Nombre total de pages vues

mercredi 15 mars 2023

LE PÈRE HANTE ENCORE MICHAEL DELISLE

DÉCIDÉMENTMichael Delisle n’en a pas terminé avec la figure paternelle. C’était le sujet de son roman Le Feu de mon père où il décrivait un homme qui se tenait sur la corde raide, vivant en marge de la société et en ayant des problèmes avec la justice. Un instable, toujours en train d’imaginer des projets qui pouvaient le mener droit derrière les barreaux. Dans Cabale, Wilfrid surgit dans la vie de ses fils alors que Paul amorce une carrière d’enseignant au cégep. Louis travaille en usine pour subvenir aux besoins de sa petite famille. Wilfrid n’a jamais été présent, occupé à inventer des combines qui le poussaient dans le mur à toute vitesse. Il a vécu en Floride pendant des années et le voilà de retour, agissant comme s’il avait constamment été là, prêt à tout donner à ses garçons. Paul ne peut que se méfier pendant que Louis passe l’éponge.

 

Wilfrid a fait plusieurs séjours en prison et il s’est toujours pensé plus futé que tout le monde. Un grand parleur, un séducteur qui prenait toute la place, un fin filou irresponsable qui accusait systématiquement les autres pour ses échecs. Le voilà de retour à Montréal, prêt à tout effacer et à s’imposer dans la vie de sa progéniture. 

 

«J’ai circulé tranquillement, les mains jointes, puis j’ai figé raide en apercevant Wilfrid. Il m’a paru, lui aussi, plus trapu que dans mon souvenir. Sa moustache était toujours là, plus drue, plus blanche. Je ne l’avais pas vu depuis une trentaine d’années. Wilfrid, mon père, n’est pas resté longtemps à la maison. Je le voyais parfois quand j’étais tout jeune. Ensuite, ses combines l’ont amené en prison à quelques reprises. Il a fait une tentative de vie normale quand j’avais dix ans. Presque deux ans comme vendeur de voitures. Mais il n’a pas tenu le coup. La vie rangée n’était pas pour lui. Il a filé en Floride où, paraît-il, il a profité d’une femme riche. Et le revoici, hâlé, un peu dégarni, fragilisé. Tout seul.» (p.22)

 

Souriant, volubile, optimiste, Wilfrid soutient Louis dans la réalisation de ses rêves. Ce dernier peut même retourner aux études. Son père lui avance de l’argent pour compenser la perte de son salaire en usine. Revenir sur les bancs de l’école, au cégep, n’est pas une mince entreprise, on l’imagine, mais Wilfrid répète que tout est possible. Il suffit d’y mettre le temps et de ne jamais hésiter à foncer. Paul se méfie des sourires et de ce nouveau Wilfrid qui ne peut que les décevoir. 

 

«Louis n’est pas d’accord. Wilfrid est un vieil homme qui a trouvé le moyen de faire amende honorable. Il veut se racheter. Il ne voit pas pourquoi il refuserait son geste. Notre père va le pensionner à hauteur de son salaire d’usine pour qu’il se consacre aux études à temps plein. Plus les frais. Plus les livres. Il pourrait finir son DEC en sciences humaines. Ensuite, qui sait, l’université.» (p.50)

 

C’est le grand pouvoir de ce survenant que de faire croire que tout est possible. Paul assiste à tout ça de loin, ayant du mal à se glisser dans la peau de l’enseignant qu’il est et à communiquer avec ses étudiants. Il n’arrive pas à s’intégrer au corps professoral même si Morin, un maître, est toujours prêt à lui donner un conseil et se montre plutôt généreux de ce côté. Ce collègue deviendra-t-il le père qu’il n’a jamais eu? Paul gâche tout avec lui lors d’une fête un peu trop arrosée et se lie d’amitié avec Khoury, un érudit qui vit seul et aime l’opéra. 

 

POSSIBLE

 

Se pourrait-il que Wilfrid devienne enfin le père qu’il n’a jamais été, qu’il aide ses fils à réaliser leurs rêves? Que cet instable comble le vide qu’il a laissé derrière lui pour courir l’aventure. 

 

«Aucun homme n’a écouté Louis enfant, et cette solitude l’a formé. À la maison, en société, à table, les frères Landry ont joué, jour après jour, devant une salle vide. Quand il vient me rendre visite, Louis rentre et regarde par terre, il s’assoit et commence par se masser le cuir chevelu et pincer son nez, il boit sa bière, et les phrases font surface peu à peu. C’est l’ordre des choses.» (p.49)

 

Paul ne croit plus personne et ses relations avec les autres sont toujours gauches et souvent impossibles. Heureusement, Khoury, cet esthète amateur de chant classique et de littérature, ce vieil ours mal léché qui est un peu la risée de tout le monde au cégep, lui ouvre ses portes. 

Wilfrid meurt subitement et tout bascule. Un moment intense où Paul se rend compte que son père a fait preuve d’une grande abnégation en finançant le retour aux études de son frère, vivant dans un taudis et l’indigence.

 

JUSTESSE

 

Un court roman senti et dense, magnifique de justesse. Une habitude chez Michael Delisle. Ses personnages blessés par l’enfance sont souvent des marginaux. Peut-on changer sa vie, peut-on faire en sorte de prendre un virage qui nous pousse dans un monde différent et nous permet d’oublier les manques qui ont marqué nos premières années? C’est une grande question qui hante Michael Delisle et qui le suit d’une publication à l’autre. 

Il semble bien que nous soyons victimes d’une certaine fatalité et qu’il est à peu près impossible d’échapper à sa destinée, et ce malgré l’apparition d’un Wilfrid qui promet de tout transformer. 

Un récit soigné, dense comme tous les livres de Michael Delisle, vibrant qui m’a laissé un peu étourdi à la fin, parce que moi aussi j’ai cru au rêve de Louis et à la générosité de Wilfrid qui se sacrifie enfin, donnant tout à son fils. Une histoire terriblement humaine et sympathique. La magie de Michael Delisle opère encore une fois. Magnifique réflexion sur l’enfance, la paternité, l’enseignement et la fraternité, la littérature et la musique, ce roman nous pousse vers des questions essentielles sans jamais forcer la note. Du bel ouvrage, dirait Victor-Lévy Beaulieu.

 

DELISLE MICHAELCabale, Éditions du Boréal, 136 pages.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/michael-delisle-12087.html 

mercredi 8 mars 2023

DAVID BEAUDOIN BOUSCULE LE LECTEUR

CERTAINS ÉCRIVAINS aiment sortir des sentiers battus et explorer des territoires où les lecteurs auront du mal à les suivre. David Beaudoin se permet bien des audaces dans La signature rouillée, un premier roman, où il tourne le dos au réel pour se faufiler dans un monde de rêves et de fantasmes. Antoine G., un Québécois d’origine, vit à Paris et restaure les œuvres d’art que le temps abîme ou qui subissent les outrages de certains vandales. Antoine G. accomplit de véritables exploits avec des toiles que l’on croyait gâcher à tout jamais par l’action d’un étourdi aux motivations obscures. Il est embauché par la directrice du musée Carnavalet. Un visiteur a laissé une signature illisible sur le tableau de A. Boulanger, un peintre peu connu décédé en 1922, intitulé Le sauvetage des malades de l’hôpital de l’Ancienne Charité. Personne n’a vu le vandale, pas même les caméras qui filment tout pourtant. Un homme en blanc aurait opéré dans la plus grande des discrétions et les membres de la sécurité n’ont pu l’intercepter.

 

Il faut de l’habileté et surtout de bonnes notions pour restaurer une œuvre picturale sans l’abîmer. Un art de patience, de longue haleine, qui demande beaucoup de doigté et d’attention, on s’en doute. On a vu dernièrement des écologistes asperger Les tournesols de Van Gogh avec de la soupe aux tomates en Angleterre. Heureusement, la contestation n’a pas touché la toile, mais la nouvelle a fait les manchettes.

Antoine G. procède d’une façon tout à fait personnelle et un peu singulière. Il se livre à des séances où il fixe la peinture, se concentre et entre dans une sorte de transe où il visualise la gestuelle de A. Boulanger. Il arrive ainsi à sentir le sujet comme s’il avait les yeux du maître et pouvait manier le pinceau à sa place. Cette compréhension intime du tableau est nécessaire à Antoine G. avant d’intervenir avec précision et délicatesse. En plus, il y a des outils modernes pour venir en aide au restaurateur. Des analyses poussées lui feront mieux connaître la texture de l’œuvre. 

 

«La peinture devait également être soumise à un accélérateur de particules. Cela permettrait de retrouver la composition exacte d’une matière qui avait vieilli durant plusieurs années, comme si elle avait voyagé dans le temps, depuis le début du vingtième siècle. Ensuite, Antoine G. pourrait tester les différents solvants afin d’en trouver un qui enlèverait l’encre, et non la peinture originale. Puis viendraient les retouches sur les parties de la toile qui auraient été abîmées définitivement par la signature. En somme, son travail consisterait à supprimer le geste d’un vandale pour refaire celui de l’artiste.» (p.13)

 

On saisit maintenant l’importance de la tâche d’Antoine G. Le restaurateur doit avoir une vision «scientifique du tableau» pour en connaître tous les éléments constitutifs et comprendre parfaitement l’approche et la technique du maître. Le tableau de A. Boulanger reproduit une scène survenue à Paris en 1910 lorsque la Seine a débordé dans les rues de la ville et qu’il a fallu secourir les patients de l’hôpital pour les mettre en sécurité. Les résidentes de ce lieu souffraient de problèmes de santé mentale. On le sait, à l’époque, elles pouvaient y être incarcérées sur une simple signature du mari ou par une dénonciation d’un proche. Bien des épouses révoltées et originales ont écopé souvent en France et au Québec en ces temps pas si lointains. Refuser la soumission à l’homme était vu comme une aberration psychique.

La femme touchée par le gribouillis du vandale trouble le restaurateur. Au centre de la scène, des gens la sortent de l’édifice par la fenêtre avec beaucoup de délicatesse. Elle semble évanouie, évanescente, hors du temps, entourée d’une étrange lumière qui la porte dans cette grisaille. 
Je me suis livré à l’exercice d’Antoine G. (on retrouve ce tableau sur Internet) et rapidement la patiente tout en blanc, éthérée, sereine même, m’a fait penser au Christ. Particulièrement à la toile de Rogier Van der Weyden réalisée vers 1435 et intitulée La Descente de Croix, une peinture que l’on peut voir au Prado de Madrid. 
Cette femme possède une présence, une pureté qui fascine et émeus. Une douceur aussi se dégage d’elle, un abandon ou une sorte de délivrance après toutes les souffrances et les tourments. À gauche du tableau, une séquence a tout d’une mise au tombeau. Une œuvre troublante avec des personnages comme des spectres qui surveillent la scène et s’agitent à l’avant-plan, un combat entre le noir et le blanc, les forces obscures du mal et la lumière divine. 

Antoine G. se rend souvent sur les lieux et a l’impression de revivre ce déluge. Il patauge dans l’eau et se retrouve près de Boulanger, en plein travail.

«Antoine G. s’approcha de A. Boulanger dans l’espoir de lui parler. Il réalisa rapidement que le peintre, comme tout ce qui provenait de l’inondation de 1910, n’était qu’une illusion. Il devait malgré tout en avoir le cœur net et découvrir à quoi il ressemblait. Quand il arriva derrière lui, l’homme se retourna et souleva enfin le capuchon qui cachait son visage. Devant Antoine G., dans la rue des Saints-Pères, se tenait une femme aux cheveux bouclés. A. Boulanger n’était donc pas un homme comme il l’avait toujours cru, mais une femme. Le restaurateur comprit à quel point il avait fait fausse route tout ce temps. Il saisit pourquoi la relation de la peintre A. Boulanger avec la femme en blanc avait dû déranger à l’époque, et pourquoi on avait dû transférer cette dernière à l’institut psychiatrique Sainte-Anne.» (p.77)

 

Ce travail lui permet de replonger dans son enfance, auprès de sa grand-mère. Des moments de complicité avec cette femme un peu mystérieuse. Zéléma a aussi été internée pour une raison qu’il finit par comprendre. Elle avait connu

l’amour avec une compagne. C’était bien assez pour la faire enfermer. Beaudoin imagine tout un scénario alors, un vaste complot où l’on ostracisait les homosexuels et les lesbiennes. Nous basculons dans la face cachée du monde des arts et les interdits d’une société rigide et patriarcale.

David Beaudoin pousse fort loin la lecture que l’on peut faire d’un tableau ou d’une œuvre d’art. Les transes d’Antoine G. lui permettent de plonger dans le sujet de A. Boulanger, d’inventer une histoire sordide de répression et se découvre une mission. Il comprend pourquoi sa grand-mère Zéléma a été internée. Il trouve enfin la pièce du puzzle qui manquait. 

 

RISQUES

 

Si le travail d’Antoine G. est passionnant, il comporte aussi ses risques. En voulant reconstituer la gestuelle et la manière de l’artiste, il réussit peu à peu à se substituer à lui et à se faufiler dans son tableau. Le restaurateur est happé par la détresse de cette femme en blanc qui l’interpelle, le subjugue et le pousse à raconter cette histoire au-delà des années et des époques. C’est aussi sa grand-mère sacrifiée qui lui lance un cri. Antoine G. s’identifie tellement à ce tableau qu’il finit par perdre contact avec sa réalité et bascule dans un univers où l’un devient l’autre, perd son nom comme la directrice du musée qui disparaît et est remplacé par un individu qui est certainement son double. La responsable, Madeleine Bernard, se métamorphose en Bernard Madeleine, un homme. 

Roman troublant, formidablement fascinant pour celui et celle qui s’intéressent au travail des peintres, qui cherchent à comprendre ce qui se cache dans une création que l’on a du mal à interpréter quand nous ignorons les motivations de l’auteur. Comment raconter les tourments qui secouaient Van Gogh en regardant ses immenses tableaux où les couleurs fauves semblent suinter des objets et du décor? Beaudoin s’aventure même dans la réalité d’Antonin Artaud qui a été lui aussi interné pour maladie mentale. 

Voilà une fiction percutante, singulière, éblouissante qui m’a poussé au-delà des apparences, m’a permis de me glisser dans les lubies ou les folies de l’artiste pour réinventer son œuvre. Métamorphoses où l’envers et l’endroit se bousculent et où le restaurateur deviendra le vandale. 

Une histoire de passion qui permet d’aller au-delà de la représentation et de l’image pour découvrir la vie des gens, des amours cachées et interdites, des secrets que la société de l’époque comme de maintenant prend un malin plaisir à maquiller. David Beaudoin m’a ébranlé en me poussant dans la transe d’Antoine G. Le parafe du vandale n’est pas un acte anodin, mais une appropriation de la toile de Boulanger par Antoine G. En la restaurant, il en devient l’auteur. Magnifique. Comme si les œuvres prenaient un sens nouveau et partageaient le récit de celui qui les regarde avec amour et passion, et ce au-delà des époques et des préjugés. 

 

BEAUDOIN DAVIDLa signature rouillée, Éditions Annika Parence, Collection Coûte que Coûte, Montréal, 156 pages.

 


 

 

mercredi 1 mars 2023

LA DISPARITION D’UN SAVOIR-FAIRE

Y A-T-IL DES ROMANS que l’on peut qualifier de documentaires. Correlieu de Sébastien La Rocque y ferait bonne figure. L’auteur, un ébéniste, un métier qui se pratique de moins en moins, parle avec passion de ce savoir formidable qui a été avalé par l’industrie qui décortique tout, planifie et utilise des machines de plus en plus performantes pour réduire les coûts, semble-t-il. Sébastien La Rocque nous entraîne dans l’univers de Guillaume Borduas, le dernier des vrais, un artisan qui travaille seul, achète des meubles, les retape, en fabrique en prenant son temps, s’occupe d’un potager, reçoit les amis le vendredi pour vider une bière et plus, refaire le monde, s’étourdir un peu et avoir des nouvelles de chacun. Le lecteur se familiarise avec l’art de monter une armoire ou encore de coller des planches et leur donner une patine particulière. Tous passent des heures dans la poussière et le bran de scie, aiment les essences différentes de bois et les sentir avec leurs mains, dirait-on.

 

Le roman évoque le domaine d’Ozias Leduc, peintre, qui avait baptisé l’endroit Correlieu, une ancienne expression de marine qui désignait la place où l'on tenait  « corps et lieu » sur un navire pendant une traversée. Cet atelier était situé sur la propriété familiale de Saint-Hilaire. Nous avons même droit à une photo de cette demeure en page couverture où nombre d’intellectuels montréalais se donnaient rendez-vous. Guillaume Borduas a repris la tradition de recevoir ses proches pour discuter, questionner le travail et la société tout en vidant une bière.

 

«Il empruntait toujours un chemin qui traversait le domaine d’Ozias Leduc, Correlieu, et qui se plongeait entre les versants du Dieppe et du Pain de Sucre. Guillaume surprenait parfois entre les arbres la silhouette chétive de l’artiste, par la porte ouverte du bâtiment qu’il avait construit avec son père à l’arrière de la maison natale.» (p.101)

 

Avec Guillaume Borduas, l’auteur fait certainement un clin d’œil à Paul-Émile Borduas qui est né lui aussi à Mont-Saint-Hilaire et qui est connu pour avoir rédigé le fameux manifeste Refus global en 1948. Parmi les signataires de ce texte devenu mythique, on retrouve Jean-Paul Riopelle, Pierre Gauvreau, Marcel Barbeau, Fernand Leduc et Marcelle Ferron, Jean-Paul Mousseau et Maurice Perron, photographe. Chez les femmes, il faut signaler Thérèse Renaud, Madeleine Arbour, Françoise Riopelle, Muriel Guilbault et Louise Renaud.

 

«— Ton nom, Borduas… t’es parent avec le peintre?

   — C’est juste un nom. Ça veut rien dire.

   — J’ai jamais connu quelqu’un de célèbre à part quand j’ai servi Sylvain Cossette     au Tim Hortons.» (p.101)

 

Nous demeurons dans l’environnement de Leduc et pas très loin des artisans de l’École du Meuble de Montréal qui est passé à l’histoire. Une institution ouverte en 1935 et qui voulait revaloriser les métiers de l’ébénisterie et la fabrication de meubles typiquement québécois. 

Guillaume travaille en solitaire dans son atelier qui comprend l’endroit où il retape ses meubles et un espace d’exposition où les visiteurs peuvent regarder certaines pièces et les acheter. Ça fait un coin passant, où les gens peuvent venir admirer de véritables œuvres d’art ou faire restaurer une chaise et une armoire héritées de la famille et en mauvais état. C’est un lieu où les amis convergent le vendredi, au bout de la semaine, pour se confier, entre hommes. C’est un univers de mâles où même Martine, l’épouse de Guillaume, ne met jamais les pieds. Tout change quand Florence, une jeune ébéniste apparaît. Elle doit effectuer un stage pour démontrer à la CSST qu’elle est apte à reprendre son travail après un accident. Bien sûr, Guillaume hésite un peu, n’ayant jamais eu personne autour de lui, mais il finit par accepter. Nous avons l’impression de plonger dans le documentaire de Bernard Gosselin, Le discours de l’armoire, réalisé en 1978. On peut encore visionner ce petit bijou sur le site de l’Office national du film. Louis Lebeau y parle de son métier et de son travail. Sébastien La Rocque amorce son roman avec un extrait de cette production culte, d’ailleurs. 

 

STAGE

 

Florence s’exécute sous la direction de Guillaume. C’est comme si la modernité confrontait la tradition. La jeune ébéniste a été formée dans une école où on les prépare à œuvrer en usine, les familiarisant avec des machines complexes qui permettent de décortiquer le travail. C’est surtout l’infiltration d’une femme dans un monde d’hommes. Elle doit s’y faire une place et s’imposer, même si Guillaume n’est pas ce que l’on peut appeler un macho indécrottable. Il a ses habitudes pourtant, des manières de voir et des moments où tous les amis se sentent bien entre eux. L’arrivée de Florence risque de tout bouleverser. Le monologue de Mononcle est révélateur en ce sens.

 

«Une fille ça fucke l’atmosphère

   une shop c’est les boys

   on se comprend

   on dit des niaiseries

   on fonctionne toutes de la même manière 

   march or die

   ça sert à rien de parler

   t’as mal t’as trop brossé?

   on s’en câlisse

   tu ravales pis enwèye

   tu travailles

   on sort la job qu’on a à sortir

   crois-tu qu’à serait capable de rouler comme nous autres?» (p.74)

 

Florence démontre rapidement qu’elle est capable de tenir tête aux hommes et surtout elle se glisse facilement dans leurs rituels et leurs habitudes. 

 

UN MONDE

 

J’ai adoré cette histoire où chaque geste compte, où l’on plonge dans un vocabulaire particulier qui est en voie d’extinction et qui devient poétique par moments, surtout quand on fabrique tout à la main et que la machine est là juste pour le nécessaire, soit la découpe et le rabotage ou encore le sablage. Des mots qui ont quasi disparu, il va sans dire. Guillaume fait tout de mémoire, exactement comme Louis Lebeau dans le film de Gosselin. 

Voilà une belle réflexion sur cette activité en perdition avec la dictature de la robotique. Et l’invention de l’intelligence artificielle est certainement une menace pour ce métier qui demande précision et compétence, mais aussi qui a ses rituels. C’est par le biais des rencontres du vendredi que l’on pénètre dans l’univers de ces hommes qui savent bien que le sol leur glisse sous les pieds. Déjà, plus rien n’est semblable même si les jeunes qui sortent des écoles rêvent tous de posséder leur atelier pour faire «leurs gossages». 

 

«Plus de production, c’était plus de profits et des meilleurs salaires pour les employés qui allaient acheter ce qu’ils produisaient. Ç’a pas changé beaucoup, ç’a même empiré. Les lignes d’assemblage, les morceaux pareils, les normes, les modèles pis les finitions de meubles standardisés, la machinerie automatique, la division du travail, la publicité… L’idée est toujours pareille : vendre. Créer des standards de goût. Y avaient même poussé l’audace jusqu’à faire des copies de meubles en chêne maillé comme ceux-là. Ça coûtait cher, le chêne, surtout coupé en quartiers. Y avaient inventé une espèce de rouleau qu’y trempaient dans une peinture pour faire le motif sur des bois de marde.» (p.150)

 

On croirait entendre Henry Ford qui a imaginé l’automatisation en construisant la fameuse voiture qui porte son nom. 

Un beau roman vrai, senti, généreux, qui nous plonge dans un univers qui est en train de disparaître devant des meubles conçus pour s’user et se remplacer rapidement. La consommation, le nerf et l’âme de notre société qui génère des déchets comme jamais l’humanité l’a fait. Ça fait du bien de lire ça, de s’attarder à des gestes, à la naissance d’une armoire qui est le produit d’un savoir-faire millénaire et non pas une série d’opérations d’une machine. C’est senti, chaleureux et les personnages qui gravitent autour de Guillaume sont colorés et typiques. Sébastien La Rocque a pris un grand soin à reproduire leur langage et leurs expressions. Là aussi, c’est une langue qui est en train de basculer et que l’on peut retrouver dans le film de Bernard Gosselin. Un roman grave, précieux qui va peut-être faire époque dans le milieu de l’ébénisterie.

 

LA ROCQUE SÉBASTIENCorrelieu, Éditions Le Cheval d’août, Montréal, 208 pages.


 https://lechevaldaout.com/parution/58/sebastien-la-rocque-correlieu

mercredi 22 février 2023

TOUTES LES SOCIÉTÉS ONT DES TABOUS

CE QUE JE SAIS DE TOI d’Éric Chacour, un roman étonnant de 296 pages, m’a fait souvent me demander qui était le narrateur. Il faut surtout être très attentif aux titres des chapitres pour saisir la progression de cette histoire peu banale. Le Toi d’abord, un Moi ensuite et à la toute fin, le Nous. Ça m’a intrigué cette manière d’écrire, surtout dans la première partie qui laisse perplexe. «Tu ne savais pas quand commencerait la vie. Petit, tu étais un élève brillant. Tu rapportais de bonnes notes à la maison et l’on te disait que ce serait utile pour plus tard. La vie commencerait donc plus tard.» (p.13) Qui est ce tu? Le narrateur ou quelqu’un d’autre? En fait, nous accompagnons Tarek, le fils d’un docteur renommé au Caire, en Égypte, dans les années 1980. Et il faut laisser ses questions de côté pour suivre cette voix qui finit toujours par vous apaiser et vous faire comprendre où elle veut vous emmener. Du moins, les meilleurs écrivains réussissent cela malgré bien des détours.

 


Tarek sera médecin comme son père. Tous sont satisfaits dans la famille et la vie continue au Caire. La succession familiale est assurée et tout va aller sans que rien ne vienne perturber la marche du monde et des humains, surtout pas ce clan de bien nanti qui s’accommode très bien de la situation politique et sociale du Caire. Pour parodier Louis Hémon, dans Maria Chapdelaine, «rien ne doit changer au pays de Gamal Abdel Nasser» qui fut président de l’Égypte de 1956 jusqu’à sa mort en 1970.

 

«C’était un choix par défaut : tu ignorais ce en quoi consistait le métier d’ingénieur. Cela n’avait plus d’importance, son fils serait médecin comme lui. Il n’avait plus besoin d’argumenter.» (p.11)

 

Voilà, tout est dit ou presque. Tarek est un garçon docile, silencieux la plupart du temps. Il ne contredit jamais ses parents et apprendra les rudiments de sa future profession auprès de son père avant d’aller à l’université. 

 

«La vie commencerait plus tard. Pour l’heure, ce n’était pas la vie. C’était une attente, un répit peut-être, l’enfance, une lente préparation. À quoi te préparais-tu? ou, plus précisément, à quoi te préparait-on? Tu appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton âge.» (p.14)

 

Un véritable interrogatoire où le narrateur questionne Tarek, sans jamais recevoir de réponses. Que pensait-il alors, quels étaient ses pulsions et ses passions, ses désirs et que gardait-il au fond de lui? Le fils de bonne famille et futur médecin, préserve son mystère pour l’inquisiteur et ce dernier invente des gestes et des paroles pour combler les trous, cerner cet homme qui tient plus du fantôme que de l’être de chair et d’os. 

 

HISTOIRE

 

Autant vous dévoiler un bout de cette histoire pour vous rassurer, même si je n’aime pas vendre la mèche et enlever la part de mystère qui doit enrober tout roman. Je déteste qu’on me révèle à l’avance ce que je vais trouver en parcourant les pages d’un récit. C’est pourquoi je ne lis que très rarement la quatrième de couverture avant d’ouvrir un ouvrage et de m’avancer dans un monde qui étonne, me surprend et me fascine. Il peut aussi me laisser parfaitement indifférent. Ça arrive. Alors, n’attendez pas de chronique sur ce titre et cet auteur. 

Tarek prend la succession de son père à son décès survenu très tôt. Le cœur. Il hérite de sa clientèle, rencontre Mira, une jeune femme. Les deux s’entendent bien, mais la situation politique du pays en décide autrement. Elle disparaît et ressurgit des années plus tard. Il y a mariage. Une belle histoire d’amour trouve sa direction. Mais voilà qu’Ali se faufile dans l’entourage du médecin et nouvel époux. Une relation trouble se tisse entre les deux hommes, mais la société égyptienne ne permet pas ce genre d’incartade. L’homosexualité est taboue. 

Tarek engage Ali comme apprenti, sent la réprobation, sa clinique est saccagée et il choisit de migrer à Montréal, de fuir en abandonnant tout derrière lui. 

Après bien des pages, j’ai fini par comprendre que Tarek a eu un fils avec Mira et qu’il ignore tout de cet enfant. Le garçon n’a jamais vu son père parti en exil et c’est un sujet tabou dans la famille. Sa mère refuse même que l’on prononce son nom. Nous apprenons enfin qui est le narrateur. C’est Rafik qui cherche à savoir qui est Tarek, et ce que nous lisons est le contenu de ses carnets où il tente de donner un visage à un père dont personne ne veut parler. 

 

«Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.» (p.146)

 

Tarek exerce la médecine à Montréal, en solitaire, n’arrive pas à oublier ce qui s’est passé dans son pays d’origine. Il revient au Caire plusieurs années plus tard, lors du décès de sa mère. Un séjour où tout bascule.

 

INTERDIT

 

Roman complexe, plongeon dans une Égypte tourmentée avec le président Nasser, la guerre des Six Jours qui a été une véritable catastrophe que les autorités ont tenté de masquer au peuple, la modernité qui s’impose peu à peu malgré les croyances religieuses qui paralysent bien des choses et qui font que cette région du monde semble toujours sur le point d’imploser. 

Quête du père et décisions de la matriarche qui dicte tout et contrôle tout chez ses enfants. La société n’accepte pas l’homosexualité qui est considérée comme une tare ou une maladie. Mira est détruite par l’aventure de son mari et marquée au fer rouge.

 

«Maman, Mira-Diaphane, jeune première devenue dernière, résignée sans que l’on ait jamais su dire comment ni pourquoi. La douceur méfiante, le visage éteint de peur qu’il n’éclaire les sillons creusés par la déception. Celle dont l’âme s’était vidée de toute joie, comme un torchon qu’on essore après s’en être servi. Celle que l’on plaignait, qui ne méritait pas ça. Comme si le bonheur se décernait au mérite, par un ajustement comptable où l’un rétribuerait l’autre à sa juste mesure.» (p.175)

 

Éric Chacour raconte la libération d’un jeune homme et l’évolution d’une société qui se fait très lentement dans les petites choses du quotidien. L’enquête de Rafik, avec la complicité de la vieille servante, est pathétique et obsessionnelle, tout comme le déni de la mère et de la famille devient un secret trop lourd à porter. Tous les éléments, autant ceux du régime politique, des classes sociales, des bouleversements et aussi des hypocrisies des dirigeants qui se permettent tout en masquant la vérité et en sauvant la face sont effleurés. Le rôle d’Omar, par exemple, un proche des parents, qui se paye de jeunes garçons et qui se fait le champion de la moralité, n’hésitant pas à broyer les êtres autour de lui.

Un roman magnifique, une plongée dans le présent et le passé avec une poussée vers l’avenir peut-être où il est possible d’envisager la réconciliation. C’est brillant, touchant et humain. Ali sera victime plus que Tarek de sa double vie et surtout il y a cette hérédité ou cet héritage qui enferme les gens dans des ennuis physiques de santé, mais aussi dans des croyances qui font que l’on évite d’effleurer les vrais problèmes et de faire face à la réalité. 

Nous avons longtemps masqué les passions homosexuelles au Québec comme partout dans le monde. Les humains préfèrent s’inventer des histoires pour oublier leur douleur ou s’enfoncer dans un silence qui finit par étouffer. 

Voilà une belle réflexion sur la société, la religion, le politique, l’amour, l’amitié et l’identité. Étonnant et envoûtant comme une chanson de Dalida qui surgit de temps en temps pour nous emporter dans une mélodie où les souvenirs s’imposent, des moments qui ne s’effaceront jamais. Un premier roman ambitieux et magnifique. Un véritable conte des mille et une nuits. 

 

CHACOUR ÉRICCe que je sais de toi, Éditions Alto, Québec, 296 pages.

https://editionsalto.com/livres/ce-que-je-sais-de-toi/

jeudi 16 février 2023

LA VIE EXEMPLAIRE DE LISE BISSONNETTE

LISE BISSONNETTE est journaliste avant tout malgré ses incursions dans le domaine de l’administration et de la gestion de projets. D’abord au journal Le Devoir et après comme directrice de la même publication dans une période difficile. Elle pilotera ensuite la création et l’implantation de la Grande Bibliothèque du Québec, tentera, avec une équipe, de donner un nouveau rôle aux installations du Parc olympique et particulièrement à notre fameux stade. Enfin, elle a présidé le conseil d’administration de l’Université du Québec à Montréal. Les éditions du Boréal viennent de publier des entretiens menés par Pascale Ryan, historienne. Des discussions où madame Bissonnette décrit son Abitibi, l’école primaire et secondaire avant sa migration à Hull et Montréal pour satisfaire son goût du savoir. Un parcours que bien des jeunes ont dû faire pour poursuivre des études à une certaine époque. Tous devaient prendre le chemin de l’exil parce que l’Université du Québec n’existait pas encore dans les régions avec ses constituantes. Elle raconte ses expériences, des rencontres marquantes, son aventure dans la fiction et surtout, elle jette un regard particulier sur le Québec pendant une période qui va de la Révolution tranquille jusqu’à nos jours. 

 

J’ai croisé Lise Bissonnette à plusieurs reprises. Au moment où elle travaillait au Devoir, et à la direction de ce même journal. Comme écrivaine bien sûr (j’ai aimé tout ce qu’elle a publié), lors de salons du livre où elle était invitée. Ce fut des moments sympathiques, chaleureux et stimulants. Nous avions des intérêts communs pour le journalisme et aussi pour les livres, la littérature et la culture. C’était intense, comme si nous nous connaissions depuis toujours. Peut-être parce que nous partagions un cheminement assez semblable. Une enfance dans des milieux où les livres se faisaient rares, une passion pour le savoir et la lecture, une migration obligatoire pour apprendre, découvrir les livres et nous aventurer dans un monde différent.

 

ENFANCE

 

Lise Bissonnette est née à Rouyn en Abitibi, à une époque où la religion imprégnait tout au Québec et marquait la vie de tous de façon indélébile. Maurice Duplessis régnait alors sans partage avec l’appui du clergé qui mettait son nez partout, particulièrement dans le quotidien des couples pour veiller à une certaine moralité. Nous avions quinze ans, pas encore le droit de voter, quand Jean Lesage, le 5 juillet 1960, a pris le pouvoir et lancé ce que nous avons appelé la Révolution tranquille. C’est donc dire que nous avons très bien connu l’emprise des curés, les rituels religieux qui s’étiraient, les confessions obligatoires et la communion, la notion de faute et de péchés qu’on tentait de graver dans nos cerveaux. Nous avons rejeté ces diktats en migrant à Montréal dans la vingtaine, lorsque le Québec s’est aventuré dans la modernité. Madame Bissonnette garde un souvenir amer de ses études à Rouyn.

 

«Au primaire, quand mon bulletin était le meilleur de la classe, je demandais comme récompense de petits volumes de mythologie grecque conçus pour la jeunesse et présents par miracle dans je ne sais quel commerce de la ville. Je n’en ai rien retenu, mais mon choix révélait peut-être un goût pour l’érudition… Ou un désir, vague, mais déjà présent, d’apprendre autre chose que du connu. Ce début d’intérêt naturel pour des savoirs moins niais a mis bien du temps à se muer en volonté active d’accéder à des contenus exigeants; l’environnement ne s’y prêtait tout simplement pas. J’ai ainsi perdu des années d’un développement intellectuel que j’ai passé ma vie à vouloir rattraper. Je m’en indignerai toujours, sans réserve. Trouver des qualités à ces territoires vides, ce serait les accepter. Je m’y refuse.» (p.21)

 

Ça me rappelle ces vendredis où nous allions à la bibliothèque de l’École secondaire Pie XII de Saint-Félicien. Un tout petit espace avec quelques centaines d’ouvrages. Je me faisais un devoir de choisir des titres que personne n’empruntait. J’ai lu des choses étranges alors comme la thèse de doctorat de Séraphin Marion sur l’œuvre d’Émile Nelligan. J’avoue ne pas y avoir compris grand-chose, mais c’était nouveau, différent des Bob Morane que mes collègues se disputaient. J’ai échappé à la littérature jeunesse tout comme madame Bissonnette. Je ne sais si nous devons nous en réjouir.

 

SÉVÈRE

 

Je pense que Lise Bissonnette est un peu sévère envers son milieu. J’ai grandi à La Doré, dans une famille de forestiers, un entourage traditionnel où l’on prisait les fables et les contes. Je suis passé ainsi de l’oralité aux récits écrits dès que j’ai pu lire. C’est de cette enfance que me vient le désir de raconter une histoire dans un livre. C’est arrivé tout naturellement, avec les «menteries» de mes oncles comme disait ma mère. Et la télévision a éveillé bien des choses en moi. Les télé-théâtres et les concerts des grands orchestres m’ont fasciné et montré qu’il y avait un autre monde à explorer. On ne sort pas du vide pour inventer un contenu. Les chants de Noël aussi nous faisaient entendre une musique différente où la voix prenait toute son importance. Mais il est vrai que la radio régionale diffusait des inepties à longueur de jour. Ce n’est pas en écoutant à répétition Gros jambon des Jérolas que l’on découvre Berlioz ou Beethoven. 

 

PARCOURS

 

Une chronique pour rendre justice aux confidences de Lise Bissonnette demanderait des dizaines de pages. Comment traduire cette passion pour le journalisme, les faits, le goût de la lecture, des études et surtout des rencontres marquantes? Je pense à l’étrange personnage qu’était Claude Ryan et qu’elle a connu comme patron.

Lise Bissonnette a amorcé sa carrière au Devoir dans le domaine de l’éducation qui était en mutation. Rapidement, elle est devenue correspondante parlementaire à Québec et à Ottawa, donc au cœur de l’actualité et de la politique où elle a croisé tout le monde alors. Pourtant, elle gardait l’envie de combler «ce vide» qu’elle ressentait, ce manque de n’avoir pas reçu une formation solide au départ. 

 

«Le seul vrai programme d’études secondaires était le cours classique, offert en institution privée. Les filles s’inscrivaient au modeste Couvent des Saints-Anges, un édifice mal entretenu en bardeaux bruns qui avait abrité le premier hôpital de Rouyn et qui était aussi la maison des Sœurs grises. Les élèves n’avaient accès qu’à la moitié du parcours, des éléments latins à la versification. Les garçons avaient accès aux huit années de formation menant au baccalauréat ès arts, et ils fréquentaient une institution nettement plus prisée, un collège construit à Rouyn-Sud, il deviendrait plus tard le cégep.» (p.33)

 

Plonger dans le journalisme dans les années 1970, c’était vivre le changement et surtout les grandes réformes des établissements d’enseignement, la laïcisation de la santé et de l’éducation, l’abdication du clergé et la naissance du monde moderne. C’était tout à fait passionnant, même en région. Combien de fois mes textes ont soulevé l’ire des élus, particulièrement lors de la construction d’une salle de spectacles digne de ce nom à Chicoutimi ou un centre d’expositions à Jonquière! Il y a une histoire à raconter au Québec sur les hésitations des élus et de la population quand il était question de se doter d’infrastructures culturelles d’envergure. Cette opposition, Lise Bissonnette a dû la contrer dans l’aventure de la Grande Bibliothèque du Québec où des obscurantistes de certains médias se sont manifestés avec une vigueur désolante. 

 

HÉRITAGE

 

Lise Bissonnette a doté le Québec d’un bel héritage avec la Grande Bibliothèque du Québec qui deviendra Bibliothèque et archives nationales plus tard. Un combat difficile, mais important. Elle aura tenté de secouer l’indifférence des élus en ce qui concerne l’Université du Québec dans les régions, une présence nécessaire, un savoir qui a apporté un renouveau autour duquel tourne la pensée si souvent malmenée par les radios populistes. Une institution qui a changé Chicoutimi comme Rouyn sans compter les cégeps qui sont des terreaux formidables d’apprentissages partout sur le territoire. 

Madame Bissonnette s’attarde aussi au journalisme et à ce qu’il est maintenant, à sa passion pour la rigueur et les faits, le reportage qui reste la plus belle manifestation de l’information. J’ai toujours partagé cette vision et rien ne me faisait plus plaisir que d’aller à la rencontre des gens pour les surprendre dans leur milieu, leur travail. Quel bonheur de les écouter dans ce qu’ils étaient et ce qu’ils vivaient

Ces entretiens nous plongent dans tout un pan de notre histoire, l’espoir d’un pays avec l’indépendance à laquelle Lise Bissonnette croit, l’affirmation, la libération par la connaissance et la culture. Une trajectoire exemplaire, mais malheureusement, on ne l’invitera pas à Tout le monde en parle. Le sujet est trop sérieux et les humoristes sont plus populaires. Lise Bissonnette pendant toute sa vie aura combattu la facilité, les clichés pour progresser, faire évoluer, comprendre et partager son amour du savoir. Elle ira même jusqu’à compléter un doctorat après toutes ses expériences, juste pour le plaisir de découvrir, d’aller de l’autre côté de l’horizon. Un parcours unique et fascinant. 

 

RYAN PASCALELise Bissonnette, entretiens, Éditions du Boréal, Montréal, 210 pages.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/lise-bissonnette-entretiens-2866.html