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vendredi 24 mai 2019

DÉRIVE DES CORPS À L’ÉTRANGER

LES HUIT NOUVELLES de Préparation au combat de Mattia Scarpulla nous poussent dans l’univers de nomades, de ceux et celles qui ont quitté l’Italie pour vivre un moment à Montréal ou à Québec. Des jeunes qui veulent changer de peau ou viennent pour une autre vie au Québec tout en ayant l’œil sur le pays d’origine. Des garçons et des filles entre deux langues, deux territoires, un peu perdus, qui pensent repartir, se replient sur eux pour le meilleur et le pire. Certains retourneront dans la ville des commencements après leur escapade et rêveront encore d’exil. Comme si le goût de la migration faisait partie de leur génétique dorénavant et qu’ils ne trouveront la paix nulle part. Le mythe du Nouveau Monde n’est pas mort. Tous le recherchent d’une façon ou d’une autre.

Ces textes nous entraînent dans une réalité peu connue, du moins que je n’ai pas souvent croisé dans mes expéditions de lecture même si je m’efforce, le plus souvent possible, d’emprunter des sentiers peu fréquentés. Des jeunes d’origine italienne se retrouvent au Québec, particulièrement dans la Vieille Capitale, boivent, se défoncent et deviennent une sorte de société hermétique. Ils parlent d’un retour au pays, d’une ville sans pour autant monter dans l’avion. L’entre-deux les avale, ce non-espace où toutes les règles s’effritent. Tous basculent et on ne sait où ces personnages, comme des électrons libres, peuvent se retrouver. J’ai eu du mal à m’accrocher à ces garçons et ces filles qui perdent peu à peu contact avec le quotidien, se noient dans leurs excès. Des déracinés, des indécis dans leur sexualité, des amours qui les entraînent dans des culbutes de l’esprit et du corps. C’est bouleversant. Les comportements de ces jeunes qui flirtent avec  la mort m’ont fait souvent frissonner et hésiter. Comme si c’était possible, de s’abandonner dans cette poussée hors de soi où se confronte le plaisir et la souffrance.

L’inquiétude vit en Éric, brûle et se mêle à la rage. Non. Je ne veux pas avoir peur. Éric ferme les yeux. La langue de Barbara recommence son voyage, explore les joues imberbes d’Éric, traverse ses lèvres, lutte contre les dents serrées, atteint sa langue. Éric cède à la douceur, puis embrasse violemment chaque parcelle de son merveilleux visage recouvert d’eau. (p.33)

Des ébats sexuels, je l’ai dit, des colères, des ruptures, des dépendances affectives, beaucoup d’alcool surtout pour s’étourdir. Tous perdent peu à peu contact avec leur réalité, se heurtent, se blessent et se retrouvent comme des corps qui ne peuvent échapper à l’attraction terrestre.

AVENTURE

Voilà une expérience de lecture assez singulière et difficile. Mattia Scarpulla utilise la répétition à outrance, scande les prénoms de ses personnages qui retentissent comme des gongs et nous entraîne dans les situations les plus folles et les plus irraisonnées. Une musique qui hypnotise. Les contacts entre ces garçons et ces filles (je ne sais pas si on peut parler vraiment d’amour) deviennent des confrontations qui justifient le titre qui coiffe l’ensemble du recueil. Un affrontement.
L’écrivain suit une spirale qui donne un peu de cohésion à ces textes où les jeunes circulent dans des fêtes particulièrement arrosées. Ils perdent souvent tout contrôle, planent dans une dimension où tout prend un autre sens. Ils combattent l’envie de vomir, comme s’ils cherchaient à sortir d’eux pour oublier leur dégoût. Et nous voilà au milieu de corps en mouvement, de planètes à la dérive. Comment s’accrocher aux fantasmes de ces explorateurs qui s’enfoncent dans une forme d’inconscience. Comment dire ? Nous sommes dans un espace où l’identité devient éphémère et où les pulsions dictent tout.

Depuis son arrivée à Sillery, elle a échappé au regard de sa famille. Elle a pu choisir ses musiques, ses livres et ses amours. Elle a découvert qu’elle pouvait commander. Sa Gênes et son Éric, pendant deux mois, ont fait ce qu’elle voulait. Elle leur a enseigné le sexe, la cigarette, la beuverie. Ici, au Québec, elle a découvert un pouvoir d’action qu’elle espère utiliser à son retour à Venise. (p.48)

La liberté de tous les excès, les trahisons, les corps comme des territoires que l’on s’approprie. La tête en Italie ou ailleurs, l’esprit en transit dans une gare où toutes les directions sont là.

LECTURE

J’ai eu l’impression de lire une même nouvelle où les personnages sont interchangeables. Peut-être est-ce le cas quand on s’abandonne aux diktats de tous les sens et que l’on cherche à voir jusqu’où on peut aller dans la consommation d’alcool et de substances illicites. L’apprentissage de tous les dérèglements est exigeant et rares sont ceux qui réussissent ce parcours en demeurant indemnes.
L’écrivain suit quelques figures, mais c’est la fête qui retient son attention, les nuits folles, un milieu qu’il décrit avec une précision étrange. Des petites touches d’abord pour finir par occuper un tableau impressionniste où les personnages glissent les uns dans les autres pour se confondre. Nous sommes dans une toile de Jérome Bosch où les corps bougent, s’égarent malgré les grandes scènes de vie évoquées. Chacun se replie sur soi, bascule dans une solitude terrible.

AVENTURE

L’écriture de Scapulla étourdit et cette spirale, ce typhon je dirais ne peut que repousser bien des curieux. Les personnages se défont dans des chapelets de gestes, une sorte de transe où les identités se confondent. Le je ou le soi en prend pour son rhume.
Tous deviennent malgré eux de terribles prédateurs ou des victimes plus ou moins consentantes. Surtout les femmes qui se servent et qui s’éloignent quand elles ont obtenu une forme de plaisir ou qu’elles ont testé leur pouvoir de séduction.

Je nous regarde. Nous formons un cercle, des corps impatients entre la quarantaine et la cinquantaine. Nous avons besoin de nous remplir d’alcool et de nous blottir contre une chair inconnue. Nous avons besoin aussi d’étonnements et de découvertes. Si mon mari et mes enfants me voyaient. Je suis devenue une autre, cela me fait du bien. (p.111)

C’est ce qui se produit quand on oublie les balises pour se laisser aller aux élans et aux pulsions du corps. Tout bascule et dans le cas de cette nouvelle, une femme très sérieuse et respectée dans son milieu se retrouve dans un colloque qui devient un prétexte. Elle secoue des instincts qu’elle refoule dans son quotidien. Comme si convoquer le diable qui sommeille en nous était une entreprise nécessaire et libératrice.
Un portrait de société assez déprimant. Difficile ! Je n’ai pas rencontré de personnages qui m’auraient permis de les accompagner un certain temps pour me faufiler dans le texte. Est-ce dû à la phrase distante, haletante et totalement neutre même quand il emprunte la voie du je. Scarpulla n’hésite pas à se tourner vers le fantastique avec des enfants qui disparaissent pour se regrouper et attaquer les adultes, les responsables du chaos. Parce qu’ils en ont assez du monde qu’on leur impose, de cet univers pourri de l’intérieur.
Reste que cet écrivain nous entraîne dans un milieu étrange et décrit des gens qui cherchent, pensent se libérer dans la danse des corps, mais qui n’arrivent qu’à se faire mal. Comme si l’ailleurs, la mise en retrait de son quotidien donnaient la permission de tout oser et de tout expérimenter. Tous ainsi échappent aux règles pour se livrer à des gestes qu’ils seraient les premiers à condamner dans leur vie professionnelle et familiale. Je n'ai pu que songer à ces hommes et ces femmes qui vont en vacances à l'étranger pour se permettre tout ce qui est interdit dans leur vie de tous les jours. Ça fait réfléchir.


PRÉPARATION AU COMBAT de MATTIA SCARPULLA vient de paraître aux ÉDITIONS HASHTAG, 2019, 168 pages, 20,00 $.
  

http://www.editionshashtag.com/livres_194

jeudi 16 mai 2019

LA MORT VOLONTAIRE D’UNE MÈRE

UN GESTE DICTÉ PAR L’AMOUR de Lawrence Hill nous place devant une situation que peu de gens ont l’occasion de vivre. L’auteur bien connu des romans Aminata et Le Sans Papiers a accompagné sa mère de quatre-vingt-dix ans, alors qu’elle avait décidé lucidement, avec toutes ses facultés, qu’elle en avait assez. La loi portant sur l’aide médicale à mourir au Canada ne lui permettait pas d’avoir recours aux services existants dans nos établissements. (Son décès n’était pas prévisible à court terme.) Après trois tentatives de suicide, différents problèmes liés à son grand âge, la dame a choisi d’aller en Suisse pour mettre fin à ses jours en compagnie de son fils et de sa petite-fille.


Assister un proche, dans ses derniers instants de vie, à peu près tout le monde connaît cela un jour ou l’autre. La fin du père, d’un frère ou d’une sœur, voilà une rencontre inévitable quand on est né dans une famille nombreuse. Un moment normal de votre aventure et peu à peu, ceux qui ont habité votre enfance et ont fait ce que vous êtes socialement, tous ceux qui étaient si importants pour vous, disparaissent après de longues maladies, un accident bête ou à bout de temps. Je me suis retrouvé plusieurs fois devant quelqu’un qui en entreprenait l’ultime virage. La mort la plus marquante reste celle de ma mère. Je suis arrivé à l’hôpital de Roberval quelques minutes après son dernier souffle. « Ça vient de se passer », m’a dit l’infirmière en sortant de la chambre. Je me suis avancé sur la pointe des pieds en retenant mes larmes. Aline reposait sur le lit, entre l’un de mes frères et ma sœur. Son visage alors, je ne n’oublierai jamais. Ma mère qui avait toujours résisté à tout venait d’abdiquer. Cette paix, son regard tourné vers une autre réalité, une forme d’extase ou de vision, comment dire. Comme si elle avait surpris une chose que l’on peut voir qu’une seule fois dans son existence. Ce n’était plus celle que je connaissais, mais une femme qui avait trouvé la sérénité.

DÉCISION

La mère de Lawrence Hill, Donna, avait un âge respectable. Quatre-vingt-dix ans. Aline en avait quatre-vingt-quatorze lors de son décès. Une étape où le corps connaît des ratés et des problèmes de fonctionnement plus ou moins grands. Tout se dérègle un peu avec le temps et ce que l’on accomplissait sans y penser devient une corvée. Comme si la mécanique était rendue à bout.
Donna était parfaitement lucide, capable de discuter, de comprendre la portée et les conséquences de son geste. Mettre un terme à ses jours, écrire le mot fin en grosses lettres carrées et sauter dans son dernier souffle, sans retour possible, n’est pas une décision que l’on prend comme ça en sortant de son lit un matin. Il faut des raisons, surtout une réflexion avec ses proches, j’imagine.

Elle est morte ce jour-là. Elle s’appelait Donna Mae Hill. À 90 ans, elle a mis fin à ses jours elle-même. J’étais à ses côtés, tout comme sa petite-fille de 29 ans, ma nièce Malaika ; pour la soutenir dans cette démarche, nous l’avions accompagnée en Suisse. (p.12)

Un geste soupesé et volontaire, devant ses proches, un simple petit bouton qu’elle actionne elle-même pour s’injecter « la substance », expirer tout doucement dans les secondes qui suivent. Un peu difficile à imaginer ce qui se passe dans la tête du fils et de la petite-fille qui sont là, témoins, qui l’ont accompagnée au cours des derniers jours de ce voyage sans retour. Ce n’est pas comme la mort après une longue maladie, des jours de souffrance, une fin médicamentée et un peu brumeuse. Ici, c’est un aboutissement attendu, prévisible. Autrement, c’est souvent une forme de délivrance après des douleurs et des jours pénibles malgré les drogues et les solutés.
Lawrence Hill nous plonge dans un autre scénario. Sa mère avait pleinement mûri sa décision, soupesé et discuté ce geste avec sa famille et sa volonté était irrévocable. Elle avait choisi que sa vie avait assez duré et qu’il était temps de partir.

ÉVÉNEMENT

Voilà un moment précieux et extraordinaire pour Lawrence Hill et sa nièce. Les jours qui ont précédé ont été intenses pendant ce court voyage, des heures fabuleuses avant le grand départ, des confidences où tout peut se dire et où les barrières tombent. Comment jouer alors ? Plus de mensonges, de représentations. L’occasion unique de toucher le vrai, de parler en toute franchise et en toute liberté. Peut-être la chance de s’avancer dans des zones d’ombres que la vie empêche souvent d’effleurer et de partager. Il n’y a plus de maquillage, les scénarios n’existent plus quand lucidement on envisage sa fin et que le rendez vous est prévu à l’agenda.

Elle a redit à Malaika et à moi combien elle nous aimait. Elle a ensuite tourné le bouton d’un petit dispositif manuel qui a libéré le barbiturique fatal dans ses veines. « Je m’en vais maintenant », ont été ses dernières paroles. À l’instant ultime, maman n’a pas frémi, ni tremblé, ni bougé. Assis près d’elle, ma main sur sa hanche, je l’ai regardée attentivement pousser ses derniers soupirs. Je n’ai vu aucun signe d’inconfort ou de souffrance. (p.52)

Une mort presque parfaite si je peux utiliser cette expression. Un départ tout en douceur, comme un soupir ou une sieste. Ce calme, cette paix et la sérénité que décrit Lawrence Hill touchent au coeur. Oui, l’abandon, l’attention et surtout la volonté de cette femme de « s’en aller » comme elle dit avant le dernier geste, de franchir une porte qui ne se refermera jamais.

ÉVOCATION

Bien sûr, Lawrence Hill évoque la femme qu’était sa mère, son parcours sans pour autant trop s’attarder. On le fait tous devant la mort d’un proche. Comme si c’était l’occasion de faire le point et d’esquisser les grands moments d’une histoire trop courte ou qui s’est développée dans de nombreux chapitres plus ou moins mouvementés. Donna Hill était une militante pour les droits civiques, une rare Blanche à épouser un Noir à l’époque. Elle a connu la discrimination aux États-Unis, les luttes pour l’égalité. Les parents ont migré au Canada pour y faire leur vie, devenir des Canadiens.

Ma mère et mon père quittèrent les États-Unis le lendemain de leur mariage et partirent en voiture pour le Canada, où mon père avait été admis dans un programme de doctorat à la School of Social Work de l’Université de Toronto. Parce qu’ils formaient un couple interracial, ils ne purent trouver de propriétaire disposé à leur louer un appartement dans la ville. Ma mère demanda alors  un ami blanc de l’accompagner pour louer un appartement et, dès qu’ils s’y furent installés, l’ami le quitta et mon père y entra. (p.25)

Les couples interraciaux n’ont pas le quotidien facile dans une société blanche comme était celle de Toronto alors. Cela aurait été probablement la même chose à Montréal ou encore pire dans une ville de moindre importance. Nous avons beau être au Canada, au pays de la Charte des droits de la personne, la discrimination et le racisme ne sont pas qu’une image. Hill ne s’y attarde pas, mais fait bien ressentir cette situation et les difficultés qu’ils ont dû surmonter jour après jour.
Il évoque certains épisodes de la vie de ses parents pour bien décrire le caractère de sa mère, sa pensée face aux événements et aux épreuves, ses combats pour le respect et l’égalité entre les individus. Une femme courageuse et admirable.
Le fils fait preuve d’une très grande pudeur, explique juste assez pour saisir ses luttes et pourquoi cette décision de partir volontairement était un aboutissement normal dans son cas. Rien de spectaculaire, mais nous comprenons et acceptons ce geste. Tout se passe dans l’harmonie et surtout avec beaucoup d’amour. Il secoue, bien malgré lui peut-être, des certitudes ou des idées que la société nous impose sur le droit à mettre fin à son existence et que nous hésitons à discuter froidement et sans préjugés. Des propos bouleversants.

Le Canada a refusé à ma mère le droit de mourir dans la dignité dans son propre pays… …J’espère que sa mort mettra en branle les changements nécessaires pour que d’autres personnes dans sa situation ne soient pas forcées de traverser un océan, de s’éloigner de leur foyer et de leurs proches, pour concrétiser le plus personnel des choix. (p.59)

Tout est dit. Un témoignage qui ne prend jamais de détours, particulièrement dense, des phrases trempées dans le senti et l’émotion. Un hommage certainement, un appel à faire preuve de plus d’empathie et de compréhension envers ces gens qui font un choix difficile, lucidement, mais que les méandres de la loi sur l’aide médicale à mourir n’écoute pas. Deux Québécois ont fait les manchettes dernièrement avec leur vie devenue un enfer et qui doivent se battre devant les tribunaux pour mettre fin à leur calvaire.
Lawrence Hill se montre ici dans toute sa vulnérabilité et la tendresse qu’il éprouvait pour sa mère, une femme admirable, un modèle de probité et d’intelligence.


UN GESTE DICTÉ PAR L’AMOUR de LAWRENCE HILL vient de paraître aux ÉDITIONS de LA PLEINE LUNE, 2019, 64 pages, 11,95 $.

  

jeudi 9 mai 2019

L’IMMORTALITÉ AVEC ARCHAMBAULT


LE PASSÉ PREND BEAUCOUP de place avec l’âge et l’avenir devient un terrain vague où on s’aventure avec crainte, une route étroite et peu fréquentée. Je n’en suis pas encore là, mais je sais que je suis déjà sur ce chemin en perdant des amis et des illusions. Heureusement, Monsieur Archambault continue à nous offrir ses textes, des propos qui me touchent et me secouent très souvent. Presque des leçons, ou du moins, il s’en défendrait j’en suis certain, des occasions de « souffler par le nez » comme répétait mon père. Le voici avec un nouveau titre au nom évocateur : Tu écouteras ta mémoire, une phrase empruntée au romancier François Nourissier.

 J’ai arrêté de compter les publications de Monsieur Archambault depuis fort longtemps. Les chiffres ne révèlent rien de la vie d’un insatiable coureur de mots. Ici, dans une centaine de courts textes qui ne dépassent que rarement une page, il s’attarde à des sujets familiers, des préoccupations et des questionnements qui viennent hanter son quotidien. Celui qui fréquente les mots ne peut faire que ça : revenir sur ses pas, se pencher sur ses traces pour voir s’il n’a pas oublié quelque chose, s’il n’est pas passé un peu trop rapidement la dernière fois. Vivre est un dur métier et travailler la phrase une tâche exigeante ! Comment faire le tour de son monde ? Et la mort que l’on n’ose appeler par son nom et qui se pointe le nez de plus en plus fréquemment. L’amour aussi, cette embellie dans un été tellement désiré qui adoucit les déceptions et se perd dans les couleurs du couchant. Les amitiés, les rencontres avec des proches, des anciennes flammes, des météorites qui ont illuminé un moment  avant de s’éloigner. Tout ce que l’on néglige souvent dans la frénésie, quand l’ambition nous fait courir du matin au soir. Arrive un âge où tout cela n’a plus d’importance. Le corps pèse de toute sa pesanteur. La vie s’apaise et arrête de s’affoler pour les grandes et petites questions qui secouent l’humanité.


Tu as pauvre allure ce matin, encore quelques heures et elle sera terminée, ton aventure. De la peine que je ressens, je ne saurais rien dire. Mais qui me tiendra compagnie, maintenant ? Ceux qui me proposeraient d’aller jusqu’au bout du monde n’auraient pour moi rien de bien convaincant. De toute manière, je les entendrais à peine. (p.16)

On savoure le ton, le phrasé pour employer un terme de jazz. C’est comme la musique pour piano de Claude Debussy que je reconnais dès les premières notes. La fragilité de ce compositeur et sa puissance aussi m’émeut chaque fois. Nous avons des rythmes et Monsieur Archambault possède les siens, avec Lester Young qu’il aime particulièrement.
J’ai appris à me méfier un peu de ces propos qui semblent toujours anodins et un peu décantés. Ce faux apitoiement, cette manière de prendre du recul pour mieux cerner ce qui le tracasse dans une journée trop longue ou trop courte.

CHEMINS

L’écriture est un exercice singulier qui permet de corriger certains événements, de les modifier pour retoucher sa propre histoire. La mémoire préfère les chemins de traverse et cherche souvent à nous étourdir. On finit toujours par croire ses petits mensonges. Un écrivain est un maître dans l’art de secouer la poussière, de retourner ses souvenirs et de reconstituer le tout sans jamais suivre le plan original. Nous sommes des inventeurs de passé et des bricoleurs de vie, d’une façon ou d’une autre.
C’est ce que j’aime avec Monsieur Archambault qui va maintenant un peu dans toutes les directions et ouvre des tiroirs. Il en a le droit depuis le temps qu’il courtise les mots et qu’il polit des phrases. Surtout qu’il est passé de l’action, de la précipitation à la réflexion ou à une certaine forme de méditation. Je l’imagine comme un jardinier au milieu de ses fleurs, qui donne juste assez de soin pour qu’elles s’épanouissent et s’offrent dans leur beauté. C’est ce que je fais quand je m’arrête devant mon bonsaï. Nous nous connaissons depuis une trentaine d’années. Je l’ai si souvent étudié que je crois le voir parfaitement dans ses ramifications, ses forces et ses élans. Pourtant, il ne cesse de me surprendre, d’attirer mon attention sur une petite ramure, une feuille, une direction qu’il semble vouloir explorer. Vous avez compris. C’est l’arbre miniature qui dicte mes gestes.
Monsieur Archambault agit un peu comme ça maintenant, se laisse guider par sa mémoire, bien sûr, mais aussi par les mots et les phrases qui lui apportent des réflexions, des constats, des impressions, des moments où l’on effleure un état de conscience peut-être.

TEMPS

Prendre le dernier tournant, c’est hériter de la solitude, de jours trop lents, de nuits agitées, de matins hésitants, de distractions et de petites douleurs physiques que l’on dissimule aux autres. On devient cachottier avec le temps.

J’ai un caractère pour le moins variable, je ne tiens plus aux deux ou trois idées qui ont longtemps guidé ma vie, je passe mes jours à rêvasser, je râle, je me désintéresse petit à petit des livres que j’ai aimés, je ne sais même pas parler de la mort qui m’attend. Pourtant, s’il fallait que mon ami se décommande ce soir, je serais au désespoir. (p.19)

Je l’ai déjà écrit. J’aime cet écrivain que je fréquente depuis si longtemps. Je suis du genre fidèle dans mes amours livresques. Il ne m’arrive pas souvent de délaisser quelqu’un que j’ai rencontré au hasard de mes explorations.
Monsieur Archambault en est aux miniatures, aux petits pas. Le voyageur et animateur de radio est devenu un promeneur bien sage. Il emprunte un même trottoir, s’arrête devant une idée qui le suit depuis des jours, des gestes futiles et sans importance qui rendent la vie précieuse et unique.
Combien de fois j’ai flâné dans son carnet En toute reconnaissance ? Des citations qui ont retenu son regard au cours des années. L’impression de faire ce parcours avec lui, comme si sans l’affirmer vraiment, Monsieur Archambault nous faisait faire le tour de son univers intellectuel. Tout doucement, sur la pointe des pieds. Quand on prend la peine d’extraire un bout de phrase d’un roman ou d’un récit, c’est que cet auteur devient comme son double. Il formule certainement ce que vous auriez souhaité écrire. C’est un échange, un don, une appropriation même si ce mot n’a pas bonne haleine actuellement.

TÉMOIGNAGE

Et là encore dans Tu écouteras ta mémoire, il effleure à sa manière des questions qui ont épuisé de grands penseurs au cours des siècles. La vie, la mort, l’amour, la perte de l’amitié, tous les sujets les plus importants dans l’existence d’un homme et d’une femme. Monsieur Archambault s’approche en ayant l’air de ne pas y toucher. C’est ce que j’appelle du doigté, une habileté que j’admire, une sensibilité unique. Oui, je l’avoue, j’envie un écrivain de la trempe de Monsieur Archambault.

Le jour de ma mort, on pourra dire ce qu’on voudra. J’aurai eu un parcours de vie d’une banalité confondante, j’aurai publié des livres à peu près oubliés. J’imagine facilement que, comme maintenant, on parlera plutôt des tragédies horribles qui ne manquent jamais de se produire un peu partout dans le monde. Alors, mes livres, ce que j’ai pu être, mes grands et petits mystères, ça compte autant que ma dernière paire de chaussures, celle que j’ai remise hier au concierge avant mon entrée à l’hôpital. (p.83)

Il sait que nous avons la mémoire oublieuse. Nous sommes d’une époque de l’ici et du maintenant. Bien sûr, le regard d’un écrivain qui a fait de sa vie une quête, une recherche en s’appuyant sur les mots ne fascine pas ceux qui se sont fait greffer « un téléphone intelligent » dans la main.
Et je me dis, Monsieur Archambault, il y a quelque part un individu comme moi qui continue de vous fréquenter, qui se penche souvent sur vos livres. Ils sont là à ma droite de ma table de travail, juste en haut de l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu qui en impose par son extravagance. Tout un rayon dans la section des A, juste à côté de Noël Audet et de Margaret Atwood. Vous occupez un espace important dans ma bibliothèque. Monsieur Archambault, il vous reste au moins un lecteur et pour cela, vous atteignez une forme d’immortalité. Pas besoin de siéger à l’Académie française pour prétendre à ce titre.


TU ÉCOUTERAS TA MÉMOIRE de GILLES ARCHAMBAULT vient de paraître aux ÉDITIONS DU BORÉAL, 2019, 137 pages, 18,95 $.


https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/auteurs/gilles-archambault-148.html