Nombre total de pages vues

mercredi 21 février 2024

UN VRAI WESTERN À LA SAUCE JEANNOISE

RENÉ ET COWBOY sont des beaux-frères dans la vie et des partenaires à l’ouvrage. Ils dégagent les entrées dans les beaux quartiers pendant l’hiver et l’été, ils réparent les toits des maisons qui ont besoin d’être rafraîchis. Rien de particulier dans ces jobs, sauf que pendant la belle saison, ils travaillent au noir. Cowboy recycle souvent du matériel volé et fait un prix spécial à ses clients qui ne demandent qu’à fermer les yeux et à ressentir des frissons en pensant faire une passe.

 

Je ne sais comment interpréter le titre du roman de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux. Noir deux tons. Les écrivains évoquent certainement la couleur du bardeau d’asphalte qu’ils utilisent ou la nature de leur emploi. Parce que ce recouvrement est offert en plusieurs teintes, surtout le noir, deux tons, ou le gris. Et Cowboy n’aime pas du tout la nouvelle tendance, le matériel bleu. Ça ne fait pas trop viril à son goût. Mais qui peut aller contre les penchants de la mode. 

Travailler au noir, ou être payé sous la table, c’est prendre des contrats sans signer de paperasse, se faire rémunérer en argent sonnant. Aucune trace, aucun scribouillage, ni vu ni connu. Et Cowboy tient à sa réputation de bien réaliser la job. Tout cela est illégal, surtout quand on utilise du matériel «recyclé», mais ce type de comportement est encore fréquent. Les deux comparses exercent leur art à Normandville. C’est bien connu qu’on ne retape pas les toits des taudis, et les gens qui habitent ces endroits n’ont pas les sous pour ce genre de rénovation.

 

OISEAU

 

J’ai eu l’impression en lisant le roman de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux, de voir en René un oiseau de proie jouqué sur un toit qui surveille tout ce qui se passe dans les alentours. Surtout les femmes, les jeunes filles qui profitent des jours chauds pour s’étendre au soleil et refaire leur bronzage, chasser la pâleur de cette peau qu’un hiver un peu long rend trop visible. René repère tout de son perchoir et n’attend que l’occasion de foncer sur sa victime. D’autant plus qu’il est bel homme et qu’il plaît. Un gars libre, sans attaches, sûr de soi, grand buveur et qui ne dit jamais non à une bonne bagarre. Il aime l’amour, les corps à corps, et ne refuse jamais une invitation, une nuit torride ou encore une baise rapide lors du breake. 

 

«Travailler sur une toiture, c’est plonger dans l’âme du voisinage. C’est aussi donner son show sur un stage en hauteur. On a une vue privilégiée sur les gens du quartier, qui s’habituent à votre présence, à la façon des écureuils. On peut alors les nourrir ou les tirer, au choix. René choisit toujours de les tirer.» (p.106)

 

Cowboy était marié à la sœur de René qui est décédée, il y a quelques années, d’un cancer. Malgré son air bourru, c’est un tendre qui a du mal à oublier son épouse. Il pense à elle tous les jours et vit quasi dans son garage parce que la maison lui rappelle trop sa compagne et des souvenirs. Il passe sa peine en avalant de la bière, en réparant des bidules que les gens lui confient. Une manière de s’occuper, de se distraire, plus que pour l’argent. 

 

MARGINAL

 

René vit dans un chalet insalubre, au milieu d’un véritable dépotoir à ciel ouvert. Un lieu retiré, au bout d’un chemin quasi impraticable, où s’entassent vieux véhicules, motos, réservoirs, matériaux de construction. Il s’occupe plus ou moins de deux chiens qu’il garde dans un enclos et qui lui servent d’avertisseur quand des intrus approchent un peu trop. Il possède aussi une bleuetière héritée de son père et refuse de vendre ses bleuets aux Dufour qui ont le monopole de «la manne bleue» de la cueillette à la congélation. Il arrive à faire passer sa récolte pour des bleuets sauvages ramassés en forêt. Le prix est nettement supérieur à ceux des bleuetières. C’est pour dire, je connais quelqu’un qui fait ça.

 

«Il ne songe pas un instant à filer droit, René. Il ne marche sur la ligne que quand il pogne un barrage de police. La paperasse qu’il faut pour opérer quoi que ce soit d’honnête, et ensuite grappiller dans les marges de la légalité tel un colon juif qui empiète petit à petit sur le territoire palestinien, c’est trop d’ouvrage. Aussi bien rester dans l’illégal, c’est plus honnête.» (p.85)

 

Bien sûr, René, séducteur impénitent et oiseau de proie, finit par avoir des problèmes, surtout avec Nathalie, la femme d’un Dufour, qui cherche plus que tout à s’envoyer en l’air pendant que son mari est au golf ou aux danseuses à Roberval. On peut dire que la discrétion n’est pas sa plus grande qualité.

 

«Ce n’est pas trop long qu’après être entré dans la maison, René pénètre aussi dans sa propriétaire. Qui semble déterminée à le laisser savoir à l’ensemble du quartier. Le CD Hot Dreams de Timber Timbre amène un peu de douceur à la folie débridée de cet accouplement enragé, mais ne recouvre pas une seule seconde les cris de bête sauvage de Nathalie.» (p.134)

 

Un prédateur, dans un lieu respectable, ne peut que semer la pagaille. Son auto polluante et bruyante devient une cible. Même Cowboy réussit à briser son célibat pendant cet été pas comme les autres. Il hésite parce qu’il a des difficultés érectiles comme on dit dans les ouvrages savants. La belle Jennifer a peut-être les remèdes pour secouer Cowboy et faire en sorte qu’il sorte de sa réclusion et qu’il vive de nouveau une histoire d’amour. René connaît bien son beau-frère et n’y va pas par quatre chemins pour parler de ses problèmes.

 

«Plus de bonne heure à soir, je suis allé chercher mon chum Cowboy, euh, Jacques, ici présent, à l’hôpital. Y pensait avoir fait une crise cardiaque, mais c’est juste qu’y arrive plus à bander. Fait que je l’ai ramené chez nous. Pour prendre une bière.» (p.217)

 

Un roman digne d’un western où les héros s’en sortent bien sûr. Il y aura un affrontement, une véritable guerre comme dans les films de Leone, mais c’est plutôt tragi-comique malgré la mort d’un des agresseurs. 

 

TRUCULENCE


 

Un roman truculent et magnifique de rebondissements où les deux écrivains n’hésitent jamais à jongler avec les clichés pour mieux les tordre et les secouer, montrer les grands et petits travers de la société. J’ai lu cette histoire, le sourire aux lèvres et les personnages, malgré leurs défauts, sont attachants. Oui, quand on jette un coup d’œil sous les bardeaux, on découvre des hommes tendres et généreux à leur manière. Les deux peuvent devenir romantiques après un certain nombre de bières. Cowboy va se laisser amadouer par la belle Jennifer. Et le véritable fauteur de troubles, René part pour le lointain où il semble se trouver une famille. C’est connu, dans les westerns, le héros s’en va toujours lentement sur sa monture, porté par une petite musique, vers les montagnes et le couchant, pour aller voir ailleurs s’il n’y a pas une veuve à défendre ou à séduire. 

Les deux écrivains ont certainement eu un énorme plaisir à parcourir des lieux du Haut-du-Lac que l’on reconnaît parce que les noms sont à peine maquillés. Une satire décapante d’un milieu de petits bourgeois qui ont conquis une aisance matérielle, mais qui ne savent que faire de leur peau. Tous vivent en surveillant le voisin et en l’imitant. Au moins Cowboy et René sont vrais, authentiques et ne cherchent pas à être quelqu’un d’autre. 

Un texte cru, savoureux, violent et provocateur, mais quand on est un oiseau de proie qui niche sur le toit des maisons, on ne fait pas de chichis et de manières. Des aventures un peu rocambolesques qui m’ont rappelé bien des souvenirs. Oui, mon roman La mort d’Alexandre publié en 1982 (ça fait plus de quarante ans) où je plongeais dans la vie des travailleurs forestiers, des «voyageurs» comme ils se nommaient et qui n’hésitaient jamais à se lancer dans les pires extravagances en vidant toutes les bières. Ces travailleurs ne restaient guère en place, toujours prêts à partir, à jumper pour tout recommencer une centaine de kilomètres plus loin. Certains buvaient jusqu’à y laisser leur peau. J’ai comme rajeuni en lisant Sébastien Gagnon et Michel Lemieux. Une époque où je chaussais mes grosses bottes à cap et que je startais ma scie mécanique pour malmener un flanc de montagne en abattant tout ce qui était à la verticale. 

Noir deux tons est un vrai thriller, un roman haut en couleur, intelligent qui montre nos travers et nos contradictions. Surtout une écriture jubilatoire, vivante, bien sentie et pétillante. Ça sonne bien et c’est un bonheur pour l’oreille. Une véritable musique. Du bel ouvrage comme dirait Victor-Lévy Beaulieu.

 

GAGNON SÉBASTIEN et LEMIEUX MICHEL : Noir deux tons, Éditions Québec/Amérique, Montréal, 232 pages.

https://www.quebec-amerique.com/collections/adulte/litterature/la-shop/noir-deux-tons-10694

mercredi 14 février 2024

LES FEMMES LUTTENT DEPUIS TOUJOURS

NOUS SOMMES en l’an 1153, quelque part en Angleterre. L’Amérique n’existe pas encore, du moins dans l’imaginaire des Européens. Marie de France, une fille illégitime du roi (une bâtarde) est expédiée dans un monastère en Angleterre, un coin perdu, où elle doit se faire nonne même si elle n’a guère la fibre religieuse. Un lieu sinistre où les membres de la communauté crèvent de faim et où la maladie colle aux prières et suinte des murs, on dirait. Marie n’a que dix-sept ans et elle doit succéder à la vieille abbesse aveugle. Éliénor d’Aquitaine, la reine, en a décidé ainsi. 

 

Le monde de Matrix de Lauren Groff, une écrivaine américaine qui connaît le succès et dont les ouvrages ont été traduits en plusieurs langues, surtout son Furies, n’est pas tellement différent de notre époque. Les croisades se multiplient malgré les échecs. On dirait un prélude aux interventions américaines au Proche-Orient qui nous ont fait prendre la route de conflits qui éclatent partout, attisant le fanatisme et la plaie du terrorisme qui frappent des populations démunies. 

En 1153, la faim et la pauvreté sont de plus en plus présentes dans les campagnes tandis qu’à la cour les intrigues sont monnaie courante et que toutes les manœuvres sont bonnes pour atteindre les plus hautes sphères du pouvoir. On se croirait en 2024 tellement les choses sont semblables. La situation des femmes n’est guère reluisante et la reine doit lutter pour garder sa place et son indépendance d’esprit malgré les complots. 

Partout, des tromperies et des dénonciations permettent de faire tomber des têtes. La noblesse profite de la misère et de la sueur des petites gens. La cour est un panier de crabes et les femmes en sont les premières victimes. Il y a toujours quelqu’un qui veut le siège de l’autre et le monastère n’échappe pas à certaines ambitions. Il ne manque qu’un prince Donald, chevalier à la crinière rousse, pour tenter de prendre la place du roi en mentant et répandant des rumeurs inimaginables.

 

«Car elle est stupéfaite devant la pauvreté des lieux dans la bruine et le froid, devant ces bâtiments blêmes accrochés au sommet de la colline. Il est vrai que l’Angleterre est moins riche que la France, les villes sont plus petites, plus sombres et plus crasseuses, les gens plus malingres, couverts de gelures, mais même pour l’Angleterre, cet endroit est pathétique avec ses constructions en ruine, ses barrières détruites, son jardin enfoui sous les tas de mauvaises herbes brûlées l’an dernier.» (p.15)

 

C’est plus qu’un châtiment pour la jeune Marie de France que cet exil, mais une sorte d’enterrement dans un lieu sinistre. Pourtant, elle a connu une enfance libre avec ses tantes. Des femmes indépendantes qui maniaient les armes et ont fait la guerre, participant à une croisade pour délivrer Jérusalem. Oui, les femmes contribuaient à ces guerres contre les Sarrasins et étaient de toutes les manœuvres et des combats. Je ne peux m’empêcher de penser à Gaza. Autant ne pas trop élaborer sur cette horreur que les nations regardent en croisant les bras. Le nombre de victimes ne cesse de s’accroître et on dirait un téléthon où on veut toujours plus de morts. Il n’y a pas de quoi être fier de notre soi-disant modernité.  

 

TRAVAIL

 

Marie devra oublier ses tantes guerrières et belliqueuses qui lui ont montré à manier l’épée et le couteau, à monter à cheval comme un homme et à rêver d’une vie libre et aventureuse. 

Un autre combat l’attend chez les nonnes. 

Au lieu de se révolter, Marie apprend de l’abbesse aveugle et apprivoise ses sœurs avant de prendre la direction du monastère et d’entreprendre une véritable révolution. Elle fait confiance à chacune, leur permet d’exercer leurs compétences dans des fonctions spécifiques. Les règles demeurent, mais elles ne sont plus des diktats qui broient le corps au nom de la foi et de Dieu. 

Peu à peu, la vie monacale devient douillette et toutes mangent à leur faim. Elle transforme le lieu malgré son jeune âge, s’impose chez les nobles des environs par son savoir-faire et finit par régenter à peu près toutes les activités de la région. La prospérité récompense ses efforts et la famine est chose du passé pour cette religieuse qui impressionne par sa taille, sa voix et son apparence. Que de changements depuis son premier regard alors qu’elle arrivait seule sur son cheval comme une âme en peine!

Marie s’avère une gestionnaire hors pair comme on dirait aujourd’hui. La sécurité alimentaire est assurée et toutes aiment le travail dans les champs où elles développent des compétences remarquables. La supérieure prend plaisir à écrire en français, ce qui n’était pas habituel alors. On utilisait le latin, la langue noble. Des textes qui échappent un peu aux règles et introduisent sa subjectivité dans ces opus qu’elle garde pour elle, bien sûr. 

 

RÉVOLUTION

 

Tout change sous sa houlette. Le soin aux animaux, des produits qu’elles cultivent et vendent, le travail des copistes, un secteur très lucratif. La vie est douce au monastère et Marie, dans certaines visions où elle croise la Vierge, entreprend de transformer la pensée des religieuses de plus en plus nombreuses à venir frapper aux portes de l’abbaye. On peut même, discrètement, s’adonner à certains élans du corps entre recluses. C’est bon pour la santé mentale et Marie ne refuse pas ces bonheurs. 

 

«Et elle voit alors ce qu’elle n’a pas vu en entrant, le miroitement du soleil à travers les branches agitées par la brise, le roitelet huppé aux ailes invisibles qui cueille les insectes au vol, la peau récurée, pareille à l’écorce d’un noisetier, des vielles femmes aux yeux clos, visage tendu vers le soleil. La gentillesse de Nest envers son corps charnel a créé un changement en elle. Plus rien n’est sombre ou clair à présent, plus rien ne s’oppose. Bien et mal se côtoient, obscurité et lumière. La contradiction peut exister dans le même instant. Le monde contient en son centre une immense terreur qui bat. Le monde est extase au plus profond de ses entrailles.» (p.83)

 

La jeune femme est féministe avant que le mot n’existe et fait en sorte que ses filles prennent leur place, vivent comme elles l’entendent et surtout, qu’elles ne soient jamais à la merci des hommes en créant un labyrinthe autour du cloître qui devient un véritable palais, un lieu magnifique et convoité. Même la reine pourrait venir s’y réfugier après avoir connu les turpitudes du monde. Un rêve que Marie caresse en secret. Elle aime Aliénor d’Aquitaine et la vénère en quelque sorte.

 

«La cinquième année, il y a vingt-six religieuses et d’autres arrivent, les dots se sont améliorées, Marie, lentement, difficilement, commence à être reconnue pour ses compétences, son long visage étrange et son allure de virago rassurent la noblesse quant au fait que leurs filles seront entre de bonnes mains. Ils hésiteraient s’ils savaient qu’elle a seulement vingt et un ans, mais sa taille, l’austérité et l’inquiétude gravées sur ses traits la font paraître bien plus vieille. Parfois quand elle se lève trop vite de son lit ou de son bureau, elle est prise de vertige à cause du manque de sommeil. Lorsqu’elle dort, elle rêve d’or, car il n’y en a jamais assez, il lui coule entre les doigts.» (p.71)

 

Marie de France est surtout pratique, logique et volontaire. Elle prend les moyens pour arriver à ses fins, croit en elle et à l’autonomie de ses consœurs, leur fait confiance et leur permet de s’exprimer. 

 

LIBÉRATION

 

Un combat pour l’autonomie et la liberté de penser et d’être. Elle ira jusqu’à confesser ses nonnes et à dire la messe, ce qui est encore interdit aux femmes après des siècles. Son monastère échappe aux folies et aux manigances des assoiffés de pouvoir. Elle n’hésite pas à sortir l’épée pour protéger l’abbaye quand des têtes brûlées tentent de l’envahir. Elle s’avère une stratège militaire remarquable. 

Un combat admirable et très contemporain, une figure de femme impressionnante. Surtout un roman qui nous prend aux tripes et nous emporte dans une quête qui sort des sentiers battus et nous fait entendre un air captivant d’autonomie. 

Ce roman remet tout en question et permet de suivre une fois de plus tous les méandres de la lutte des femmes pour l’égalité, le respect et leur liberté sexuelle et intellectuelle. 

Surtout, le refus d’être assujettie aux hommes. 

Malgré l’époque où madame Groff s’aventure, nous sommes dans le monde présent. Comme quoi l’histoire recommence inlassablement, les humains répétant les mêmes bêtises et les mêmes horreurs. La liberté de penser et d’agir est constamment à défendre et à imposer. L’écrivaine nous le rappelle magnifiquement. Un récit sur fond historique qui secoue les grandes questions qui embrasent notre siècle tourmenté et si étrange dans ses excès et ses manifestations. 

 

GROFF LAUREN : Matrix, Éditions Alto, Québec, 256 pages. (Traduit de l’anglais par Carine Chichereau)

 https://editionsalto.com/livres/matrix/

jeudi 8 février 2024

ROBER RACINE NE CESSE DE ME FASCINER

MÊME SI J’AIME beaucoup Rober Racine, cet homme aux idées singulières et originales, j’ai lambiné avant d’ouvrir sa dernière publication. C’est peut-être le titre. Au square Gardette ne me disait pas grand-chose et le volume a attendu pendant des semaines. Il n’y a rien de plus patient qu’un livre. Il peut être des décennies à espérer son lecteur.

 

Je le regrette un peu maintenant, j’aurais dû bondir parce que cet essai m’a parlé particulièrement. J’y ai appris ce qu’est la fraternité et l’amitié, la vraie, pas celle qui dure une saison ou quelques années. Une entente et une admiration qui vont au-delà de la mort. Celle de Rober Racine pour Claude Vivier, musicien et compositeur québécois que je connaissais de nom pour avoir écouté ici et là des moments de son travail sans trop y prêter l’oreille. Je suis curieux pourtant de ces musiciens un peu étranges qui explorent le monde sonore et permettent de découvrir des univers que nous n’avons pas l’habitude de fréquenter. 

Claude Vivier est décédé de façon tragique à Paris, assassiné dans son appartement par un jeune prostitué. Un drame qui a fait les manchettes en mars 1983. Un meurtre sordide et d’une violence difficile à qualifier. 

Je connaissais peu le côté musicien achevé de Rober Racine qui a eu l’audace de jouer Variations d’Éric Satie. Un concert d’une durée de seize heures, rien de moins. C’est dans l’ordre des prestations de ce créateur original qui, lors de certaines de ses apparitions publiques, se moque du temps. En musique et en art visuel, ce qui est assez unique. Un homme accompli et aussi l’auteur de performances remarquables comme celle de Salammbô de Flaubert qu’il a lu sur un escalier comprenant quatorze marches qui correspondaient à chacun des chapitres du livre. Chacun de ces segments a été lu debout, sur sa marche. Il a fallu seize heures à Rober Racine pour parcourir les 300 pages de ce roman. De véritables exploits, n’ayons pas peur de le dire. Je ne m’attarderai pas au dictionnaire. Il a découpé les 60000 mots de cet ouvrage pour en faire des fiches et aborder cette «bible» d’une façon tout à fait nouvelle. Un homme étonnant par ses performances et ses écrits. 

 

AMITIÉ

 

Rober Racine n’est pas qu’un original qui surprend par ses performances, mais il se montre particulièrement fidèle en amitié. Il était proche de Claude Vivier et ce récit permet de plonger dans l’univers de ce musicien et de découvrir un créateur inventif, intense et attachant. 

Dans Au square Gardette, Rober Racine tente de comprendre ce qui s’est passé dans l’appartement de Paris, lors de cette soirée qui s’est avérée fatale pour le compositeur de 35 ans. L’écrivain s’investit totalement dans sa recherche et veut aller au-delà du drame pour effleurer la nature humaine, tant chez la victime que le meurtrier qu’il retrace et tente d'apprivoiser. Pour discuter, le surprendre dans sa vie de maintenant avec ses questions et ses réflexions. Surtout l’écouter. Toujours dans le but de saisir l’âme, de s’approcher des pulsions qui peuvent briser une existence et nous priver d’un ami, d’une pensée sœur en quelque sorte. 

Claude Vivier a été sauvagement battu et tué à coups de couteau dans son appartement du square Gardette par Pascal Dolzan. Un crime d’une rare violence et d’une brutalité révoltante. Surtout, un geste inexplicable. 

 

«C’est la raison pour laquelle je me suis intéressé, dans la mesure du possible, à celui qui a enlevé la vie de cet ami. Pour essayer de savoir, quarante ans après cette nuit de mars, ce qui s’est passé en lui avant, pendant cet acte insensé, après l’irréparable. Connaître son histoire, sa vie. Je ne veux pas l’excuser, le valoriser ou le réhabiliter. Je n’éprouve pas à son égard d’animosité, de ressentiment, de haine ou de colère. Plutôt une ouverture pour un homme qui n’est plus ce qu’il a fait. Aujourd’hui il est libre. Il a soixante ans. Il a une famille. Quelques amis.» (p.16)

 

Que penser de ce moment d’égarement? Bien sûr, Vivier aimait s’encanailler de temps en temps et s’aventurer dans des milieux louches. Mais, pourquoi un jeune homme de vingt ans l’exécute d’une façon aussi violente, tue un homme qu’il croisait pour la première fois.

 

SIMILITUDE

 

Tous les deux ont été des enfants délaissés. Vivier a été adopté par un couple montréalais et a découvert très tôt sa passion pour la musique et la composition. Dolzan a été abandonné par sa mère à la naissance. Il a fui sa famille, adolescent (son père) pour se retrouver à Paris et vivre de la prostitution tout en détroussant ses «clients» qui ne portaient jamais plainte pour les raisons que l’on imagine. Il aimait aussi les violenter, les bousculer. Un parcours tragique et terrible pour ce jeune garçon. Lors des audiences, on apprendra qu’il avait tué d’autres hommes avant Vivier. Même s’il subsistait de ces rapports intimes avec les homosexuels, Dolzan les haïssait.

L’enquête de Rober Racine lui permet de reconstituer les événements autant qu’il est possible de le faire en consultant les minutes du procès et les articles des journaux pour comprendre le drame. Décoder si l’on veut des gestes et se faufiler peut-être dans la tête de la victime et celle de l’assassin. 

 

HISTOIRE

 

L’écrivain évoque aussi de nombreux artistes qui sont devenus des meurtriers ou des proies. La liste est impressionnante. Le Caravage, le compositeur italien, Don Carlo Gesualdo, William S. Burroughs, Louis Althusser, Bertrand Cantat, Krystian Bala, Fay DeWitt, Michael Massee, Denise Morelle tuée, Richard Niquette et Pier Paolo Pasolini. Des musiciens, des peintres, des comédiens. Victimes de circonstances horribles et assassins qui ont continué à pratiquer leur art. Y a-t-il un lien entre l’acte de la création et le geste de prendre la vie d’un autre? Que se passe-t-il dans la tête d’un homme ou d’une femme qui commet l’irréparable comme on dit souvent? Pourquoi certains, comme Vivier, aiment jouer avec le feu et s’aventurer sur une corde raide qui peut être fatale?

Racine effectue une lecture formidable et sensible des partitions de Claude Vivier, de ses œuvres que j’ai écoutées en boucle pour en saisir toute la beauté et l’évocation, l’atmosphère aussi et la résonance que ces compositions provoquent chez celui qui tend l’oreille. Rober Racine présente ces œuvres dans toutes leurs dimensions et leurs aspects. Nous voyons naître sous nos yeux ces moments musicaux époustouflants. 

 

«Des diagrammes illustrent les différentes textures du son (lisse, 3-5-8-13-21-34…) sont rétrogradées, permutées, en miroir. Les calculs d’harmoniques côtoient les carrés magiques ou de Vigenère. Les techniques d’analyse propres à la musique sérielle sont fréquentes. C’est de toute beauté à regarder et à lire.» (p.98)

 

Je n’ai pu m’empêcher de penser à cet entretien que j’ai eu avec le compositeur et musicien Gilles Tremblay qui a eu beaucoup d’importance dans la vie de Rober Racine. Une grande figure du monde musical contemporain né à Arvida. Comme journaliste, j’ai su qu’il séjournait au Saguenay et je suis parvenu à avoir une rencontre avec lui. Je ne connaissais pas grand-chose du travail de ce compositeur renommé et je lui ai avoué mon ignorance en début d’entrevue. Il a souri et expliqué comment tout cela est venu. Il a grandi à Arvida et allait souvent, jeune adolescent, dans les sentiers qui longent le Saguenay. Il s’assoyait sur la berge et était captivé par le clapotement des courtes vagues sur les rochers qui créent une cadence et une rythmique. Tout vient de là, avait-il avoué. Ce fut une rencontre marquante dans ma carrière de journaliste.

 

PORTRAIT

 

Un hommage formidable, une découverte particulière du monde de la musique contemporaine, des créations étonnantes. Des moments uniques, une réflexion sur la fraternité, la communication, la présence de l’autre et de son travail, avec toujours en toile de fond la mort tragique de Vivier. Pourquoi est-il décédé si tôt et qu’est-ce qui s’est passé dans la tête du meurtrier? Pourquoi ce rendez-vous fatal

Tout ça demeure un mystère.

Racine tente de correspondre avec Dolzan, de le rencontrer même. Pour l’avoir devant lui, lui parler, le voir réagir à certaines remarques, pour comprendre peut-être pourquoi il a tué son ami. 

Formidable de savoir et de connaissances musicales, de questions existentielles et de réflexions sur les pulsions, la création, les élans qui surgissent du côté obscur de l’humain et aussi ses visions lumineuses. Saisissant! Je me suis retrouvé souvent sans mots, comme étourdi devant ces élans qui se chevauchent, se croisent et peuvent pousser vers le sublime tout autant que l’horreur.

Rober Racine s’aventure très loin dans les recoins de la pensée et de l’être, des gestes qui font passer du désir à l’acte. Chose certaine, je ne peux plus écouter une composition de Claude Vivier avec la même oreille et la même attitude. Je me sens étrangement remué et touché. Concerné, j’ajouterais par cette musique qui a quelque chose de sacré en elle. Toute d’élévation et de beauté, avec souvent le gong d’une cloche qui nous ramène à notre condition de vivant et de mortel comme dans Lonely Child

 

RACINE ROBER : Au square Gardette, Éditions du Boréal, Montréal, 312 pages.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/square-gardette-4015.html 

jeudi 1 février 2024

UN HÉRITAGE TRÈS DIFFICILE À ASSUMER

C’EST PARFOIS difficile de se faufiler dans un roman, comme si le texte cherchait à vous repousser et à vous garder à une certaine distance. On ne sait trop à quoi s’accrocher même si le monde qui s’ouvre devant vous semble familier et rassurant. C’est le cas de Lait cru de Steve Poutré, un premier ouvrage étonnant et terriblement troublant. 

 

Un jeune garçon vit dans une ferme laitière comme il y en a beaucoup dans toutes les régions du Québec. Des installations facilement reconnaissables quand vous circulez sur ce que l’on nomme les routes secondaires ou dans des rangs. Vous savez, les grandes bâtisses, toute en longueur un peu en retrait avec d’immenses silos qui se dressent, semblables aux clochers d’une cathédrale. Un monde qui a beaucoup changé depuis mon enfance sur « la terre» où mon père pratiquait une agriculture de survie. Quelques vaches, des cochons, des moutons, des poules, des dindons et un cheval parce qu’il aimait cet animal et qu’il avait tant d’histoires à raconter sur les chevaux qui avaient marqué sa vie dans les chantiers. 

Les fermes sont devenues de grandes entreprises dites modernes, où tout est régi par l’informatique et réglé au quart de tour. Tout est planifié, géré comme dans une usine et les contacts avec les bêtes ne sont plus aussi «personnalisés» qu’autrefois. Je ne pense pas que l’on se donne la peine maintenant de les baptiser comme nous le faisions dans mon enfance. Nous avions un cochon nommé Napoléon et il ne rêvait pas du tout de conquérir toutes les porcheries de la paroisse.

C’est ce qui explique peut-être cette histoire qui a passionné le Québec il n’y a pas si longtemps. Oui, ce troupeau de vaches parti en cavale sans que l’on parvienne à capturer les récalcitrantes. Même les cowboys ont mordu la poussière devant ces rebelles. C’est rapidement devenu un feuilleton au Québec, un symbole de révolte et de liberté pour nombre de gens. Il semblerait, quand on a réussi à les faire rentrer, que certaines bêtes n’ont jamais pu s’adapter après avoir goûté à l’indépendance et au bonheur de déambuler sans les limites des clôtures.

Dans Lait cru, le jeune garçon raconte son quotidien sur l’entreprise dirigée par son père qui a hérité de ses parents. Une histoire familiale. Pas sûr qu’il est apte à prendre la relève cependant. Il s’attarde à certaines tâches, aux petits travaux qu’il doit exécuter jour après jour, aux liens avec ses proches et surtout avec les animaux, des lieux connus aussi, évocateurs, pleins d’odeurs et de souvenirs qui lui rappellent des moments et des rêves peut-être. 

 

FAMILLE

 

Sa grand-mère habite tout près dans une nouvelle demeure construite à dix pas de la résidence ancestrale. Des générations contribuent aux tâches qui occupent tout le monde. Des oncles triment dans l’entreprise, peu rassurants. Tous participent à la routine de la traite des vaches et aux grands travaux qui mobilisent la maisonnée à la belle saison. Des moments difficiles aussi, parce que la vie et la mort se mélangent toujours sur une ferme. 

J’ai fini par comprendre après plusieurs pages que le narrateur, le jeune garçon, a été placé dans une institution parce qu’il a des problèmes de comportement pour ne pas dire de santé mentale. Il est imprévisible et a mis sa vie en danger à plusieurs reprises. C’est ce qui explique le récit embrouillé et tortueux. 

 

«Je suis loin de tout ici, au centre d’un monde qui n’est qu’un condensé de l’ailleurs, où les bonheurs se compriment et meurent dans l’indifférence du voisin. Un lieu perpétuellement vidé de son histoire, chaque recoin se réinventant au gré des modes et des humeurs. Chaque poussière remodelée par l’obsession d’y laisser sa trace. J’y vivais cent ans que je n’aurais rien d’intéressant à rapporter, hormis les combats des chats errants dans la ruelle.» (p.19)

 

Ça semble héréditaire dans cette famille. Il y a eu des suicides (le grand-père), et la grand-mère boit peut-être pour oublier cette réalité difficile malgré les apparences. Peu importe, la vague et le souffle vous emportent et vous soulèvent, comme la vie qui ne fait jamais trop de différence entre la joie et la douleur. On finit par traverser le brouillard quand on comprend la détresse du narrateur et la lutte qu’il doit mener pour se protéger de lui et de ses idées. Là, on adhère pleinement à ce récit, qui se démarque. 

 

MALADIE

 

Le jeune garçon avoue qu’il est bipolaire. Je ne sais si cette maladie peut être responsable de tous ses excès et de ses délires, mais cela importe peu. Il se mutile, tue des bêtes, bascule dans une violence dérangeante et n’hésite jamais à mettre sa vie en danger quand il sent la frénésie venir en lui.

 

«Lorsque je suis pris de maux de tête, le seul moyen de m’apaiser est de la déposer sur le ventre de ma mère. Elle tourne les pages de ma chevelure pour me lire l’esprit, caresse les images qui y défilent. Ses ongles hérissent mes poils. L’animal ferme les yeux, entre dans la chair maternelle, s’oublie. Je ne peux plus bouger, figé dans le moment. Je m’assure de rester assez petit pour me lover un jour dans la caverne originelle, pour retourner dans l’œuf. Là, les voix sont douces et familières. On chuchote lentement et avec précision, comme pour endormir un bébé dragon.» (p.127)

 

Des périodes terribles de détresse et d’agitation. J’y ai retrouvé pourtant des moments heureux de mon enfance, quand je partais dans les champs et m’arrêtais devant une couleuvre ou une autre merveille de la nature qui ne cessait de m’étonner. J’allais jusqu’à la lisière de la forêt et de la rivière qui coupait nos terres, un lieu de découvertes et de surprises constantes. 

Il y avait aussi des corvées terribles lorsque venait le temps des boucheries, le cochon que l’on traînait à l’extérieur de l’étable et qui hurlait comme un humain. Je me suis souvent demandé s’il savait qu’il allait mourir. Le grand couteau que mon père enfonçait dans la gorge de l’animal pour le faire saigner, le poêlon que je tenais en tremblant pour ramasser le sang. 

Un monde où les bêtes, tellement elles sont nombreuses, deviennent des objets que l’on utilise sans trop les aimer pour ce qu’elles sont. Comment faire autrement dans ces énormes entreprises où les pensionnaires se multiplient et perdent leur individualité. Les fermes ont l’allure de bien des sociétés où les humains sont des numéros interchangeables.

 

FARDEAU

 

Mélange de folies héréditaires, d’obsessions qui se mêlent aux gestes quotidiens et aux bêtes qui n’échappent pas aux déviances humaines. C’est pathétique, terrible, émouvant et désespérant aussi parce qu’il n’y a pas beaucoup de lumière dans les jours de ce garçon en manque d’amour. Pas étonnant qu’il soit subjugué par la psychologue qui vient le visiter dans la chambre où il est interné. 

Elle l’écoute surtout. 

Pour la première fois de sa vie peut-être, il y a quelqu’un qui tend l’oreille et semble croire ce qu’il raconte et vit. Un jeune marqué dans son corps. Il a beau s’évader, foncer dans la forêt et y risquer sa peau, jamais il ne trouve un lieu de repos. Tout s’agite dans sa tête. Il n’y a peut-être que la médication pour le calmer un peu, l’emmailloter dans une sorte de brouillard d’où il finit par tenter de s’échapper.

 

«Je veux me remplir sans arrêt. Je veux manger le paysage, je veux manger la nuit et le jour. Tout contenir dans mon estomac. Je ne mange pas que mes émotions. Je me gave du bruit dans ma tête. Ma conscience sort enfin de mon crâne pour nager dans une mer de pain.» (p.108)

 

Un roman troublant où la violence, la folie, la démence, la cruauté, les amitiés se confrontent avec la figure du père qui est là comme un phare toujours allumé et visible, avec la mère qui pâtit dans l’ombre. Un texte émouvant, magnifique et pathétique! Un hurlement qui s’étourdit dans des paroles et des gestes qui ne peuvent être entendus par ses proches. L’héritage est lourd et effrayant. Un récit fort à multiples facettes que je devrais relire en prenant le temps de m’attarder à chacun des mots parce qu’ils portent un monde, un cri et une terrible douleur. Dérangeant et pathétique. D’une beauté à donner des frissons. 

 

POUTRÉ STEVE : Lait cru, Éditions Alto, Québec, 264 pages.

https://editionsalto.com/livres/lait-cru/ 

jeudi 25 janvier 2024

JACOB WREN DÉRANGE AVEC SES PROPOS

JACOB WREN est l’écrivain le plus original que j’ai lu dernièrement. La famille se crée en copulant (quel drôle de titre) permet à l’auteur de s’interroger et de réfléchir à différents aspects de la société et à nos manières d’agir et de se conduire dans le quotidien. Il tâche de demeurer lucide devant les comportements des puissances occidentales et les conséquences de leurs décisions sur la planète et les individus, peu importe où ils résident et tentent de vivre décemment. En fait, il remet en question à peu près toutes nos habitudes et nos façons de faire. Surtout, il pointe les gens qui acceptent souvent un travail difficile qu’ils détestent pour payer les factures et les comptes qui ne cessent de s’accumuler.


«Avoir des enfants rend plus conservateur et moins politisé. Vous devez tout à coup gagner assez d’argent pour assurer leur avenir. Vous faites parfois des choses que vous n’aimez pas faire, parce qu’il faut gagner de l’argent. Ou des choses auxquelles vous ne croyez pas. Des choses qui s’opposent, ne serait-ce qu’un peu, à vos principes éthiques. Mais ce n’est plus juste pour vous que vous les faites. Vous les faites pour votre famille.» (p.20)

 

Bien sûr que Jacob Wren a raison. Mais il y a les responsabilités envers les enfants et ses proches que nous ne pouvons nier. Il est vrai cependant que des gens passent une grande partie de leur existence à répéter des gestes dans une entreprise et à reproduire à peu près la même chose tout en devant s’adapter à de fréquents changements technologiques. Pour ceux qui font un travail plus gratifiant, on parle de carrière où l’on peut vivre nombre d’expériences valorisantes. Surtout avoir accès au petit groupe de décideurs qui planifient et dirigent les étapes de croissance de la compagnie pour en assurer la pérennité ou encore préserver la fortune des actionnaires. 

C’est vrai que tout va de travers dans nos grandes et fascinantes sociétés où tout repose sur la consommation, le gaspillage et le saccage des ressources naturelles. La Terre est à bout de souffle. Le climat se détraque et la catastrophe a le nez collé sur la vitre de votre porte d’entrée. Et que dire des itinérants de plus en plus nombreux et présents dans la vie de tous les jours? Wren en est particulièrement conscient. La question qu’il répète : pourquoi nous tolérons tout ça, pourquoi nous obéissons en baissant la tête, pourquoi les gens ne se révoltent pas?

 

«La peur est réactionnaire. Lorsque vous avez peur, vous n’essayez pas de rendre le monde meilleur. Vous essayez de vous protéger, de protéger ce que vous possédez, de protéger le statu quo. La culture populaire encourage la peur, encourage le faux bonheur. Le faux bonheur vous fait désirer ce que vous ne possédez pas, ce qui est le plus souvent hors de portée (par exemple : le bonheur véritable en tout temps). J’aimerais vraiment être en train de dire quelque chose de neuf, mais j’ai l’impression que tout le monde sait déjà ça.» (p.129)

 

Jacob Wren bouscule notre confort et ébranle, si vous voulez l’échafaudage de nos certitudes face à une vie qui semble se détraquer. La consommation et les nouveautés, on le constate, a abîmé la planète et nous a poussés au bord du gouffre. Nous qui avons chanté l’avenir, nous nous retrouvons devant un mur qui bouche tous les horizons et rend demain angoissant. Tout ce confort et cette indifférence qui s’appuient sur l’exploitation des sociétés moins nanties, sur le gaspillage des ressources naturelles, la fabrication d’objets inutiles et jetables, la pollution des océans par le plastique et l’endettement des individus qui permet de garder les populations dociles. Les États-Unis sont souvent la cible de l’écrivain.

 

«Les États-Unis sont de plus en plus fascistes et totalitaires. Ils possèdent les moyens et la volonté d’infliger à l’humanité tous les dommages qu’il est possible d’imaginer. C’est déjà presque un problème d’histoire. Ce n’est pas une bonne année pour naître en Irak.» (p.60)

 

Vingt ans plus tard, après l’invasion de l’Irak par les Américains en 2003, on ne peut que lui donner raison. Et ce n’est toujours pas une bonne idée de naître dans la plupart des pays du monde qui se débattent avec la misère et la famine, les guerres menées par des extrémistes, la pauvreté et les bouleversements du climat qui frappent de plus en plus fort.

 

QUESTION

 

Que dire d’un Donald Trump qui ment comme il respire et se pavane à la télévision en ridiculisant la loi, les procureurs et les juges, tout en demeurant le favori des républicains et d’une grande partie de la population américaine? Tout ça malgré les accusations qui pèsent contre lui et qui devraient l’empêcher normalement de se représenter à la présidence. C’est assez difficile de comprendre ce qui se vit actuellement dans ce pays qui se prétend la première démocratie au monde et la championne des libertés individuelles. 

Comment régler tout ça et sauver la planète?

 

«Arrêtez d’avoir des enfants. Vous ne vous rendez pas service et au monde non plus. Utilisez plutôt l’énergie que vous auriez dépensée à élever vos enfants pour lutter contre l’impérialisme américain. Le monde n’est plus ce qu’il était. Avant longtemps, vous enfants vous seront enlevés et se seront accoutumés aux mauvais dessins animés et aux jouets trop chers, au déficit d’attention, aux jeux vidéo violents, à la stupidité de la télévision et à la désinformation sans fin sur internet. Arrêtez-vous un instant et réfléchissez. Nous sommes déjà trop nombreux. Il y a trop de tout.» (p.39)

 

Jacob Wren n’épargne personne dans ses propos, pas même sa personne. Oui, nos sociétés démocratiques sont de plus en plus inégales et aux mains des plus nantis. Les pauvres sont de plus en plus misérables et l’inverse est aussi vrai : les riches s’empiffrent et en demandent toujours plus. Les gigantesques entreprises de communications échappent à toutes les lois et ne paient pas d’impôts, se moquent des frontières et pillent l’information juste et équilibrée. On le vit avec la crise qui frappe les médias traditionnels. 

Des guerres éclatent partout et les plus grandes puissances demeurent les bras croisés devant des massacres et des tueries de masse. Que dire de Gaza et de l’envahissement de l’Ukraine

Le climat n’est plus certain et échappe à tout ce que nous connaissions et provoque des catastrophes qui semblent vouloir se répéter de plus en plus. Tout ce que Jacob Wren dénonce et pourfend est en train de se produire à l’échelle planétaire. 

 

DANGER

 

Chose certaine, l’écrivain est à prendre au sérieux. C’est trop facile de le faire passer pour un fou ou un illuminé parce qu’il touche des sujets sensibles et exige des mesures énergiques si on veut sauver la planète et assurer un avenir aux générations futures. Pour y arriver, il faudra modifier radicalement nos façons de travailler et de penser. Et ce n’est pas en remplaçant des autos polluantes par des voitures électriques qui vont changer quoi que ce soit. J’imagine déjà les massacres et les ravages causés par les minières dans le nord du Québec pour exploiter les métaux précieux. 

C’est à donner des frissons dans le dos. 

Bien sûr, on tique quand Jacob Wren raconte qu’il est surveillé jour et nuit par des forces de l’ordre… Un écrivain peut-il être un danger et être dans l’œil de la CIA? Ces détecteurs de complots prennent-ils les auteurs au sérieux?

Je me le demande.

Un livre qui fait avaler de travers et qui nous laisse un peu étourdis et sans mots. Pourtant, nous en sommes là. Wren a raison, mais qui va l’entendre et l’écouter? Qui va lui donner la parole dans les émissions où il y a obligation de rire et de s’éclater même pendant les tragédies. 

Il faudra une détermination terrible pour modifier nos manières de faire et se mobiliser pour entreprendre le grand nettoyage de la planète. Saurons-nous le faire et aurons-nous le courage de réagir de façon adéquate? En tous les cas, nous devrons faire preuve d’audace et de témérité pour réinventer nos sociétés polluantes et prédatrices. 

Je ne crois pas être un pessimiste, mais je doute que les humains repensent leurs comportements et parviennent à calmer leur rage d’accumuler et de consommer. Il faudrait commencer par bousculer nos gouvernements et bien des institutions pour faire un pas dans la bonne direction et ça, ce n’est pas les réformettes de Legault qui va changer quoi que ce soit. Malheureusement, Jacob Wren a raison. Oui, malheureusement.

 

WREN JACOB : La famille se crée en copulant, Éditions Le Quartanier, Montréal, 160 pages.

https://lequartanier.com/parution/675/jacob-wren-la-famille-se-cree