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jeudi 22 novembre 2018

CANTY PLONGE DANS LA LECTURE


DANIEL CANTY nous a habitués aux livres étranges qui nous font chercher nos repères et nous entraîne souvent dans des régions où il est n’est guère facile de s’orienter. Je pense à Wigrum et à ce récit étrange qu’est Les États-Unis du vent où, avec un copain, il se laisse guider par les caprices du vent dans le pays d’Ernest Hemingway et de Pat Conroy. Un voyage imprévisible et la découverte de lieux et de gens que les circuits touristiques ignorent. Ici, il étonne encore avec  La Société des grands fonds. Juste le titre est une question et une énigme. Autant lui donner la parole pour qu’il nous propose son aventure de lecture.

Une formule me visite comme un eurêka. J’ai l’intention de fonder, inspiré par une longue expérience de lecture au bain, une société des grands fonds à la charte incertaine. Je souhaite m’y laisser porter par les flots entremêlés des livres et l’eau, et vous y entraîner. (p.24)

Et Canty est certainement encore plus précis à la toute fin de son ouvrage où il donne le goût de plonger dans certains livres que vous n’avez pas encore rencontrés dans vos pérégrinations de lecteur.

La prégnance d’une émotion m’a poussé à calquer La Société des grands fonds sur la Société des poètes disparus. Je ne vous connais peut-être pas, mais j’espère que nos sensibilités, au fil de ces pages, ont pu s’accorder. J’ai voulu que ce livre, pour vous, semble un livre de magie. (p.176)

En d’autres mots, Daniel Canty a découvert la lecture alors qu’il était enfant et jamais il ne s’est éloigné des livres depuis. Il partage ici ses émois de lecteur, des moments de grâce qu’il a vécus en s’aventurant sur les phrases comme sur un fil. Surtout quand il s’installe dans sa baignoire pour des heures, s’abandonnant aux bercements des mots et de l’eau qui réchauffe son corps et peut-être aussi son âme. Une expérience, je l’avoue, que j’ignore complètement ne m’étant jamais abandonné à la lecture en eau tiède.
Ce récit lui permet de revenir sur des ouvrages qui ont marqué sa vie et des films qu’il a visionnés à plusieurs reprises. Des histoires, des romans qui sont devenus des références auxquelles il revient souvent. Si vous êtes un lecteur, vous savez que certains écrivains ne vous laissent jamais en paix.

ANCRAGES

Je pourrais vous parler de L’odyssée qui me suit depuis des années. J’y reviens souvent et chaque fois que j’ouvre ce livre, la magie opère et je dois le parcourir du début à la fin. Les histoires d’Homère me fascinent au point où je m’en suis inspiré comme écrivain pour inventer un périple jeannois à son héros dans Le voyage d’Ulysse. Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez est aussi l’un de ces livres que j’explore sans cesse et que j’apporterais sur une île déserte. Il en est ainsi des carnets de Robert Lalonde qui ne sont jamais très loin ou des explorations de Victor-Lévy Beaulieu qui me fascinent, surtout quand il décide de prendre à bras le corps les œuvres d’Herman Melville, de James Joyce ou encore de Friedrich Nietzche.
Certains essais ou romans vous hantent et vous avez toujours l’impression en les relisant d’enlever une pelure et de vous rapprocher ainsi un tout petit peu plus près des propos de l’écrivain, de jongler avec un questionnement qui vous secoue encore et toujours après des années. Certains titres obsèdent, résistent et vous repoussent tout en vous liant à eux d’une manière toujours plus forte. Des livres qui vous suivront pendant toute votre vie.

LIEUX

J'ai mon coin dans la maison, un grand fauteuil près du foyer où le feu se laisse aller à ses fantaisies et attire les chattes qui viennent s’étirer devant les flammes pour s’imbiber de chaleur. C’est l’endroit où je lis le plus souvent même si je peux le faire un peu partout, particulièrement dans l’autobus qui me fait traverser le Québec quand je dois me rendre à Montréal.
Et l’été, quand le soleil pèse bas et lourd sur le lac et le sable, je passe des jours sous un grand parasol, devant les petites vagues qui meurent sur la plage, ne levant les yeux que quand j’entends le cri d’une mouette ou d’un écureuil qui s’abandonne à la colère.
Pour moi, une journée sur le sable, dans l’air vibrant de juillet, devient le lieu qui permet de m’aventurer dans une histoire que j’épluche comme une orange. C’est souvent l’occasion d’une relecture de tout ce qu’un écrivain que j’aime a publié.
Tout lecteur connaît aussi des phases ou des cycles. Des livres vous suivent dans vos migrations et vous accompagnent, même si un chroniqueur comme moi est lié à l’actualité et aux parutions récentes. Je rêve de m’adonner à la relecture. Peut-être que viendra une époque dans ma vie où je ne ferai que ça.

LECTEUR DE FOND

Daniel Canty est un lecteur de fond comme on dit coureur de fond qui se fie aux hasards et qui aime être déstabilisé.

Ma nouvelle méthode de lecture ambulatoire peut produire des résultats semblables à ceux de la lecture au bain. Elle s’appuie sur le pouvoir de déplacement de la fiction, qui permet à des lieux et à des expériences distants de se rejoindre. Je ne suis plus celui que j’étais. Je me retrouve en lisant. Vous aussi, j’en suis certain. (p.58)

Cette aventure ne cesse de se renouveler, de vous entraîner dans des sentiers peu fréquentés et délaissés ou encore vous fait découvrir une autoroute que vous empruntez pour la première fois et qui peut prendre fin brusquement. Les circonvolutions de la lecture sont toujours imprévisibles et étonnantes.
Et un livre rejoint toujours des préoccupations en vous, des questionnements et si vous écrivez, des problèmes formels ou stylistiques, des manières de dire. Je ne répéterai pas ici les conséquences qu’a eues sur mon écriture la lecture d’Une saison dans la vie d’Emmanuel de Marie-Claire Blais. Ça m’est arrivé d’amorcer un roman et d’être bouleversé par un inconnu qui devient un ami proche. Une manière de faire qui provoque en moi une sorte d’illumination. Ce fut le cas quand j’ai découvert Agustin Gomez-Arcos et L’agneau carnivore.

J’écoute mon ami d’un jour lire, avec ce même air amusé que je lui ai connu, et je n’ose plus lui parler. Alistair donne la parole à ce qu’on entend en creux au fond de nous-mêmes, la présence vécue de la mort et la nécessité de se raconter. (p.93)

J’avoue avoir trouvé un ami et un frère de lecture en Canty. Oui, j’ai la prétention d’être un lecteur de fond qui ne traverse que très rarement une journée sans ouvrir un livre, sans m’aventurer sur une page qui est toujours aussi mince et fragile qu’une nouvelle glace sur le lac. J’engage le dialogue avec un écrivain que je ne rencontrerai peut-être jamais et qui devient l’un de mes proches. La lecture possède cet étrange pouvoir. Lire, c’est accepter de ne jamais arriver à destination et de ne jamais empoigner une vérité immuable.

RENCONTRE

Canty croise Borges, Bradbury, Alain Grandbois, Robert Lalonde et de nombreux jongleurs qui bousculent les phrases et deviennent des compagnons d’aventure.

La fréquentation des classiques est après tout une discipline du reste, l’anthropologie d’une rencontre impossible, où les fragments d’une civilisation qui nous a précédés, dont l’écho et l’éclat continuent de rayonner, ravivent l’énigme d’exister. Grecs anciens. Chimistes modernes. Affinités électives. Anne Carson sait que les époques de l’imperdu n’ont rien à faire de nos méthodes de datation. Un livre est un fragment du temps, qui s’invente une forme pour y survivre. (p.142)

Quelle belle équipée permet Daniel Canty ! Il ouvre les portes de son enfance, de ses rêves, de ses jeux à Lachine. Sa vie à Vancouver où d’autres lectures viennent le troubler. Son séjour à New York qui lui permettra de devenir un autre. Les lieux suggèrent souvent des lectures et forgent la pensée. Un habitant de la Boréalie ne peut lire les mêmes choses qu’un Australien même si certains ouvrages réussissent à transcender le climat, les époques et les langues. Je pense à Don Quichotte de Cervantès qui est devenu une histoire qui parle à tous les individus de tous les temps et de tous les lieux.
Une belle manière de livrer certains secrets. Parce que la lecture comme l’écriture permet aussi de nous approcher de certains mystères, de nous faufiler dans des couloirs que nous hésitons à emprunter souvent.  Se pencher sur un roman ou un essai, c’est partir pour la Chine et se retrouver en Amérique comme Christophe Colomb l’a fait, plonger dans un autre monde qui vous aspire ou vous repousse.
Daniel Canty ouvre ici le monde de ses lectures. Il m’a convaincu plus que jamais d’écrire ce carnet de lecteur que j’imagine depuis un certain temps. Bien sûr, je vais adhérer à la Société des grands fonds pour partager mes bonheurs de lecture et ces moments inoubliables que seuls les écrivains vous permettent de vivre.


LA SOCIÉTÉ DES GRANDS FONDS, un RÉCIT de DANIEL CANTY publié à LA PEUPLADE, 2018, 208 pages, 24,95 $.



http://lapeuplade.com/livres/la-societe-des-grands-fonds/

vendredi 16 novembre 2018

SOUBLIÈRE ET LE CAS DU QUÉBEC

ALEXANDRE SOUBLIÈRE étonne dans La Maison mère, un essai hybride qui prend plusieurs directions et qui se bute à la question du Québec, son histoire, son identité, sa langue et surtout son avenir. Le peuplement d’origine française a changé plusieurs fois d’appellation depuis l’arrivée de Jacques Cartier en 1534 sur les rives de la Grande rivière du Canada. Canadiens, Canadiens français et Québécois marquent une conception du territoire et illustrent aussi, peut-être, le long cheminement d’un peuple qui a dû renoncer au grand territoire de l’Amérique, un espace qui était le propre des Canadiens d’avant la Conquête de 1760 pour se recroqueviller dans l'espace du Québec.

Le concept de nation au Canada ou du peuplement français en Amérique a connu bien des mutations depuis l’arrivée de Samuel de Champlain dans la vallée du Saint-Laurent. L’explorateur imaginait une nation métisse où migrants français s’uniraient aux nations indiennes pour constituer une population originale. Son rêve ne s’est jamais réalisé, on le sait. Le terme de Canadien alors désignait les migrants francophones qui s’installaient à Québec ou à Trois-Rivières et qui parcouraient le continent du nord au sud. Ils étaient des nomades, des commerçants, des explorateurs qui s’adonnaient à la traire des fourrures. Ces coureurs des bois honnis par le clergé s’ensauvageaient bien souvent et vivaient à l’indienne. Ils échappaient à la vie du sédentaire favorisé par les gouverneurs et les communautés religieuses, correspondaient peut-être au rêve de Champlain, mais restèrent toujours une minorité.
Serge Bouchard a beaucoup parlé de ces « grands oubliés » qui ont sillonné les terres de l’Amérique du Nord et sont à l’origine de grandes villes étasuniennes comme Chicago ou Saint-Louis.
La conquête par les Britanniques en 1760 fit muter le terme. On prit alors l’habitude de parler des Canadiens français par opposition aux Canadiens anglais qui se partageaient le territoire. Français et Anglais devenaient les deux grands peuplements du Canada.
Les nations indiennes ne figurèrent jamais dans ces dénominations, oubliées dans le grand fourre-tout que représente le mot autochtone. Tous les habitants d’expression française au Canada se reconnaissaient dans le terme Canadien français.

Les Canadiens français eux, typiquement, ont des origines qui remontent à la Nouvelle-France. On les retrouve majoritairement au Québec, mais, par exemple, un francophone ayant des ancêtres de l’époque de Champlain qui habiterait maintenant le Manitoba est aussi canadien-français qu’un habitant du Lac-Saint-Jean qui partage les mêmes racines. (p.10)

Ce nom devait changer encore une fois avec la Révolution tranquille où le terme de Québécois a dorénavant identifié les habitants de la province de Québec, larguant pour ainsi dire les francophones qui habitaient l’Acadie, le Manitoba ou encore la Saskatchewan. Ce fut alors comme une scission dans la population francophone du Canada et certains n’ont jamais pardonné aux habitants du Québec de leur avoir tourné le dos.

QUESTIONNEMENT

Alexandre Soublière se questionne sur ces appellations pour désigner le peuplement d’origine francophone du Canada et propose de revenir au terme de Canadien français pour renouer avec le territoire, l’immense pays dont le Québec moderne s’est pour ainsi dire amputé. L’écrivain suggère ainsi de rétablir le contact avec tous les peuplements francophones du Canada. L’idée est peut-être intéressante, mais je ne connais pas beaucoup de gens qui vont prendre cette direction. Même si j’ai entendu la formation de François Legault utiliser le terme lors de la dernière campagne électorale, ce vocable reste anachronique et un peu détonant.

Plus de vingt ans après le deuxième échec référendaire, comment pourrions-nous nous redéfinir pour regagner un peu de notre vigueur perdue ? Dans l’urgence des années 1960, en changeant de signifiant pour nous désigner, avons-nous perdu certains des mythes fondateurs qui nous définissaient ? Cet essai ne porte pas sur les axes fédéraliste-souverainiste ou réactionnaire-progressiste. Mon hypothèse est la suivante : n’aurions-nous pas avantage, dans la situation actuelle, à faire un pas en arrière pour recommencer à nous voir en tant que Canadiens français et non en tant que Québécois ? (pp.11-12)

Ce pas en arrière comme dit Alexandre Soublière aurait comme effet de biffer l’idée de faire du Québec un pays indépendant, d’oublier le concept de nation francophone. Ce serait repousser une idée qui a cheminé depuis 1760 et tourner le dos à une période récente où le Québec s’est modernisé et ouvert au monde. Qui voudrait faire ce pas en arrière ?

PERSONNEL

Le jeune écrivain a migré à Vancouver et aimé cette ville où le nom de Québécois perd son sens. Il a dû accepter de vivre la plupart du temps en anglais et garder son français pour le retour à la maison, en faire sa langue d’appartement ou de jardin. Le francophone a beau se sentir bien dans sa peau, parfaitement à l’aise près du Pacifique, il ne possède plus la totalité de l’environnement par sa langue et son imaginaire. La place est occupée par un autre. Vivre à Vancouver ou dans l’Ouest canadien, c’est accepter de parler anglais. Je sais que je risque d’en heurter plusieurs en écrivant cela, mais c'est la réalité.
Le sort des peuplements francophones dans l’Ouest ou ailleurs aurait dû faire réfléchir Soublière, particulièrement la situation de Louis Riel et des métis. Je veux bien posséder l’Amérique, mais je tiens encore plus à la langue française et à un territoire où cette langue peut s’épanouir dans toutes les sphères d’activités, pas seulement dans le confinement de la vie privée.

CATASTROPHE

Soublière invente un récit catastrophe où le Québec et toute l’Amérique plongent dans le noir. Plus rien ne fonctionne. C’est peut-être le sort des francophones en Amérique qui doivent oublier tous les grands concepts pour survivre au quotidien. Peut-être que l’écrivain sait que ce « pas en arrière » qu’il préconise ne peut que provoquer une catastrophe ? Quelle idée étrange et dérangeante !
Ce scénario n’est pas sans rappeler les romans de Christian Guay-Poliquin où les personnages sont plongés dans un monde qui s’est arrêté. Plus rien ne fonctionne avec une panne d’électricité généralisée et tous doivent se débrouiller avec les moyens du bord, revenir si l’on veut à des manières qui remontent avant l’électrification. Tous les gadgets électroniques deviennent désuets alors et encombrants.
Tout comme chez Guay-Poliquin, les personnages de Soublière, (lui-même et ses amis), doivent se débattre dans une société qui retourne à la barbarie. Les amis de l’écrivain se retrouvent à la Maison mère, un appartement de Montréal qu’ils transforment en bunker pour se protéger de toutes les attaques. Il n’y a plus rien qui tienne. Le civisme, la bonne entente, le partage, tout disparaît. Tout comme chez l’auteur du Poids de la neige, la tribu trouve refuge à la campagne où c’est plus facile de survivre. Étrange comme la grande ville devient impossible et impensable dans les scénarios catastrophiques. Faut-il revenir au monde rural pour se redéfinir et se forger une identité ?

RÉFLEXION

Ce retour au terme de Canadiens français demande-t-il de renoncer à la modernité pour faire un saut en arrière ? Soublière devient inquiétant en suggérant qu’il faudra peut-être une « fin du monde » pour retrouver les vraies valeurs de la famille et du clan.
Ce scénario lui permet cependant de réfléchir à l’amitié, l’amour, le partage et ce qui devient important dans un monde qui se défait et qui bascule dans les guerres tribales. Les armes deviennent l’outil de survie et ceux qui s’en sortent sont ceux qui manient ces armes et sont les plus agressifs.
Ce n’est guère différent du monde actuel. Que l’on pense aux États-Unis de Donald Trump qui régente la planète ou encore à Israël qui impose ses diktats au Proche-Orient grâce à la puissance de son armée.
Qu’est un Québécois ou un Canadien français ? Quelles sont les valeurs qui font surface quand on se retrouve en état d’urgence et de survie ? Il reste la famille biologique ou cette famille que la vie moderne a constituée, c’est-à-dire le réseau des amis.

« Quand une société n’a plus de mythe fondateur sain, elle sombre dans le chaos. » De nos jours, le mouvement souverainiste, malgré les nobles intentions qui le sous-tendent, fait plus de tort à la jeunesse québécoise que se tenants ne voudraient le croire. Ce n’est pas son projet qui fait problème, c’est le manque de vision et de solutions pour le réaliser. Ce sont des valeurs dépassées. Sans issue, le mouvement s’entête à vouloir aller dans la même direction avec les mêmes stratégies qui se sont révélées perdantes dans le passé. (p.161)

Est-ce qu’il va falloir vivre le chaos pour que les francophones en Amérique se retrouvent et s’imposent…
Soublière réfléchit à la langue, la culture, ce qui fait une identité, cherche de nouvelles valeurs avec les trentenaires, remet en question sa vie, ses amours, mais ne peut imaginer qu’un retour en arrière et cela me dérange beaucoup. La pensée tribale n’est certainement pas une solution. Pourquoi ne pas avoir fait un bon en avant et imaginer un Québec indépendant ? Pourquoi associer la création du territoire national à une perte ?
Somme toute, l’écrivain en arrive à la conclusion que la famille, l’amour des siens, de ses proches importe plus que tout. Dans la nécessité, les conflits de générations s’effacent. Le rapport au territoire, la langue, la collectivité alors prennent un tout autre sens.
Cette fiction avec ses rebondissements m’a fait oublier souvent le questionnement de Soublière. La réflexion cède le pas devant la fiction.

CONVICTIONS

Soublière n’a pas ébranlé mes convictions et mon engagement politique. La Maison mère possède la grande qualité cependant de jongler avec certains concepts que l’on ne prend guère la peine de considérer et qui agacent souvent les médias de masse.
Le retour à la loi du plus fort ne me fascine pas particulièrement. Pourquoi ce ne serait pas le contraire qui se manifeste, l’entraide, le partage et l’amitié ? C’est une vision très égoïste de la société que de réduire le collectif à son groupe d’amis. Il me semble que le Québec dans lequel je vis est beaucoup plus solide que ça et qu’il est capable de réagir collectivement. Nous l’avons vécu lors de la crise du verglas ou encore le déluge au Saguenay. Pas nécessaire de renoncer à soi pour faire sa place en Amérique. Il faut plutôt se donner une identité solide, devenir une nation pour exister dans l’œil de l’autre. Se diluer dans le grand tout comme le suggère Alexandre Soublière est la fin de tout et la perte de sa langue, son identité, ce qui fait du Québécois un être distinct. Je sais aussi que pour bien des jeunes, les idées que j’énonce ici peuvent sembler archaïques, mais j’y tiens, ce sont des idées qui m’accompagnent depuis fort longtemps et que le temps n'a pas rendu obsolètes.


LA MAISON MÈRE, un ESSAI d’ALEXANDRE SOUBLIÈRE publié chez BORÉAL ÉDITEUR, 2018, 288 pages, 26,95 $.
  

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/maison-mere-2623.html

jeudi 8 novembre 2018

PIERRE-LOUIS GAGNON ET LE NOBEL


PIERRE-LOUIS GAGNON m’a étonné avec La disparition d’Ivan Bounine, un thriller qui nous entraîne dans les coulisses du prix Nobel de littérature en 1933. Nous sommes à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. Hitler a pris le pouvoir en Allemagne et suscite l’admiration de bien des Européens, y compris de certains écrivains célèbres. La Russie communiste est dirigée par Staline qui tient à s’imposer sur la scène mondiale. C’est dans ce contexte que les Russes se démènent pour bloquer la route à Ivan Bounine, écrivain en exil en France, qui est pressenti comme lauréat. Le régime des Soviets veut que ce soit Maxim Gorki, un écrivain proche du régime et non ce transfuge qui s’est montré particulièrement sévère envers les communistes. Aleksandra Kollontaï, ambassadrice à Stockholm, grande intrigante et séductrice, fait tout pour empêcher la nomination de Bounine et libérer la voie à Gorki.

Ivan Bounine est né à Voronej en Russie le 10 octobre 1870 et est décédé à Paris le 8 novembre 1953. Il a effectivement reçu le prix Nobel de littérature en 1933. Ce dissident a vécu une grande partie de sa vie à l’étranger et s’est montré très sévère à l’endroit du Kremlin.
Ces écrivains en exil étaient considérés comme « des traites » par les dirigeants communistes qui ne reculaient devant rien pour les discréditer quand ils ne s’en prenaient pas à eux physiquement. C’est ce que craint Ivan Bounine à la veille de la remise du prix littéraire le plus convoité du monde.

COULISSES

Tous sont d’accord pour dire que c’est le tour des Russes qui ont été ignorés jusqu’à maintenant. Il y avait Léon Tosltoï qui était pressenti, mais il a eu la mauvaise idée de mourir en 1910.
Staline fait tout en son pouvoir pour que ce soit son favori, Maxim Gorki, grand ami du régime et figure de proue du « réel socialiste » qui devrait être le lauréat. Les juges ne s’en laissent pas imposer et font fi de toutes les intrigues semble-t-il.
Bounine reste l’un des favoris.
Aleksandra Kollontaï, un véritable personnage de roman, est née le 19 mars 1872 à Saint-Pétersbourg et est décédée le 9 mars 1952 à Moscou. Elle a été la première femme de l'Histoire contemporaine à être membre d'un gouvernement et l'une des premières ambassadrices dans un pays étranger. Elle rencontre des écrivains, des personnalités qui peuvent influencer le choix de la célèbre académie, tente de prévoir le coup et de barrer la route à Bounine.
Pierre-Louis Gagnon fait appel à de vrais personnages, des écrivains connus tels que Knut Hamsun, ce célèbre romancier norvégien qui a été lauréat du Nobel en 1920. Gagnon le montre comme un mondain qui est séduit par les fascistes qui s’installent à Berlin. Je n’ai pu que penser aux merveilleux moments que j’ai eu à lire ce romancier formidable, particulièrement Vagabonds qui me plongeait dans un univers si proche et si semblable à celui du Québec. Je me reconnaissais dans les traits d’August, un vrai « survenant » qui rentre dans son village après avoir vagabondé dans plusieurs pays et qui fait rêver un peu tout le monde à la manière du héros de Germaine Guèvremont.

INTRIGUES

Les rumeurs circulent à Stockholm. Tout le monde sait que c’est l’année des Russes, mais qui va l’emporter ? Ivan Bounine le favori des membres du jury ou le candidat des Soviets et de Staline. Gorki est rendu à un âge vulnérable et Staline l’utilise pour des fins politiques, particulièrement à la veille d’organiser une grande rencontre internationale où l’écrivain sera la figure incontournable. Maxim Gorki mourra en 1936 dans des circonstances qui demeurent encore un peu nébuleuses.

Elle commençait à croire que le pire était sur le point de se produire, que Moscou allait subir une défaite fracassante et humiliante. Depuis son arrivée dans la salle de bal de l’hôtel de ville, Kollontaï avait écouté ses interlocuteurs, posé des questions, soupesé chacune des informations qui lui étaient distillées. Elle était surprise que l’on accorde tant d’attention à ce misérable exilé, qui semblait aussi adulé dans les cercles du Nobel qu’il était abhorré dans les salons du Kremlin. (p.23)

Aleksandra Kollontaï rencontre des écrivains, les questionne, cherche surtout à savoir qui peut orienter les jurés de l’Académie et satisfaire ainsi Staline. Particulièrement Par Lagerkvist, un écrivain suédois qui recevra le prix Nobel en 1951 et qui devient une sorte d’allié.
L’ambassadrice est loin d’être naïve. C’est son sort qui se joue dans ce jeu d’échecs impitoyable. Si elle échoue, elle sera rappelée à Moscou et peut très bien finir dans une prison tout comme le ministre des Affaires étrangères Maxim Litvinov qui sent le tapis lui glisser sous les pieds.

Micha ne lui avait pas donné signe de vie et cela l’inquiéta tout à coup. Sa situation, comme celle de tous les citoyens soviétiques, demeurait précaire dans cette Russie où les libertés élémentaires avaient été emportées par les vents noirs de la Révolution. Personne n’y était à l’abri de la décision hasardeuse d’une instance gouvernementale ou de l’intervention fortuite de la police politique. (p.73)

MANŒUVRES

Le roman de Pierre-Louis Gagnon fascine parce que la fiction se mélange à la réalité et qu’elle met en scène de vrais personnages qui ont marqué l’histoire et la littérature. J’imagine que ça s’agite beaucoup quand les rumeurs commencent à circuler sur le couronnement d’un écrivain à Stockholm. Les ambassades doivent chercher à savoir, tenter d’influencer les bonnes personnes et faire en sorte que ce soit leur protégé qui soit couronné. Ce titre, tous les écrivains le convoitent, c’est connu.
Soyez sans crainte, je ne suis pas dans la course. Je ne recevrai jamais ce  prix. Pas un écrivain du Québec ne l’a reçu non plus même si Marie-Claire Blais serait une candidate idéale. Pour avoir siégé à des tables où l’on attribue des prix et des bourses, je sais que ces choses ne se font jamais facilement et que ce n’est pas évident de se mettre d’accord sur un lauréat.

Staline et son chef de police se regardèrent, quelque peu surpris par cette intervention. Litvinov venait de leur rappeler que l’URSS ne vivait pas en vase clos. Elle faisait partie d’un système international où les décisions d’un gouvernement avaient des répercussions sur les autres États. Elle aspirait même à devenir membre de la Société des Nations. Et que penserait leur nouvel ami, le président Roosevelt, si un accident mortel emportait Bounine ? (p.113)

La fiction devient réalité et la réalité doit venir à la rescousse de la fiction dans ce roman plein de rebondissements, d’intrigues et de propos étonnants pour ne pas dire dérangeants, surtout quand ils sont proférés par des figures connues qui ont souvent marqué l’histoire et la littérature.
Aleksandra Kollontaï passe par toutes les émotions et doit jouer le tout pour le tout pour sauver sa peau et aussi en arriver à une décision qui soit acceptable pour tout le monde.
Une manœuvre à la toute fin permettra de calmer les agités et les fanatiques, de couronner Bounine sans créer de remous.

Après bien des hésitations, Bounine avait accepté de relever ce pari audacieux d’amener Staline à se découvrir. Un vrai roman que ce projet de fausse disparition, de faux enlèvement et de faux assassinat, avait-il conclu devant les plans du gouvernement suédois. Si cela réussit, nous sauverons le prix Nobel de littérature d’un désastre certain et je serai le premier Russe à en être le lauréat. Et je demeurerai en vie. Voilà qui n’est pas rien. (p.206)

Pierre-Louis Gagnon fait agir des écrivains connus dans un monde réel et inventé, a dû faire des recherches et avoir une solide documentation pour écrire un tel roman. J’avoue l’avoir lu sur le bout de ma chaise, parce qu’il m’a entraîné dans un univers de lecteur et a fait ressurgir en moi des chemins de lecture tout en créant un véritable suspense.
Pas nécessaire d’être un érudit pour goûter à La disparition d’Ivan Bounine. Il suffit de se laisser porter par les personnages fascinants et l’intrigue. Une belle manière de nous plonger dans l’environnement d’un prix littéraire qui a pâli au cours des derniers mois avec certains scandales.


LA DISPARITION D’IVAN BOUNINE, un roman de PIERRE-LOUIS GAGNON publié chez LÉVESQUE ÉDITEUR, 2018, 218 pages, 27,00 $.



http://www.levesqueediteur.com/la_disparition_d_ivan_bounine.php