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vendredi 13 septembre 2019

APPRENDRE À VIVRE AU-DEHORS

GENEVIÈVE BOUDREAU PUBLIE vingt-huit nouvelles sous un titre un peu intrigant : La vie au-dehors. Vivre dehors, dans la nature dit-on, « aller dehors, jouer dehors », respirer au milieu d’un champ ou d’un boisé pour se dresser devant le soleil, le vent et la pluie. En quatrième de couverture on peut surprendre cette phrase : « La vie au-dehors, c’est celle qui se déroule loin de la ville, loin de la protection qu’offrent les murs, la proximité des êtres. » Voilà qui nous convie à la campagne, dans un espace de recommencements, un monde parfois apaisant, souvent inquiétant. Un certain isolement aussi qui permet d'apprivoiser le silence, de ne pas avoir à tout expliquer ou raconter. C’est surtout des travaux qui se bousculent.

Les nouvelles de Geneviève Boudreau nous entraînent à la ferme, autour des maisons, au bout d’un champ, dans une remise ou une grange, un boisé, des lieux connus et familiers. J’ai eu l’impression de replonger dans le monde de mon enfance, de retrouver les bêtes qui happaient nos journées, les silences de mon père après un jour d’efforts, se berçant sur la galerie, dans le soir qui se calmait.
La campagne, c’est confronter de grands et petits drames, des animaux qu’il faut nourrir et guérir souvent, abattre quand la maladie s’impose. Des rituels exigeants, le carcan des saisons qui emportent tout et broient les rêves, font oublier nos rêves. Tout ce temps qui tourne autour de soi malgré les promesses du matin, les poussées du soleil et les appels des corneilles intarissables. Tout passe, tout s’use près de mots qui n’arrivent plus à toucher ses proches. Le silence imbibe l’espace. Les personnages sont là, quasi immobiles, aux aguets, incapables de se déprendre de soi. Ou encore, ils brassent des phrases pour s’étourdir, s’éloignent pour éviter la réalité. Les saisons prennent les couples par la taille, imposent des pas et des enfermements difficiles à secouer.

Sa femme pose les yeux sur lui longuement avant de les reporter sur la fumée, le visage fermé. Elle lève la main comme pour lui faire une mise en garde et la laisse retomber d’un geste las. C’est assez pour le convaincre de sortir. (p.14)

Une vie à esquiver la parole tranchante qui prétend tout expliquer, qui étourdit et anesthésie. Des mots comme une pommade sur une douleur musculaire, un amour qui s’est éloigné sur la pointe des pieds, un rêve que l’on surveille dans un trou de l’horizon en se mordant les lèvres.

SILENCE

Geneviève Boudreau traduit magnifiquement les forces telluriques, les gestes idéalisés par nos yeux de vacanciers qui n’ont pas à se préoccuper du lendemain. Cette paix qui masque les drames, les frustrations, des colères qui saisissent à la gorge, des échecs qui laissent abasourdis. Les hommes et les femmes de madame Boudreau sont souvent ligotés dans un mutisme étouffant, incapables de toucher l’autre par peur de montrer sa vulnérabilité. Ils se côtoient en étant presque des étrangers, répètent des gestes, se surveillent, s’isolent et renoncent peut-être à ce monde qu’ils ne possèdent plus.

Dans le bois, l’enfant éprouve la lourdeur d’une pelle, la force qu’il faut pour creuser. Le premier chien, celui des jeux et des confidences, y pourrit sous l’humus léger du sol. À la brunante, on ne sait plus si c’est le chien ou les coyotes qui appellent. On apprend l’ombre, l’indistinct, l’innommé. On apprend à craindre ce qui ne peut être vu, ce qui parfois passe dans le regard des hommes ; le sauvage, l’indompté. (p.50)

J’aime ce tremblement derrière un geste à peine esquissé, le regard ou le mot anodin. Tout ce qui couve, étouffe et laisse un peu égaré dans son corps. Terrible apprentissage qui fait abdiquer devant les jours où la vie et la mort se tiennent les mains, côtoyer des drames sans s’effaroucher, maîtriser la peur lorsqu’il faut abattre une bête. Vivre au-dehors, c’est l’obligation de devenir stoïque, de s’abandonner à des jours qui vous emportent imperceptiblement comme l’eau d’une rivière indomptable.

COMPRÉHENSION

Vivre à l’extérieur, c’est voir par le corps, se mesurer aux saisons et aux intempéries, aux demandes des bêtes, satisfaire une routine abrutissante, se confronter à la mort que tous prennent à bras le corps. Au bout d’un rang, dans les collines d’une plaine tranquille, il faut se colletailler avec tout ce qui respire et exige des gestes d’une cruauté terrible. C’est peut-être aussi s’endurcir, masquer sa tendresse, se méfier des mots et des phrases qui deviennent souvent trop lourdes. J’ai revécu ce moment où, encore adolescent, j’ai dû tuer un mouton malade qui aurait pu contaminer le troupeau. Le geste qu’il fallait, sans se dérober, sans protester même si ça me retournait l’âme. Se montrer impitoyable devant les rires de mes frères, apprendre à être maître de la mort. Est-ce cela devenir adulte ?
 
Dans la pénombre relative de la grange, les yeux de la fille et de la bête unissent leur réprobation, revêtent un même noir, sans reflet. Un noir où tu ne vois rien d’autre que toi-même. Tu n’aurais jamais cru si semblables les yeux des enfants et des chevaux. Peut-être ta fille a-t-elle toujours eu ce regard. (p.55)

Toutes ces présences qui vous cernent et vous happent, tous les drames dans un champ où les animaux font leur devoir de bêtes, la lisière du bois où les jeunes voisins s’exercent à la cruauté. Les saisons qui vous poussent vers vous, apprennent à voir autrement, à vous résigner peut-être avec la conscience d’être passé à côté d’une vie. La force de la nature change tout, ne cesse de secouer votre propre fragilité. C’est surtout se recroqueviller dans un regard qui laisse lourd de questions, s’attarder entre deux gestes avant que la mort ne s’avance.

Lorsqu’on s’y arrête l’hiver, le village est une bête couchée qui a froid, dont on entend claquer les os, les clous dans les vieilles planches de bois de maisons devenues aveugles et sans lumière. Les bâtisses sont trop proches pour rien dans l’infini des terres. On attend que la neige les étouffe, tandis qu’au loin les fermes éclairées se saluent, bien droites. (p.78)

Ces textes ont fait surgir une foule de souvenirs, des moments où je retrouvais mon père dans ses travaux, ma mère près de la fenêtre de la cuisine pour savoir où en était le jour, les bêtes lourdes et patientes que j’allais rassembler dans la rosée du matin avec le chant des merles, l’œil du cheval qui réussissait toujours à s’évader de l’étable. Une grande leçon de vie où l’homme et la femme habitent un espace, baissent la tête devant la nature qui s’impose dans sa tranquillité et toute sa force.
Vivre hors les murs, c’est accepter le langage des bêtes et des saisons, la cruauté et la douceur, désapprendre pour saisir le poids de sa réalité qui peut tout révéler et dissimuler en même temps.

Mon grand-père passe ses journées adossé à la fenêtre, sans trouver matière à s’y évader. Regarde dehors, c’est plutôt faire l’inventaire des dernières fois : le dernier érable coupé, la dernière virée à l’étable, la dernière tomate cueillie dans la dernière serre du dernier été où il pouvait encore marcher. Le dernier été où il pouvait être un homme. Bientôt : la dernière fois où il aura vu sa cour. Sa dernière semaine dans sa maison. Surtout, parler température. Parler des visites : qui est venu, qui viendra. Parler travail, obligations, horaire. Il ne m’écoute pas. (p.100)

J’ai pensé à mon père, recroquevillé dans la maladie de Parkinson, n’étant plus qu’un regard devant la fenêtre où il usait ses jours, surveillant les allées et les gestes des gens au garage, de l’autre côté de la rue.
Marcher lentement dans la vieillesse, se retirer des tâches, des jours qui vous étourdissaient en vous donnaient l’impression d’être indestructible. Devenir un homme dans une chaise qui écrase les secondes de ses soupirs, n’entend plus sa petite-fille qui tente de le retenir avec des banalités.
Ces nouvelles touchent l’essentiel, la mort, l’amour, la perte de soi, l’amitié qui s’exprime dans un regard ou le drame qui arrive dans un éclatement, à cause d’une négligence et qui laisse dans une solitude étouffante.
Surtout, Geneviève Boudreau, nous apprend à voir et à écouter, à saisir le moment qui se défile, qui secoue les choses et les émotions. Des textes vibrants où le non-dit devient une présence troublante. Une écriture belle de simplicité, de mots qui pèsent de tout leur poids. Encore une fois, la magie et la force de la littérature, des nouvelles qui me font lever la tête devant les premières outardes à s'aventurer dans le ciel de ce matin frisquet, me demander où j’en suis dans cette course qui n’a jamais arrêté de me bousculer. Vivre, c’est peut-être jongler avec une petite question sans jamais trouver de réponse.


BOUDREAU GENEVIÈVE, LA VIE AU-DEHORS,  Éditions BORÉAL, 2019, 168 pages, 19,95 $.



https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/vie-dehors-2678.html

vendredi 6 septembre 2019

LE DRAME DE NELLY ET DES FEMMES

JE ME MÉFIE DES ÉCRIVAINS qui deviennent plus importants que leurs oeuvres. Ce fut le cas de Nelly Arcand qui, en 2001, avec Putain, devenait une vedette médiatique. Je me tiens loin, un réflexe, pour ne pas être déçu ou avalé par l’ouragan commercial. Je crois que ce qui importe, ce n’est pas tant l’auteur que le livre qui doit prendre toute la place. Avec ses premiers titres, Nelly Arcand devenait une sorte d’icône étrange et paradoxale. Je la trouvais brillante et percutante en l’écoutant à la radio. Je ne comprenais plus quand je la surprenais à la télévision. Je me souviens d’un reportage au téléjournal de Radio-Canada la filmant au Salon du livre de Montréal avec des lecteurs. Après, le caméraman la suivait dans la foule avec un gros plan sur ses fesses, rien que ses fesses. Un cul. La condamnation était sans appel. L’écrivaine ne pourrait jamais échapper à cette image.

Karine Rosso publie un premier roman qui pousse irrémédiablement vers les textes de Nelly Arcand et m’oblige à secouer mes préjugés et mes réticences devant une dérape médiatique qui a réussi à masquer une œuvre originale. Le film Nelly, inspiré de la vie de l’écrivaine, oubliait la créatrice même si ses propos étaient là, comme une musique de fond. L’accent était mis sur la séductrice et la prostituée. C’est tout le drame de Nelly Arcand ou d’Isabelle Fortier.
Karine Rosso dans Mon ennemie Nelly confronte l’image des femmes, cette obligation à n’être que des corps que l’on idolâtre ou que l’on rejette quand ils ne correspondent plus aux critères de beauté et de jeunesse. Les écrits de Nelly Arcand la hantent et la perturbent dans sa quête de soi.
La Québécoise d’origine colombienne rentre au Québec après des années d’errances en Amérique du Sud. Elle a tout abandonné pour partir, chercher à comprendre qui elle est dans ses particularités qui la laissent en marge de la société. C’est peut-être le sort des émigrants, des enfants qui, même s’ils sont nés dans un nouveau pays, se savent différents, des Québécois que l’on regarde toujours avec une certaine hésitation.

Ce reflet m’avait toutefois suivi, comme l’image de ma mère, sur le chemin des ancêtres de notre famille. Durant ce long voyage, qui s’était transformé en traversée initiatique pour renouer avec mes origines latines, j’avais écrit, le soir, un « guide de survie ». Des notes éparses écrites à la hâte, un point à atteindre quelque part entre deux lignes. Ne pas trop parler, apprendre à se taire. Quitter la grève le soleil couché. S’asseoir près des femmes, loin de la piste de danse. Résister à l’envier d’aller danser seule. (p.12)

Le voyage a réussi à la rendre encore plus différente et à la pousser dans la marge. Il faut se débrouiller pour survivre. Elle vend des colifichets, des bracelets, des bijoux qu’elle fabrique avec Léo, son amoureux argentin, retourne aux études qu’elle a délaissées pour partir à l’aventure. L’impression de n’être pas tout à fait là ou encore de flotter dans un no man’s land sans jamais arriver à s’installer.

QUÊTE

L’exil n’a pas permis à la jeune femme de s’ancrer dans sa personnalité. Elle se sent différente de ses amies de fille. C’est alors qu’elle se heurte à Nelly Arcand, l’écrivaine qui a fréquenté l’Université du Québec à Montréal tout comme elle. Les questionnements de la romancière lui donnent des mots. Qui est-elle ? Une Colombienne ou une Québécoise ? Une image différente de ces filles qui attirent tous les regards et font tourbillonner les hommes autour d’elles. La narratrice reste en retrait, comme les nouveaux arrivants qui se débrouillent et font mille choses pour survivre. Un emploi de traductrice, une aventure qui se termine mal. Il y a surtout Nelly Arcand qui hante les couloirs de l’université, ses propos qui « retentissent » dans la voix de Karine Rosso. L’œuvre tourbillonne autour d’elle comme des papillons qui ne peuvent jamais s’éloigner.

Dans la vie, ce que l’on redoute le plus est déjà arrivé. Grâce à (à cause de) tes écrits, je comprendrais qu’on ne se sent pas coupable parce qu’on a commis un crime : on commet un crime parce qu’on se sent coupable et que cette culpabilité doit se concrétiser, se matérialiser dans une faute tangible. (p.59)

La narratrice se heurte à certains textes (se tient entre deux langues avec son travail), respire dans une sorte d’absence où elle ne sait plus comment garder son équilibre.

INTÉRÊT

Le roman devient une longue quête. Que faire pour se retrouver devant soi, surprendre sa figure, son être et sa personnalité ? Nelly Arcand s’est confrontée avec cette question toute sa vie, déchirée entre ses pulsions et la raison, réfléchissant à l’image des femmes, cette condamnation à la séduction, s’y sacrifiant aussi. Toujours écartelée entre la putain, la vierge ou la mère aimante. C’est plus fort que jamais avec la télévision et les médias sociaux. Les filles se débattent avec des modèles qui les écrasent et les tuent. C’est certainement la même chose du côté des hommes qui doivent être forts, virils, porter l’habit du héros sans peur et sans émotion. Tous perdus dans un uniforme qui ne représente personne.
Je pense à ces fillettes, treize ou quatorze ans, qui étaient sur la plage, tout près du lac, il y a quelques jours. Les deux s’amusaient avec leur téléphone, prenant des poses et des mimiques que l’on secoue dans les publicités. Les deux se filmaient tour à tour et cherchaient à se mouler à une image connue et valorisée dans les médias par la machine commerciale, déjà marquées par un modèle qui leur échappe.
Les femmes doivent souvent s’avancer sur une corde raide, beaucoup plus que les hommes, du moins, il me semble. Séduction, beauté, utilisation du sexe comme une arme, obligation de jouer à tout prix dans un scénario qui se répète sans fin. Nelly Arcand a tout risqué, se tournant vers la manipulation esthétique pour devenir un corps irréel, idéal, formaté et dessiné par des chirurgiens.

En parlant avec Mélikah Abdelmoumen qui, comme toi, voyait dans les magazines de mode une forme de terrorisme, une arme de destruction massive des femmes par les femmes, tu t’étais souvenue que quand tu avais dix ans, tu étais une sorte de célébrité dans ton village, un trou de campagne où tu participais chaque année à des concours de lip-sync. Une sorte de prostitution légale, soutenais-tu, par laquelle on fait croire aux enfants qu’ils ont du talent. Tu étais applaudie par ta mère et les amies de ta mère, attendries, par le côté maladroit, ô combien cute, de tes déhanchements sur la scène, copiés de Marjo. (p.78)

La jeune femme ne fait pas le poids à côté de ses amies plus séduisantes les unes que les autres. Toutes pourtant se débattent avec la question d’être, de connaissance de soi, d’acceptation de ses limites et de son corps. Qui est-elle ? Une Québécoise ou une émigrante, une mère ou un mannequin qui cherche l’œil du mâle. L’œuvre de Nelly Arcand s’infiltre dans la trame narrative et le roman bascule tout doucement vers un affrontement qui va tout changer.

MÉTAMORPHOSE

Peu à peu, la narratrice s’enfonce dans les labyrinthes de sa vie et les souterrains de l’université (le symbole est très fort) troublée par l’œuvre de Nelly Arcand qui résonne comme ses pas dans les couloirs. Comme si la voix qui porte le roman était aspirée par l’écrivaine et ses questions. La maternité arrive, lui donne une identité, mais c’est la figure de la mère maintenant que toute sa famille lui renvoie. Qui est-elle ? Une étudiante, une femme, une fabrique d’enfants, une amante ? Comme s’il n’y avait pas de place en dehors de ces carcans.
Une panne d’électricité à l’université. Une course dans le labyrinthe souterrain permet la mutation, l’instant où la chrysalide se transforme en papillon.
Une quête de soi qui suit les réflexions de Nelly Arcand qui a été victime de son apparence et de sa recherche frénétique du regard de l’autre. Il est beaucoup question de son passage à Tout le monde en parle, de son malaise, de sa robe, de ce décolleté qui a fait oublier des propos que personne ne voulait écouter. Un moment où elle a été incapable d’habiter son âme et de s’imposer par sa pensée.
Je me sens coupable. Je crois avoir été victime d’une manoeuvre médiatique et je me rends compte qu’avec Nelly Arcand, j’ai pris le regard du juge qui la condamnait à n’être qu’un corps et une fabulatrice. Je devrai lire cette écrivaine pour comprendre son drame et les déchirements qui ont été les siens.
Karine Rosso effectue tout un périple pour se mettre au monde, fracassant tous les miroirs et défaisant des liens. Elle ne sera pas sacrifiée sur l’autel comme Nelly Arcand et c’est fort heureux parce qu’elle présente un roman qui transforme nos regards, secoue nos habitudes et les clichés que la société impose même si nous luttons toute notre vie pour fuir les stéréotypes qui vous poussent vers la schizophrénie. Un ton surtout, une écriture qui flotte et finit par envoûter et vous lier pieds et âme. C’est rare.  


ROSSO KARINE, MON ENNEMIE NELLY,  Éditions HAMAC , 2019, 186 pages, 19,95 $.




https://www.hamac.qc.ca/collection-hamac/mon-ennemie-nelly-912.html

vendredi 30 août 2019

QUE FAIRE DE NOS MENSONGES


J’AI SOUVENT LU SERGE LAMOTHE et curieusement, je n’ai jamais abordé l’un de ses livres dans mes chroniques. Difficile à expliquer. Quand on fréquente le roman tous les jours comme je le fais (une véritable maladie chronique), il arrive que des ouvrages lus et soulignés s’empilent et qu’ils ne trouvent pas leur niche sur le blogue. Une quinzaine de titres attendent actuellement, certains patientent depuis des mois et plusieurs échapperont au supplice de la chronique. Il faut toujours un certain temps pour cerner la démarche de l’écrivain, le comprendre et le questionner. Impossible d’oublier Oshima cependant. Une quête d’identité et de vérité qui m’a secoué pour ne pas dire autre chose. Surtout, un texte qui flotte, vous berce et vous entraîne imperceptiblement comme une rivière qui semble totalement immobile. Un chant plutôt qui fait tendre l’oreille et ne vous lâche plus. Un moment de lecture rare. C’est toujours ce que je recherche. Un écrivain qui me bouscule, dérange et fascine.

Akamaru est né d’une mère française et d’un père japonais. Après ses premières années au Japon, il suit Amandine qui rentre en France, son pays d’origine. Il est à peine sorti de l’adolescence qu’il doit muter en quelque sorte. Amandine s’installe à Paris et lui qui a toujours vécu dans la solitude et la nature, doit s’adapter. Une histoire qui pourrait être banale, convenue même si l’écrivain se contentait de raconter les tiraillements entre les origines japonaises du personnage et la vie française imposée par sa mère.
Serge Lamothe invente une dystopie que l’actualité évoque depuis des années et que les scientifiques peignent à grands traits. La catastrophe décrite par les écologistes, ceux que l’on a traités d’alarmistes dans les officines gouvernementales ou médiatiques, n’est plus une fiction. Tout ce qui est électronique, « intelligent », robotique et technologie de pointe s’arrête dans un grand hoquet. La fin du monde ? Du moins un mode de vie bascule.
Nous sommes en 2043, autant dire demain. Le « grand bogue » que l’on prédisait en l’an 2000 n’est plus une fable. Le monde virtuel qui a envahi toutes les sphères de la société s’éteint. Plus rien ne fonctionne et les populations se trouvent désemparées. Les survivants doivent faire un terrible bond en arrière et les lois de la jungle refont rapidement surface. Comme si, malgré tous les gadgets, les savoirs et les découvertes technologiques, les humains demeuraient des primates qui peuvent se massacrer quand les contraintes sociales se relâchent.

Tous sonnaient l’alarme et parlaient, comme Amandine, d’un monde à l’agonie ; mais aucun ne semblait soupçonner de quelle manière fulgurante et radicale nous allions sombrer dans le chaos. (p.15)

Les transports rapides, les communications instantanées, les implants, les contacts tactiles et virtuels, tout cela devient une quincaillerie encombrante. Il faut retrouver des instincts, des réflexes que l’on avait oubliés et se battre souvent pour manger et dormir. Paris ressemble de plus en plus à une ville bombardée. Tout s’est enrayé. La catastrophe est peut-être planétaire, on ne sait trop. Les médias d’information se sont tus.
Christian Guay Poliquin, dans ses romans, nous a décrit un monde où tout se déglingue pour des raisons inconnues. Dans Le fil des kilomètres et Le poids de la neige, l’écrivain place ses personnages dans une société qui replonge brusquement dans la barbarie. La loi du plus fort s’impose et les guerres de clans sont fréquentes. Il faut tout réinventer pour survivre, lutter contre la nature et se méfier d’un voisin qui peut se retourner contre vous à la moindre occasion. Chacun doit retrouver l’instinct en soi, la bête débrouillarde et surtout défendre sa vie et son territoire avec acharnement.

RETOUR

Akamaru a vu l’arrivée des barbus en France qui se sont imposés partout. Les extrémistes religieux et les factions armées radicales s’affrontent. On peut presque parler de guerre civile. Serge Lamothe n’étonne pas pourtant. Il est beaucoup question de ces intégrismes dans les manchettes de nos journaux, dans les débats sur les immigrants et les réfugiés. Paris est une ville en ruines. Toutes les grandes cités du monde se transforment en jungle et les rues sont des gouffres et le lieu de tous les affrontements.
Une lettre d’un ami, de la petite île d’Oshima au Japon, apprend à Akamaru que Tetsu, son père, est mourant. Déchirements, désirs de retrouver un homme mal aimé, crainte d’abandonner sa mère en cette période trouble. Amandine le pousse à partir cependant, comme si elle voulait l’éloigner. Même que son amoureuse Leila se met de la partie.

Chacun de nous  a son chemin de vie, Petite Boule, une voie qui nous appartient en propre. Tu as une route à suivre, j’en ai une autre, et Amandine la sienne. Rien ne peut altérer cela ni changer nos parcours respectifs. Nous demeurons à jamais d’insondables mystères les uns pour les autres et, bien souvent, pour nous mêmes. C’est ainsi que nous nous construisons de l’intérieur et c‘est de la même manière que nous allons vers notre destruction. C’est toujours le même chemin : celui par lequel nous venons au monde et celui par lequel nous le quittons. L’unique voie, c’est la nôtre. (p.49)

Tous les moyens de communication ultrarapides sont en panne. Il faut marcher, miser sur le hasard, sauter dans un camion au risque de sa vie. L’aventure comme on la vivait avant les transports aériens et les trains à grande vitesse. Surtout, éviter les groupuscules qui patrouillent et ne cherchent qu’à vous dépouiller. On retourne à l’époque où on prenait des mois pour traverser un continent comme l’Asie.
Le voyageur croise de bons samaritains, affronte tous les périls au risque de sa vie. La planète est détraquée et les déserts sont devenus des pièges. Quand ce ne sont pas les fanatiques qui vous cernent, ce sont les éléments de la nature qui se déchaînent. Il progresse lentement grâce à la générosité de certains hommes et des femmes. Il y a encore du « bon monde » malgré la misère et la faim. Plus qu’un voyage, Akamaru vit une mutation au cours de ses péripéties. Il découvre surtout l’empathie, l’amour, des gens mus par un idéal et qui luttent farouchement pour des principes que l’on avait étouffés avec les gadgets électroniques. Akamaru fait face à l’humain dans ce qu’il a de meilleur et de pire. Il réussit sa traversée de l’Inde, parvient au Japon grâce à l’aide d’un jeune garçon qui fait preuve d’une débrouillardise étonnante.
Il retrouve les siens, Kiyo-san et Kohana avec qui il a vécu les premiers émois de la sexualité. Partout, c’est la désolation. Le Japon est irradié par les centrales nucléaires abandonnées et le sol contaminé. Il faut piller les maisons pour trouver des réserves et se nourrir, creuser la terre et enlever la couche dangereuse avant de semer. Tout recommencer, tout reprendre à zéro en ayant l’impression d’être les seuls survivants.

FAMILLE

Son père est décédé, bien sûr, avec le temps et le meilleur ami de la famille a pris un coup de vieux, souffrant d’Alzheimer, mais ayant encore ses bonnes journées. Les souvenirs affluent dans ce lieu familier et idéalisé. La maison de son enfance, des objets qui sont là, comme des témoins qui recèlent des secrets qu’il ne faut pas remuer.

Il m’est impossible de tout restituer dans ce cahier. J’étais si ému que mes souvenirs de cette première soirée s’embrouillent dans mon cerveau de façon lamentable. En réalité, ces discussions ont dû se chevaucher et s’étirer sur quelques jours. Il n’a pas été facile de rattraper vingt longues années d’un silence que nous devions maintenant briser avec beaucoup de délicatesse et de circonspection. (p.156)

C’est tout ce qu’ils peuvent faire : briser le silence, ressasser des souvenirs, écrire dans un carnet pour comprendre et faire des liens. Akamaru organise la vie avec l’aide de Kohana et du jeune Basu, son compagnon d’infortune. Mais comment faire table rase du passé et inventer une communauté nouvelle ?
Mettre ses pieds dans les empreintes de son enfance est toujours un peu périlleux. La mémoire est un outil dangereux. Dans la maison de ses parents, il finit par trouver les lettres de sa mère et de Kiyo-san. La vérité le foudroie. Tetsu n’est pas son père et Amandine a été l’amante du vieil homme souriant qui se perd dans les trous de sa vie ou évoque son travail avec le cinéaste Kurosawa. Bien plus, Kohana est sa sœur et leur amour devient tabou. Mentir encore, se taire, est-ce possible quand on est dépouillé du monde et de son environnement ?

ILLUSIONS

Cette civilisation technologique que l’on disait parfaite et qui distillait le bonheur dans tous les aspects du quotidien n’aura été qu’un mensonge éhonté. Tous les gadgets ont surtout servi les grandes entreprises et les manipulateurs qui ont profité de leurs semblables. Une société du faux et de la dépossession. Amandine a menti à son fils et voulu protéger les secrets de la petite île d’Oshima en s’enfuyant. C’est sans doute pourquoi elle a poussé son garçon à revenir, pour qu’il sache et mette la main sur son histoire. Que vaut la vérité quand tout est mensonge autour de soi ? Est-il possible de vivre sans la duperie ? Akamaru devient complice de cette tromperie héréditaire qui l’a tant fait souffrir. Il faut survivre, mais tout se précipite. Kiyo-san choisit de « marcher dans la mer » pour ne pas avoir à s’expliquer. Kohana devine tout et sa vie n’est plus possible. Si le mensonge étouffe, la vérité peut tuer.

Nous mentir à nous-mêmes et aux autres, c’est ce que nous aurons tous fait le mieux : toi, moi, Amandine, Leila, Kiyoharu et même Tetsu. Nos mensonges ont brûlé dans les temples, ils se sont répandus dans les rivières et ils ont corrompu jusqu’à la mer, réveillé des volcans et provoqué des raz-de-marée ! Ils se sont posés sur chacune des branches du ginkgo et ils ont essaimé partout dans l’univers, portés par un vent furieux ! Vos mensonges vous libéreront ! Ah oui ? Mais de quoi ? De la crainte d’être soi. De devenir notre seul et unique possible. (p.277)

Et cette catastrophe planétaire, serait-ce la fin du mensonge ? Le retour de la vérité qui s’impose dans toute sa cruauté ?

QUESTION

Serge Lamothe pose le doigt sur une problématique que nous refusons souvent d’aborder. Le rêve et les manipulations de notre civilisation mettent la planète en danger. Tout est faux, illusions que l’on entretient avec un art et un acharnement sidérant. Comment faire table rase, tout balayer et recommencer ? Nous sommes tous marqués par le mensonge et incapables d’imaginer une existence où il faudrait s’avancer tout droit dans la vérité.
J’ai refermé Oshima avec un mal-être terrible. Est-ce que tout a été faux dans ma vie, qu’illusion ? Chose certaine, Serge Lamothe ébranle des fragilités et nos fictions, nos jours faits de grandes et petites tromperies, de mirages que nous entretenons comme un bonsaï. La catastrophe planétaire dans laquelle Akamaru se déplace, il la porte dans sa pensée et ses gestes. Comment échapper à soi alors ?
Terrible lecture, roman à la foi sombre et lumineux, quête qui nous pousse au bout de soi et secoue toutes les illusions. La seule vérité que nous ne pouvons tronquer ou pervertir est certainement la mort. Faudra-t-il accepter de disparaître pour renaître ? Peut-être que l’avenir s’est réfugié chez les jeunes du tiers-monde, tout près du petit Basu qui a su se débrouiller et faire face à tous les dangers. Partout en Occident et en Orient, nous sommes carencés dans nos corps et nos esprits. Terrible constat, magnifique roman d’angoisse et de peurs, de craintes et de questionnements. Grand brassage de la pensée qui m’a fait me voir dans toutes mes contradictions et mes illusions.


LAMOTHE SERGE, OSHIMA,  Éditions ALTO, 2019, 296 pages, 26,95 $.

  
https://editionsalto.com/catalogue/oshima/

lundi 26 août 2019

UNE VIE À ÉCOUTER LES AUTRES

J’AIME LES TRADUCTIONS parce qu’elles permettent de connaître des écrivains que nous ne pourrions découvrir autrement. La barrière des langues existe malgré la présence des réseaux sociaux qui abolissent temps et espace. Ce « passage » demeure plus que jamais pertinent et rend possibles des aventures inoubliables. Je n’aurais jamais lu Dostoïevski et ses incroyables romans à dix-huit ans sans les versions françaises. La découverte des Frères Karamazov et de l’Idiot a bousculé ma vie. Combien de grands  écrivains j’ai fréquentés grâce au truchement comme on disait il n'y a pas si longtemps ! Je pense à Gabriel Garcia Marquez, Günther Grass et bien d’autres. Mes plus récentes trouvailles sont certainement Heather O’Neill et Emma Hooper, deux femmes importantes, magnifiquement traduites. La magie est toujours là avec Agathe, un roman d’Anne Catherine Bomann, une écrivaine d’origine danoise. Une première fiction qui s’impose dans une vingtaine de langues et rejoint ainsi de nombreux lecteurs.

Un psychanalyste, après des décennies à écouter les grands et petits problèmes de ses patients, calcule les jours qui restent avant son départ à la retraite. Une sorte de décompte comme on le fait avant le contact et l’envol dans l’espace à bord d’une navette. Tant de jours, de consultations et de rencontres. La grande libération approche et le bon médecin pourra s’avancer dans son autre vie.
Drôle de métier que celui de s’asseoir dans un bureau, un peu en retrait des visiteurs qui s’allongent, se confient et déversent leur trop-plein. Un moment de relâchement que cette station horizontale, l’abandon que nous vivons tous avant de glisser dans le sommeil ; un flottement où tout remonte à la surface, les grands comme les petits problèmes, les événements qui font que nous claudiquons dans notre quotidien ou que nous avons du mal à respirer.
Toute une vie à écouter ces femmes et ces hommes qui se répètent depuis des années. Le spécialiste est de moins en moins attentif, on le comprend. Le psychanalyste se perd dans des dessins, une sorte de tic qui lui donne une contenance. Les confidences deviennent un murmure, un bruit quasi inaudible comme cette musique que personne n’écoute dans les endroits publics. Le médecin de 72 ans est las et même s’il a encore un bout de chemin à parcourir avant la libération, il refuse obstinément d’accepter de nouveaux patients.
Pourtant, la retraite n’a rien de bien séduisant pour ce solitaire. Il n’est pas en très bonne forme physique, vit seul dans un appartement depuis toujours. Sa grande passion reste l’écoute de la musique, même s’il craint de déranger un voisin qu’il n’a jamais croisé. Il s’avérera que l’homme est sourd. Il vit sur la pointe des pieds, retient son souffle, se perd dans ses habitudes et risque de connaître une solitude assez éprouvante.

Le temps s’écoulait en moi comme l’eau au travers d’un filtre rouillé que personne ne se décide à changer. Ainsi, par un après-midi pluvieux d’un gris de plomb, j’avais parlé sans l’ombre d’un engagement avec sept patients, et il ne m’en restait plus qu’une seule avant de pouvoir rentrer à la maison. (p.17)

L’homme s’est tenu pour ainsi dire en marge du monde et de la vie de ses semblables avec ce travail qui peut devenir particulièrement lassant, j’imagine. Certains de ses patients reviennent depuis des années et abordent des sujets qu’ils ne veulent pas secouer bien souvent. L’envie de les bousculer passe par la tête du patricien de temps en temps, mais il doit demeurer une oreille avant tout. C’est facile de se plaindre de tout et de rien sans jamais décider de changer quoi que ce soit. J’ai connu ce genre de personne qui répétait les mêmes gestes, ressassaient des phrases et des constats du matin au soir. Le travail du psychanalyste consiste à canaliser ces frustrations.
Le bon docteur n’a plus de surprise lors de ces rencontres. La plupart du temps, il fait semblant d’écouter. Il a développé des trucs pour montrer qu’il est bien là. Grogner à certains moments des confidences, hocher la tête et surtout laisser croire qu’il note des mots même s’il répète des dessins qui pourraient en dire long sur lui s’il prenait la peine de les scruter.

AGATHE

Une nouvelle patiente se faufile dans la liste des rendez-vous. Elle a insisté, s’est acharnée et s’est imposée. Le médecin doit la recevoir et l’écouter, la profession l’oblige. Agathe Zimmermann a fait des séjours en institutions psychiatriques et subi des traitements fort discutables. Il n’est pas si loin le temps où l’on infligeait des décharges électriques à des personnes qui éprouvaient des troubles de comportements. On connaît maintenant les conséquences de ces expériences. Des drames innommables. Je pense à Alice Roby qui n’a jamais plus été la même après ces traitements.
Tout change. Agathe secoue le médecin et c’est comme s’il reprenait goût à son métier et à la vie.

D’une manière ou d’une autre, au fond, je souhaitais être assis là tout seul et me prendre en pitié. Pourquoi, c’est ainsi même que cela commençait toujours, n’y avait-il personne qui vous disait ce qui arrivait au corps quand on vieillissait ? Qui vous parlait des articulations douloureuses, de la peau excédante et de l’invisibilité ? Vieillir, pensai-je, pendant que l’amertume se déversait, consistait surtout à observer comment la différence entre son moi et son corps grandissait et grandissait jusqu’à ce qu’un jour on soit complètement étranger à soi-même. (p.24)

Bien sûr, le code de déontologie interdit les contacts avec les patients. Mais pour une fois, la thérapie va dans les deux sens. Elle agit autant sur Agathe que sur le médecin. C’est là que le roman de madame Bomann devient singulièrement captivant. Agathe réussit à secouer le spécialiste qui ne demandait qu’à s’enterrer dans ses habitudes, qu’à mourir à petit feu dans son appartement.

L’excitation m’habitait toujours comme une onde de choc émoustillante lorsque je fermai derrière moi la porte de la maison. J’avais le sentiment d’avoir découvert un secret que je désirais partager avec quelqu’un ; comme si j’avais reçu un cadeau merveilleux mais interdit. Ça cognait dans mon corps, je ne cessais de voir la bouche ouverte d’Agathe, son chemisier ajusté à son corps mince. Un instant, je me soumis au plaisir. Puis, j’ouvris les yeux de nouveau. Ça n’allait pas. Agathe était ma patiente, j’étais son médecin et mon travail était de l’aider ! (p.79)

Il découvre une musicienne, une artiste qui a eu l’impression d’être un objet qu’on manipule. Son père était aveugle et ne pouvait « la voir » qu’en la touchant. Ces explorations ont perturbé la jeune fille et l’ont empêchée de vivre normalement sa vie.
Le psychanalyste s’éveille, regarde autour de lui, s’attarde à sa secrétaire qu’il a côtoyée pendant des années sans vraiment la voir. Son mari se meurt d’un cancer et le médecin lui rend visite, connaît un moment intense. Comme s’il plongeait dans un bain de vie. Surtout, il découvre une autre femme que l’employée désincarnée et efficace. Il ressent enfin des émotions, le désir et l’envie de parler avec quelqu’un en dehors des balises de son travail.

— C’est un fait. Seulement pour moi ça manque toutefois de sens que vous vous imaginiez être un expert en souffrances de l’âme, si vous n’avez même pas pris conscience que vous-mêmes allez très mal. (p.127)

Que dire de ce roman plein de finesse et d’attentions qui cerne la vie et vient bousculer des habitudes qui peuvent étouffer. Tous les interdits que l’on s’impose et qui finissent par tuer à la longue. Que j’ai aimé cette empathie et cette recherche de l’autre. Une belle façon de se glisser dans les turpitudes de l’âme et de s’ouvrir à ses proches. Un homme ou une femme, je crois, ne peut s’épanouir qu’au contact de ses semblables et qu’en occupant toutes les dimensions de son esprit et de son corps. J’aime ces livres intelligents qui font confiance aux lecteurs. C’est là que je trouve la pertinence de la littérature et de la fiction, sa nécessité même. Et il me reste maintenant à essayer cette fameuse recette de gâteau aux pommes que le médecin réussit pour une première fois. Ça me semble très bon. Et si lui, qui n’a pratiquement jamais utilisé ses doigts, y parvient, je devrais y arriver et me régaler. Je vous tiens au courant.


BOMANN ANNE CATHERIEN, AGATHE,  Éditions LA PEUPLADE, 2019, 176 pages, 21,95 $.


http://lapeuplade.com/livres/agathe/