jeudi 13 octobre 2022

LA GRANDE QUÊTE DE DOMINIQUE FORTIER

DOMINIQUE FORTIER connaît des moments d’insomnies et décide de combler ce passage à vide en écrivant. Vous le savez, le temps s’étire et les heures peuvent devenir interminables lorsque vous n’arrivez pas à fermer l’œil et que vous avez l’impression de devoir vous battre avec votre oreiller. Écrire pour colmater les brèches en attendant la poussée du jour, la lumière du soleil qui rend le monde visible et rassurant. Ces plages de nuit permettent une plongée en soi, dans Quand viendra l’aube, un petit livre d’à peine une centaine de pages qui nous entraîne dans l'intimité de cette grande écrivaine.


J’aime les carnets, ce genre littéraire qui se faufile dans les coulisses et surprend un auteur que nous connaissons souvent dans ses déguisements et ses fictions. Dans cette forme d’aventure, il enlève son maquillage et son habit de scène pour se montrer dans sa vérité et sa fragilité. Tous les masques tombent et l’humain se révèle. Le rôle qu’impose la société disparaît.

C’est une Dominique Fortier tourmentée, hésitante, peu sûre d’elle que l’on retrouve dans ces courts textes. La femme dans ses inquiétudes et ses craintes se manifeste, mais aussi celle qui fréquente le bonheur dans les lieux qu’elle habite et qu’elle aime plus que tout. L’insomnie fait surgir des peurs et des angoisses, des questions qu’elle n’aborde jamais dans sa vie active ou en plein jour. 

«La pluie crépite sur le toit en tôle, de tout petits doigts qui pianotent. Je finis par ouvrir les yeux pour découvrir que ce n’est pas le soleil qui se lève, mais la lune qui flotte dans le coin de la grande fenêtre donnant sur la pointe de Prouts Neck; son éclat multiplié par les gouttes d’eau sur la vitre comme par autant de loupes minuscules fait une sorte de projecteur laiteux qui plonge la chambre dans une clarté bleutée semblable aux premières lueurs du crépuscule de l’aube. J’écris ceci au milieu de la nuit, un faux matin.» (p.7)

J’ai renoncé à travailler le soir, avant d’aller au lit, parce que je passais des heures à me coltailler avec les personnages qui me rendaient mal à l’aise et qui venaient me hanter. Oui, il nous arrive de fréquenter des héros que l’on aime moins. Je pense à mon Ovide dans Les oiseaux de glace qui me perturbait drôlement.

Écrire pendant ses insomnies n’arrange certainement pas les choses. J’affirme cela, mais je ne sais rien. Je m’adonne à mes fictions tôt le matin parce sans cela, mon sommeil deviendrait une course à obstacles jusqu’aux premières lueurs de l’aube, ce moment où les corneilles en ont long à dire. Peut-être qu’elles ne peuvent s’empêcher de raconter leurs mauvaises nuits et leurs rêves, ces grandes jacasseuses.

 

DÉMARCHE

 

Dominique Fortier se laisse aller et les mots l’entraînent un peu partout. C’est le propre du carnet que de partir sur un sentier, un tout petit chemin avec des courbes et des buttes, des bancs et des points de vue qui nous arrêtent. Rien ne presse alors. Contempler un arbre devient une chose importante ou surveiller les agissements d’une mésange un véritable devoir. 

J’aime particulièrement la réflexion qui amorce l’ouvrage de Dominique Fortier. Elle s’attarde à la définition de l’aveugle. Comment percevait-on ce handicap dans l’antiquité? «Être aveugle, ou aveuglé, ce serait en somme l’équivalent d’un éblouissement, d’un trop-plein de lumière, à cette différence près qu’à celui qui se fait éblouir (on disait anciennement esbleuir), tout paraît bleu.» (p.8)

Quelle belle métaphore pour montrer le périple de l’écrivaine! Voilà qui cerne bien le carnet, cette aventure où elle avance en tâtonnant. Surgissent alors des moments ou des événements dont elle n’a jamais parlé pour toutes les bonnes et mauvaises raisons du monde. 

Dans L’enfant qui ne voulait pas dormir, j’ai hésité après m’être surpris dans des souvenirs que j’avais profondément enfouis pour ne plus y penser. C’est revenu à la surface, cette peur de la mort, mes veilles dans la nuit, mes tremblements devant la fenêtre.

Je me devais de tout garder. Cette forme d’écriture exige de ne jamais succomber au raisonnement ou à l’organisation. Il faut suivre l’imagination vagabonde qui vous entraîne dans le pays des réminiscences, des odeurs et des musiques étonnantes. Les auteurs qui réfléchissent trop dans la rédaction d’un carnet biaisent l’entreprise et basculent du côté de l’essai.

Bien sûr, on n’invente rien en se risquant dans cette écriture. Nos préoccupations s’imposent, nos obsessions, des douleurs que l’on croyait effacées. Le décès de son père, encore toute récente, un homme tourmenté qui a marqué sa fille s'impose. 

«Ce matin-là, le Saint-Laurent coulait à rebours vers sa source et son origine. À l’heure de la mort de mon père — 10 h 40, le médecin a regardé sa montre —, après un moment d’étale, le balancier cosmique s’est remis en mouvement et le grand fleuve a repris sa course vers l’océan.» (p.11)

Une poussée vers les commencements, avant que tout ne redevienne à la normale. Des lectures, des rencontres et aussi sa fille Zoé qui va en se délestant de toutes les inquiétudes pour profiter de ce qui lui arrive. 

Il y a les retours à la maison près de la mer, la plage, les vagues, les marées, le vent, les goélands qui inventent des mondes et surtout cet air imbibé de sel qui l’enivre et la fait respirer comme jamais. Et Émilie Dickinson qui la hante depuis des années et qui est devenue quelqu’un de concret dans sa vie, autant que les amis qu’elle oublie dans ses jours d’étourdissements et de gros nuages. 

 

BEAUTÉ

 

Toute la grâce et l’intérêt du carnet résident dans ces textes de quelques lignes qui émergent comme un bouquet de fleurs. L’instant vous secoue, des rencontres et des moments inoubliables. La vie dans toute sa beauté et son intensité. Quelques phrases et un monde vous aspire.

Une méditation, un retour sur soi et des événements, des plaisirs comme des douleurs qui vous pincent le cœur, vous rendent conscient et plus vivant. 

«Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre.» (p.61)

Voilà qui me plaît. Quand je me lance dans une fiction ou une chronique, je ne planifie rien. Bien sûr, je cherche un élan et une direction. Je sais, la fin arrivera, mais entre ces deux points, c’est l’inconnu. J’adore ce bonheur, le goût des phrases, le risque du plein midi soleil pour me sentir vivant, là, la main sur le tronc crevassé d’un pin blanc et la tête dans les nuages. 

Dominique Fortier se questionne sur son drôle de métier, son amour des livres, certaines rencontres marquantes comme celle de François Ricard, son père, les lieux où elle revient saison après saison avec un plaisir renouvelé. 

Le lecteur découvre la quête de la romancière dans ce livre précieux. Peut-être que c’est tout simplement un désir d’apprivoiser les craintes et de pouvoir respirer le mieux possible qui la pousse vers les livres. Écrire est une passion qui exige tout de votre âme et de votre esprit. Dominique Fortier nous le démontre dans Quand viendra l’aube. Un bonheur à savourer tout doucement, en prenant son temps pour ne rien rater.

 

FORTIER DOMINIQUEQuand viendra l’aube, Éditions ALTO, Québec, 104 pages.

https://editionsalto.com/livres/quand-viendra-laube/ 

jeudi 6 octobre 2022

JULIANA LÉVEILLÉ-TRUDEL EST DE RETOUR

ON A TOUT L’AUTOMNE marque un retour pour Juliana Léveillé-Trudel. Son premier livre, Nirliit, paru en 2015, a connu un beau succès. Sept ans depuis avant de mettre les pieds à Saliut, là où se déroule l’action de son roman précédent. Du moins dans un ouvrage littéraire. Bien sûr, tout change. On a construit des maisons, un aéroport et les enfants que la monitrice a côtoyés sont des adultes. Un projet la ramène pour un séjour de quelques mois, le temps d’un hiver. Elle va faire écrire des jeunes sur leur réalité de tous les jours. Des poèmes en Inuktituk et la traduction en français par après. S’ajoutera en cours de route des dessins, des illustrations pour enrober ces textes qui témoignent de la vie dans ce pays envoûtant. Des surprises et surtout cette langue si mal connue et si belle. 


Ça m’a fasciné, dès les premières pages, la présence de l’Inuktituk, des mots, des phrases qui s’imposent au fil de la narration et qui permettent de se faufiler dans le quotidien des Inuit. Pour une rare fois, j’ai eu l’impression d’entrer dans l’intimité de ces gens et de ne plus être un visiteur qui fait face à une réalité qui lui échappe. Surtout, j’ai pu me familiariser avec quelques expressions qui deviennent un véritable poème. Des vocables comme des balises qui nous entraînent dans un Québec tellement méconnu. Et ce ballottage entre l’anglais, le français et leur langue. Les Inuit vivent une situation linguistique très particulière.

«Cap Wolstenholme, le point le plus septentrional du Québec. Les Inuit disent Anaulirvik. Je désapprends la géographie, j’appelle les endroits par leur nom. Je m’enfarge dans Kangiqsualujjuaq au lieu d’utiliser George River. J’ai un vrai dictionnaire à présent, mais j’ai quand même gardé mon vieux cahier, avec les mots écrits au son minutieusement récoltés auprès des enfants.» (p.10)

La narratrice a étudié la langue pendant toutes ces années, assez pour entretenir une conversation et se faire comprendre par ceux et celles à qui elle s’adresse. 

 

LA VIE

 

Bien sûr, tous ont traversé ces années de façon bien différente. La vie est cruelle, particulièrement dans le Nord où les extrêmes s’affrontent. Maggie est devenue une jeune femme qui imite les vedettes qu’elle admire à la télévision et sur les réseaux sociaux. Elle est brusque, fantasque et a connu des heures difficiles, possiblement une agression. Juliana Léveillé-Trudel reste discrète. Dans ces communautés, on n’aborde jamais les traumatismes et les drames personnels. On fait comme si de rien n’était malgré les comportements étranges et souvent provocants des victimes. 

La narratrice a abandonné son compagnon à Montréal, histoire de prendre un recul, de voir peut-être où ils en sont dans un couple où les deux cherchent leur espace. Lui n’est pas pressé de s’installer et elle démontre une certaine impatience. 

«Deux vies qui se sont croisées à un drôle de moment. Une relation de dix ans qui se terminait. Un amoureux enfin après une longue attente. Je m’imaginais déjà porter ses enfants après notre première rencontre, des bébés aux boucles rousses. Il avançait avec précaution, comme s’il hésitait à se lancer à nouveau après avoir aimé quelqu’un si longtemps.» (p.30)

Les petites filles qui suivaient la monitrice sont devenues des femmes qui vivent leur vie en risquant les faux pas. 

«Elles zigzaguent en souriant sur leurs talons vertigineux, elles s’approchent en faisant valser leurs anneaux d’argent, scintillantes comme une bordée de neige fraîche. Elles sentent le tabac et la gomme balloune aux fraises, elles parlent fort, toutes en même temps, en inuttitut, en anglais, en français.» (p.18)

Des adolescentes bruyantes qui cherchent à attirer les regards comme partout dans le monde et à se persuader que l’avenir leur appartient.

 

AUTRE RÉALITÉ

 

La narratrice chasse les anciennes images et plonge dans cette réalité qui la fascine. Elle est là pour étudier la langue, faire écrire des enfants et apprivoiser un milieu qui garde ses mystères. Surtout apprendre la vie des gens de Saliut et comprendre mieux leurs regards et leurs habitudes. 

La population du Nord, surtout les jeunes, est ballottée entre la tradition et le monde du Sud qu’ils découvrent par le biais des communications. Toutes leurs références sont menacées par la puissance des images qui les assaillent et qui ne correspondent guère à leur réalité. C’est difficile d’imaginer des filles en talons aiguilles dans cette petite ville et de les surprendre un peu plus tard aux commandes d’un tout-terrain qu’elles manient comme des pilotes de formule Un.

La narratrice doit mettre les choses en ordre dans sa vie. Elle a perdu sa mère et Gabriel garde ses distances malgré son empathie et sa présence chaleureuse. Cette solitude lui permet de ressasser des images, de revivre des moments pénibles et d’apaiser des souffrances et des chagrins.

Maggie avec ses fanfaronnades démontre bien sa grande fragilité et la douleur qu’elle tente d’anesthésier. Mais que faire auprès de ces boules de colère et de rage qui passent leur mal en filant sur leur véhicule à des vitesses vertigineuses

 

AMOUR

 

Juliana Léveillé-Trudel aime le Nord, le climat extrême. Elle traduit magnifiquement la beauté des lieux, les rivières et les collines, l’hiver qui arrive si tôt, un fjord qui finit par s’étouffer sous la glace et la neige, l’air qui coupe le souffle tellement le froid est intense. Et aussi le spleen, la terrifiante solitude qui vous tombe dessus et vous pousse vers une bouteille qui engourdit peu à peu. 

Tom est largué par son amoureuse Alice qui est toujours partie. D’autres vont et viennent en tentant de trouver un point d’ancrage. Maggie s’exile un certain temps à Montréal et Nathan se réfugie dans la toundra pour oublier la mort tragique de son grand copain. Mary combat une pneumonie qui la laisse sans force et comme ailleurs, tout cela dans le plus incroyable des silences, la beauté menaçante et envoûtante du vent, de la lumière et de la neige qui recouvre tout. Il suffit de si peu pour qu’un être cher disparaisse. La maladie, un accident, un geste et tout bascule. Juliana Léveillé-Trudel décrit bien la fragilité de la vie qui court sur un fil tendu qui risque de se rompre à chaque pas. 

Reste le regard de l’autre, l’écoute, sa présence, les rires et ces poèmes qui aspirent la narratrice. Une langue avec ses formules qui englobent une saison, un moment, un lieu et une histoire. Un mot, et c’est un événement qui se déroule devant elle.

Touchant de tendresse et d’humanisme. Ça fait l’effet d’un breuvage chaud ou encore d’une attisée qui vient vous réchauffer les os. C’est splendide, d’une justesse, d’une ouverture formidable envers l’autre pour se ressourcer et mieux se sentir dans tous les territoires de sa pensée et de son corps. Un roman fascinant et hypnotisant comme un jour sans fin ou une nuit qui s’étire sur le pays pour l’engourdir.

 

LÉVEILLÉ-TRUDEL JULIANAOn a tout l’automne, Éditions LA PEUPLADE, Saguenay, 216 pages. 

https://lapeuplade.com/archives/livres/on-a-tout-lautomne

jeudi 29 septembre 2022

LES QUESTIONS DE MADELEINE MONETTE


MADELEINE MONETTE écrit depuis une quarantaine d’années et je la connais surtout par ses fictions. Je me rends compte, en feuilletant L’Amérique est aussi un roman québécois, qu’il y a des aspects de son travail que j’ignore. Elle a regroupé dans ce livre des textes rédigés pour des rencontres, des colloques ou encore pour des revues. L’ouvrage imposant comprend une partie essai où nous retrouvons ses questionnements sur l’art de raconter et sa propre démarche. Dans un deuxième temps, elle reproduit des entrevues qu’elle a accordées à différents médias. Radio-Canada, entre autres, des moments uniques, quand on prenait le temps de s’attarder au travail des auteurs et surtout, quand on leur laissait la parole pour qu’ils puissent s’expliquer


Madeleine Monette a connu un parcours atypique dans notre monde littéraire. Née à Montréal, elle se tournait vers l’écriture dans la vingtaine, s’installait à New York avec son compagnon, un Américain. 

«Depuis 1979 je vis donc aux États-Unis, dans un lieu qui n’est pas d’abord un autre pays, mais un site de tensions. Si je n’ai fait que glisser vers le sud, sur la pente accueillante et douce du nord du continent, j’ai consenti comme jamais à mon américanité, aux risques et périls de ma francitéDorénavant, il ne me serait plus facile de nommer, je ne pourrais plus ignorer les contradictions et l’opacité du réel, je ne me sentirais nulle part à ma place.» (p.29)

Départ en 1979, à la veille du premier référendum portant sur l’indépendance du Québec qui s’est tenu en 1980, un événement qui a mobilisé quasi la totalité des artistes et des écrivains du Québec. Madame Monette reste discrète sur ce tournant et ce n’est pas un sujet qu’elle aborde même si elle a toujours gardé contact avec Montréal.

Migration et immersion dans la grande cité de tous les possibles qui incarne le rêve américain. Elle vit son quotidien en anglais, mais sa langue d’écriture demeure le français. Elle publie au Québec et s’adresse avant tout à des lecteurs d’ici. Il y a là une situation intéressante, une sorte de tension entre les gestes de tous les jours et le moment où elle s’assoit devant sa table de travail. 

Je pense à Jack Kerouac qui a rédigé d’abord nombre de ses romans dans un français un peu figé avant de les traduire en anglais, donnant un souffle et une couleur singulière à ses livres. Marie-Claire Blais a choisi de vivre une grande partie de sa vie aux États-Unis tout en écrivant en français. Ce choix a marqué son regard et permis la naissance de l’extraordinaire suite qu’est Soifs, un monument de notre littérature.

 

LIEU

 

Le territoire d’écriture de Madeleine Monette reste la ville, lieu où les ethnies se croisent, se heurtent, se confrontent et doivent trouver des terrains d’entente. Décor du monde contemporain où ceux et celles qui souhaitent se donner une autre chance s’installent spontanément. La plupart des émigrants au Québec se retrouvent à Montréal et il en est de même partout dans le monde. 

«Un laboratoire de la modernité. Un champ d’expérimentation sociale, culturelle et économique, dont les erreurs surtout font la richesse. Un moteur de transformation, une mégapode dont la croissance fulgurante, les luttes tendues et les demi-succès, les réalisations souvent arrogantes ou inéquitables frayent les voies de l’avenir et redéfinissent le présent. Une figure de proue qui n’est pourtant pas exemplaire.» (p.61)

Belle description de ce New York mythique et fascinant, le prototype de la grande cité qui attire des gens de partout. La ville qui dicte les modes, les nouvelles tendances en littérature et en musique. Le fameux rapt, par exemple, vient des rues de New York.

 

ÉCRITURE

 

Madeleine Monette s’attarde beaucoup à sa tâche, à sa manière de construire une histoire et ses fictions. Une occupation de longue haleine dans son cas où chaque mot doit trouver sa place. Rien d’inutile ou de superflu. Tout est calculé pour donner une écriture sans aspérités et sans faux pas.

«Lorsque je conçois un roman, j’en prévois la composition comme je verrais de loin un tableau complexe, sans discerner tous les détails. Au fur et à mesure que je m’approche, c’est-à-dire au fur et à mesure que le travail avance, le tableau se précise sous mes yeux. Le dessin devient plus dense, la composition révèle les rapports les plus délicats, je saisis comment les diverses parties peuvent se faire écho. Mais bien sûr ce tableau, qui n’est au début qu’un désir de tableau, sombrerait sans l’écriture dans le flou et l’oubli. Avant l’écriture, il n’a pas plus de poids qu’un caprice. Qu’un rêve éveillé.» (p.93)

Elle ne néglige jamais les circonvolutions que son sujet provoque, l’ancrage de ses personnages dans leur milieu. Le point de vue narratif si l’on veut. Parce que Madeleine Monette est de ces écrivaines qui s’intéressent au monde qui l’entoure, à la vie des hommes et des femmes, à leurs préoccupations et leurs aspirations, leurs réussites comme leurs échecs.

 

CONSCIENCE

 

Rarement, j’ai lu une écrivaine qui réfléchit si justement à son travail et qui peut en parler avec autant de précision. 

«Dans mes romans, l’histoire n’enchaîne pas nécessairement des événements. Elle déploie la subjectivité des personnages, souvent à travers des voix narratives qui s’apparentent au flot de la conscience, souvent à travers des œuvres d’art qui proposent d’autres voix, qui sont des créations au second degré issues de romans en abyme, de pièces de théâtre, de chorégraphies, de tableaux ou de poèmes fictifs.» (p.80) 

Bien sûr dans une entreprise du genre, surtout dans les entrevues, il y a des redites où l’auteure s’attarde à certains aspects de sa démarche pour en préciser un angle ou une direction, ce qui permet de mieux comprendre son approche. Une belle façon de nous familiariser avec son travail et surtout de savoir dans quel monde on se risque en ouvrant l’un de ses ouvrages. Cela m’a donné l’envie de revenir à ses grands livres. Je pense à La femme furieuse ou encore à Amandes et melon

 

AVENTURE

 

Une aventure passionnante pour qui s’intéresse au travail de l’écrivain qui veut, jour après jour, aiguiser son regard et traduire le milieu dans lequel il vit. La quête transforme autant l’auteur que celui qui se risque dans la lecture, surtout quand une œuvre s’attarde aux luttes que doivent mener des individus pour trouver leur lieu d’épanouissement. 

Madeleine Monette cerne le pourquoi de cette occupation étrange qu’est la fréquentation des mots où l’on finit toujours par se tourner vers soi pour mieux évoluer et respirer dans sa société. Une plongée dans le réel, le travail d’une écrivaine qui tente de comprendre ses contemporains, de faire face à la mouvance des populations, aux mutations qui bousculent l’époque et nous poussent vers le précipice avec les changements climatiques. Une entreprise humaine, singulière, patiente et fascinante. 

Voilà une belle manière d’apprivoiser la démarche de cette auteure originale et surtout de revenir sur ses livres pour les lire peut-être avec un regard différent. 

Et le titre. Il faudrait bien l’expliquer. Selon Madeleine Monette, les écrivains du Québec s’aventurent de plus en plus sur le territoire de l’Amérique et l’intègrent dans leurs ouvrages. 

«D’un mot à l’autre, ils saisissent les États-Unis d’Amérique, s’en excluent ou les parcourent sans hésiter, avec leurs vues souples et pénétrantes, racines au large dans leur sillage. Ils donnent à lire une Amérique réinterprétée ou revisitée, une Amérique qui est aussi un roman québécois, une fiction transcontinentale, où peuvent reprendre place les Amériques. Oui, l’Amérique est aussi un roman québécois. Un poème québécois.» (p.47)

Voilà qui est clair. Quelle riposte à ceux et celles qui répètent que notre littérature claudique ou encore qu’elle manque d’aventure! La littérature francophone du Québec vit peut-être la plus grande équipée qui soit en racontant et décrivant une Amérique différente et française. C’est la plus belle aventure qui soit.

 

MONETTE MADELEINEL’Amérique est aussi un roman québécois, GROUPE NOTA BENE, Montréal, 252 pages. 

https://www.groupenotabene.com/publication/lamérique-est-aussi-un-roman-québécois-vues-de-lintérieur

jeudi 22 septembre 2022

LES MASQUES DE L’AMOUR S'EFFRITENT

LISE TREMBLAY, avec Rang de la dérive, fascine une fois de plus. Le recueil aurait pu s’intituler La honte. C’est ce que ressentent les cinq protagonistes de ces histoires qui ont connu le grand amour, le couple et les désillusions. Toutes réalisent que leur vie a été une méprise. Elles partent, même si la société est cruelle envers les femmes seules. Comme si en quittant le cercle familial, elles devenaient des parias et se marginalisaient. Toutes ont vécu une mise au rancart avec l’âge. Elles ont été rejetées sans un regard et sans un regret. Leur conjoint les a remplacées par une plus jeune. Les épouses trahies doivent retrouver un ancrage et se refaire une vie mentale et physique, fuir les miroirs aux illusions et confronter le réel.


Le nomadisme est l’une des thématiques fortes chez Lise Tremblay. Des femmes marchent sans arrêt dans la ville, avant le geste qui va briser le cercle d’enfermement. C’était le cas dans son premier roman où la narratrice arpente la ville de Québec. On rencontre ce thème partout.

Encore une fois, ses personnages sont des migrantes de l’intérieur. Elles ont suivi un homme en région, on reconnaît Chicoutimi ou encore une ville de la Côte-Nord où le fleuve devient une trouée dans l’espace qui permet de changer de vie. Celles qui restent sont souvent avalées par la grisaille et les habitudes. Sujet que ne cesse d’explorer l’écrivaine. Je pense à l’ailleurs et l’ici des frères de La pêche blanche. L’un, demeuré à Chicoutimi, tout près du fjord, s’enfonce dans le silence et la solitude, incapable d’échapper à la présence du père. L’autre se déplace selon la saison en Californie comme un oiseau migrateur, instable et claudiquant. Les deux portent une histoire qui les étouffe. L'écriture devient ce lien ténu qui permet de se rapprocher.

 

DÉPART

 

Souvent, les personnages de Lise Tremblay quittent une région pour Montréal où ils tentent de se libérer de liens familiaux qui les empêchent de respirer. Ils peuvent rentrer après une vie pour se réconcilier avec leur passé, ce qui ne se fait jamais sans heurts. 

«Aujourd’hui, dans cet autobus qui me ramène dans ma petite ville de province, j’ai envie de crier. J’avais pris la place de Constance. C’est moi qui allais dans les réceptions, dans les soupers, je me suis même arrangée pour bien m’entendre avec les enfants d’Éli. Je planais, j’étais enivrée par cet amour, par le travail d’Éli, par ses publications et par les communications qu’il faisait dans les colloques universitaires un peu partout.» (p.11)

Elles ont misé sur l’amour, le couple, prenant la place de celle qui avait perdu sa beauté et son attrait. Comme si les mâles avaient besoin d’une jeune épouse qui leur renvoie l’image qu’ils cherchent à projeter dans la société. Elles ne sont qu’un miroir où ils s’admirent, se gorgent devant leur savoir, leur connaissance et leur réussite. Une compagne muette qui sacrifie sa carrière pour entretenir le mythe et l’aura du grand homme. 

«Les choses s’effacent. J’ai du mal à me remémorer mon amour pour Jasmin. Pourtant, lorsqu’il m’a trompée avec cette femme, j’aurais pu mourir. Je ne suis pas morte, je suis devenue folle. Je me rappelle, c’est Martha qui m’a dit de partir. Il fallait que je parte sur-le-champ. Sinon j’allais mourir. J’étais maigre à faire peur, et les antidépresseurs que j’avalais me causaient des tremblements.» (p.40)

Partir, suivre l’eau qui mène vers l’ailleurs, se retrouver dans un milieu inconnu, ne plus être l’ombre d’un homme qui cache le soleil. Comme si leur futur les attendait de l’autre côté de l’horizon. 

Martha reste dans sa ville nordique, s’occupe de son jardin, sa raison d’être pour échapper à la grisaille de ses jours. Elle est frappée par un cancer qui la tue peu à peu. Ou encore, après une vie d’effacement, une migrante s’arrête près du fleuve pour voguer dans ses souvenirs et tenter de recoller les morceaux.

«Je sais que, pendant toutes les années où nous avons été mariés, et même après, j’ai vécu en marge. En marge de mon pays, en marge de ma culture, en marge de mes désirs. En France, j’avais délaissé l’université au bout de deux ans pour ce travail de script à la radio. Je voulais me marier et avoir des enfants. Je voulais une vie simple.» (p.89)

 

LA HONTE

 

Toutes se débattent avec la honte. Elles ont été si naïves, si peu clairvoyantes en se sacrifiant pour l’homme qui ne pensait qu’à lui et à sa carrière. Elles éprouvent souvent le besoin de rencontrer celles qu’elles ont remplacées, pour se voir dans sa semblable, si c’est possible de survivre seule. Elles ressentent une forme d’empathie et de solidarité qui les surprend. 

«Je sais que je vais mourir, je viens de passer un mois couchée dans mon lit. Et je sais aussi que je vais l’abandonner en pleine vieillesse et que cela ne se fait pas, mais je vais mourir. Et je ne sais pas ce que je fais ici avec vous, mais dans l’émission vous aviez l’air si bien, si calme. Et même maintenant, vous m’écoutez. Je suis partie avec votre mari, je vous ai volé votre vie et vous êtes là à m’écouter.» (p.27)

Se choisir, plonger dans la solitude malgré les embûches. Ce n’est guère facile après une vie d’effacement où l’on a piétiné ses ambitions pour répondre aux désirs de l’autre.

Le couple en prend pour son rhume dans Rang de la dérive. Toutes ont connu et vécu une perte d’identité dans leur vie amoureuse, une passion qui les a dépouillées d’une vie à soi, d’une pensée et d’une place au soleil. 

Ces textes nous plongent dans un moment de lucidité où les chimères s’effritent et dévoilent une réalité désolante. Tout n’aura été que mirages dans cette aventure où elles se sont sacrifiées.

Lise Tremblay se montre impitoyable. Reste une amitié entre les femmes, une empathie et une entraide dont les hommes sont privés. Ça donne la chair de poule. Une quête de liberté qui pulvérise les illusions et les clichés. Le rêve d’amour et de maternité est souvent un miroir aux alouettes qui vole leur vie. Grinçant, mais tellement juste. Des nouvelles sans bavures, avec cette petite musique dans l’écriture qui sonne parfaitement et vous aspire. Beau, bon, trop bref.

 

TREMBLAY LISERang de la dérive, Boréal Éditeur, Montréal, 120 pages. 

 https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/rang-derive-2859.html 

vendredi 16 septembre 2022

LA GRANDE QUÊTE DE CLAUDINE POTVIN

L’HUMAIN cherche à s'arranger avec la réalité dans des activités qui permettent de se moquer du temps et de glisser dans une autre dimension. La peinture, la musique, l’écriture, la sculpture, la danse et la réflexion offrent l’occasion d’éviter les pièges du matériel et de s’aventurer dans des mondes où tout devient possible. Comme si nous cherchions dans l’image et la représentation à fuir notre condition de vivant et de mortel. Claudine Potvin, dans dix-neuf nouvelles, tente de cerner une forme de permanence en se mesurant à un tableau ou une photo. Voilà une chance de s’inventer un espace et de donner à sa vie une autre dimension. Corps imaginaires nous entraîne dans le milieu du fantasme et dans un réel renouvelé.

 

L’art permet d’échapper à l’enfermement, de se moquer des incertitudes pour toucher une immanence qui mise sur la durée et la possibilité de muter. Atteindre si l’on veut la part de soi mouvante qui cherche une manière de se dire et d’exister. L’écrivaine propose un dialogue fort et intense avec certains créateurs, provoque de nouvelles sensations, des idées que le quotidien ausculte ou néglige.

«Nous y sommes, non pas en chair et en os, mais représentés, multipliés dans la glace, saisis, captifs de l’image que nous projetons ou que nous désirons. Assemblés, démontés dans l’œil de la peintre, ces effets d’étalages bariolés, de bric-à-brac, nous renvoient à la suite du monde. Il faut lire la citation de l’artiste en bas de la note biographique : “L’Apocalypse est essentiellement politique, car elle a le pouvoir de transformation […] c’est un avertissement, un appel pour le présent.» (p.15)

Voir la vie autrement, telle qu’elle est ou comme nous souhaitons qu’elle soit. Défaire le réel pour le réinventer.

 

QUÊTE

 

L’humain, depuis la nuit des temps, ressent la nécessité de la représentation pour calmer ses peurs et ses angoisses. Les fables, les mythologies, les contes font fi de la dure réalité et se moque de notre finitude. Toutes les civilisations ont inventé des dieux et des légendes pour donner une autre portée aux gestes de tous les jours, pour échapper au vieillissement et aux frontières de l’espace. Comme si nous avions besoin d’une dimension rêvée ou imaginaire pour faire contrepoids à notre condition de mortel. 

«Je te riposte que chez Dante, la luxure est le moins lourd des péchés. Tu en doutes. Nous allongeons le temps, redoublons d’efforts, commentons le dernier épisode, évitant de nous cogner sur les murs, tentant de nous dérober au parcours établi d’avance. Toute cette beauté m’agace, me tourmente. J’aimerais la travailler, la pétrir à ma manière, l’éroder, l’écorcher vive. Comment me projeter dans toute cette grâce passée? Comment ignorer le siècle qui vient? Comment refondre l’espace qui s’étire telle une plage de sables dormants? Malgré tout, la sueur de la ville nous/me retient.» (p.25)

Les mythes changent avec le temps. Nous avons repoussé le sacré et le religieux, du moins dans certains pays occidentaux, pour faire confiance à la science. Une approche qui permet d’exploiter les ressources de la planète sans se soucier du lendemain. Le savoir colmatera les brèches tôt ou tard. Pourquoi se préoccuper de l’avenir quand la médecine peut nous rendre immortels?

 

TOILES

 

Claudine Potvin se mesure aux tableaux, à des fantasmes, des glissements et des appropriations du réel, de soi et de l’autre. Le regard transformé par la photographie, ou encore la représentation. 

«Au départ, Cindy Sherman, je ne la connaissais pas beaucoup. Louis m’a convaincue qu’il ne fallait pas manquer cette exposition. “C’est un génie, elle est célèbre, reconnue dans le monde entier, originale, unique”, m’a-t-il dit, ce que je savais. Ce que je ne savais pas, c’est que Louis pouvait s’intéresser à ce genre de photographie, à une femme artiste de cette envergure. Je ne pouvais prévoir que je serais complètement transformée par la photographe, bouleversée par ses photos/performances au point de repenser le sexe, ma sexualité, mon sexe, au point de vouloir devenir Louis. Je ne savais pas que Juliette accepterait de devenir moi, qu’elle deviendrait l’amante.» (p.52)

L’œuvre bouscule, permet d’échapper à son moi, de se soustraire aux limites de ses sens. L'écrivaine appuie sur des glissements qui viennent perturber l’être et le poussent dans une autre dimension. L’itinérance par exemple qui gomme l’individualité. 

«Tous les jours, je croise un être “perdu, évanoui, en allé […] disparu, péri, rompu”. Michel ou Mike, c’est son nom de ville, n’a pas de véritable histoire. C’est un être déchu, maigre, sombre, vieux de n’avoir pas vieilli normalement, d’une violence intérieure réprimée à coups de discours, ceux de la famille et de l’État. Je le connais, enfin je connais son existence. Je suis pour lui une sorte d’intervenante.» (p.139)

Singulière entreprise où l’écrivaine cherche une forme de certitude qui fuit en se modifiant constamment. Reste le réel qu’il faut lire correctement.

«La terre est un musée. Musée de pierres et de glaciers, de sable et de geysers, musée de peuples autochtones trahis par l’Histoire, de langues et de cultures mortes, musée de verre, transparent, de lumières éclatées. Et tout autour, des mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre et de diamants. Au milieu, des villes accablées par la chaleur et la puanteur des déchets. Et logées dans des salles obscures, toutes ces œuvres d’art évocatrices de civilisations anciennes, racontant des légendes d’autant de pays conquis, détruits, massacrés au cours de l’Histoire.» (p.63)

Fascinants textes qui font perdre pied et nous laissent entre deux gestes, comme si nous venions d’effleurer un moment d’éternité. 

Des nouvelles nécessaires, troublantes qui démontrent le pouvoir subversif de l’art et de la littérature. Les sens permettent d’appréhender le monde ambiant, mais il y a la pensée qui demande sa part et arrive toujours à vous transformer. Claudine Potvin nous invite aux plus incroyables des voyages où l’on risque de changer de vie. Il suffit d’être curieux et de ne jamais hésiter à s’éloigner des balises. 

 

POTVIN CLAUDINECorps imaginaires, Lévesque Éditeur, Montréal, 200 pages. 

https://levesqueediteur.com/livre/corps-imaginaires/