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mardi 7 septembre 2021

COMME UN VOYAGE AU PAYS DE MON ENFANCE

DANS ALLER AUX FRAISESun recueil de trois nouvelles d'une quarantaine de pages chacune, Éric Plamondon s’attarde à l’adolescence, le début de la vie d’adulte, la découverte de l’autonomie, de l’amour, de la sexualité, de la fête aussi tout en composant avec des parents divorcés. Le père a eu la garde de l’enfant pendant les premières années. La mère prend la relève quand arrive le moment d’étudier au cégep et le jeune homme doit déménager à Sherbrooke, quittant Québec où il a ses assises et ses amis. Nous sommes habitués à l’inverse, soit que la mère devienne responsable d’un garçon qui cherche le père manquant. Le fil conducteur? La plongée dans son petit monde et de celui des parents, une sensibilité particulière à son environnement, à des personnages marginaux qui hantent certains villages, capables des exploits les plus étranges et sordides. Des travailleurs qui ne lisent pas, n’entrent jamais dans un cinéma, qui s’étourdissent pour le meilleur et le pire. La vie au ras du sol et des occupations quotidiennes qui avalent tout le temps qu’on peut avoir.

 

Ce titre un peu bucolique, Aller aux fraises, me rappelle ces étés, où encore enfant, ma mère m’envoyait aux fraises des champs qui rougissaient le long des clôtures et dans les fossés de la ferme familiale. Des fruits à peine visibles dans l’herbe haute que j’avais bien du mal à repérer parce que je suis daltonien. Je distingue difficilement certaines couleurs. Je ne le savais pas à l’époque. Pour un garçon qui rêvait d’être peintre, cela pose un problème. Oui, j’étais mauvais cueilleur, ne voyant pas ces fruits qui se dissimulaient partout, ce qui ne m’empêchait pas de les adorer, surtout quand elles étaient devenues des confitures par la magie de ma mère. 

Éric Plamondon connaît du succès et j’ai beaucoup aimé ses précédents ouvrages, particulièrement 1984 dont j’ai déjà parlé dans mes chroniques. L’auteur s’intéresse à la grande et petite histoire, se faufile dans les mailles de certains faits comme la bataille de Restigouche où les Autochtones se sont révoltés et ont fait face aux forces policières pour récupérer leurs droits de pêcher le saumon. Plusieurs de ses livres ont été traduits. Plamondon vit en France, mais est demeuré résolument québécois par son écriture et les sujets qui retiennent son attention. En cela, il suit les traces d’Anne Hébert qui a toujours situé ses romans dans le Québec tout en habitant le pays de Jean Giono.

 

SUJETS

 

Souvent, Plamondon s’attarde à des anecdotes de famille, à des marginaux qui hantaient les tavernes à une certaine époque, avalant bière après bière tout en jouant au billard. C’est le sujet de sa deuxième nouvelle intitulée Cendres. Des ouvriers qui répètent inlassablement des gestes et des propos pour échapper à l’ennui et à la monotonie de leur vie.

 

Mais parfois à Saint-Basile, il ne se passait rien d’extraordinaire, rien d’assez fascinant pour en tirer une histoire. Comme ces soirs d’automne où la noirceur arrive pendant le souper, avant cinq heures et demie, que le vent souffle et que la pluie frappe la vitre de la cuisine en diagonale. On n’a rien à dire, rien à faire, mais on prend quand même son courage à deux mains pour aller se boire une bière. C’était un de ces soirs où il n’y avait qu’un Small Godin et un Finger Hardy pour venir tenir compagnie à Ti-Gilles Gérard, qui tapait des boules seul au billard depuis le milieu de l’après-midi en s’appliquant à ne pas boire plus de deux bières à l’heure. (p.57)

 

Des histoires que des gars se racontent autour d’une table en vidant des bouteilles de bière, des grosses, j’imagine, riant aux éclats pour prendre leurs distances avec la réalité. Des aventures que tout le monde connaît et aime répéter. Des gestes qui se donnent des proportions épiques. 

Tout ça me replonge dans La mort d’Alexandre où je suis les péripéties de deux de mes frères, des abatteurs d’arbres capables de toutes les extravagances quand ils n’en pouvaient plus des cyprès et qu’ils s’échouaient dans le premier bar venu pour dépenser tout ce qu’ils avaient gagné pendant des semaines à suer sang et eau dans les montagnes, se débattant au milieu des moustiques l’été, la neige et le froid en hiver. Cet univers avait fait tiquer bien des commentateurs à l’époque. Les critiques dédaignaient le langage cru et vrai de mes héros. Pourtant, le sujet revient à la mode et on applaudit maintenant. Comme quoi les temps changent et ce qui était mal vu il y a quarante ans (mon roman est paru en 1982), est moderne et acceptable dans le monde des réseaux sociaux. 

Des hommes capables de travailler pendant des heures en exécutant les pires tâches et qui se retrouvent dépourvus, bredouillant devant une femme. Les personnages de Plamondon sont de la même race. De grands parleurs quand ils sont chaudasses et qui peuvent se lancer dans des entreprises où ils risquent leur peau. Leurs exploits n’ont de retentissement que dans les bars et ils ne recevront jamais la médaille du courage de l’Assemblée nationale du Québec. Mal dégrossis, peu scolarisés, ils s’enfoncent dans le quotidien jusqu’à ce que le corps flanche et qu’ils disparaissent dans l’indifférence. 

 

Il venait de quelque part dans le bout de Charlevoix. C’est à peu près tout ce qu’on connaissait de son passé. Il avait choisi ce soir de novembre pour raconter aux deux autres qu’il avait perdu son père à sept ans et sa mère à douze. Ses parents étaient enterrés à Saint-Irénée. Il n’était pas question de revoir sa famille d’adoption à Baie-Saint-Paul. Tout ce qu’il voulait pour ses dernières volontés, c’était d’être incinéré et enterré à côté de son père et de sa mère, sur le bord du fleuve, là où il avait vécu ses premières années de sa vie. Les gars en étaient à leur cinquième bière après trois ponces. L’histoire de Ti-Gilles leur avait mouillé l’œil. La bouche pâteuse, Small et Finger avaient juré solennellement, en levant leur verre, que si Ti-Gilles mourait avant eux ils porteraient ses cendres jusqu’au cimetière de Saint-Irénée. (p.59)

 

Un langage cru, des sacres ici et là, quelques blasphèmes qui ne passaient pas en 1982 et que l’on trouve charmants maintenant, typiques pour ne pas dire nécessaires. 

Ça me touche ces histoires, parce qu’il me semble que La mort d’Alexandre, si un éditeur avait le courage de le sortir des limbes, pourrait connaître un beau succès. Comme si mes personnages devenaient acceptables avec le temps et qu’ils étaient maintenant fréquentables. Peut-être que le Québec a changé et qu’il peut se regarder dans les yeux, rire en écoutant des aventures que l’on racontait après deux ou trois verres de trop. Ça me fait tout drôle et étrange. Peut-être que j’ai publié mon roman à la mauvaise époque. Ça peut arriver. Et Victor-Lévy Beaulieu qui avait accepté le manuscrit était peut-être un visionnaire. Pas que je sois amer. J’ai connu de belles choses avec ce roman de forestiers, d’ivrognes, de misères et d’amours impossibles. 

Un résident de Péribonka, pendant des années, a lu La mort d’Alexandre au moins une fois par année, y retrouvant le monde de sa jeunesse, les années où il avait dû s’enfoncer dans les montagnes pour donner un coup de main à sa famille et gagner sa vie en abattant des arbres. C’est sans doute l’une des plus belles choses que j’ai vécues avec ce fidèle qui avait fait de mon roman le seul livre de sa bibliothèque et qu’il ouvrait lentement, comme s’il s’apprêtait à faire un pèlerinage. 

 

SUJET

 

Les trois nouvelles nous plongent dans les mythes de village, les prouesses d’un adolescent comme dans Aller aux fraises qui découvre le plaisir et la fête. On boit beaucoup dans les histoires de Plamondon pour le meilleur et surtout le pire. Ça me touche et me rappelle bien des choses. Je revois mes frères efflanqués (tous morts dans la cinquantaine) qui migraient de chantier en chantier, mais étaient capables de faire rire aux larmes quand ils se retrouvaient autour d’une table pleine de bière et qu’ils embellissaient leurs aventures dans les forêts de Chibougamau et de l’Abitibi. 

Éric Plamondon est un conteur efficace qui m’a plongé dans mon passé, a secoué une foule d’histoires qui encombrent mon esprit, comme ces objets que l’on accumule dans les greniers et qui ne servent plus à rien. Tous ces meubles et outils que l’on regarde avec une certaine nostalgie. C’est direct, pas compliqué, franc et amusant. 

Beau moment dans Thetford Mines, un voyage dans la neige et la poudrerie propre à tous les fantasmes et toutes les surprises au Québec. Qui n’a pas connu un tel moment, la peur de se perdre dans l’aveuglement de la tempête? Ça m’a fait du bien de m’attarder à ces textes, comme si je retrouvais des personnages de mon enfance et qu’ils réussissaient à revenir du monde des morts. 

 

Plus ça s’accumulait au sol, moins j’allais vite. Il devenait difficile de savoir si j’étais toujours sur la route. Je commençais à me demander si je me rendrais à destination avant qu’il ne soit trop tard. Avec un peu de chance, peut-être allais-je bientôt tomber sur le trajet d’une gratte qui pousserait des tonnes de neige pour m’ouvrir la voie. Le tunnel dessiné par les phares rétrécissait sous les précipitations qui redoublaient d’ardeur. Michael Jones laissait glisser ses doigts sur les touches du piano : allegro, forte, pianissimo, andante. Je venais d’avoir dix-huit ans. (p.103)

 

Pendant ma lecture, j’ai entendu les rires de mon père, les voix de mes frères qui se relançaient à savoir qui avait fait la pire des bêtises. De quoi passer de beaux moments. Un style net, précis et une phrase qui vous prend par la main et ne vous lâche plus.

 

PLAMONDON ÉRIC, Aller aux fraises, Éditions LE QUARTANIER, Montréal, 2021, 17,95 $.

 

https://lequartanier.com/parution/447/Éric_Plamondon_Aller_aux_fraises

mercredi 1 septembre 2021

LA BELLE QUÊTE DE CHRISTIAN GUAY-POLIQUIN

JE ME SOUVIENS AVOIR écrit en rédigeant une chronique portant sur Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, en 2016, qu’il restait à nous présenter la suite, le retour du personnage dans sa famille, dans un camp de chasse perdu quelque part dans les montagnes. Voilà, c’est fait avec Les ombres filantes, le troisième volet d’une aventure qui s’est amorcée avec Le fil des kilomètres, le roman de la route et dans le deuxième opus, Le poids de la neige, le livre de l’enfermement. Les ombres filantes nous entraîne encore une fois dans un monde où tout se déglingue à cause d’une panne d’électricité qui paralyse le pays et peut-être le continent. Notre survivant, après un hiver pénible, entreprend de marcher jusque dans le territoire qui a bercé son enfance, le lieu où il est possible de faire face à toutes les catastrophes. La famille reste le dernier refuge quand la ville et les villages ont été abandonnés et que tout ce qui faisait le confort devient obsolète. Alexandre Soublière, dans son fascinant roman-essai La maison mère, pousse ses personnages vers la forêt pour s’intégrer au clan. Tout s’est détraqué à Montréal et les amis doivent combattre arme à la main pour se protéger des bandes ennemies. Il semble que dans notre imaginaire, la famille soit l’ultime retraite où l’on retrouve l’amour et la fraternité, la cohésion nécessaire pour faire face à tous les dangers. 



Encore, un périple, où le mécanicien, celui qui en sait long sur les moteurs qui régissent nos vies, progresse dans la forêt, évite les routes trop fréquentées, un peu comme un chevreuil aux abois qui ne se risque jamais dans les lieux à découvert. L’autre, le voisin est un ennemi potentiel et il doit se méfier de tous, trouver un terrier, avec les bêtes qui défendent et protègent leur espace. Une traversée du pays dans la plus belle des lenteurs où il retrouvera peu à peu l’usage de ses jambes, comme s’il avait besoin de réapprendre toutes les parties de son corps après la grande immobilisation de l’hiver. 

 

Depuis la panne, le sol ne tremble plus sous les chargements de bois des semi-remorques, mais il y a encore beaucoup de circulation en forêt. Il y a. ceux et celles qui se sont réfugiés dans leurs chalets ou leurs camps de chasse. Aussi ceux et celle qui tentent de s’établir quelque part, loin des agglomérations et des routes nationales. Partout, les gens se méfient, les gens calculent, les gens sont armés. Le reste ne tient qu’à un fil. C’est pour cela que je préfère les abîmes de la forêt aux rencontres hasardeuses qu’on peut faire sur les chemins forestiers. (p.17)

 

Ce périple occupe la première partie du roman, plus d’une centaine de pages, avant d’atteindre l’endroit où la famille s’est réfugiée. Nous voilà revenus à l’époque des clans, des tribus qui s’approprient des territoires et qui les défendent farouchement, pouvant devenir terriblement dangereux quand ils se sentent menacés. La faim et la nécessité aspirent toutes les énergies. Les grands principes de partage, d’entraide sont des mots qui n’ont plus cours dans un monde qui retourne à la sauvagerie.

 

RENCONTRE

 

Le marcheur croise Olio, un garçon qui surgit d’entre les arbres. C’est plutôt l’enfant qui trouve le mécanicien et qui décide de le suivre. Une rencontre improbable et un apprivoisement qui s’annonce difficile. Le jeune est impulsif, calculateur, animal, je dirais, capable du pire comme du meilleur, séduisant et déstabilisant à la fois. Il ment, triche, ruse, peut trahir et n’obéit qu’à ses instincts. Ce qui est important, c’est le moment présent, la vie dans ce qu’elle offre et qu’il prend sans aucune retenue. Malgré une certaine attirance de part et d’autre, le petit garçon reste distant, particulièrement débrouillard et indépendant. Une sorte d’enfant adulte, plein de sagesse et de pulsions incontrôlables. 

 

Je m’agite, me relève et fais quelques pas droit devant. Pourquoi tu boites? Je fige comme si je venais d’être frappé par la foudre. Pourquoi tu boites? Mon sang circule bruyamment d’un bout à l’autre de mon corps. J’ai faim, j’ai soif, je suis épuisé. Ça doit être mon cerceau qui me joue des tours. Je pivote lentement sur moi-même. Derrière, dans la dentelle des fougères, il y a une silhouette immobile. C’est un jeune garçon. Douze ans ou à peu près. Il me dévisage, la tête légèrement inclinée. Sa peau est tannée, sa chevelure blonde en broussaille, et ses yeux sont noirs comme du charbon. Il porte un sac en bandoulière et, d’une main, il tient une perdrix morte. (p.45)

 

Comme si l’avenir et le passé se chamaillaient dans ce qui peut devenir une sorte de Nouveau Monde ou d'une société d’après catastrophe. Un enfant, particulièrement habile à la chasse et à la pêche, qui veut voir la mer, la côte, comme le père et le fils dans La route de Cormack McCarthy. Je sais, ça fait quelques fois que je fais référence à ce livre en parlant des ouvrages de Christian Guay-Poliquin. Si le pays est dévasté chez les deux écrivains, on ne retrouve pas la barbarie et la cruauté dans les livres du Québécois qui caractérisent l’univers de McCarthy.

 

LA FAMILLE

 

Ils finissent après des rencontres étonnantes, par atteindre le refuge familial. Ils peuvent enfin se reposer, profiter d’un certain confort, d’une belle sécurité sous la tutelle de l’ancêtre. Le clan élargi est maintenant une tribu qui défend son territoire et arrive à pourvoir à ses besoins. Chacun doit prendre des responsabilités et participer à la vie collective même si c’est parfois difficile. Tous ont leurs manies et le chef, par droit d’aînesse, se montre têtu et n’accepte jamais les compromis, même si ça risque de faire éclater la famille.

 

La rivière chuinte à mes côtés. Olio fixe les montagnes du Parc qui s’élèvent au-dessus de la forêt. Je réfléchis à la panne, à la Station, au village où j’ai passé l’hiver, au mystère de la côte et me dis qu’il est étrange de ne plus savoir ce qui se vit au-delà de ce qui se déroule sous nos yeux. D’avoir si peu de nouvelles du monde extérieur. Et rien d’autre que le gibier et les saisons pour se projeter en avant. (p.198)

 

Les frictions et des différends surgissent. L’opposition entre les chasseurs et les sédentaires crée des remous. L’éternelle confrontation entre le prédateur et le cueilleur, deux manières de voir et de survivre. Chacun doit faire un effort pour atténuer ces grands et petits heurts même si l’hiver va attiser les tensions. Et il y a les autres qui rôdent et convoitent le gibier qui se fait de plus en plus rare. Les guerres tribales risquent de devenir très violentes avec la pénurie.

 

LA FIN

 

Dans la dernière partie, le mécanicien et Olio quittent le cocon familial pour gagner la côte. Encore une fois, le parcours est pénible dans les marais et les brûlés avant de rencontrer des gens qui veulent aller vers la mer avec un avion qui fonctionne plus ou moins. Le bricoleur sera d’une grande utilité et rafistole l’appareil. 

Un envol, où l’homme solitaire ressent pour la première fois l’amour qu’il a pour Olio et qu’il reconnaît comme un fils. 

Un roman saisissant, d’une belle profondeur qui permet de se faufiler dans les montagnes, de respirer avec le marcheur qui grimpe des collines, escalade des parois rocheuses et profite de la douceur de la mousse et des ruisseaux. Une histoire où tous les sens sont en éveil pour faire face à tous les dangers. On lit ce suspense qui n’a rien du thriller habituel, tout comme l’était Le poids de la neige

J’ai adoré la lente progression en forêt, quand les chasseurs suivent les traces des bêtes. Comment ne pas aimer ces heures où ils guettent l’approche de l’orignal, la pêche sur un lac perdu entre deux montagnes pour se calmer et se ressourcer? Et la possibilité de se replier sur le clan et de tourner le dos au monde. Peut-être même de connaître l'amour.

Olio force le mécanicien à bouger. L’enfant devient celui qui permet à l’adulte de s’oublier et de s’abandonner. Toujours, Christian Guay-Poliquin fait surgir l’humain et ses tourments dans les pires situations. L’écrivain nous pousse tout doucement vers des choix essentiels et nécessaires. La magie opère encore et bellement. Je ne sais s’il y aura une suite, mais tout est possible avec cette fin tragique. Guay-Poliquin nous abandonne dans l’expectative, avec une terrible envie de connaître le sort des voyageurs. 

«Les ombres filantes», ce sont peut-être ces humains qui se dissimulent dans la forêt sans jamais se laisser approcher. Celui que l’on cherche, que l’on tente d’apprivoiser, mais qui disparaît quand on pense l’avoir convaincu de s’avancer et de vous regarder dans les yeux. Celui aussi qui se cache au fond de soi et qui hésite à franchir les barrières que la société dresse autour de nous pour nous empêcher de nous révéler dans les épreuves.

 

GUAY-POLIQUIN CHRISTIANLes ombres filantes, Éditions LA PEUPLADE, SAGUENAY, 2021, 26,95 $.

https://lapeuplade.com/archives/livres/les-ombres-filantes

lundi 30 août 2021

MONSIEUR ARCHAMBAULT, l’ÉCRIVAIN NÉCESSAIRE

MONSIEUR ARCHAMBAULT me fascine. Surtout en lisant sa dernière publication, un nouveau récit. (Il ne s’aventure plus dans le roman.) Un texte rare, que l’on a envie de garder avec soi comme un objet précieux. Encore une fois dans Il se fait tard, l’écrivain me touche particulièrement, peut-être parce qu’il me précède dans le vieillissement, les péripéties du corps qui se fatigue et cafouille. Monsieur Archambault a 87 ans et dans ce dernier opuscule, il s’attarde à des inconvénients que je commence à ressentir bien malgré moi. Mes jambes sont moins alertes et je ne peux plus me lancer sur un chemin ombragé tôt le matin pour foncer dans la forêt et courir pendant des heures, effarouchant les geais et les mésanges. Je demeure un «bougeant», mais je choisis mes épuisements de plus en plus. Pour Monsieur Archambault, traverser une rue devient un exploit comparable à celui d’Andre De Grasse qui a remporté la médaille d’or au 200 mètres lors des derniers Jeux olympiques de Tokyo. Et me voilà devant ce livre, me répétant que c’est tellement rare qu’un écrivain aborde ses grands et petits problèmes. Face à la mort, avec une lucidité exemplaire, Monsieur Archambault parle avec justesse, un humour unique, à «voix basse» presque. 


Vieillir n’est pas une aventure que l’on choisit comme un lieu de vacances. C’est un phénomène qui vous avale doucement, jour après jour, sans vitamines pour enrayer la glissade. Le corps, ce véhicule performant pendant des décennies et qui a toujours su se régénérer, montre des faiblesses inquiétantes, parfois après bien des excès. Il ne faut pas chercher la date de péremption. Certains sont à bout après soixante ans et d’autres peuvent traverser le siècle. Monsieur Archambault semble l’un de ces battants qui peuvent aspirer à être centenaires même si ses jambes sont de moins en moins fiables. Les tâches qu’il exécutait sans y penser se transforment en un véritable défi. Lui, le grand marcheur, hésite devant un feu vert, un boulevard qui se change en précipice.

 

Depuis un peu plus de trois ans, je suis devenu un drôle de piéton, sorte de caricature de l’homme que je croyais être. Sauf à certains moments de désarroi, je réussis à m’amuser de ma progressive déchéance. Traverser la rue est, à n’en pas douter, une épreuve qui m’occupe tout entier. (p.11)

 

Monsieur Archambault a toujours possédé un humour particulier pour parler de ses petits malheurs. J’aime son sourire inquiétant, le tremblement dans sa voix qui laisse prévoir le pire. Bientôt, il le sait, même s’il a gardé toute sa tête comme on dit, il fera face à l’abîme. Peu importe les termes que l’on choisit pour édulcorer ce saut dans le vide. Il en sera à ses derniers instants, tout seul devant le néant. 

 

Plus s’approche le jour de ma mort, moins je redoute au fond le moment de sa venue. J’en parle à mon aise puisque, selon mon médecin, je ne suis pas près de plier mon ombrelle. Je fais mine de le croire, histoire de ne pas prolonger indûment la durée de ma visite à son cabinet. Certains jours, je reçois cet avis de longévité avec accablement. (p.41)

 

Je pense à ces étoiles qui, à bout de combustible, implosent et forment un trou noir qui aspire tout. La lumière de cet astre subsiste pendant des centaines d’années. C’est peut-être ce qui attend l’écrivain qu’est Monsieur Archambault. Il aura disparu, mais restera là pendant des dizaines d’années pour ceux qui ne peuvent se passer de ses romans et récits. Je sais. Il sera le premier à sourire et à protester. Peu importe ce qu’il dit sur ses livres, je revendique mon droit de lecteur. J’aime sa phrase, ses propos qui retentissent tels les appels discrets de la trompette de Mile Davis dans une nuit chaude et humide. Je pense à ce qu’écrit Mustapha Fahmi dans La promesse de Juliette, un livre à paraître bientôt. «Les humains sont comme les étoiles, ils vivent en brillant; et parfois, comme les étoiles, ils continuent de briller longtemps après qu’ils se sont éteints.»

 

Ai-je réussi ma vie? Je n’en sais rien. De toute manière, que vaut une aventure qui se termine par la mort? Quand l’âge s’impose, on n’a d’autres recours que celui de la résignation. (p.27)

 

Je retourne ces mots, les caresse comme la chatte quand elle vient ronronner sur mes genoux. Un mouvement lent, entre les deux oreilles, là où c’est le plus chaud et le plus doux. Ça me secoue ces phrases, moi qui m’étourdis encore dans de grands projets. Et dans un moment de relâchement ou de lucidité, je me demande si je vais avoir la force de terminer mon roman amorcé dans une autre vie presque. Tout seul pour affronter le temps. Ce temps que l’on gaspille dans sa jeunesse, que le travail nous prend de toutes les manières imaginables. Ce temps que je voulais dompter dans les marathons où je passais de la joie à la douleur. Ce temps qui vous scie les jambes quand l’âge s’impose, vous transforme en portageur qui bouge de plus en plus lentement. 

 

Vieillir, c’est se voir glisser hors de la réalité. Parfois avec amusement, parfois avec horreur. (p.39)

 

L’univers tout entier semble se liguer pour immobiliser l’écrivain quasi octogénaire. Tout l’espace se comprime. Le lointain, l’ailleurs se recroqueville sur la petite galerie d’en arrière, ou encore au coin de la rue. Naguère, la maison n’était pas assez vaste et des projets flottaient dans l’air. Et, il y a eu un appartement encombré et puis un lit, un bureau devant une fenêtre de plus en plus étroite. Je pense à ma mère qui s’est enfermée dans une chambre pendant des années. Son monde n’était plus qu’un fragment du village qu’elle surveillait de sa fenêtre. Il y avait la galerie du presbytère de La Doré et le mur de la grande église de pierres. Peut-être un bout de champ, à gauche, comme une échappée vers les montagnes bleues. La femme qui tentait de dompter le jour avec ses monologues sans fin avait perdu ses repères. Elle était prisonnière d’une chambre, dans cette résidence où quelqu’un décidait tout pour elle. 

 

Viendront peut-être vers la fin des épisodes de terreur. Comment vais-je me débrouiller? Je ne peux que souhaiter ne pas trop compliquer la vie de ceux qui auront pour tâche de m’accompagner pendant ce voyage obligé. Pourvu que je ne me mette pas à délirer ou à pleurer. (p.47)

 

Et tout ce que le lecteur et amateur de musique a collectionné devient encombrant et inutile. Que faire des livres que j’ai entassés un peu partout? Après avoir additionné sans bon sens, je dois apprendre la soustraction. Se défaire de mes livres, se dépouiller de ses disques, se détacher de ce qui a meublé votre vie. Que faire des romans accumulés depuis mon adolescence et que personne ne veut maintenant? Des tableaux, des skis, des outils pour mes bricolages, de ces manuscrits raturés, des articles de presse, des bouts de films et d’entrevues, des milliers de pages de mon journal? Tant de choses qui n’ont de sens que pour soi. Tout ce qu’il faut oublier pour avancer nu vers le l’heure du départ, sans dossard et shorts rutilants, tel que nous étions au moment de l’arrivée. 

 

On se retrouve entouré d’objets dont l’utilité est de plus en plus contestable. Les livres qu’on estimait essentiels, on ne les ouvre plus qu’à la dérobée. (p.104)

 

Heureusement, Monsieur Archambault continue d’écrire. Une manie, une habitude, il se le demande. Pour qui aligne-t-on les mots? Il m’a fait sourire en avouant qu’il lisait les nécrologies. Je fais la même chose. Je cherche des visages, mes fidèles qui disparaissent les uns après les autres. Devient-on un manieur de phrases sans public avec le temps, avons-nous publié uniquement pour ceux et celles de sa génération? Des palissades se dressent-elles entre les époques? J’aime croire que non, mais je commence à penser que les jeunes ne s’intéressent guère à mes romans, tout comme les plus âgés boudent ces nouveaux écrivains. Les murailles de la vieillesse s’élèvent lentement pour tout enfermer. Que dire de la vanité de ceux et celles qui s’étaient installés au sommet des palmarès et que l’on n’entend plus à la radio? Ces vedettes omniprésentes ont été avalées par un terrible silence. 

 

LUCIDITÉ

 

Il se fait tard est un livre rare, important parce qu’il nous pousse devant une réalité que nous avons du mal à accepter. Un récit lucide, franc qui frappe la cible. Et faut admettre que je suis un lecteur idéal pour Monsieur Archambault, étant juste derrière lui, debout dans ses empreintes.

Nous écrivons toujours un peu pour percer des murs et échapper à sa condition de mortel. Il reste assez de jours à Monsieur Archambault pour quelques livres encore, je l’espère. Qu’il le veuille ou non, il est devenu une sorte de guide pour moi par le biais de nos fréquentations livresques. C’est la magie du texte qui permet de déjouer tous les pièges. Une page d’un récit, un poème, nous entraîne hors de notre propre aventure quand elle est bien menée. 

Le premier roman de Monsieur Archambault, lorsque je l’ouvre et lis lentement l’incipit, échappe à tous les enfermements. Tout est là dans Une suprême discrétion, palpitant, tout aussi vivant qu’en 1963 alors que du haut de mes dix-sept ans, je rêvais de voir mon nom sur la couverture d’un livre. «— Attendez, attendez un tout petit instant! Je pense que je vais aussi prendre le Malraux.». Un livre est une pierre qu’on lance face aux rafales du temps. Certains déjouent les lois de la physique et d’autres disparaissent dans des tourbillons imprévisibles. Les écrits de Monsieur Archambault, je l’espère, vont résister à tous les remous et toutes les canicules, tous les bouleversements de la planète.

 

ARCHAMBAULT GILLESIl se fait tard, Éditions du Boréal, Montréal, 2021, 19,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/gilles-archambault-7680.html

jeudi 19 août 2021

LAURE MORALI RESSENT L’APPEL DE LA FORÊT

LAURE MORALI EST née en France et s’est retrouvée au Québec. Rien d’original, c’est de plus en plus fréquent. J’ai des amis bretons qui se sont ancrés ici pour y faire leur marque. Peu cependant ont été fascinés par le Nord, la forêt et les Innus si chers à Serge Bouchard. En 1998, la jeune femme a tout laissé pour suivre Shimun, un chasseur innu de Ekuanitshit, dans son territoire de trappe. Elle a vécu un hiver dans le Nutshimit, isolée de tout pour redécouvrir les choses essentielles et vitales. Elle a plongé dans le quotidien des nomades en compagnie de Penassin, la fille de son guide. Chaque seconde aura été une aventure et une initiation, un apprentissage de soi et de ce pays un peu mystérieux. Tout à fait étonnant les chemins que prennent certaines personnes pour faire la paix en eux, s’installer dans leur vie et s’épanouir? Trois temps dans ce récit, l’avant, la rencontre avec Shimun, le journal, et l’après, l’évocation et la méditation où l’écriture s’épure dans les espaces de la poésie et dans la forme du haïku.



Encore journaliste, j’avais pris contact avec un monsieur Raphaël de Mashteuiatsh, un chasseur qui vivait en forêt pendant l’hiver. Je devais le suivre pendant une semaine dans son territoire et partager son quotidien. J’étais fébrile, mais quand je me suis présenté au lieu prévu du rendez-vous, il n’y avait personne. Monsieur Raphaël avait sans doute craint de partir avec un étranger qui ne savait rien des arbres, des bêtes et qui passerait sa journée à poser des questions au lieu de respirer calmement. Je n’ai pu réaliser le rêve de Laure Morali et je le regrette encore. J’ai raté un moment important, bien sûr. L’aventure n’aurait pas été celle de cette audacieuse, mais j’aurais retrouvé la forêt qui a bercé mon enfance et que je cherche dans l’écriture, quand je me lance dans une fiction où les épinettes et les ours m’accompagnent.

Sous la tente, dans un bosquet de sapins, au cœur de la montagne en plein hiver, Laure Morali a dû se demander souvent ce qu’elle faisait là. Le froid figeait tout et chaque geste devenait un acte de résistance, une manière de faire sa place dans un monde implacable et fascinant. La jeune femme restera marquée par cette aventure où elle a appris la simplicité, à être entière dans le jour et le moment présent. Peu de gens ont le courage de partir comme ça dans la forêt pour retrouver des savoirs millénaires.

 

SILENCE

 

L’aventurière a fait face au silence, au craquement d’un bouleau et de la glace, s’est étonnée du bruit de ses raquettes sur la neige, de sa respiration dans un matin bleu de janvier. Elle devait être là, dans son corps et son esprit, bouger pour rester vivante et aller jusqu’au bout du jour, avant de revenir sur ses pas pour retrouver la chaleur de la tente. Juste dans l’instant, sans penser à sa carrière, à son fonds de pension ou ses REER. Seulement manger, chasser, accomplir ses tâches, partir avec Shimun dans les montages, boire le thé chaud près d’un feu vers midi, suivre les pistes d’un animal qui écrit sa vie sur cette immense page blanche. 

Aller le matin casser la glace et puiser l’eau devenait un événement, un appel radio permettait d’entendre la voix des autres et de se rassurer. L’ailleurs existait toujours. Et marcher encore, fendre le bois, guetter l’horizon et la surface du lac. Des jours longs, en attente des poudreries et de la neige qui efface tout, des vagues de froid et des redoux. 

Voyage dans le temps pour calmer ses affolements et ses questionnements, respirer et se sentir à la bonne place, dans toutes les dimensions de son corps. Faire de l’espace en soi pour libérer son être et son esprit, apprendre la sagesse de Shimun en surveillant ses gestes et en écoutant ses histoires.

 

«Il y a deux mondes, le monde des rêves et le monde où nous vivons. La ligne entre les deux est mince. Elle est animée par notre esprit. Le fil qui nous relie à ce qui nous entoure est brodé par nos croyances. Il y a des choses qu’on voit avec les yeux et d’autres avec notre âme. Les deux sont inséparables. La nuit me donne des forces. Les rêves me font grandir. Ils me montrent ce qui va arriver. Je voyage au loin et je reviens avec des connaissances sur la vie, sur la mort. Au réveil, tout est clair. Je ne suis pas pressée. Je sais quel chemin prendre. Je suis rarement surprise par ce qui arrive. Je savais que vous viendriez. Quand j’ouvre ma porte, c’est pour la vie.» (p.38)

 

Laure Morali cherchait peut-être le rêve américain en allant vers le Nord, à échapper à sa peau pour tout recommencer. Comme si elle se faufilait dans une faille du temps, dans une Amérique d’avant les Blancs en partageant la vie de Shimun et de Pessamin dans ce coin peu fréquenté de la Côte-Nord. 

 

Shimun regarde à mes pieds — a-t-elle suffisamment de vide pour marcher sans penser durant des heures sur des passerelles de vertige, flotter sur la mousse, glisser sur la glace, surprendre des vibrations de l’air, des rires qui brillent entre les plis de la terre, à l’heure où le caribou chante pour séduire et l’homme qui le chasse et la femme qu’il observe? (p.62)

 

Pour survivre en forêt, Morali doit affûter des instincts que son parcours de citadine et d’Européenne a masqués. Elle doit muter pour désapprendre la vie moderne. 

L’expérience marquera l’écrivaine, deviendra ce moment hors temps où elle a connu la neige, le froid, l’animal qui sait déjouer les ruses des trappeurs. Pendant un hiver, elle vivra la solitude, la solidarité, se familiarisera avec la langue des nomades et peut-être celle de l’Amérique, le poids d’un mot et d’un sourire. Surtout, elle oubliera les gadgets et les malheurs du monde. 

Bien sûr, elle trichera un peu en rédigeant son journal, notant ce qui retient son attention, ce qui est si ordinaire et précieux. Un soleil aveuglant, une trace de renard dans le creux de la montagne, tout est événement.

 

RÉCIT

 

Avant cette saison avec Shimun et Penassin, Laure Morali vivait peut-être la plus terrible des errances, poussée par un mal être qui lui faisait emprunter toutes les routes. Ce sera le dernier hiver pour Shimun qui succombera à un cancer l’année suivante. 

Laure Morali n’oubliera jamais ces jours (la preuve le livre est là) et reviendra régulièrement sur la Côte-Nord pour retrouver des amies, ses sœurs d’âme. 

 

Pour qu’une forêt te parle, ferme les yeux et chante, laisse venir le vent. La forêt, des racines à la cime, sent notre présence. (p.149)

 

Pas de grandes surprises, de tragédie ou de confrontation avec un loup mythique dans ce récit. Simplement les gestes du quotidien, le manger et le boire, l’éblouissement de sa respiration dans un pays extravagant. 

Un texte qui fait du bien, qui nous branche sur le réel, les arbres, la neige et la glace, le vent qui décide de tout dans ces espaces où l’air devient quasi palpable les jours de froids terribles. Une aventure qui permet de s’abandonner aux jours qui sont parfois si longs et souvent trop courts. De quoi faire rêver.

 

MORALI LAUREEn suivant Shimun, du Boréal, Montréal, 2021, 21,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/suivant-shimun-2789.html 

vendredi 13 août 2021

LARRY TREMBLAY CROISE FRANCIS BACON

L’ARRIVÉE D’UN NOUVEAU ROMAN de Larry Tremblay est une véritable fête pour moi et j’ai toujours hâte de voir dans quel monde l’auteur de Abraham Lincoln va au théâtre va m’entraîner. Cette fois, il s’inspire du peintre Francis Bacon dans Tableau final de l’amour, un Irlandais né à Dublin en 1909 et décédé à Madrid en 1992. Portraitiste, l’homme a attiré l’attention par sa vie que l’on a qualifiée de scandaleuse et la violence omniprésente dans ses toiles. Un artiste qui n’a pas hésité à puiser dans ses amitiés et ses amours (qui ne le fait pas?) pour réaliser une œuvre importante. La vente de son triptyque consacré à Lucien Freud a atteint la somme vertigineuse de 140,4 millions $ lors d’un encan, battant Le cri d’Edward Munch qui a trouvé preneur à 120 millions $. Un autodidacte qui a été marqué par le travail de Picasso, de Vélasquez et de Vincent Van Gogh. 

 

Larry Tremblay, dans ce roman étonnant s’attarde aux relations mouvementées de Bacon et de George Dyer, un proche, un amant qui s’est suicidé en 1970, pendant l’exposition au Grand Palais de Paris, un moment charnière dans la carrière de Bacon. Une amitié tumultueuse comme la vie de cet artiste qui a été malmené par son père, brutalisé même et rejeté à cause de son homosexualité.  

 

Pour me punir de manquer d’air, mon père me donnait le fouet. Il me croyait menteur, comédien et hypocrite. Il n’admettait pas que la chair de sa chair soit cette chose secouée, faible, qui tétait l’air, le recrachait, le perdait, ne le trouvait plus. Il me haïssait. Et j’avais envie de lui. Et il me fouettait comme il le faisait avec les chevaux qui lui résistaient. Il ne connaissait pas d’autre mode d’emploi pour corriger et pour aimer. (p.26)

 

Bien assez pour traumatiser un petit garçon, amalgamer désir, violence et sexualité qui marqueront l’enfant et l’adulte. Ce serait tentant de se laisser entraîner par la vie de cet artiste sulfureux, obsédé et maniaque, d’oublier jusqu’à un certain point la réflexion de Larry Tremblay qui prend ses distances avec l’homme tout en secouant sa façon de voir ses proches et le monde. Nous avons l’impression que l’écrivain se substitue au peintre, se glisse devant des modèles qui déclenchaient des pulsions chez Bacon qui lui permettaient de s’approprier son sujet et de le malmener d’une certaine façon.

 

CORPS

 

Larry Tremblay questionne le corps, la sexualité, le plaisir qui, dans l’esprit de Bacon, est lié à la violence. Des contacts qui ressemblent souvent à des agressions et des affrontements qui peuvent devenir insupportables.

 

J’étais fasciné par ton corps, sa musculature qui annonçait d’autres combats. Je détectais sur ta peau l’odeur blanche du métal. Ton haleine n’était pas fraîche, pas désagréable pour autant. Elle s’accordait à tes histoires de vol, de rançon, d’errance. Je ne voulais pas t’admirer, seulement te cadrer, profiter de ton corps, le fourrer dans ma peinture. Tu étais le sac de sensations que je cherchais, le contenant que je désirais vider et lancer à grands jets sur ma toile. (p.31)

 

Voilà des propos qui font frémir. Le corps vu comme un objet que l’on triture, transforme pour en faire une chose. Le modèle est réduit à «un sac de sensations», une substance malléable que l’artiste régurgite sur la toile. C’est de l’ordre du rapt et du viol, la plus terrible des appropriations et des dépossessions. Comme si l’autre permettait d’exprimer tous ses fantasmes et ses pulsions. Voilà ce qui porte le roman de Larry Tremblay. Il n’y a jamais de jeux amoureux, de scénarios ou de danses amoureuses chez Bacon comme le décrit si bien Nancy Huston dans Ultraviolet. Tous les rapprochements physiques sont brutaux, souvent bestiaux et teintés d’une forme de masochisme. Un appétit marqué pour la souffrance. Le contact sexuel devient un choc comparable à celui de deux planètes qui se heurtent et se pulvérisent. Bacon reste obsédé par son enfance, le désir qui mène à la possession la plus totale.

 

Deux lutteurs entremêlés sans que personne ne sache où l’un commence et l’autre finit. Voilà ce à quoi je rêvais dans les premiers temps. (p.25)

 

Jusqu’où aller, comment montrer ce qui se passe dans sa tête devant un homme et une femme qui se livrent à notre regard? Que faire de la couleur et des formes? Bacon parvenait à exprimer ce qui le troublait dans ses modèles. Il peignait ce que lui ressentait en luttant avec l’autre. Ça donne des toiles étranges, difficiles et qui provoquent un grand malaise. Que dire de ces portraits grugés et mangés par l’ombre (la mort certainement), ces vivants mordus par le temps et la décrépitude? Ça grince et fait mal à l’esprit. Tremblay fait naître le tableau devant nos yeux et nous ne pouvons que le suivre, aspiré par cette appropriation dérangeante.

 

L’animal en moi captait la chose en toi. La chose, oui, c’était bien le mot qui me venait. Le seul qui me convenait. Il y avait en toi cette chose et j’aspirais à la rendre visible sur la toile, à la mettre en cage pour de bon. C’était risible, pourtant affolant. Tu n’avais aucune idée de ce que je fabriquais. Tu fumais, parlais, m’oubliais. Je peignais. Sans dessiner. Juste des giclées de couleur que je rattrapais, ramassais en petits tas, étalais. Je faisais de la boue, j’espérais qu’une forme en émerge. (p.39)

 

QUÊTE

 

Le corps est soufflé par le désir, dans cet affrontement où le réel et l’imaginaire se télescopent. C’est aussi une plongée en soi pour secouer des pulsions que la société masque depuis fort longtemps. Une répression que l’on nomme civilisation et qui permet de se côtoyer sans s’agresser.

Larry Tremblay va très loin dans cette approche où toutes les notions du beau et de l’affreux se confondent. Elles sont perturbantes ces grandes toiles de Bacon où l’on se faufile dans un interdit et un naufrage. Quel terrible malaise nous pouvons ressentir devant ces autoportraits. Il bouscule toutes les conventions et les regards, fait une place au monstre qui se dissimule dans nos esprits.

 

Je peignais, me disaient-ils, le corps humain comme s’il jouait sa vie et sa mort de façon simultanée. (p.159)

 

Voilà un roman qui déstabilise et met en pièces les romances que l’on invente autour de l’amour et des contacts physiques. Par l’œil de Francis Bacon, c’est le monde des choses que Larry Tremblay affronte, une société où tout est objet que l’on peut manipuler et transformer. Une approche terriblement organique qui exige la mobilisation de tous les sens. 

Le peintre recrache les fantasmes, les peurs et les craintes qui se terrent dans le cerveau de tous les humains. C’est le choc des corps dans l’agression amoureuse qui crée un être différent et étrange. C’est le rapt et l’appropriation de l’autre par l’œuvre d’art. N’est-ce pas ce que fait l’écrivain quand il tourne autour d’une histoire ou d’un événement pour le régurgiter dans une sculpture ou un roman? Il viole en quelque sorte son sujet et le fait sien, le modifie par son regard pour en faire son objet. Voilà une remise en question de la représentation, de l’œuvre qui est autant soi que le modèle. Devant ce sujet transformé, c’est le moi de l’artiste qui heurte et touche mes plus grandes terreurs. C’est certainement pourquoi Francis Bacon a réalisé autant d’autoportraits. Il voulait saisir celui qui se dissimulait en lui, comme l’a fait Van Gogh dans ses portraits étranges et singuliers. 

 

J’avais mis en scène, d’un tableau à l’autre, l’absurdité de la condition humaine, son désespoir, sa cruauté, et l’absence de toute éternité salvatrice. En cela, un réalisme indéniable se dégageait de ma peinture, puisque le monde qu’il visait dépassait en horreur ce que mes pauvres toiles jetaient au regard. (p.194)

 

Un roman dense, perturbant qui bouscule ce que je croyais être des certitudes dans mes façons de voir et de composer avec mes pulsions et mes désirs. Tableau final de l’amour permet d’aller au-delà de la représentation et de la perception, de basculer dans un non-lieu où tout se transforme et mute. Une dimension qui abolit le temps et masque les histoires que nous nous inventons. Le mal se niche dans le beau et l’horreur, dans la douceur et la plus innocente des fictions. Un fil ténu que Larry Tremblay suit en virtuose.

 

TREMBLAY LARRYTableau final de l’amour, Éditions La Peuplade, Saguenay, 2021, 21,95 $.

https://lapeuplade.com/archives/livres/tableau-final-de-lamour