son sommeil.
«Mes cheveux sont humides. Mes vêtements sentent le désinfectant. Ils lavent mes vêtements. Ils me lavent. Je réalise que je n’ai pas eu de selles depuis que je suis ici. Lavements? Ils me lavent l’intérieur aussi? Comment font-Ils pour faire ça sans me réveiller? L’eau. Ils doivent mettre quelque chose dans l’eau citronnée. Je sens une sorte de révolte se former en moi. Ils me lavent l’intérieur. Ils me droguent. ILS. Une boule dans mon ventre. Puis rien. Qu’est-ce que je peux faire? Je ne peux pas arrêter de boire.» (p.30)

Elle dessine sur un mur avec le curseur de la fermeture éclair de sa jupe, dort, se réveille, boit, s’endort, dessine encore et court dans sa cage comme une bête.

L’autre

Un matin, elle sent une présence. Un homme dort sur un matelas. Il est là, simplement. Comment réagir?
«Il bouge. Dans son sommeil. Je veux qu’il ne soit pas là. Je veux le faire disparaître. Avant qu’il ne se réveille. Avant qu’il ne soit trop tard. Je veux le tuer. L’étouffer. Qu’il ne soit plus là. C’est simple. C’est instinctif. Une menace. Est-ce une menace? Est-ce que je peux tuer? Pour vivre? Pour survivre. Cette urgence, elle m’embrouille. Elle m’étouffe. Elle me paralyse. Vite. VITE! Mais vite quoi?» (p.36)
Les deux s’apprivoisent, bougent, se confient peu à peu. Elle travaillait comme aide-téléphoniste, un métier ingrat et peu valorisant. Lui spéculait à la bourse. Les deux savent que personne ne va s’inquiéter ou les rechercher. Pourquoi les garder ainsi? Qui se cache derrière les portes?
Ils parviennent à creuser un trou dans le mur et à s’évader. Façon de parler. Ils vont de couloir en couloir, se heurtent à des cellules semblables à celle qu’ils viennent de quitter. Pas moyen de trouver une sortie à ce labyrinthe. Ils sont repris et séparés. Emma s’était habituée à Julien, à sa présence, à son écoute. Elle a découvert l’autre, elle qui ne s’intéressait à personne avant.
«J’ai mal à la tête. Je n’ai pas encore ouvert les yeux. C’est le mal de tête qui me réveille. Julien. JULIEN. Je me redresse en ouvrant les yeux. Une autre pièce grise. En béton. Globe blanc. Matelas. Pichets. Pas de Julien. Ils ont tué Julien. Ce n’était pas lui l’expérience. C’était moi. Ils ont tué Julien. Odeur de désinfectant. Je suis lavée. J’ai un chandail. Il n’est plus sale, il n’est plus déchiré.» (p.138)
Une expérience qui risque de ne pas vous laisser indifférent.

Anabiose de Claudine Dumont est paru chez XYZ Éditeur.

lundi 2 septembre 2013

Claude Jasmin révèle le secret d'Anita



Anita est juive et a connu les camps nazis. Les prisonniers et les prisonnières y étaient numérotés comme du bétail. Elle était alors une jeune femme à peine sortie de l’enfance. Après sa libération, elle migre à Montréal avec son père. Voilà qui explique le titre un peu étrange du dernier ouvrage de Claude Jasmin, Anita, une fille numérotée. On retrouve la verve habituelle de cet écrivain, son art de raconter en bondissant un peu partout. Une histoire d’amour qui sort des sentiers battus. À toutes les fois qu’il est question de Claude Jasmin, je pense à cette rencontre au Salon du livre de Québec. Je venais de publier Souffleur de mots aux Éditions Trois-Pistoles. Je m’étais retrouvé, le temps d’une séance de signatures, coincé entre lui et Jean-Claude Germain. Inutile de dire que je n’avais pas eu la chance de placer un mot ni de rencontrer un lecteur.



Claude Jasmin, depuis un certain temps, prend plaisir à raconter ses aventures de jeunesse, à esquisser le profil de personnages qu’il a côtoyés. Cela nous a donné Chinoiseries et Papamadi, des textes fort sympathiques. Il semble qu’avec le temps, l’attrait de l’enfance devient irrésistible. Beaucoup d’écrivains empruntent la route de l’autobiographie, d’autres celle du récit.
Nous voici dans les années cinquante. Le jeune homme ne peut continuer son cours classique. Échec en mathématiques. Son père lui trouve une place à l’École du meuble où il pourra devenir céramiste.

Refus global

Le milieu est en effervescence. Borduas vient à peine de publier le Refus global et il a été mis à la porte de l’établissement. Il garde ses partisans et aussi ses dénigreurs sont virulents. Une période folle de questionnements, de découvertes et d’idées qui peuvent affoler des parents catholiques. Surtout son père, un «mangeux de balustre» comme dit l’auteur.
«Refus global a osé proclamer un anticléricalisme violent. Borduas a été aussitôt mis à l’Index et interdit d’enseignement. Père de famille, il s’est retrouvé chômeur. Pour nous, c’est un scandale! On n’en revient pas, mais mon père décrète: «Notre chef Duplessis a fait ce qu’il fallait. Pas de place pour les athées. Je suis content. Tu as échappé à l’emprise d’un suppôt de Satan. Concentre-toi sur la poterie, tout le monde a besoin de vaisselle.» (p.69)
S’emmouracher d’une juive n’arrange pas les choses. Cette fille étrange traîne de la nourriture dans son sac et mange sans arrêt. Les parents du jeune garçon sont dans tous leurs états.
«Ces gens-là nous arrivent d’un monde à l’opposé du nôtre! Ces immigrants-là, ça débarque de loin, de creux, de pays lointains, du fin fond de l’Europe. Ils ont des accoutumances et des cérémonies bizarres qu’on peut pas comprendre, ça fait qu’un gars normal peut pas rentrer dans ces familles-là, on peut pas s’accoutumer à leurs simagrées, comme qu’on pourrait dire… Et ça serait une sorte de sacrilège, contraire à notre sainte foi catholique romaine. On risque l’excommunication «ad vutam étermam!». (p.26)
On croirait entendre Jean Tremblay, le maire de Saguenay, dans l’une de ses envolées édifiantes.

Appréciation

Heureusement, l’auteur oublie un peu son histoire d’amour qui s’essouffle pour nous parler de l’École du meuble, des enseignants et de ses découvertes artistiques; de ses incursions au théâtre. Les grandes vedettes françaises comme Louis Jouvet et Gérard Philipe viennent à Montréal et il ne rate aucune représentation. Il croise des gens qui deviendront des personnages importants.
«Les yeux fermés, sa mâchoire remue sans cesse, me faisant penser à ce jeune corbeau dépeigné, Miron, un poète que l’ami Gréco nous a présenté l’autre midi. Une sorte de paysan volubile qui jouait de l’harmonica ou carré Saint-Louis.» (p.45)
Jasmin se laisse porter par la mouvance qui secoue Montréal et le Québec alors. Des questionnements, des virages qui nous poussent vers la modernité qui attend bien sagement son heure.
Une belle histoire d’amour, une fille brisée par l’horreur des camps nazis. Elle n’en parle guère, mais elle a vu mourir des gens, disparaître de grands pans de sa famille, sa mère surtout. Le jeune Jasmin est peu conscient de cette réalité bien lointaine.

Préjugés

Le jeune homme, malgré sa bonne volonté, sera victime de préjugés. Il abandonne la belle Anita, incapable d’oublier «certaines révélations». Jasmin se rendra compte trop tard qu’il a été victime de calomnies et de ses préjugés. Une lâcheté qui le hantera toute sa vie.
L’écrivain décrit une société qui hésite entre la tradition et la modernité, un milieu artistique en effervescence, avec force détails. C’est précieux. Il brosse un portrait, encore une fois, du Montréal de l’époque avec une justesse et un enthousiasme contagieux.

Anita, une fille numérotée de Claude Jasmin est paru chez XYZ Éditeur.

jeudi 29 août 2013

Les humains se rejoignent difficilement

Des couples improbables, une recherche d’amour impossible, un cri plutôt qui s’étouffe dans une désespérance existentielle. Du pain dans les joues de Louise Marois se referme sur le lecteur comme un piège et il est plutôt difficile de s’échapper.


Aimée et Yhana tiennent plus que tout à une baraque qui se désagrège jour après jour, grugée par une sorte de cancer. Les filles doivent en plus affronter un genre de Méphisto qui manipule tout le monde et prend plaisir à les tourmenter. Le tout changera avec l’arrivée du couple Pipistrelle qui loue l’étage du haut. D’étranges relations s’établissent entre ces personnages étranges et tellement différents.
Tous ces personnages se bousculent, se mentent et n’arrivent jamais à être là, au même moment, pour vivre la tendresse et l’amour. Tous cherchent et ne savent que se blesser on dirait dans cette aventure qu’est le quotidien.
«Le soir ébruite sa lassitude sous les jardins écrasés. Fait un détour par l’escalier de pierre, pour le plaisir de glisser sa paume sur la rampe tout doucement, préserve le ravissement qui l’accompagne. Son bonheur se transforme lorsqu’elle voit Yhana attablée avec un homme. Une table ronde, restée dehors tout l’hiver, leur sert d’îlot. La vue de cette scène presque idyllique brusque Aimée. Veut retourner là où elle était, dans la rouille et la sciure. Fonce tête première, avec l’espoir de défaire.» (p.29)


Méphisto

Geoffroy Vidal trouve sa raison d’être en assaillant les êtres qui l’approchent. Il réussira à se glisser dans le couple Pipistrel qui repose sur les mensonges du mari, une sexualité trouble. Des contacts brutaux souvent, des êtres réduits à l’état animal presque qui ne peuvent s’empêcher de se faire mal malgré leur envie de tendresse et d’amour. Tous cherchent autant la mort que la vie, la désespérance que le bonheur d’être. Une écriture qui vous pousse dans une dimension où l’oxygène se fait rare.

Les pendus

Que dire quand madame Pipistrelle, après un moment de fulgurance avec Yhana, accepte de décrocher les pendus dans les parcs de la ville pour que les gens ne voient rien. Elle bourre leurs joues de morceaux de pain pour qu’ils fassent bonne figure dans la mort. Un monde désespéré et désespérant où l’on masque la vérité. La télévision et certains médias servent à cela de nos jours.
Un récit qui coupe le souffle, égare un peu dans une prose recherchée qui parvient à créer une sorte de danse macabre où la vie est un cri, un hurlement, un désir d’aller au-delà du quotidien. Et quelle terrible solitude !
Il faut une bonne dose de courage pour plonger dans cet univers qui se désagrège. Les hommes et les femmes ne peuvent que se blesser et s’agresser. La tendresse, la chaleur humaine arrive parfois, comme une fulgurance qu’il est impossible de retenir. Difficile, mais écrit dans une langue forte, éblouissante qui sauve l’entreprise. Peut-être qu’il faut se laisser emporter simplement par les mots et les phrases pour aimer ce chant existentiel. Peut-être que la vie n’est qu’une suite de petites morts après tout.

Du pain dans les joues de Louise Marois est paru aux Éditions de l’Hexagone.