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mardi 6 octobre 2015

Dominique Fortier suit les dédales de la pensée


CERTAINS LIEUX isolés expriment la nature dans sa splendeur et sa rudesse. Des gens y trouvent refuge, des moines, autrefois, s’y installaient dans la solitude. Leurs vies étaient consacrées à la méditation et à l’étude. Les gens venaient consulter ces sages qui s’adonnaient à la culture biologique, à la science et à la philosophie. Ils se tenaient loin des guerres qui ont ravagé le continent et les pays sans jamais changer leur manière de vivre. Ils gardaient les yeux sur une réalité invisible et savaient transcender le quotidien et l’éphémère.

Dans Le péril de la mer, Dominique Fortier plonge dans l’histoire du Mont-Saint-Michel en Bretagne. L’histoire de cette abbaye remonte au début de l’ère chrétienne. Une épopée de constructions et de désastres, d’études et de réflexions, d’efforts pour préserver les connaissances et la civilisation.
Cette île est accessible seulement à marée basse et isolée quand la mer monte à une vitesse étonnante. Elle arrive si rapidement qu’elle n’a cessé de surprendre les téméraires. J’ai visité cet endroit qui semble jumeler l’esprit, la méditation et le commerce. Des kiosques partout dans les rues étroites en périphérie offraient des colifichets et des breloques. Partout, il y a des vendeurs du temple.

En cet an de grâce 14**, le Mont se dressait au milieu de la baie ; en son centre s’élevait l’abbaye. Au milieu de celle-ci était nichée l’église abbatiale, autour de son choeur. Au milieu du transept un homme était couché. Il y avait dans le cœur de cet homme un chagrin si profond que la baie ne suffisait pas à le contenir. Il n’avait pas la foi, mais l’église ne lui en tenait pas rigueur. Il est des peines tellement grandes qu’elles vous dispensent de croire. Étendu sur les dalles, bras écartés, Éloi était lui-même une croix. (p.11)

Roman en deux temps où nous suivons Éloi, un portraitiste de talent qui a connu l’amour avec une femme libre. Il a fait son portrait officiel juste avant son mariage et un autre, plus personnel. Une représentation imposée et la vision de l’artiste. L’opposition de toujours entre l’individu et la société. Un aller et un retour entre le moment présent et l’histoire millénaire de ce site.
L’écrivaine écrit en profitant des moments où son jeune enfant lui laisse un peu de répit.

Je m’asseyais sur un banc à l’ombre d’un arbre, je sortais du sac de la poussette un petit Moleskine et un stylo-feutre, et je poursuivais comme en rêve cet homme vieux de plus de cinq siècles, qui vivait entre les pierres du Mont-Saint-Michel. À son histoire venaient se mêler les cris des canetons, le souffle du vent dans les deux ginkgos, mêle et femelle, la course des écureuils dans le grand catalpa aux feuilles larges comme des visages, les papillotements de paupières de ma fille livrée au sommeil. Je les jetais aussi pêle-mêle sur le papier parce qu’il me semblait que ces moments étaient d’une importance cruciale et qu’à moins de les consigner, ils m’échapperaient à tout jamais. Ce calepin était moitié roman et moitié carnet d’observations, aide-mémoire (p.9)


Une histoire qui traverse les millénaires qui ont secoué cette abbaye, les tragédies et les transformations. Tout cela en résistant aux poussées de la mer qui viennent buter sur le pic rocheux où les moines s’occupent du matin au soir. Éloi y trouve refuge après la mort de son amoureuse. Son cousin Robert dirige l’abbaye et lui donne le temps de revenir du côté des vivants. Un espace pour se régénérer et oublier les tragédies.

TRAVAIL

Les moines veulent de se rapprocher du ciel en se levant la nuit pour chanter et méditer. Des familles s’installent tout près et des pèlerins arrivent en espérant une guérison, peut-être aussi oublier la dureté du monde. Des enfants viendront de très loin pour voir l’archange Saint-Michel qui a terrassé le diable. La statue se dresse comme un paratonnerre devant tous les dangers. Je me souviens du silence impressionnant du site, du vent qui ne semble jamais se calmer et de la mer au loin qui se préparait à bondir.
Que serait notre civilisation sans ces endroits pour préserver les connaissances et la pensée ?

Au fond, le Mont-Saint-Michel n’abrite pas une abbaye, mais une dizaine, ou même plus, certaines disparues, des abbayes fantômes dont le bâtiment actuel continue de porter l’empreinte comme en creux, d’autres constructions modifiées au fil des siècles, le tout abouché et ajointé tant bien que mal. Murs éventrés, voûtes écroulées, plafonds incendiés, tours rasées, passages comblés, escaliers condamnés, clochers abattus, reconstruits, tombés en ruines ; semblable à un manuscrit dix fois gratté et qui porterait les bribes d’histoires, des traces de griffures et des caractères illisibles, le Mont-Saint-Michel est un immense palimpseste de pierre. (p.27)

J’ai toujours été fasciné par les moines qui mettaient des années à copier un livre, s’attardant à des réflexions, des idées qui venaient de la Grèce ancienne. Une tâche qui transforme l’individu, fait oublier peut-être le moi. Il me semble que c’est la plus belle illustration du travail de l’écrivain. Écrire sans comprendre d’abord pour trouver la lumière comme Éloi qui ne sait ni lire ni écrire, mais reproduit un livre aux « idées dangereuses ».

« Les textes saints doivent être gardés par des hommes de Dieu dans des lieux sacrés. Les textes infidèles doivent être gardés dans les mêmes lieux, mais pour d’autres raisons : il convient de les empêcher de répandre leur influence délétère. » Levant le doigt, il a énoncé un peu comme s’il était justement en train de lire dans un livre invisible : « Les premiers, il faut les protéger des méchants ; les seconds, il faut en protéger les innocents. » (p.100)

Le Mont-Saint-Michel a connu les ressacs des guerres et des épidémies qui ont fauché des populations, l’usure du temps et des recommencements, des désastres où l’on a perdu une grande partie de la bibliothèque et des travaux qui durent des siècles en mobilisant des familles de constructeurs pendant des générations.
Les abbayes et les cloîtres ont toujours permis à des hommes et des femmes de se retirer du monde pour mieux cerner l’essence de la vie. Cette recherche ne se fait jamais dans le tumulte.

IMPRIMERIE

Tout bascule quand un certain Gutenberg invente l’imprimerie, permettant la multiplication des livres et rendant le travail du copiste obsolète. Un art et une manière de penser vacillent. Je ne peux que penser aux nouvelles technologies qui bousculent nos manières de faire et de communiquer. Certains affirment que c’est la mort de la pensée et de la littérature. Chose certaine, nous vivons une mutation.

Il a tendu à Robert un petit volume d’allure quelconque. C’était la grammaire de Donatus. L’une des grammaires. Robert l’a regardée avec stupeur et me l’a prêtée. Les pages étaient fraîches sous mes doigts, les caractères parfaitement égaux. Fermant les yeux, il m’a semblé que je pouvais les deviner rien qu’en les touchant. J’ai ouvert les paupières, l’impression s’est dissipée. À côté de moi, Robert tremblait. La terre s’était mise à tournoyer sous nos pieds. Ce livre était un monstre et c’était une merveille. Là était le véritable incendie. (p.166)


HISTOIRE

Ce qui n’est jamais dépassé, c’est la connaissance, la réflexion et le savoir qui transforme. Il reste toujours une flamme malgré les poussées de la marée, les manigances humaines et leurs folies. À la rencontre de la mer et du ciel, il est possible d’affronter toutes les marées technologiques. L’avenir est toujours possible. Éloi retrouve le dessin en surveillant un enfant. « On  ne donne jamais que ce qui nous manque ». Comment penser le contraire ? Dominique Fortier, encore une fois, fait éclater les horizons pour mieux nous retenir. Une histoire de la pensée et une vie qui recommence avec les mêmes questions et les mêmes tourments. Le péril ne vient pas de la mer, mais de l’humain.


Dominique Fortier, Le péril de la mer, Éditions Alto, 2015, 280 pages, 19,95 $.

jeudi 1 octobre 2015

Une amitié marquante avec Georges Simenon


Une version de cette chronique
est parue dans Lettres québécoises,
numéro 159.

Un écrivain se dresse sur ses lectures et les phrases de ceux qui le précèdent. Les premiers livres de l’enfance permettent d’oublier une certaine réalité qui rend souvent la vie difficile. Et plus tard, une œuvre vous pousse dans un rêve, le monde imaginé dans une première phrase lancée sur un bout de papier. Cet écrivain devient le maître qui vous accompagne, auquel vous reviendrez souvent pour vous ressourcer. Un peu comme les lieux de l’enfance que l’on retrouve avec un pincement au cœur, une fébrilité qui ne diminue guère avec le temps.

Pierre Caron lisait pour oublier Trois-Saumons quand il était enfant, combattre l’ennui, la maladie et s’inventer des villages de l’autre côté du fleuve qu’il arpentait dans sa tête. Un monde autre, un monde qui permettait d’oublier sa vie terne, d’imaginer qu’il pouvait vivre autrement. Un chanceux en somme qui pouvait naviguer dans la bibliothèque que sa mère avait héritée d’Olivar Asselin.

Je suis né dans les livres et je suis ce que j’ai lu. La lecture a forgé mon caractère et a composé ma personnalité intérieure, celle qui dicte à l’autre. Elle fut le principe créateur de mon existence. Ce ne sont pas tant les différents événements de ma vie qui ont marqué cette dernière mais bel et bien ceux des personnages des livres que j’ai lus, car ceux-ci ont pleinement participé à la nécessité de devenir ce que je suis. (p.37)

Les livres n’existaient pas chez nous et jamais je n’ai vu mon père ou ma mère lire. Encore moins mes frères. Mes premiers volumes furent ceux que j’ai ramenés de l’école Numéro Neuf. Monsieur l’Inspecteur donnait des livres à l’époque aux écoliers qui faisaient des efforts. J’ai encore ce roman, le premier, une histoire publiée chez Beauchemin en 1954. Le nom des auteurs n’avait pas d’importance alors. Je ne savais pas qui était Maxine, si c’était un homme ou une femme… Fanfan d’Estrées. Je regarde le livre à la couverture orange et certaines images reviennent. Je sais maintenant. Maxine est le nom de plume de Caroline-Alexandra Bouchette, la fille d’un des patriotes de 1837 qui a dû s’exiler aux Bermudes. Elle a épousé un avocat qui est décédé peu après son mariage, a étudié à la Sorbonne et décidé d’écrire pour les jeunes. Elle voulait faire aimer et connaître notre histoire et a signé une trentaine de romans, a publié en France et vu au moins l’un de ses ouvrages traduits en anglais. Ce fut longtemps le seul livre de ma bibliothèque et j’ai dû le relire des dizaines de fois. La littérature jeunesse ne date pas de maintenant. Madame Bouchette est décédée en 1957 et elle aura marqué ma vie.

LETTRE

Pierre Caron travaillait à la Baie James, sur les grands chantiers et lisait Georges Simenon, traînant ses romans partout. Cet écrivain lui permettait de voir autrement sa réalité. Ses compagnons de travail apparaissaient sous un nouveau jour et ses lectures lui apprenaient à « voir » le monde autour de lui. Il ose, après bien des hésitations, je le comprends, écrire au père de Maigret. Une lettre comme une bouteille jetée à la mer, comme un cri venu du bout du monde.
Quelques semaines plus tard, une enveloppe arrive et va transformer sa vie.

La lettre de Simenon me faisait dégringoler dans la réalité. Telle une stridence à couper le souffle, elle m’imposait de façon aiguë une constatation qui tranchait dans mes réflexions approximatives, spéculatives, analytiques : la feuille était réellement entre mes mains et les mots qui la couvraient m’étaient adressés. (p.24)

Commence alors une correspondance entre un jeune homme qui rêve d’écrire et l’écrivain le plus lu de son époque. Il faut de l’audace pour écrire à une célébrité et une certaine naïveté. Jamais cette idée ne m’est venue. J’étais peut-être trop timide pour écrire à Henry Miller ou Marie-Claire Blais. J’aurais aimé envoyer une missive à Léon Tolstoï, mais il y avait la langue russe comme une montagne infranchissable et sa mort bien avant ma naissance. Il faut un grand désir d’écriture, une envie de basculer dans un autre monde pour oser un geste semblable. Que se serait-il passé si j’avais envoyé une lettre à Gabriel Garcia Marquez en 1970 pour lui dire que Cent ans de solitude bouleversait ma façon de voir les mots, que je voulais l’imiter et qu’il devenait mon maître qu’il le veuille ou non ? Comment j’aurais réagi s’il m’avait répondu et encouragé à publier Le violoneux en me suggérant des corrections ?

AMITIÉS

Pierre Caron devient notaire et il ose envoyer un premier manuscrit. Il a hésité longtemps ! Est-ce que cela peut se faire, expédier un manuscrit à l’écrivain le plus lu de son époque, à une vedette qui manque de temps pour tout ? Il faut être un peu téméraire pour oser. Ce serait comme envoyer un premier manuscrit à Ken Follet maintenant. Simenon répond et l’encourage à continuer. Il devient son mentor.
Ce qui m’a étonné, c’est que l’écrivain ne cesse de traiter Pierre Caron en égal, de le qualifier d’écrivain même s’il n’a pas encore publié. C’est déjà une consécration, une chance inouïe pour un jeune qui hésite sur ses premiers paragraphes.
Pierre Caron effectuera de véritables pèlerinages en France et en Belgique pour respirer dans les lieux où se situe l’action des romans de son idole, mieux comprendre sa façon d’écrire, sentir peut-être dans tout son corps comment Simenon joue avec le réel. Paris, Liège et la Suisse. Il rencontre son maître, vit des moments particulièrement chaleureux, se sent respecté, apprécié et traité en égal.

Je le vis d’abord de dos, la tête un peu penchée, les coudes détachés du corps, dans l’attitude de quelqu’un qui s’affaire avec les mains à quelque chose qui lui résiste ou, tout au moins, qui requiert toute son attention. Puis, au moment où une bouffée de fumée s’échappait au-dessus de lui, il se retourne, une pipe au poing. (p.210)

Georges Simenon prend de l’âge et vit des moments difficiles. Le suicide de sa fille le bouleverse et il a du mal à s’en remettre. Sa santé connaît des ratés. Il meurt à 86 ans après avoir écrit plus de 400 ouvrages, vendu un milliard quatre cents millions de livres.
Pierre Caron est en deuil et il sait qu’un phare vient de s’éteindre, qu’un trou immense vient de se creuser dans sa vie. Le guide qui l’a accompagné et encouragé à aller vers ses propres fictions, à se détacher de ses Maigret pour voler de ses propres ailes, n’est plus. Et il y a ces rencontres uniques, trop brèves, ces échanges épistolaires qui deviennent des documents précieux. Parce que Caron ne serait pas devenu l’écrivain qu’il est maintenant s’il n’avait pas écrit une lettre qui devait tout changer alors qu’il travaillait dans le Nord québécois. Comme si Simenon lui avait donné la permission de traverser le grand fleuve de son enfance pour inventer un monde à sa mesure.

AMITIÉ

Un récit bien senti qui permet d’apprécier une œuvre immense et l’humanisme d’un écrivain célèbre. Un texte qui dévoile les sources de l’écriture et de l’amitié qui unit deux hommes tellement différents. Une réflexion sur l’art d’écrire, une œuvre qui a marqué le siècle, une façon de raconter son aventure dans les pays des mots. Peut-être aussi une manière de combler la grande perte que fut la mort de Georges Simenon. Un récit où Pierre Caron se livre en toute simplicité et une franchise remarquable. Toujours juste, étonnant et bien mené. De quoi faire rêver et lire encore en encore. Le récit de Pierre Caron est une formidable manière d’aborder l’œuvre inextricable de Georges Simenon. Il m’a donné envie de le lire, moi qui ne suis guère attiré par le genre policier. Je vais m’y mettre un de ces jours.


Pierre Caron, Ma singulière amitié avec Simenon, Montréal, Éditions Recto Verso, 2015, 280 pages, 19,95 $.

mardi 22 septembre 2015

Un drame shakespearien est-il toujours possible

Si vous imaginez que votre vie privée est à l’abri de tout, il faut vous tenir loin d’Amanita Virosa d’Alexandre Soublière parce que vous risquez de devenir paranoïaque. Au mieux, vous allez renoncer à utiliser les moyens de communication que sont le courriel, Facebook, Twitter et autres. Rien ne résiste à Winchester Olivier, une sorte d’Arsène Lupin qui se faufile dans les ordinateurs comme un chirurgien qui fouille vos entrailles et votre cerveau. Il lit vos messages, scrute vos photos et peut vous suivre à la trace avec ses caméras. De quoi donner des frissons parce que ça dépasse l’entendement.

Sam et Winchester réalisent des contrats particuliers. Certaines personnes veulent tout savoir de leurs proches ou de leurs concurrents, leur vie privée, leurs secrets, leurs fantasmes et les manies qui sont les leurs dans l’intimité. Quand l’argent permet tout, on peut se payer le viol du corps et de l’esprit. Le duo installe des caméras dans les résidences privées pour suivre leur proie dans la douche et leur lit. Imaginez un œil qui capte vos mouvements, voit tout de vous du matin au soir. Ces voyeurs finissent par vous connaître mieux que votre partenaire de vie.

Hyaena est notre projet. Pour moi, c’est un retour à mon ancienne philosophie de pirate informatique. Il s’agit d’une extension de la pornographie, du libéralisme, de l’anarchie, des réseaux sociaux, du voyeurisme, de l’amour, de la jungle, du temps, du pouvoir, de l’imaginaire. En permettant aux clients d’être à deux endroits en même temps, on leur fournit la possibilité d’être invisibles et de braver les contraintes de la réalité. On leur offre des conquêtes qu’ils auraient pris plus d’une vie à amadouer. Ce n’est pas de la porn, c’est meilleur. Pourquoi ne pas aller plus loin que Facebook, Instagram, Shapchat et autres, en procurant aux gens qui veulent payer la possibilité de voir n’importe qui n’importe où, dans n’importe quelle situation. (p.35)

Sam est un policier d’une brutalité particulière qui aime l’argent et le pouvoir en perçant tous les secrets. Il va jusqu’à surveiller sa femme et sa fille. Winchester tient de l’animal à sang froid, est un solitaire qui préfère l’ombre à la lumière, le silence aux discours. Il a vécu un grand amour avec Cecili, une l’infirmière qui l’a quitté quand elle a vu sa collection d’armes.
Ils reçoivent une mission d’Elijah Nukist, un milliardaire qui veut tout savoir de Juliette, l’héroïne de William Shakespeare. Comment s’approprier un être de fiction ? Pourchasser les comédiennes qui ont incarné le personnage ?

Peut-être avez-vous déjà entendu parler d’un auteur nommé Shakespeare ? Et de son chef-d’œuvre, Roméo et Juliette ? Voilà. J’ai pris la ferme décision de ne pas terminer ma vie sans avoir vu Juliette nue. Je la veux dans tous les angles, dans son bain, devant le miroir, lorsqu’elle dort. Je veux la voir vivre, je veux la voir se peigner, pleurer, manger. Je vais accepter tout ce que vous m’apporterez d’elle. Et je paierai ce que vous voudrez, comme c’est mon habitude. J’espère que vous en serez capables. Je veux tout. Je veux Juliette. Pouvez-vous me l’offrir avant que je meure ? (p.43)

C’est demander de ressusciter Shakespeare et surveiller ses fantasmes, se faufiler dans le cerveau de cet auteur mort en 1616. Plus, il faudrait percer le mystère d’un amour qui va au-delà du sacrifice et de la mort.

ELSA

Ils doivent aussi pister une chanteuse populaire que vient d’épouser un milliardaire. Elsa est adorée par son public et la surveillance ne donne rien. Aucune manie, aucun travers qui pourrait donner prise à du chantage.
Mais on ne peut pas acheter le sang qui coule dans nos veines. On ne peut pas acheter de nouveaux parents, un nouvel arbre généalogique. On ne peut pas s’acheter une origine. C’est la seule chose qui nous échappe. Elijah est intelligent. Il a décidé d’épouser la seule chose qu’il ne pouvait pas avoir. Je comprends encore mieux mes clients, soudainement. Quand j’ai vu la vidéo musicale d’Elsa, j’ai eu peur de vieillir. J’ai eu peur d’être vieux. Je suis vieux. Sous la trentaine, mais ridé de l’âme. Et je ne sais toujours pas ce qu’est une âme.  (p.78)

L’amour de Roméo et Juliette est-il possible dans une société où tout se monnaye ? Vivront-ils la passion qui va au-delà des tabous et des clichés ? Sam organise le viol d’Elsa pour satisfaire Nico avec la complicité de son mari. Nous sommes dans un monde où les désirs les plus abjects peuvent se concrétiser. Sexe, mort, viol et encore plus.
Winchester peut sauver Elsa, mais pour mieux la perdre comme dans les drames shakespeariens. Il doit se sacrifier comme dans Roméo et Juliette.

Il faut tout remettre en ordre. Imaginez si Facebook, Google, Twitter, Yahoo donnaient tous les mots de passe au public. On aurait accès aux secrets de tous. On déclarerait la Troisième Guerre. C’est ce que je m’apprête à faire, à plus petite échelle. Les chroniqueurs vont me poser une foule de questions et je vais voler la vedette sans m’esquiver. Sans compromis, sans immunité. Je vais aller en prison pour sauver Elsa. Je vais saboter ma vie pour elle. Ce sera beau. Gracieux. Ce sera l’histoire d’amour la plus épique jamais racontée. Le chevalier qui se sacrifie pour son amoureuse inoffensive et douce. Un paladin solitaire. Un narcissique en voyage. Une épave. (p.302)

TERRIBLE

J’ai failli repousser souvent ce roman en disant que c’était assez. Soublière nous pousse au-delà du bien et du mal, de l’amour et de la folie. Qu’arrive-t-il quand des humains échappent à toutes les barrières sociales et morales ? Jusqu’où aller dans ce désir de domination ? Et comment ne pas s’affoler en pensant que tout cela est à porter d’un clic ? Vous pouvez être suivi, espionné et voir tous vos secrets éventés. Les moyens de communications de maintenant rendent la chose possible.
Je me méfie maintenant de mon ordinateur, ayant l’étrange sensation que derrière l’écran, un œil me surveille. Et je pense au mythe de Caïn qui ne peut échapper à l’œil de Dieu, même dans la mort. En sommes-nous là ? Dieu est-il ce réseau de communication qui voit tout et sait tout ? Un roman terrible, je le répète. Heureusement qu’il y a la fascinante histoire de Roméo et Juliette, le sacrifice pour l’être aimé.
Amanita Virosa, l’ange de la mort, peut vous faire passer de vie à trépas en quelques heures. Ce champignon fait halluciner avant de vous pousser dans la destruction totale du moi, une notion qui est peut-être en train de disparaître. Bientôt, il n’y aura peut-être plus de « je », mais que des « nous » qui dérivent dans l’espace numérique pour le meilleur et le pire.

AMINATA VIROSA d’Alexandre Soublière est paru chez Boréal Éditeur, 312 pages, 25,95 $. 

mardi 15 septembre 2015

Jean-Pierre Vidal secoue le monde des apparences


La société est en mutation et la littérature connaît une prolifération phénoménale. Écrire est maintenant possible pour tous. Ce n’est qu’une question de marketing et de vedettariat. Il faut d’abord se faire voir à la télévision ou au cinéma pour s’assurer de faire les manchettes. Les humoristes ont commencé à prendre d’assaut les salons du livre après avoir pillé la télévision. La culture humaniste est devenue suspecte et plus personne ne se gêne pour ridiculiser les écrivains plus exigeants. La philosophie, la poésie et la réflexion sont en train de devenir obsolètes. Encore plus étrange, au Québec, il y a de plus en plus d’écrivains et de moins en moins de lecteurs.
  
Jean-Pierre Vidal a enseigné la littérature à l’université, exploré des textes pour en retirer la « substantifique moelle » comme Victor-Lévy Beaulieu le répète. La situation actuelle le préoccupe. La réflexion est-elle une « maladie » qui ne touche que les plus de cinquante ans ? Comment naviguer dans une société où les opinions pleuvent au détriment des idées?

Mais l’enseignement, même universitaire, n’est pas que recherche et combat singulier ou étreinte avec un ou plusieurs auteurs, une ou plusieurs littératures. Il est aussi, justement, enseignement, c’est-à-dire nécessité de convaincre, prouver, séduire, sans que je n’aie jamais très bien su si ces trois opérations ne constituaient pas une seule et même activité, une seule et même attitude peut-être, innommable, incernable, et dont les deux autres ne seraient qu’une variante, ou plutôt le spectre. Dans cet exercice, je me suis bien souvent senti envahi par une force, une pénétration, une créativité, une science, qui n’étaient pas les miennes. Je les sentais venir du lieu et de la circonstance. Je n’étais que la caisse de résonnance de courants qui convergeaient vers le texte étudié. (p.63-64)

Que ferait Érasme dans un salon du livre ? Imaginez Platon dans un stand attendant de dédicacer Le banquet à côté de Ricardo. Vidal pourrait le faire à sa place bien sûr. Mais il n’y a pas que cette préoccupation dans Méfaits divers. Il y a un côté intimiste quand il est question de la vieillesse et des traces que nous laissons derrière nous. Y aura-t-il quelqu’un pour se rappeler notre passage ? Il y aussi l’absurdité, la violence, la vie qui vous emportent dans un tourbillon où les pulsions font foi de tout. Jusqu’où va aller la télévision dans l’horreur et le sensationnalisme ? Qui se préoccupe d’un message Facebook vieux de trente minutes ? Le passé n’arrive plus à être le passé et l’avenir est trop lointain pour s’en préoccuper. Il n’y a que l’ici, le maintenant, le jour de l’aujourd’hui.

SENS

Et les succès littéraires de maintenant ? J’y reviens parce que je me questionne sur le sujet, me demandant si tous les efforts consentis pour faire connaître les écrivains et leurs livres ont été utiles. Je ne suis pas pessimiste, mais il me semble que le monde en qui j’ai tellement cru est en train de s’écrouler. Les ventes de livres sont en chute libre malgré des initiatives formidables comme le « 12 août ». J’achète, mais est-ce que je lis ? Cet aspect ne semble guère intéresser les libraires et les éditeurs. Je vends, donc je suis. Les médias sociaux sont un marché où des « auteurs » offrent leur nouveau-né à tout venant. Des textes souvent simplistes, mal écrits, gorgés de fautes, pour ne pas dire bégayants et répétitifs. Je fréquente les médias sociaux tout en tentant de comprendre le phénomène. Est-ce que placer une photo ou un message sur Facebook permet de faire connaître un écrivain et de pousser un lecteur vers son livre ? Toujours l’impression de voir des milliers de personnes crier moi, moi à longueur de journée.
Le silence médiatique qui entoure la parution de 666 Friedrich Nietzsche de Victor-Lévy Beaulieu est assez troublant. Trop long, trop difficile, trop exigeant. Pas un chroniqueur ne s’est porté volontaire dans un grand journal comme La Presse. Silence aussi dans Le Devoir. Les écrivains qui empruntent des sentiers peu fréquentés sont marginalisés et ignorés. Qui lit encore Marie-Claire Blais ? Qui s’attarde à un roman de plus de 200 pages maintenant ?

Et le lecteur, s’y y tient vraiment, peut toujours compléter, répondre lui-même à ses questions, comme, de fait, il l’a toujours fait, depuis que la lecture est la lecture : ce n’est que dernièrement qu’on a formé les lecteurs à exiger que tout soit dit, souligné, expliqué clarifié, mâchouillé. En fait, rendu trivial. Comme si la littérature n’était qu’une forme un peu plus embarrassée de journalisme. (p.155)

IRONIE

Jean-Pierre Vidal aborde tout cela avec un humour vivifiant. Heureusement. Il nous entraîne dans les salons du livre, nous fait assister à une séance de dédicaces, nous présente un auteur astucieux qui a trouvé le moyen de stimuler les ventes en embauchant de faux lecteurs. Vous vous souvenez des saucisses ? Plus les gens en mangent, plus elles sont fraîches. Il y a ce côté amusant, mais l’écrivain reste perplexe sur le monde de maintenant. Comment ne pas frissonner devant notre planète en ébullition, une masse de réfugiés en Europe ? Toutes les valeurs éclatent. Des fanatiques n’hésitent plus à tuer pour la cause. Faut-il se contenter de rire quand les valeurs humaines traînent dans la boue ? Il faudrait peut-être comprendre, savoir pourquoi nous en sommes là. La littérature a toujours servi à cela. L’écrivain s’est fait bousculer par un nouveau barbare pour reprendre l’appellation d’Alessandro Baricco. Ce mutant lui a volé sa parole et son rôle.

Autrefois, on écrivait pour l’Autre, à qui il fallait mettre une majuscule, parce que c’était une présence anonyme, non pas innombrable, mais innombrée, une présence présupposée que peut-être on inventait, qu’on incorporait et qu’on finissait, quand on le considérait comme un collectif, par appeler Dieu, pour simplifier. (p.163)

Jean-Pierre Vidal devient fulgurant quand il montre la dépersonnalisation et la cruauté du monde. La violence des enfants, l’indifférence, l’assèchement de la langue littéraire, l’imposture et le commerce à tout prix.

Et maintenant, on écrit pour la foule, c’est-à-dire, comme l’a dit un auteur ancien - Sénèque ? Ésope ? il ne se souvient plus, mais il se rappelle la citation exacte : « la preuve du pire », argumentum pessimi. (p.164)

Le livre que l’on vénérait tel un objet sacré est devenu un objet interchangeable qui répète une même formule. La rumeur marchande a inventé l’art du conteneur. L’auteur n’a pas besoin de vivre pour que son « œuvre » se multiplie. Le cas de Stieg Larsson est un bel exemple. L’auteur est décédé et un autre prend la relève. Ce qui ne tue pas s’approprie le monde de l’écrivain et le pousse dans une autre direction. David Lagercrantz est ce vampire. L’écriture devient une entreprise et l’écrivain individuel un artéfact.

PERTINENCE

Si j’ai eu un peu de mal avec les premiers textes où l’ironie perd un peu de son efficacité, j’ai adoré Aladin ou les partances où le vieillissement se heurte à la cruauté des vivants. Tout comme L’ensablement où le lien entre l’écriture et la lecture est magnifiquement exploré. Écrire est lire le monde. Et n’est-ce pas la fonction première de l’écrivain que de chercher à comprendre la vie ? Là, Vidal atteint des sommets.
Il accompagne Jean Larose qui se montre très critique sur l’enseignement et les succès littéraires de maintenant. Les deux défendent une tradition humaniste de plus en plus méprisée.
J’aime ces résistants dans un monde où l’image est la valeur absolue autant en littérature qu’en politique. Vidal possède un formidable sens de la caricature qui bouscule et fait souvent grincer des dents.
Parions qu’il n’y aura pas file devant son stand au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean en début d’octobre pour s’arracher Méfaits divers. À moins qu’il ne soudoie quelques faux lecteurs pour que le syndrome de la file agisse dans toute sa magnificence. Il en serait bien capable !

Méfaits divers de Jean-Pierre Vidal est paru aux Éditions de La Grenouillère, 162 pages, 20,95 $.