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jeudi 29 avril 2021

ÉCRIRE POUR CHANGER L’HISTOIRE

MARIE-HÉLÈNE POITRAS étonne avec ce septième ouvrage où j’ai eu l’impression de retrouver l’atmosphère des premiers romans de Sylvie Germain où la nature pousse les humains dans les plus folles passions. Pareils aux bêtes qui se plient aux saisons et répondent à l’appel des corps et de la vie. Des instincts, des réactions à la faim, au froid, à la chaleur, l’envoûtement qui aveugle et fait perdre la raison. Tous obéissent aux élans et aux pulsions que la sauvagerie des lieux exacerbe. Audrey Wilhelmy possède aussi cet art de nous coller à des personnages qui s’abandonnent à une forêt obsédante qui les porte et les transforme. Les humains, avec les bêtes, sont soumis à des forces qui peuvent les briser et les arracher à la vie policée des villes.

 

Marie Hélène Poitras nous entraîne dans la France profonde avec La désiderata, à Noirax, un village fictif, un monde qui s’ancre plus dans le passé que dans le maintenant. La famille Berthoumieux possède un vaste domaine en périphérie du chef-lieu depuis des générations. Tout y est un peu à l’abandon. La maison de la dernière épouse est fermée comme un musée que personne n’ose fréquenter par peur de soulever des questions et révéler un drame que nul ne veut revivre. Le père y règne, seul, en marge de la population en élevant des ânes. 

Les femmes, ses favorites, n’ont jamais eu d’importance dans cet univers où le mâle impose ses désirs et régente tout. Elles sont là un temps, pour assouvir le corps, pour les enfants, les soins, les remèdes et les parfums. Un monde qui étouffe des secrets et ses drames. 

Et si tout changeait et se mettait à respirer, si l’avenir y trouvait un nid. Le fils, parti au loin, revient et retrouve le père, des gestes et des réflexes, sa place pour ainsi dire dans le domaine. Et une jeune femme, Éliénor, que Bertrand fait venir pour redonner un élan à ses terres avec de nouvelles idées et d’autres cultures. L’espoir d’une passion, le temps de concevoir une statue pour une fontaine dans la cour. Un milieu hanté par les comptines qui dissimulent une cruauté terrible, un monde où les épouses et les enfants sont des proies que les grands prédateurs se partagent. Un univers de murmures, de souffles, de soupirs dans la nuit, avec le vent chasseur de fantasmes.

 

On entend une mélodie au loin, portée par une voix féminine. Un refrain allègre n’annonçant pas la brutalité du dernier couplet, qui tombera comme la lame d’une guillotine. La forêt tout autour est faite de mots, avec des secrets enterrés dans les espaces entre ceux-ci ou entortillés autour des racines. (p.9)

 

Des lieux marqués par le drame de ces femmes qui errent comme des fantômes sans jamais trouver la paix. Toutes disparues mystérieusement, éliminées parce que le maître les disait folles et dangereuses. Personne ne veut remuer ces histoires. Un silence complice recouvre tout, avec la poussière dans la maison des parfums. Bertrand, le dernier des seigneurs, a des ambitions politiques malgré son passé trouble et les rumeurs qui s’accrochent à ses vêtements. Mais on le croit riche et il a la renommée de sa famille qui traverse le temps et en impose aux villageois. 

 

TORNADE

 

Éliénor bouscule tout le monde, particulièrement Bertrand qui compte bien en faire sa nouvelle favorite à qui il peut tout consentir avant de s’en défaire comme un chiffon. Et la présence de Jeanty laisse imaginer un avenir à la dynastie des Berthoumieux. Un fils hanté par sa mère et qui refoule des penchants que le père ne peut accepter. Son goût pour les déguisements féminins, sa bisexualité trouvera à s’exprimer avec la complicité d’Éliénor. Il se sent plus femme qu’homme et assume ce choix. 

 

Il y a quelque chose d’insolite dans la forêt de Noirax. De la fonte des neiges à la chute des feuilles, toutes les espèces de champignons, d’herbes et de fleurs poussent en abondance sans tarir, indifférentes aux calendriers ou aux almanachs. Les animaux se reproduisent ici plus que n’importe où ailleurs. Les bosquets ruissellent des glaires animales et des semences mâles. L’air ondule subtilement, à la manière d’une nuque qui se dévoile, d’une chute de reins dont la cambrure s’accentue pour contenter un regard. Dans la forêt, le désir gonfle, boursoufle et se distend, de même que l’envie d’éclore et de procréer. (p.54)

 

Un paradis sauvage de pulsions qui font perdre la tête et plongent les humains dans les pires excès, surtout les soirs de fête. Un lieu où la nature respire comme un grand fauve qui tremble de concupiscence et de rage.

 

DRAME

 

Éliénor entraîne Jeanty et Bertrand dans la débauche, bouscule la bougresse, la servante qui a toujours tout accepté sans lever les yeux, ayant été la favorite du père à une époque. On mange, on fête, on boit, on se laisse aller à toutes les pulsions. Cette fille ne semble en avoir que pour le plaisir, les festins, les meilleurs vins, provoque tous les hommes avec sa robe cousue à l’envers. Elle envoûte Bertrand qui la suit comme un matou en chaleur. 

Le conte bascule et les chasseurs deviennent les proies. Le chaperon rouge mène la danse et le méchant se fait traquer. Bertrand est frappé pendant une nuit d’ivresse dans la forêt, un moment qui relève de la sorcellerie. Il est griffé par une sorte de loup-garou et l’histoire s’écrit désormais à même la plaie qui suppute dans son dos. Il doit revivre son passé dans sa chair, ressentir la douleur des amantes qui se sont succédé dans son lit et qui ont payé de leurs corps. Il subit le cri de toutes les descendantes des Berthoumieux qui réclament justice.

Victoire, la bougresse, s’enferme dans le cabanon pour remettre le monde à l’endroit. La soumise, la silencieuse, celle qui faisait que le domaine demeurait un espace habitable, celle qui acceptait tout sans jamais un mot, raconte le récit des femmes maudites, la danse des odeurs, des effluves, des parfums capiteux et des champignons qui font perdre la tête. La folie n’est jamais loin dans ce genre d’univers où les obsessions poussent au meurtre et au viol. Il reste l’écrit pour rétablir les vies sacrifiées, pour retourner les faits comme un champ en friche. 

«L’écriture est la clé qui ouvre toutes les portes de la mémoire.» «La phrase se construit comme une chasse au trésor, le trésor, c’est l’histoire qui s’érige comme une maison, un vieux manoir, un village inventé, un parfum puissant, un souvenir.»

 

EXPLOIT

 

Marie-Hélène Poitras a fait un travail gigantesque pour nous étourdir dans le monde de la forêt, des plantes, des champignons avec leurs propriétés singulières et des senteurs capiteuses. C’est tout un univers qui s’impose, un éblouissement qui souffle les personnages qui se profilent quand on ouvre les fenêtres et que l’on s’arrête devant les tableaux qui tapissent les murs du domaine comme les moments d’une vie que le peintre Poedras a su capter. Et il y a cette phrase, celle que l’on voulait étouffer qui bondit, agite des ombres en plein soleil, révèle le mensonge et la dépossession. Madame Poitras croit à la magie de l’écriture. Victoire rétablit les faits et donne une voix à ces femmes que l’on a écrasées. Les secrets sont éventés et le désir, la manipulation, la violence et l’exploitation ne sont plus possibles quand toutes s’arment de la parole. 

 

En marge de l’arbre généalogique principal, une deuxième histoire se déploie et cherche le jour; celle des desiderata et de leur descendance, les héritières aux yeux bleus, à la peau verte et aux cheveux mauves. Oui, il y a eu d’autres cabanons, boudoirs fermés à clé, clés perdues, d’anciens pavillons condamnés. Des morts reposent dans les mauvais caveaux et des petites filles dans la panse du loup. La forêt, entité silencieuse, n’est pas la complice que l’on croit, sauf peut-être celle des ragondins qui continuent d’y dévorer les pousses juvéniles de l’arbre à corne. Rien ne viendra jamais à bout de cette engeance. (p.152)

 

Si j’ai eu l’impression de m’aventurer dans une fable où la nature et les pulsions humaines semblaient se provoquer au début, j’ai vite basculé dans l’envers de la comptine pour effleurer les drames de celles qui ont été sacrifiées. Pampelune, la bougresse, Helena, la Pimparela et bien d’autres s’imposent et ne seront plus des statues qui ornent les fontaines. Elles revendiquent leur place, piétinent le mensonge et exigent d’avoir un nom. 

Un récit où les mots se renversent comme chez Nicole Houde pour montrer la face cachée de l’histoire des mâles et révéler leurs travers.

Un roman magnifique, étonnant et fascinant, une écriture précise comme la lame d’un stylet qui s’enfonce tout doucement dans la peau du poignet.

 

POITRAS MARIE HÉLÈNELa désiderata, Éditions ALTO, 184 pages, 24,95 $.

https://editionsalto.com/catalogue/la-desiderata/?v=3e8d115eb4b3

vendredi 23 avril 2021

VOYAGE AU CŒUR DE LA NUIT

MATHIEU ROLLAND PRÉSENTE un premier roman après des études en «traductologie» à l’Université Concordia. J’imagine qu’il s’est penché sur l’art de faire passer un texte d’une langue à une autre avec toutes les difficultés que l’entreprise comporte. Comment respecter la musique de l’auteur dans une mouture différente ou un souffle venu d’ailleurs? Il s’est intéressé alors à l’œuvre de Yukio Mishima, un prosateur exceptionnel.

 

Étourdissant le nombre de nouveaux écrivains qui se manifestent actuellement. Depuis le temps qu’on nous rabâche les oreilles avec la relève, et bien elle est là, cette génération. Souvenir de Night, un titre étonnant, vous aspire rapidement et m’a rendu un peu obsessif. 

«Il s’appelait Nigel, mais je l’appelais Night, comme la nuit.» Tout est dit ou presque. L’écrivain nous entraîne dans un monde où rien ne peut être semblable à la vie que nous connaissons. Un homme, une femme insomniaque et esseulée, une chambre d’hôtel. Ce nom et le titre sonnent comme un accord que l’on plaque sur un piano et qui reste longtemps dans l’oreille. Un prélude à la passion en quelque sorte, une sorte d’évocation à la Marguerite Duras. 

 

VOYAGE

 

La narratrice raconte ses nuits, quand la cité dévoile son envers, que les fantasmes naissent et se concrétisent comme des feux qu’on allume dans les poubelles. Un espace où l’on plonge dans ce que l’on dissimule en plein jour, dans la lumière crue du midi, alors que tout est trop présent sur les terrasses et dans les restaurants.

Isabelle, une femme d’affaires, court devant son succès. Elle va d’une ville à l’autre, d’un pays à un autre, en ayant l’impression de ne jamais se déplacer, se retrouvant à peu près toujours dans la même chambre anonyme, partout où elle vient reprendre son souffle. Le lieu n’est jamais nommé. C’est peut-être la Chine, c’est sans importance. Tous les hôtels sont pareils et neutres. Un endroit où l’on pose sa valise et tente de se faire un chez-soi pendant un jour ou plus. La narratrice souffre d’insomnie. Peut-être à cause du décalage horaire, des déplacements, des bousculades qui la poussent toujours vers un ailleurs. 

 

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais dormi. L’alcool sur les lèvres, les infusions, les su0ppléments, puis, finalement, les somnifères. Pilules, ovales et blanches, marquées d’un trait au centre. Une dose adaptée à ma physiologie, qui m’est propre. À moi. Une ou deux pilules. Laissées trop longtemps sur la langue, elles ont un goût de soufre. Sur leur étiquette, elles promettent un sommeil plus près du sommeil naturel, un semblant de réalité. (p.37)

 

Problème de notre époque que l’insomnie et le manque de sommeil. On connaît les conséquences. Fatigue, nervosité, irritabilité, impatience et dans les cas extrêmes, hallucinations et troubles mentaux. 

 

RENCONTRE

 

Isabelle croise Nigel dans un restaurant. Elle a l’habitude des hommes et les consomme rapidement, avec ses petites pilules. L’amour physique, simplement, pour l’exercice et, peut-être, oublier son soi pendant une heure ou deux. Elle le revoit, s’attache. Le professionnel exige son argent et disparaît dans la nuit, loin, pour d’autres rendez-vous, d’autres rencontres éphémères. Il ne sait rien d’elle et le contraire est aussi vrai. Ils s’entendent physiquement et se donnent du plaisir. 

C’est tout.

 

SOUVENIRS

 

Mathieu Rolland nous fait osciller entre les souvenirs de la petite fille et sa vie présente. La mère d’Isabelle, écrivaine, n’avait guère d’attention pour son enfant, pas de temps pour la tendresse, les mots rassurants, les histoires qu’elle éparpillait peut-être dans ses romans. Elle vivait des aventures avec des hommes interchangeables. Isabelle la suivait comme un caniche que l’on traîne au bout d'une laisse. 

Sa vie de femme d’affaires et ses succès n’ont rien modifié. Elle était partout et nulle part, ailleurs et ici, entre deux sauts, les amants de sa mère, les séances de signatures qui finissent par se répéter. 

Un monde étrange, au cœur de la ville qui bat tel un tambour sauvage. Une chambre, la douche et le restaurant tout près. Des lieux loués avec le corps de Night qu’elle s’offre avec gourmandise, comme un bon vin ou un repas. Toujours en décalage, entre deux envols et deux espoirs. Des semaines de dérives et de succès, une solitude qui frappe en pleine poitrine, laisse pantois. Incapable de s’ancrer ou de s’installer dans une forme de paix et de bien-être, elle s’étourdit avec obstination. 

 

Je me suis assise sur le lit. Laissée tomber. La tempête avait cessé, et bientôt il allait faire jour. Je souhaitais attendre la lumière ainsi, vêtue ainsi, me surexposer à mon espérance, mais j’ai été stoppée. On a congé à la porte. Je suis allée ouvrir au ralenti, presque à reculons, malgré moi. Le service aux chambres. Mon goût du matin était déjà loin. (p.53)

 

Ici, la femme dicte la marche, provoque les choses contrairement à l’héroïne de L’amant de Duras qui subit l’homme. Isabelle s’achète un corps, un mâle, des caresses et de la tendresse, un moment où elle triche avec sa solitude. 

 

Night me tenait par la main, et j’avais confiance. Je n’avais pas demandé où nous allions. Pas besoin. À contre-courant, au cœur de la ville, j’avançais, enivrée de lumières comme dans les films et les photos et les images des livres. Sur les immeubles, les tours, un nageur d’écran en écran, de mur en mur, et son mouvement qui guidait la musique, un baume après rasage, une femme et son sourire, une brosse à dents, des éclairs et des explosions, des nouilles et des soupes, une balle, un jeu, une voiture, un voyage, un cadeau, une sortie en amoureux, entre amis, le dernier film en salle, la nouvelle technologie, le dernier cri, et tellement de bruit. (p.80)

 

Comment briser ce cercle qui étouffe de plus en plus? Comment s’attarder à l’autre et le faire naître dans son désir et ses caresses? Elle s’accroche à la gestuelle de l’amour, à Night qui sait les chemins du plaisir et s’éloigne après, avec quelques dollars. Pas de place pour les sentiments dans ces rencontres furtives, d’abandon et de confidences. Impossible d’aller au-delà, de créer une complicité, une communication exceptionnelle. Dans Souvenir de Night, tout est faux, rapide et prédation. 

 

VOYAGE

 

Roman troublant de désirs et de pulsions, de détresse aussi. Une écriture hachurée qui marque le rythme, la cadence, la palpitation de la ville et des voyages qui se répètent comme le jeu d’un percussionniste qui étourdit tout le monde. C’est haletant, malsain, enivrant et l’auteur nous abandonne souvent dans la désespérance de cette femme désertée après les ébats sexuels, rejetée dans une chambre anonyme.

Une plongée dans des pulsions, un certain désir où les corps tentent de s’apprivoiser. Une solitude intolérable, peut-être celle de la vie moderne et de la réussite. 

Ce roman touche l’être, bouscule nos rêves peut-être, ce que nous sacrifions dans les illusions du succès. 

 

La lumière inondait la chambre. J’ai soulevé la tête de Night pour nous regarder. Night, Night. Mais je n’ai rien trouvé dans ses yeux, aucune réponse. Le vide. Un noir plus profond que la somme de toutes nos nuits. (p.167)

 

Un premier roman fort et une écriture sculptée au couteau, marquée par les percussions. Une sorte de blues lancinant qui traverse la nuit et vous aspire.

 

ROLLAND MATHIEUSouvenir de Night, Éditions du BORÉAL, Montréal, 176 pages, 20,95 $.

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/souvenir-night-2745.html 

vendredi 16 avril 2021

CES POÈTES QUI HANTENT LA NUIT

L’ENTRETIEN LITTÉRAIRE EST L’ART de se glisser dans l’univers d’un poète ou d’un romancier, de le suivre dans les chemins méconnus qu’il affectionne. Les créateurs sont souvent sollicités pour ce genre de confidences où ils doivent expliquer leur démarche et se justifier dans une certaine mesure. Une rencontre qui demande beaucoup de lectures pour celui qui soulève les questions. Il doit avoir fait l’effort de se frotter aux publications et au parcours de l’écrivain qui se présente devant lui. Cette préparation prend parfois des années pour arriver à cerner les hésitations du faiseur de langage, les obsessions qui marquent le travail de ceux et celles qui vivent et périssent par les mots. Parce que toute œuvre signifiante est une hantise qui suit le créateur ou la créatrice pendant une vie, ne lui laissant jamais de répit et de repos. 


Gérald Gaudet pratique la question avec une adresse remarquable, un savoir et une attention singulière. C’est peut-être l’outil le plus important pour celui qui se livre à l’entretien : l’écoute et la capacité d’établir une ambiance qui pousse aux confidences. Cet art tient de la pêche à la mouche qui demande de la subtilité et de la patience. 

Dans Parlons de nuit, de fureur et de poésie, monsieur Gaudet nous fait naviguer entre les années 1983 jusqu’à maintenant. Des bonds, des arrêts, une manière de secouer les fondements d’œuvres marquantes et de mieux comprendre la direction qu’empruntent les auteurs. Une remise en question du monde et de la société aussi, toujours une tentative de dire ce qu’est l’aventure d’être vivant. 

Certains en sont au début de leur parcours tandis que d’autres ont connu bien des dépaysements. Tous, peu importe le genre qu’ils pratiquent, recherchent une vérité, évitent les balises et tracent leur chemin en se méfiant des convenances. Il y a là un cri, une douleur certaine, une révolte et une colère qui peuvent faire peur quand elle est poussée à son paroxysme et que le poète coupe toutes les amarres.

 

ÉCRIVAINS

 

Entre Victor-Lévy Beaulieu, qui en était à mi-chemin d’un fabuleux cheminement en 1985, à Joséphine Bacon la lumineuse qui nous permet d’entendre les ancêtres qui hantent encore la toundra, monsieur Gaudet s’attarde à Kevin Lambert, Dany Boudreault, France Théoret, Yves Boisvert et Pierre Ouellet. Dix-huit créateurs en tout.

Véritable guérilla que livrent ces poètes, luttant avec les phrases, rejetant les conventions et les croyances pour faire résonner leur voix, retourner le langage de bout en bout. «Le souffleur de mots» est souvent proche de Jacob qui rêve d’une échelle entre le ciel et la terre, mène un combat terrible dans la nuit quand les autres sommeillent. Des veilleurs, des sonneurs de cloches, des femmes et des hommes qui aiment les tocsins pour aller plus loin, arpentent leur enfance et ne craignent jamais d’escalader les montagnes.

 

Je n’écris qu’enragé. Écrire, c’est d’abord et avant tout pour moi un enragement qui me permet de sortir du quotidien des choses — le quotidien, c’est répétitif. L’idéal, ce serait d’écrire dans un état d’enragement tel que ce serait définitif, que cet enragement soit un arrachement du texte des mots tellement total qu’il n’y ait plus rien à ajouter. Évidemment, on n’y arrive pas et c’est peut-être mieux comme cela. Autrement, il n’y aurait plus rien de possible. (p.15)

 

Victor-Lévy Beaulieu tenait ces propos en 1985. Il venait de publier Steven le Hérault.

 

TÉMOIN

 

Gérald Gaudet a beaucoup lu. C’est nécessaire pour toucher ce qui se dissimule sous les mots et reste souvent inaperçu. Parce qu’un roman et un poème sont semblables à l’iceberg qui dérive tout doucement. La partie visible n’est qu’un infime segment du grand tout immergé. 

Monsieur Gaudet devient le passeur qui donne le goût des textes et des territoires intimes. Et il faut l’avouer, ces rencontres m’ont réconcilié avec la poésie de maintenant. Je m’en étais éloigné depuis des années, ne trouvant plus cette partie cachée, cette quête d’arrachement qui nous propulse dans le monde. Je pense que j’avais mal choisi mes inventeurs d’univers. Marjolaine Beauchamp, Maude Veilleux et Laurence Veilleux m’ont fasciné. 

 

Il faut écrire les nœuds. Écrire sur ce qu’on n’arrive pas à s’expliquer, ce qui nous met en colère. Par contre, je ne nous trouve pas plus négatifs que les générations précédentes. Peut-être que c’est en lien avec la jeunesse. L’insatisfaction. (p.39)

 

Maude Veilleux ne peut mieux dire. Cette colère, cette rupture, ce pourquoi les écrivains et les écrivaines se faufilent derrière les apparences pour tâter le réel, ce qu’ils devinent dans l’invisible. «Ce qui palpite, lutte et se bat», pour emprunter les mots de Jean Ferrat. 

 

MALAISE

 

Kevin Lambert me heurte avec sa violence souvent intolérable, son désir de mort et de meurtres. J’ai eu du mal à aller au bout de Querelle de Roberval, de cette férocité qui souffle le monde. Les pulsions les plus sanguinaires explosent dans ses ouvrages. Certainement, il souhaite provoquer le lecteur. 

 

En retour, ce que l’œuvre littéraire peut faire sur les plans éthique et politique, c’est de les accepter avec l’hospitalité la plus radicale. Sans morale, donc. Seule la littérature peut accepter, et même aimer tous les aspects de leur personnalité, même leurs crimes, même leurs actions les plus odieuses, les plus terribles parce que le livre ne doit pas reproduire l’exclusion que le monde et la société leur servent. (p.80)

 

Aller au-delà de tout, faire fi de la morale, de l’autre et tolérer les assassinats les plus sordides, le meurtre d’enfants, le viol, la profanation des cadavres et l’anthropophagie?

Comment oublier l’éthique et un certain humanisme, même quand on est loin des croyances religieuses et des diktats de la foi? Comment rendre acceptable ce qui est suicidaire et destruction? Ces raisonnements ont poussé la planète vers la mort et l’apocalypse des changements climatiques. L’écrivain doit demeurer responsable de ses propos et des scènes qu’il choisit de décrire. J’en suis toujours convaincu. Jamais je n’ai pensé autre chose en plongeant dans un récit ou un roman.

 

LUMIÈRE

 

Heureusement, il y a la solaire Joséphine Bacon qui se met à l’écoute de la toundra et de ses ancêtres qui se faufilent à travers les âges pour lui souffler la sagesse, la patience et le respect de l’environnement. La poète sent les vibrations et les palpitations du sol qui porte le vivant. Elle se branche au continent, s’ouvre aux saisons, ressent les grands courants telluriques qui traversent le pays. Bacon prend le monde dans son être et son âme. Elle s’oublie devant la Voie lactée qui chante. Sa paix, l’harmonie avec l’environnement, vient me toucher et me donne espoir. 

Les entretiens de Gérald Gaudet permettent de se confronter avec nos peurs, des craintes, des obsessions en suivant les créateurs dans les chemins qu’ils veulent partager même s’ils sont souvent dangereux. Des moments précieux et surtout un respect, une attention tout à fait remarquable. Parce que la poésie, ce grand désir d’aller vers l’autre, peut étouffer et nous enfoncer dans une réclusion d’où il est difficile de s’évader. Je pense à mon ami Gilbert Langevin, l’homme de paroles, des rencontres et des discussions qui traversaient les jours et les nuits. Il a fini sa vie dans la plus terrible des solitudes. Bien plus, il me semble que son œuvre tout à fait remarquable et singulière se perde dans les remous du temps. Pourtant j’entends encore sa voix, ses chansons quand je ferme les yeux et que je le vois tourner devant moi comme un derviche qui s’étourdit dans ses images et ses mélodies. À force de secouer la parole, les magiciens et les prestidigitateurs finissent peut-être par abdiquer et s’abandonner au grand fleuve qui emporte tous les mots.

 

GAUDET GÉRALDParlons de nuit, de fureur et de poésie, Éditions NOTA BENE, Montréal, 312 pages, 31,95 $.

 

http://groupenotabene.com/publication/parlons-de-nuit-de-fureur-et-de-poésie-entretiens-sur-la-lecture-et-la-création

vendredi 9 avril 2021

SOMBRE PORTRAIT DE SOCIÉTÉ

CERTAINS OUVRAGES ne s’apprivoisent pas facilement parce qu’ils sont un peu rébarbatifs. Il faut des efforts pour s’y faufiler et se sentir à l’aise. Ça m’est arrivé avec le roman de Jean-Philippe Martel coiffé d’un titre étrange : Chez les sublimés. On dit de sublimé, dans le dictionnaire : «Qui est au plus haut degré de l’élévation, de la grandeur, de la noblesse, de la beauté ; il n’est usité que dans le domaine moral ou intellectuel. » Je cherche encore après avoir refermé ce livre de 375 pages. J’ai même recommencé la lecture pour comprendre les glissements dans un temps historique et lointain. Le fil de la trame est simple pourtant. Le narrateur doit héberger Emmanuel, le frère de Vincent, qui vient de tout perdre dans l’incendie de son appartement. Des cohabitations forcées qui ne font l’affaire de personne, mais il faut se serrer les coudes, surtout entre anciens voisins. Le temps passe et les amis ne sont plus ce qu’ils étaient. Chacun a parcouru un bout de route et est peut-être devenu un étranger malgré un passé commun.

 

Thomas a étudié la littérature et tâté de l’enseignement avant de se réfugier chez les conseillers pédagogiques de son cégep. Le groupe le plus futile et le plus inutile qui puisse exister. Il passe son temps à surveiller Facebook, à s’étourdir dans certains jeux de guerre et de conquêtes où il déploie ses armées dans des pays, se partage des territoires comme on le fait d’une tarte au sucre. Il doit concocter un projet de réforme pédagogique, parce que par définition, ces étranges «penseurs de l’éducation» doivent provoquer des changements et proposer de nouvelles façons de propager le savoir. Autrement dit, ils doivent justifier leur travail. 

Voilà un homme désabusé, brillant, qui a trouvé une planque et une forme de sécurité matérielle après avoir végété pendant des années. Vincent occupe un poste de conseiller politique au Parti québécois. Il est appelé à la rescousse quand la situation se corse et qu’il faut corriger le tir. Il est revenu de tout et plus grand-chose ne peut le stimuler. 

Emmanuel se débat avec une maladie un peu mystérieuse qui draine toutes ses énergies. Ce passionné d’histoire, de généalogie, débusque ses ancêtres dans le passé récent et lointain du Québec. Et voilà les trois comparses face à face après des années. 

 

S’il faut imaginer un début à cette histoire, c’est au moment où de nouveaux voisins emménagent dans mon quartier que je le placerais : une femme d’une quarantaine d’années, cheveux courts et vêtements coûteux; un garçon de mon âge, aux épaules de sportif et à l’air maussade, et un autre, plus jeune, étiolé comme une plante manquant de lumière. (p.26)

 

Les trois ont fait des études avancées, mais ils sont incroyablement seuls, empêtrés dans leur quotidien, n’arrivent jamais à établir des liens avec leurs semblables. Vincent et Thomas, au bout de toutes les déceptions, ont connu des aventures amoureuses qui se sont éteintes comme un feu faute de combustible. Peut-être parce qu’ils sont trop centrés sur eux, incapables d’oublier leur ego, leurs obsessions pour s’engager et se livrer. Plus que tout, ils ne veulent pas prendre de responsabilités. C’est peut-être là un mal contemporain qui devient terriblement déstabilisant. Comme s’ils avaient perdu le goût de la vie, de faire des projets. Ils se contentent de dériver à la surface. C’est difficile en tant que lecteur de s’attacher à un personnage qui tire tout ce qu’il peut de la société sans jamais se compromettre ou se salir les mains. 

Emmanuel sait que la mort approche un peu plus chaque matin, qu’il est dépendant de son frère. Il est touchant dans sa vulnérabilité et sa fragilité. Les deux autres vivent greffés à leur cellulaire, branchés aux réseaux sociaux pour conquérir le monde virtuellement à défaut d’avoir une emprise sur leur environnement. Un cynisme et un égoïsme qui fait peur.

 

Est-ce que c’est vrai que tu vois plus personne?

Qui t’a dit ça? J’ai demandé, agacé.

Vincent. Il paraît que t’es toujours tout seul.

Je suis pas tout seul, j’ai repris, et Emmanuel a continué.

C’est peut-être ça, la solution : disparaître, s’effacer. (p.67)

 

J’ai fini par comprendre le pourquoi et le comment des plongées dans le passé. Emmanuel s’invente des histoires, garde ses ancêtres à la surface pour ne pas les oublier et se donner une petite place dans le présent. Peut-être aussi que c’est sa propre survie qu’il cherche. Il remonte ainsi jusqu’aux premiers temps de la colonie, dans les forêts avec les peuples indigènes qui surveillent l’envahisseur qui avance dans ses grandes embarcations. Les Sylvestre sont là depuis la fondation de Montréal. 

 

AMIS

 

Les amis se bousculent dans cette cohabitation et doivent oublier leurs obsessions. Vincent tente de régler des problèmes d’image politique entourant le projet de charte des valeurs québécoises du Parti québécois même s’il pourrait tout aussi bien s’occuper d’une nouvelle soupe. Thomas perd sa vie dans l’insignifiance et Emmanuel s’accroche au passé à défaut d’avoir un présent et un avenir. Leur monde se délite, tout croche et surtout il n’inspire guère le lecteur. J’avoue être demeuré sans voix devant un passage particulièrement cynique.

 

Pendant ce temps, j’ai pensé à Sophie attelée à sa tâche, probablement assise sur une chaise berçante, telle qu’on se représente généralement les jeunes mères. Loin des regards, elle avait abaissé le bonnet de son soutien-gorge et donnait le sein à l’une de ces petites bêtes illettrées, tout juste capables de lui gercer les mamelons, de souffrir et de le signaler bruyamment, et tout indiquait qu’elle l’aimait, cette petite bête, qu’elle lui sacrifierait même volontiers sa vie si les circonstances l’exigeaient d’elle un jour, dans la mesure où se faire mordre les seins dans une chambre en retrait n’était pas, déjà, une forme de châtiment pervers. (p.211)

 

Comment s’attacher à des êtres qui ne respectent rien? Emmanuel dans sa fragilité, dans son corps qui flanche, provoque une certaine empathie. Il sauve l’entreprise du naufrage en quelque sorte et réussit à secouer Thomas dans un dernier tour de piste. Oui, il peut avoir une âme et éprouver une forme de pitié pour les autres même si on comprend que cela ne durera guère.

Un regard sur la société qui donne des frissons dans le dos. Thomas va jusqu’à proposer la disparition du professeur dans une tirade improvisée qui enthousiasme la direction du cégep. L’enseignement peut se faire par une distributrice du savoir. Il suffira de pousser un bouton pour recevoir notre dose de connaissance. Il y a certainement des administrateurs qui saliveraient devant pareille solution, mais la pandémie vient de bousculer certains rêves. Le travail à distance, les pieds dans ses pantoufles, a ses limites. L’enseignement, malgré tous les gadgets et les réseaux imaginables, ne peut se priver de contacts directs. Les écrans filtrent les discussions et amenuisent le message, qu’on le veuille ou non.

Un roman qui nous pousse dans de nombreux méandres qui étouffent les personnages et nous laisse pantois. C’est là un portrait de société assez terrible, tracé au marteau-piqueur qui souvent nous donne l’envie de fuir à toutes jambes. Un reflet peut-être d’une certaine époque, d’un milieu où les gens sont revenus de tout et ne trouvent aucune motivation dans la vie de couple, la paternité ou la maternité. 

Une glissade teintée de cynisme et une mort lente, la défaite et une indifférence qui tue la planète et toute forme de solidarité entre les hommes et les femmes. Je pense que, malgré tout, il faut faire confiance à ses semblables, l’avenir en dépend.

 

MARTEL JEAN-PHILIPPE, Chez les sublimés, Éditions du Boréal, Montréal, 376 pages, 29,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/chez-les-sublimes-2763.html

jeudi 1 avril 2021

LA VALSE DES NOUVEAUX RICHES

J’AI DÛ FAIRE DES EFFORTS pour lire La valse de Karine Geoffrion. La narratrice de ce court roman a tout pour me hérisser les poils sur les bras avant de prendre la fuite. Une hyperactive qui travaille comme décoratrice et dirige une entreprise qui va plutôt bien. En fait, sa principale tâche est d’entretenir son image, de se présenter sous son meilleur jour. La femme se veut parfaite, le centre d’attraction dans les rencontres et au restaurant, fait du jogging, s’entraîne durement en gymnase pour garder sa minceur d’adolescente, partage son lit avec l’homme idéal et s’occupe, quand il lui reste du temps, de ses deux garçons. Elle recherche les plus belles robes, sait se maquiller pour camoufler ses rides, ne cesse d’étaler leur richesse et une belle réussite matérielle.


Épreuve que d’emboîter le pas de cette femme dans sa grande maison aseptisée, dans des lieux que l’on qualifie de parfaits dans les revues de décorations. Tout est stérilisé, figé, laqué, sclérosé, léché, calculé, étudié, poli et d’une froideur sibérienne. Jamais un moustique n’oserait s’aventurer dans la verrière où la poussière est interdite, où rien ne traîne, surtout pas un roman sur une table. Un livre de poésie y serait vu comme un sacrilège. Les ébats des garçons dans la piscine sont contrôlés et l’eau éclabousse juste ce qu’il faut pour faire semblant d’être vivant. Un monde où tout repose sur le paraître, le clinquant, les apparences et les sourires aussi faux que celui d’un mannequin dans une vitrine de grand magasin qui tente de nous convaincre de changer de corps. 

J’ai eu envie de repousser ce roman après quelques pages et de le ranger dans le rayon des oubliés volontaires de ma bibliothèque, là où je ne vais jamais flâner. Pourtant, j’ai continué, un peu tout croche, emboîtant le pas à cette narratrice essoufflante. Toujours méfiant, ne voulant surtout pas me faire entourlouper par cette manipulatrice qui capte toute la lumière quand elle entre dans une pièce, fait tout pour attirer les regards. 

Lire, c’est prendre des risques, s’aventurer parfois dans une sorte de jungle, secouer les artifices de ces nouveaux riches qui vivent comme s’ils étaient dans une téléréalité. La lecture est un sport extrême qui permet de tester sa résistance, sa tolérance et ses limites même. 

Je me suis laissé entraîner dans cette maison où l’on a hâte de s’évader pour retrouver une certaine normalité. Parce qu’on s’y assoit sur le bout des fesses, dans des fauteuils inconfortables, mais très design, où l’on surveille ses gestes pour ne pas briser un vase de prix ou encore une sculpture qui embarrasse, là pour le coup d’œil et la perspective, mettre en valeur le tableau d’un maître qu’on a choisi en pensant à la couleur du mur et du bois du plancher.

Comment des enfants peuvent-ils être des enfants dans un tel milieu? Ce ne sont peut-être pas de vrais jeunes, mais des figurants, des comédiens qui obéissent au doigt et à l’œil et qui sont là pour faire croire que Xavier et la narratrice sont un couple réel. Une curiosité un peu malsaine m’a secoué. J’allais suivre madame Geoffrion.


Les garçons ingurgitent le repas à une vitesse inimaginable. Tout de suite après, Luisa, de ses mais de fée, range l’important désordre qui règne sur la terrasse et dans la cuisine. Je profite de l’accalmie pour prendre des photos d’Édouard et de Paul tout en m’assurant d’avoir la piscine et la chute d’eau en arrière-plan. Je les publie sur Facebook et Instagram avec la mention #pool party, et j’attends les commentaires élogieux, qui ne tardent pas à apparaître à l’écran. J’ai bien fait de retoucher les images en noir et blanc. Celles-ci semblent tout droit sorties d’un film européen des années soixante. L’esthétique est parfaite. (p.16)

 

Le personnage se surveille, joue dans un scénario où tout est pensé. Un feuilleton où l’on vous décrit une fausse vie comme étant le rêve enfin à portée de la main. Une femme toujours en représentation, même dans son sommeil on dirait avec sa couette assortie. Le seul humain est Luisa, la bonne et celle qui s’occupe de la maison et des enfants, de tout ce que le couple n’a pas le temps de faire. Il faut bien avoir des gens ordinaires pour s’arranger avec le lavage et le chiffon, l’appareil étrange et bruyant qu’est un aspirateur.

 

INTRIGUE

 

J’ai deviné dès la première ligne de La valse que rien ne va plus entre Xavier et la narratrice. Les deux sont avalés par leur travail, la chasse à l’argent, la dure tâche de bien paraître devant les amis et les connaissances, d’être le couple parfait sur les réseaux sociaux.

Et il y a ces textes, une sorte d’intrusion en italique, comme un moment de vraie vie, une femme avec des émotions, un amour et une grande passion secrète. Enfin des pulsions, de la sueur et du sperme. Ça fait tellement de bien. C’est peut-être ça qui m’a retenu dans le roman de Karine Geoffrion.

 

On a fait l’amour, plusieurs fois; on a pris un long bain rempli de mousse, on a parlé. Notre histoire est si belle quand personne ne vient s’interposer. Ce matin, le quitter a été difficile. J’ai tout fait pour ne pas être émotive devant lui. J’ai gardé la tête haute et lui ai fait mon plus beau sourire quand on s’est séparé dans le couloir désert. (p.81)

 

La mascarade connaît son point culminant lors d’une réception pour souligner le dixième anniversaire de mariage de Xavier et sa conjointe. Le paroxysme du paraître, de la superficialité et du faux. Je n’ai pu m’empêcher de penser au couple Desmarais qui a fait construire, il y a quelques années, une salle de concert à Sagard pour la fête de madame. Un lieu qui n’a servi qu’une seule fois et où l’Orchestre métropolitain de Montréal est venu jouer sous la direction de Yannick Nézet-Séguin. Tout le gratin politique y a défilé : Lucien Bouchard, Jean Charest, Brian Mulroney et beaucoup d’autres. On a même remplacé la pelouse pour faire plus vert juste avant l’arrivée des invités. La preuve que Karine Geoffrion n’exagère pas. On peut tout se permettre quand on possède des brouettes d’argent.

 

Xavier m’enlace et nous nous embrassons passionnément pour la lentille. J’entends au loin des commentaires sur la beauté de ma tenue, sur la solidité de notre couple. Cela me rend heureuse. Les invités prennent aussi des photos avec leur cellulaire et je pense déjà aux commentaires élogieux qui pulluleront sur Facebook. La luminosité est parfaite. Xavier est d’une beauté à couper le souffle dans son complet Dior. Je suis certaine que toutes les femmes présentes voudraient être à ma place. (p.51)

 

Lentement, l’auteure nous pousse derrière le décor, fait oublier les maquillages, les robes et le clinquant. On le sait depuis le début que cette vie est factice, sans couleur et sans odeur. Tout craque lorsque la narratrice (je n’ai pas trouvé son prénom. Dominique Blondeau me signale qu'il s'agit d'Isabelle) accepte de s’occuper du chat Dantès de sa sœur Marie envolée vers l’Europe. La vérité éclate. Xavier la trompe, avec Marie, la terne, l’effacée, la discrète. Tout s’écroule. Non. C’est surtout un coup à l’orgueil. Il en faut plus quand la fausseté fait partie de son quotidien, que l’on manipule le mensonge et la tricherie en avalant son jus d’orange le matin. Xavier et elle vont continuer d’être un couple pour les photos sur Facebook, à s’embrasser devant les autres pour rester l’image parfaite de la passion et de l’amour.

Karine Geoffrion nous plonge dans le drame de cette femme qui tente d’habiter un scénario sans surprises. La poursuite du bonheur, faut-il le répéter, ne réside pas dans l’accumulation des robes, des bijoux ou encore dans l’eau trop bleue d’une piscine creusée avec cascade. 

Madame Geoffrion fait parfaitement ressentir le vide abyssal de ses personnages, décrit l’insignifiance et la futilité de leur existence. Elle peint de façon juste ceux et celles qui carburent à l’ambition et pensent trouver la béatitude en s’enfonçant dans un décor de revue. Ça laisse un goût amer. Je me demande toujours comment des êtres normaux peuvent gaspiller leur vie en devenant une image que l’on retouche constamment. 

Un livre troublant, un peu étrange qui vient nous chercher qu’on le veuille ou non. En ce sens l’écrivaine réussit son pari. Elle perturbe le lecteur et nous montre la tragédie de ceux et celles qui vivent dans un monde de pacotille. Véritable tragédie des temps modernes.

 

GEOFFRION KARINE, La valse, Éditions SÉMAPHORE, Montréal, 104 pages, 17,95 $.

 https://www.editionssemaphore.qc.ca/catalogue/la-valse/