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vendredi 22 février 2013

Jean Cléo Godin se tourne vers son père


C’était dans les années 70. Je suivais un cours portant sur «La guerre, yes sir» de Roch Carrier à l’Université de Montréal. Pendant une discussion, Jean Cléo Godin, le professeur, a lancé comme ça que pour écrire, d’une façon symbolique, il fallait tuer le père. Cette phrase m’a hanté pendant des semaines est à l’origine de mon second roman : «Le Violoneux», une histoire où le paternel joue un grand rôle. Et voilà que monsieur Godin publie un récit sur le même sujet. Comme si le temps se recroquevillait pour ressusciter une figure marquante.

Dans «Le mal de père», Jean Cléo Godin tente de cerner sa vie, ses comportements, ses manières de faire et de voir. Quels ont été ses liens avec ses étudiants et ses amis? Cette «page blanche», ce père qui a eu la mauvaise idée de mourir si jeune peut-il tout expliquer? Qu’est-ce qui fait que l’on prend telle direction dans sa jeunesse avec les conséquences que l’on peut questionner.
«Dès le début de notre entretien, elle me demande de lui parler de mon père. Je lui dis que, pour moi, mon père est comme une page blanche : je n’avais pas encore mes trois ans lorsqu’il est mort, je ne l’ai donc pas connu. Et nous parlons d’autre chose.» (p.12)
Belle image pour désigner ce père inconnu que le professeur et écrivain cherchera toute sa vie sans en faire un drame ou une obsession. Plutôt un manque, une absence à laquelle il s’est habitué.

«Je suis le fils inconnu, d’un père que je ne connaîtrai jamais. Ça ne m’a pas empêché de connaître l’amour ni le bonheur de fonder à mon tour une famille et de passer des années sans même penser à mon père. M’est-il arrivé, par exemple, de rêver à lui ? Quand j’étais tout petit, peut-être, mais je ne m’en souviens pas. C’est plutôt comme une résurgence profonde. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est que ça devienne de plus en plus envahissant, voir obsédant, au fur et à mesure que je vieillis. Est-ce cela (déjà!) retourner en enfance?»  (p.24)

Enquête
Jean Cléo Godin reconnaît des faits, des comportements, des réactions qui s’expliquent peut-être par ce manque, malgré des frères qui ont remplacé le père. Son frère André, qui le précédait de quelques années, décédé de la tuberculose, restera une autre figure marquante, pour ne pas dire obsédante.
Un récit émouvant, écrit dans une langue magnifique. Jamais d’atermoiements, de complaisance, mais un regard lucide et stimulant. Le regard d’un homme qui, après toute une existence presque, tente de mettre les choses au clair.
Comme quoi on peut passer une vie avant de comprendre « certains réflexes » et des comportements particuliers. Plusieurs ne veulent pas y penser, mais les écrivains ne peuvent s’empêcher de tourner autour de cette figure qui marque par son absence ou son omniprésence.

«Le mal de père» de Jean Cléo Godin est paru aux Del Busso Éditeur.

Jean-Claude Germain ne cesse de scruter notre passé



Jean-Claude Germain poursuit sa mission d’informer et de vulgariser l’histoire du Québec. Avec la suite de «Nous étions le nouveau monde», l’historien s’attarde à la période qui mène aux révoltes des Patriotes en 1837. Un moment fort important de notre passé que l’on a souvent occulté.

Après la Conquête, tout bascule. Les francophones sont privés du continent américain et enfermés dans ce que nous nommerons le Bas-Canada qui deviendra la province de Québec. Une sorte de réserve. Commence alors une lutte pour faire reconnaître la légitimité des élections, des élus, les pouvoirs de l’Assemblée législative et ses responsabilités. Jean-Claude Germain réussit l’exploit de rendre cette période passionnante. Une belle leçon de choses qui garde sa pertinence en ces temps d’enquêtes sur la corruption et les abus de toutes sortes. Un moment de notre histoire qui ne me passionnait guère quand j’étais sur les bancs de l’école, il faut le dire. Autant je raffolais des aventures des découvreurs, autant les luttes parlementaires m’ennuyaient.

Le rapport honni

Il y a d’abord le fameux lord Durham, un rapport qui est resté de travers dans la gorge de tous les francophones.
«Au Québec, l’Histoire est née sous la forme d’une riposte à un camouflet d’un aristocrate anglais. Lord Durham avait statué en 1839 qui nous étions «un peuple sans histoire et sans littérature». C’était d’autant plus insultant que c’était vrai.» (p.12)
François-Xavier Garneau écrira l’histoire des francophones pour clouer le bec de l’aristocrate. Pour la littérature, il faudra attendre. C’est surtout la lutte pour la reconnaissance de la démocratie qui retient l’attention de l’historien.
Les francophones exigent le respect de la législature, le pouvoir de voter les lois et les crédits. Ce que les Anglophones refusent. Les gouverneurs se comportent en tyrans et dépensent les fonds comme ils l’entendent. Conséquences : des élections à répétition. Le représentant du roi avait le droit de proroger l’assemblée des élus. Un mot que nous avons retrouvé, il n’y a pas si longtemps, avec notre ami Stephen Harper.

Longue marche

Une longue marche vers l’idée d’indépendance s’amorce, la révolte, une guerre perdue d’avance. Les rebelles ne possédaient que quelques fusils pour affronter une armée bien équipée et disciplinée. Sans compter les délateurs et le rôle du clergé qui se range du côté des Anglais. Suivra une répression sauvage, des déportations et des exécutions. Des figures ressortent, selon Germain, Louis-Joseph Papineau, un véritable héros avec de Lorimier.
«Chaque fois qu’une affirmation encore plus forte de notre identité politique lui fait écho, l’ombre de Papineau s’agrandit à la taille de l’indépendance.» (p.290)
La résistance fait courir les foules de « canayens » qui confrontent les radicaux britanniques. Ces derniers affirment haut et fort que les francophones sont des conquis et qu’ils doivent s’assimiler. L’auteur fait aussi un parallèle avec l’Irlande qui a subi à peu près les mêmes sévices que les Québécois francophones. Et que dire du rôle du clergé? Mgr Plessis fait frémir.
Jean-Claude Germain démontre que nous ne cesserons de revivre certaines batailles tant et aussi longtemps que le Québec ne fera pas un choix définitif sur son avenir. Je n’ai pu m’empêcher de songer au printemps 2012 avec les marches dans les rues et des leaders étudiants qui réclamaient le droit à la désobéissance civile. Papineau aurait sans doute approuvé et porté le carré rouge.

«Nous étions le Nouveau Monde» de Jean-Claude Germain est paru aux Éditions Hurtubise.

Frédérick Lavoie visite l’envers du monde


 Frédérick Lavoie a fait les manchettes en 2006 en étant arrêté lors d’une manifestation à Minsk, en Biélorussie. Le jeune journaliste est devenu une célébrité en passant quinze jours derrière les barreaux. Dans «Allers simples, aventures journalistiques en Post-Soviétie», le globe-trotter raconte ce moment difficile, mais aussi ses pérégrinations dans l’ex-empire de l’Union soviétique qui a implosé en 1991. 

L’immense pays s’est fragmenté en de multiples républiques où des illuminés, des parvenus, tous issus de l’ancien appareil étatique communiste, ont imposé leurs lubies. La Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, étrangement, ont tourné le dos aux régimes totalitaires pour adopter le modèle européen.
Frédérick Lavoie, après avoir perfectionné le russe à Moscou pendant un an, voyage dans ce monde qui n’arrive pas à trouver les chemins de la liberté et de la stabilité. Parfois, il se déplace en toute légalité, souvent il emprunte les chemins de la clandestinité et risque le tout pour le tout. Les affrontements et la répression sévissent dans à peu près tous les états.
«Le Turkménistan est l’un des pays les plus fermés de cette planète. Il est sous l’emprise d’une dictature aussi loufoque que cruelle. Les journalistes n’y ont pratiquement jamais accès, hormis pour des conférences sur l’industrie pétrolière et gazière. Je dois jouer au touriste naïf. Je veux mettre toutes les chances de mon côté pour obtenir un laissez-passer vers la «Corée du Nord d’Asie centrale». (p.138)
Il passe des jours en train dans le mythique Transsibérien avant d’atteindre l’Asie. À Vladivostok, les Russes et les Chinois se côtoient pour le meilleur et le pire.
Partout, des potentats prennent leurs fantasmes pour la réalité ; partout, il verra la misère des hommes et des femmes, l’avenir se replier devant des jeunes qui souhaiteraient changer des choses.

Le journaliste s’attarde auprès des étudiants, des révolutionnaires, des chauffeurs de taxi et… des militaires. Il préfère ceux qui luttent pour un morceau de pain, les vieilles femmes qui réussissent à garder une certaine cohésion dans des pays qui s’effritent.

Délire

Le président du Turkménistan a érigé des statues en or le représentant partout sur le territoire qu’il contrôle. Ce mégalomane a écrit un livre que le peuple doit mémoriser pour travailler, se procurer un permis de conduire ou un passeport. Le seul livre que l’on offre dans les librairies du pays.
Tous ne sont pas aussi dérangés, heureusement, mais tous pourchassent l’opposition, truquent les élections, jouent le jeu de la démocratie pour soutirer de l’aide financière aux Occidentaux. La Tchétchénie a connue une révolution et une répression sanglante. Que dire du Kazakhstan qui a vécu des expériences nucléaires pendant des années sous le régime soviétique ? Toute une population touchée et tenue dans l’ignorance. L’horreur dont on ne parle jamais à la télévision.
D’autres dangers pointent avec la multiplication des croyances qui remplace les diktats du communisme. L’intégrisme islamiste surtout.
Frédérick Lavoie montre la face cachée du monde. Un récit fascinant. J’ai lu Allers simples comme un roman d’aventures. Une belle façon d’échapper aux formatages des médias pour nous montrer des gens qui vivent, souffrent, rêvent, se débattent pour un avenir meilleur même quand tous les horizons sont cousus de barbelés. À parier qu’il saura nous surprendre avec son regard sur l’Inde puisqu’il vient d’y migrer.

«Allers simples, aventures journalistiques en Post-Soviétie» de Frédérick Lavoie est paru aux Éditions La Peuplade.

dimanche 17 février 2013

Hervé Gagnon est un véritable magicien


Hervé Gagnon est un conteur terrible qui vous mène par le bout du nez dans «Le glaive de Dieu», jonglant avec le vrai et le faux. Ceux et celles qui aiment les romans d’action seront comblés, l’auteur réussissant même à faire revivre les morts. Les scènes sanglantes se multiplient pour corser le tout et Pierre Moreau n’est pas dépourvu, tout professeur d’histoire qu’il soit.

Historien de formation, romancier à succès, Hervé Gagnon n’est pas sans connaître les légendes qui entourent nombre de sociétés secrètes. Des trésors seraient conservés dans les caves du Vatican et ceux des Templiers auraient échappé à toutes les recherches. Que de rumeurs autour des francs-maçons qui ont longtemps été vus par Rome comme une secte où Satan occupait le meilleur fauteuil lors de certaines «messes noires».
Plusieurs auteurs nous ont permis de nous faufiler dans les coulisses de l’Église pour nous révéler des «vérités» qui remettaient en question les dogmes des catholiques. «Au nom de la rose» d’Umberto Eco a connu un immense succès même si on peut qualifier cet ouvrage de savant. «Le code da Vinci» de Dan Brown est peut-être l’ouvrage qui a donné l’envie à nombre de romanciers de s’aventurer dans ce monde secret.
Dans «Le glaive de Dieu» Hervé Gagnon met en scène les francs-maçons et une ramification secrète de l’Église, le Gladius dei qui ne recule devant rien pour préserver la doctrine, le rôle du pape et de ses représentants. Tout remonterait en l’année 1290 où le frère Aigremont, un Templier, met la main sur un document singulier à Saint-Jean d’Acre.
«— Je ne suis pas certain des détails, mais en gros, que tout est faux, soupira-t-il avec une infinie lassitude. Tout ce qu’on nous a enseigné : toutes nos croyances; tous nos espoirs, tout ce pour quoi nous nous sommes battus; tous nos morts. Tout cela était vain. Ceux. Futile. Depuis le début, on nous a trompés.» (p.18)
Cette révélation peut faire tomber l’église et le pape, détruire les fondements de toute la culture chrétienne. L’Église a tout intérêt à s’approprier ce texte et les Templiers à le garder en leur possession pour l’utiliser comme outil de négociation ou faire du chantage si nécessaire. Les Templiers seront pourchassés et emprisonnés par le pape Clément V et le roi Philippe IV.
«Pour la première fois, il réalisait l’ampleur, jusque-là insoupçonnée de la puissance de l’ordre du Temple. Il lui suffisait de brandir un simple document pour faire chanter l’Église tout entière. Ou pire encore: de rendre public ce document pour lui porter un coup fatal. Il ne pouvait courir ce risque. Philippe pouvait accaparer toutes les richesses de l’ordre. Cela n’avait plus aucune importance. Le pape ne souhaitait désormais qu’une chose: récupérer la monstruosité sacrilège dont il venait de lire la transcription et la détruire.» (p.102)

Guerre sans merci

Cette guerre sans merci traverse les siècles et débouche dans le Montréal des années 1880. Un jeune professeur d’histoire possèderait la clef qui mènerait au fameux Argumentum. Les attentats se multiplient autour de Pierre Moreau qui n’y comprend rien. Il entend juste enseigner l’histoire et vivre son histoire d’amour avec Julie Fontaine. Son beau-père l’entraîne dans les rituels des francs-maçons où l’entraide semble une «vertu cardinale». Tous les organismes qui importent à Montréal sont infiltrés soit par les francs-maçons ou le Gladius dei. Certains prêtres travaillent comme agents secrets et manient le stylet quand la raison de l’Église l’exige.

Histoire

Nous arrivons à la toute fin avec plus de questions que de réponses. C’est pourquoi il y aura une suite. Le lecteur ne peut que souhaiter qu’elle vienne rapidement pour dénouer les nœuds de cette aventure qui prend des chemins étonnants.
«De là, en 1398, on l’emporta à Arcadie, pour le déposer dans une tour dont les ruines se trouvent toujours à Newport, Rhode Island. Mais Arcadie fut détruite et l’Argumentum fut abandonné là où on l’avait caché. Puis, en 1642, sous couvert de fonder Ville-Marie, l’Opus dépêcha Paul de Chomedey, Jeanne Mance et quelques autres dans le Nouveau Monde pour y récupérer l’Argumentum et le mettre de nouveau en sécurité.» (p.427)
Assez surprenant ce qu’Hervé Gagnon fait de Paul Chomedey de Maisonneuve et de Jeanne Mance, les fondateurs de Montréal. Qu’importe! Nous sommes dans un roman et le romancier a tous les droits. Une histoire passionnante et folle de rebondissements. Une belle magie.

«Le glaive de Dieu» d’Hervé Gagnon est paru chez Hurtubise.