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jeudi 14 février 2019

LE MONDE D’ARIANE LESSARD

UN AUTRE ROMAN qui me pousse dans un monde en décrépitude et traversé par la démence. J’allais écrire une communauté de barbares où la force et la bêtise des hommes écrasent toutes les femmes. Une plongée dans un village où des familles se côtoient depuis toujours et protègent des secrets, des haines et des rancunes qui les rongent et les entraînent souvent dans les pires démences. Pour échapper à un tel milieu, il reste la fuite. Et comme partout où la violence règne, ce sont d’abord les femmes qui subissent les obsessions des mâles qui leur piétinent l’âme et le corps. Elles doivent faire face aux ravages de l’alcoolisme, à la rage qui peut aller jusqu'au meurtre.

Pas facile de se retrouver dans cette histoire où toute une population témoigne, agit et obéit à la loi imposée par le plus fort. Tous les personnages viennent à la barre pour livrer leur version. Comme lecteur, j’ai vite su que je devrais reconstituer le puzzle pour apprendre ce que dissimulait cette campagne en apparence tranquille. Comme j’aime les secrets de famille que l’on évite d’aborder dans les fêtes et les rencontres, je me suis lancé dans l’aventure avec une certaine fébrilité.

Un village de fous au bout du trou de l’enfer. Je n’ai jamais compris ce qui m’avait attiré ici. Je cherchais seulement un endroit isolé, un endroit perdu. Oui, c’est ça, je suis venu ici pour me perdre et elles m’ont trouvé. (p.25)

Tout y est. Abel, celui venu d’ailleurs, le survenant qui débarque dans un monde où tout est carencé et pourri. J’ai encore une fois eu l’impression de retrouver l’univers de William Faulkner. Oui, le grand Américain que j’aime tellement. Il me semble que je l’évoque un peu trop souvent dans mes dernières chroniques. La fameuse descendance du colonel Sartoris qui se noie dans l’alcool et se lance sur les routes du comté Yoknapatawpha à une vitesse folle pour trouver la mort à la première courbe un peu trop prononcée. Un monde qui a connu ses heures de gloire, mais qui s’est défait, rongé de l’intérieur par on ne sait quel cancer.

Avant nous, les anciens propriétaires, feu les grands-parents de ma mère, se sont enrichis avec les champs. À leur mort, elle a reçu un gros héritage. C’est de cela que nous vivons, depuis. Je ne les connais pas. Ils sont sur les vieilles photos brûlées dans le salon. Ma mère ne travaille pas. Elle a du mal avec les gens. Ceux qui la regardent pour la juger, les mêmes qui disent qu’elle n’a pas sa place dans les petits cadres brûlés sur les murs du salon. Nous vivons grâce au labeur des morts. Feu leur labeur oui. (p.14)

Les descendants de ces fondateurs misent sur un héritage pourri, vivent du travail de ceux qui étaient là avant et qui ont bâti le pays. Ce sont des survivants, des spectres en quelque sorte. Inactivité, oisiveté, démence et ivrognerie, tout ce qui s'impose dans une vie sans boussole.
Une malédiction étouffe ce village où les familles se haïssent tout en maintenant des relations troubles. On déteste pour ne pas aimer, comme on respire, pour se donner une raison de vivre ou de refuser de voir ses problèmes pour les régler. Rien de nouveau sous le soleil ! Même le grand William, dans Roméo et Juliette, s’approche de deux clans qui se combattent par hérédité.
Les hommes boivent du matin au soir, agressent les femmes, les épousent pour les séquestrer dans leur maison jusqu’à la mort. Les adolescentes doivent se protéger tant bien que mal des mâles qui se pensent irrésistibles quand ils sont ivres. Toutes ces jeunes filles finissent par travailler au restaurant de Jefferson, un endroit où tous les camionneurs s’arrêtent. Elles servent aux tables et ouvrent les cuisses sur le siège arrière des gros véhicules. C’est la règle. Toutes sont des marchandises offertes aux passants. Pas étonnant que plusieurs d’entre elles sont mères d’un enfant né de père inconnu et qu’elles doivent se débrouiller toutes seules.

LECTURE

Et je tourne les pages pour savoir qui est qui, suivre surtout la jeune Virginia qui raconte le monde à sa manière et devient pour ainsi dire l’oeil qui perce tous les secrets. Elle n’est plus une enfant, mais pas encore une jeune femme qui réveille les hommes et c’est ce qui lui permet de circuler partout, de s’installer dans l’ombre pour surveiller tous les agissements. Abel est particulièrement fasciné par elle.
Je me suis un peu égaré avec tous ces personnages avant de comprendre le canevas de ces gens qui se bousculent et s'agressent souvent. La folie et la démence possèdent tout le monde dans ce coin de pays où les visiteurs passent sans s’attarder.
Les filles à vingt-cinq ans sont déjà vieilles et décident souvent d’en finir, n’en pouvant plus d’une solitude qui devient génétique. Feue au féminin prend peut-être ici tout son sens.

Oui, mes enfants sont précieux, mais non, ils sont pas la plus belle chose qui me soit arrivée. S’ils avaient été conçus dans l’amour je dis pas, mais j’ai aimé aucun des hommes qui me les ont donnés. Sûr que je les aime, mes petits.  Mais je peux pas m’empêcher de les regarder parfois, et de me dire qu’ils me rappellent pas grand souvenirs heureux. J’ai jamais voulu les abandonner, mais dès qu’ils sont majeurs, je me tue. (p.80)

Les individus ne comptent pas dans un monde de brutes, de pulsions et de gestes irraisonnés, surtout si vous êtes une femme. Elles profitent de la pleine lumière quand elles s'échappent à peine de l’enfance, mais perdent rapidement leurs attraits et leur pouvoir de séduction. L’impression de découvrir des bêtes en rut où l’inceste est de mise, les agressions, l’alcoolisme des fous s'imposent par la force de leurs poings. Tous sont des corps à la dérive et personne n’arrive à secouer la fatalité et les secrets qui étouffent cette population.

PARALLÈLES

Un peu l’impression de me retrouver dans un roman tout proche de ceux d’Audrey Wilhelmy, celui de Bêtes en particulier où les gens ne sont que pulsions. Les marginaux de madame Wilhelmy vivent dans un lieu retiré où les mâles se partagent les femmes. Et, jusqu’à un certain point de Lise Tremblay, l'univers de La Héronnière où les citoyens étouffent de terribles secrets. Les étrangers sont à peine tolérés dans l’île, surtout pas quand ils menacent de secouer l’ordre établi depuis des décennies. Le monde de L’habitude des bêtes aussi où le chasseur Stan Boileau impose sa loi.

Ses parents avaient beau être riches, c’taient pas des anges. J’imagine qu’y faut des parents dérangés pour faire des filles dérangées. A r’fait juste la même roue. Quand une famille est dans l’vice, ça reste pris là, ça s’encrasse comme un peigne qui ramasse la saleté. (p.103)

Je me suis souvent demandé pourquoi une jeune écrivaine se lançait dans une direction semblable et portait un univers si lourd. Et je me suis revu au début de mes aventures romanesques, m’attardant dans des histoires de violence, de viols et d’obsessions alcooliques. Ce monde que j'explore dans La mort d'Alexandre et particulièrement dans Les Oiseaux de glace. Et quand on ose faire ses premiers pas sur les routes de la fiction, nous avons sans doute besoin d’affronter des démons et les folies qui ont marqué notre entourage d’une manière ou d’une autre.
Abel n’arrive pas à se déprendre de ce milieu qui ne sait que les mêmes mots et les mêmes horreurs. Il le comprend, mais trop tard. Le monde est pourri, impossible à changer. Que pouvait-il ? Il le réalise après sa fuite, dans un restaurant où il trouve refuge pour reprendre ses sens. Les hommes restent partout des prédateurs, la véritable menace.

Elle était à la fois Virginia et sa mère. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai su qu’elle était sa mère. Même si je n’avais aucune image d’elle en mémoire. Plus grande, plus forte, plus féroce. Son corps noirci. Ses yeux comme des tombes. Mais elle ne bougeait pas. En fait, elle était assise le long du tronc, comme appuyée. J’ai voulu la soulever pour ne pas la laisser là, près du feu, mais on s’est rué sur moi. Je suis tombé, le poids d’un homme m’a coupé le souffle. (p.191)

Une histoire particulièrement trouble, je le répète, mais comment ne pas donner raison à Ariane Lessard quand on voit où la société en est avec les médias qui ne cessent de nous abreuver de faits sordides ? La misère, la violence, les viols règnent partout sous les dictatures et même dans nos caricatures de démocratie. Le monde resplendit sur le fumier et la pourriture. Ariane Lessard m’a touché là où c’est le plus douloureux.
Un milieu qui implose et va finir par disparaître faute de combattants. Une fiction qui affronte la bête humaine qui prend tous les visages. Feue pour la femme, celle qui subit tout et qui survit par miracle ou par entêtement, ou qui se suicide parce qu’elle n’en peut plus ; celle qui donne la vie sans jamais pouvoir décider de ses jours et de son destin. C’est à pleurer. Oui, à brailler. Une fiction étouffante et rude qui vous laisse dans vos derniers retranchements. Un monde de démence et d'excès qui corrode l’âme. Comme si respirer devenait une aventure impossible et que l’espoir ne peut prendre racines chez Ariane Lessard. Une écrivaine à surveiller.


FEUE, roman d’ARIANNE LESSARD, publié chez LA MÈCHE ÉDITEUR, 2018, 192 pages, 23,95 $.

vendredi 8 février 2019

COMMENT SURVIVRE À RACINE

J’AIME QU’UN ROMAN reste présent dans mon esprit après avoir parcouru l’ultime phrase, celle qui ferme les portes de l’histoire qu’a voulu nous raconter l’écrivain. C’est ce qui m’arrive avec La petite rose de Halley de Rober Racine. Les personnages me tournent autour comme les frappes à bords qui me suivaient quand je partais tôt, les matins chauds d’été, pour une longue course dans les forêts de La Doré. Je me penche sur les paragraphes que j’ai soulignés au marqueur jaune et vois des pistes se recouper, se neutraliser et me troubler encore un peu plus. C’est qu’une lecture peut s’incruster et rester en vous un grand bout de temps. C’est cela avec Rober Racine. Je n’arrive pas à prendre mes distances et à m’occuper ailleurs.

J’aime qu’un roman me perturbe, me fasse me sentir comme une âme en peine, m’empêche d’ouvrir une nouveauté de La Peuplade que j’ai rapportée de la poste. Je suis subjugué et cela me fait un peu peur. Si je restais accroché, si je ne pouvais plus passer à une autre lecture ? Et je reviens à La petite robe de Halley, cherche à comprendre ce que je viens de vivre, à saisir les propos de l’auteur pour m’en éloigner peut-être en écrivant une chronique avec mes questions et mes hésitations.
Je m’attarde encore à la couverture du roman. Une robe rouge se détache, suspendue ou flottant devant un mur anonyme et râpé. Un vêtement debout on dirait, libéré des humains. Je tourne quelques pages et relis la première phrase que j’ai soulignée au marqueur jaune comme je le fais tout le temps.

Sans crier gare, le pire sfumato de l’Histoire avait surgi du sol pour s’élever à plus de dix mille mètres d’altitude. Jour de la Transfiguration pour certains. Mais pour les autres… (p.12)

Sfumato retient mon attention. « Une superposition de couleurs, technique qu’un peintre utilise pour créer la profondeur, une autre dimension peut-être ». Il est question ici de la première bombe nucléaire de l’Histoire, celle larguée sur Hiroshima. Une date comme une plaie qui ne pourra jamais cicatriser : 6 août 1945. Des centaines de milliers de morts, un an avant ma naissance. Un moment qui a marqué les esprits des vainqueurs tout autant que ceux des vaincus. Comme si l’action des Américains était une frontière que la race humaine venait de transgresser et que tout était possible dorénavant. Nous devenions l’égal de Dieu et pouvions détruire la planète. Hiroshima, le lieu, l’espace, mais aussi la référence dans ce qu’on ne doit jamais plus infliger à des vivants.
Je pense à Danielle et à son récit Ciel de Kyoto. Un séjour au Japon avec des amies qui a commencé dans cette ville marquée de stigmates, même si le peuple japonais a tout fait pour effacer cette terrible tragédie et s’en souvenir à jamais. Ils n’ont pas été touchés seulement dans leur milieu de vie, mais dans leur esprit et leur conscience. Ils ont vécu le mal dans sa totalité. Le voyage de ma compagne a débuté dans cette cité que j’imagine comme une sorte d’endroit sacré où l’on baisse la voix, où l’on sent des  présences. Comme s’il y avait des âmes flottantes qui vous cernent et vous effleurent ! Elle m’en a parlé souvent depuis son retour. La sensation, répète-t-elle d’avoir marché dans un espace où les humains sont allés au-delà du possible. Une vibration peut-être dans l’air, la mort partout, la vie qui a repris ses droits avec les cerisiers en fleurs, une folie inexplicable et difficile à comprendre.

HISTOIRE

Gregory, l’un des personnages de Rober Racine, est à Hiroshima pour étudier la radiation, les traces sur les murs et la pierre. L’émotion devient difficile à décrire. Ici, ce sont les dessins de la mort que Gregory regarde. La chaleur dégagée par Little Boy, la bombe, a imprégné la matière. Comme si la ville était entrée en fusion au cœur d’un volcan.
Et Tania, l’épouse de Gregory, une musicienne, une créatrice et amante qui transforme les tissus et travaille à la confection d’une robe commandée par une femme mystérieuse. Marie, leur fille, cherche une façon de comprendre le monde en se heurtant aux mots de Denis Vanier, sa colère étourdissante, celui qui « écrivait pour ne pas tuer ». Elle découvre l’amour et le poète la fascine. Tout comme Gregory son père, à Hiroshima, elle marche dans le centre-ville de Montréal pour sentir une présence, vibrer dans les stances du poète.  Il y a la vie en soi et hors de soi. Toujours.
Pourquoi j’ai l’impression de m’accrocher à des détails et de rater l’essentiel ? Gregory, à cinq ans, aurait tué un bébé à coups de bâton parce que la petite fille pleurait. Il ne se souvient de rien. Peut-on avoir été un monstre et continuer à vivre normalement, aimer et chercher le bonheur des siens ?

Gregory ne pouvait s’empêcher de repenser à ce geste fou qui aurait été le sien, un demi-siècle plus tôt. Une lettre des parents de l’enfant lui avait appris cette nouvelle quelques semaines avant son départ pour le Japon. Alors qu’il fracassait la tête de leur Rose-Aimée, une bombe atomique aurait explosé dans sa petite boîte crânienne, laissant résonner la débâcle des vaisseaux sanguins, l’affaissement de ses os et la crue d’une matière cérébrale presque vierge. (p.13)

Le récit de Racine prend alors une autre direction. Comment réagir devant le travail de Tania, les conquêtes de Marie, l’ami de toujours qui vient de faire un infarctus ? Tout explose, se superpose, se mélange et nous pousse dans une sorte de transparence où les personnages se croisent. Sfumato. On y revient.
La mort debout face au miroir. Là. Tout près, au bout des doigts, dans la prochaine phrase, au coeur d’un poème de Vanier. Un enfant tue à cinq ans pour le silence. Un jeune soldat largue une bombe qui va souffler l’imaginaire pendant des générations. La petite Rose-Aimée avait à peine douze mois lors du meurtre. C’était l’année où la comète de Halley était visible dans le ciel.
L’apparition d’un tel phénomène annonçait des événements bons ou mauvais, autrefois. Edmond Halley en 1705 a expliqué qu’elle revenait tous les 75 ans environ. Son dernier passage date de 1986. Un signe, un message ? L’enfant serait-elle venue du fond de l’espace ?

Pendant 366 jours, du 6 septembre 1958 au 7 septembre 1959, on a perdu la trace de Halley, à l’aphélie, près de Neptune. Contraction de la matière jusqu’au vide ? La petite fille ? (p.230)

La vie de la petite fille correspond à ce temps où la comète n’était plus visible. Rober Racine nous emporte dans un conte presque… Tout se tient et se fragmente. Tout explose ! Même que les parents portent un nom rare : Duciel. Venus du ciel… Encore...

BOUSCULADE

Tania crée sa robe tandis que Marie expérimente l’amour en cherchant Denis Vanier sur les trottoirs de Montréal. Elle s’attarde devant la fresque qui recouvre tout un mur. Il est là pour lui dire que cette ville lui appartient, qu’il l’a hantée et irradiée d’une certaine façon. Il a été une véritable comète dans la poésie québécoise, vivant avec une intensité fulgurante, captant tous les regards.

Certaines vies sur terre sont des signes, à l’image des lettres de l’alphabet. Réunies, elles révèlent une pensée nouvelle, un mouvement d’émerveillement. Isolées, elles sont vertigineuses ou illisibles. C’est infiniment simple. Avant ma venue sur terre et après (comment conjuguer le passé et le futur simultanément au présent ? J’aurais dû écrire quelques mots là-dessus), il n’y a pas de petite entité terrestre et sensible nommée Gregory. Mais ce fragment, attaché au néant, a juste assez de conscience pour l’offrir à une autre composante. (p.211)

Le roman de Rober Racine nous garde sur la ligne étroite qui sépare l’horreur de la beauté. Entre la naissance et le meurtre, le souffle, le rire et la trahison. La fissure de l’être et de la matière qui peut nous faire basculer dans l’impensable.
Et je me trouve encore tellement loin des personnages de cet écrivain. La vie et la mort s’empoignent. Cette étreinte me déstabilise et me laisse en apnée au bout d’une phrase, comme si je glissais dans une autre dimension. Racine m’oblige à un arrêt. Je cherche le souffle, la présence des humains Suis-je encore du côté des vivants ? Peut-être que je ne suis qu'une trace sur la pierre...
Les personnages de Racine ne sont-ils que des comètes qui reviennent cycliquement nous hanter ? 
Et Denis Vanier dans ce récit, sa poésie comme des bombes à fragmentation, sa rage et sa douleur, sa tendresse aussi. Des pages magnifiques sur cette oeuvre mythique qui portait toute la violence des mots et leur pulsion.
Tout bascule, tout change pour le pire ou le mieux, comment savoir ? Tania coud la robe qui va tuer Gregory. Trahison. Geste qui peut défaire une ville, une vie, question sur la responsabilité, le sens du devoir, la place que chacun occupe dans la grande et petite histoire. Tentative de cerner cette figure qui peut tout.
Rober Racine touche où ça fait mal dans un monde qui fonce aveuglément vers sa perte, comme une comète qui ne peut échapper à l’ellipse de sa trajectoire.
Je cherche encore à m’éloigner de la prose dévastatrice de Rober Racine en écoutant les musiques méditatives d’Arvö Part. Ça m’aide à me calmer, ça me permet d’être là dans toutes mes peurs et mes certitudes. La vie fait ça. J’ouvre un livre, m’avance avec prudence, hésite. Vais-je survive à une autre déflagration ? Je respire. Je suis toujours vivant et me penche sur l’espace blanc, éprouvant une sorte de vertige, pour surprendre le premier poème de Chauffer le dehors de Marie-Andrée Gill. Je lis : « Le souffle des paroles »… Je ferme les yeux et il me semble entendre le rire de Rober Racine.


LA PETITE ROSE DE HALLEY, roman de ROBER RACINE, publié chez BORÉAL ÉDITEUR, 2018, 240 pages, 24,95 $.



lundi 4 février 2019

FRANÇOIS RICARD FAIT RÉFLÉCHIR

TROP FRÉQUEMMENT, hélas, les essais sur la littérature québécoise misent sur une langue qui m’étourdit et me déroute. Les spécialistes et les théoriciens de l'écrit me perdent et je n’arrive plus à retrouver les œuvres que j’aime dans ces propos. Ces chercheurs, il me semble, ne peuvent échafauder un paragraphe sans multiplier les références à des collègues. L’impression que ces lecteurs écrivent en surveillant les autres et que l’important pour eux est d’être cités dans une prochaine publication. Je m’y attarde cependant, pour voir, pour être surpris. Les propos d'un Gilles Marcotte par exemple. Il m’a étonné et ses conclusions m’ont souvent dérouté. J’ai particulièrement aimé Un roman sans aventure d’Isabelle Daunais, une réflexion qui secoue notre imaginaire et notre monde de fiction avant les années 1970.

François Ricard a le grand mérite, dans La littérature malgré tout, d’écrire dans une langue limpide. Pas besoin de s’arracher les cheveux pour comprendre où le professeur, biographe et essayiste veut aller. C’est simple, précis et il montre bien ses intentions dans une courte présentation.

Il n’est pas impossible que ce livre intéresse quelques spécialistes, chercheurs ou autres professionnels de la littérature. Mais ce n’est pas à eux qu’il s’adresse d’abord. Le lecteur idéal que j’imagine - et dont il doit bien rester quelques spécimens ici et là - n’est pas un savant ni un « littératurologue », mais un individu, homme ou femme, jeune ou vieux, pour qui les œuvres littéraires ne sont pas un objet d’étude mais un art de vivre, une manière de préserver et d’approfondir en nous le petit espace d’humanité et de liberté qui nous reste. (p.7)

Je me suis reconnu dans ce lecteur qui cherche dans le roman « un art de vivre et un espace de liberté ». L’écrivain et enseignant s’attarde à des souvenirs, des rencontres, des découvertes qui l’ont secoué et bouleversé. Un livre peut aider à respirer ou vous étouffer. Quand un auteur vous touche, il devient impossible de s’en éloigner et d’abandonner des personnages plus présents souvent dans votre vie que des proches qui hantent votre quotidien.

AVENTURE

J’ai consacré beaucoup de temps aux livres des autres, à réfléchir à leur démarche et à ce qu’ils dissimulent souvent au coeur de leurs phrases. Bien sûr, j’ai croisé des enchanteurs et aussi des prosateurs à belle réputation qui m’ont ennuyé.
M’attarder à mes aventures de lecteur devient ma façon de préciser ce que j’ai ressenti en parcourant quelques centaines de pages qui sont venues me toucher dans ce que j’ai de plus vrai dans la production québécoise des dernières décennies. J’ai toujours cru que je devais réserver l’espace du journal où je travaillais aux écrivains du Québec. Ce lieu médiatique leur appartient et pas un journaliste ne devrait avoir le droit de les en priver. Avis aux « Indiana Jones » qui ne jurent que par la littérature étrangère.
François Ricard se penche sur un art difficile qui me concerne et me fait hésiter. Il cherche à cerner cette entreprise bizarre qui veut mettre une couche de mots sur les textes de ses collègues. J’ai souvent ressenti un malaise en exerçant ce travail, mais quel apprentissage de la franchise et de l’honnêteté ! Se lancer dans une chronique ou une critique, c’est se tourner vers soi pour dire ce qu'un autre écrivain heurte en vous.

RENCONTRE

Ce travail me tient en éveil depuis une cinquantaine d’années. Un arrêt, un moment de réflexion, une sorte de rencontre où les phrases pèsent de tout leur poids et ne servent jamais à étourdir ou à séduire. Je considère maintenant que cela fait partie de mon métier de souffleur de mots. Me lancer dans des fictions, oui, des récits et des carnets, mais sentir l’obligation de plonger dans le monde de mes contemporains pour voir où ils en sont et pourquoi ils recommencent sans cesse une tâche qui ne peut avoir de fin. Un écrivain qui ne se préoccupe pas du travail des autres me semble un funambule maladroit.
Bien sûr, j’ai changé depuis le premier texte que je signais dans Le Quotidien du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Au début, je pensais devoir agir en magistrat (point de vue de la plupart des chroniqueurs). J’étais celui qui devait séparer les bonnes publications des mauvaises. Mon jugement était sans appel. C’est toujours le cas. La victime (l’écrivain) ne gagne jamais à faire appel et à se plaindre d’une sentence parue dans un média. Le journaliste ou ce qui lui ressemble possède une forme d’immunité même quand il cherche à réécrire tous les livres à sa manière. J’en ai connu plusieurs de ces « justiciers » qui souhaitaient mettre les scribouilleurs au pas et « faire le ménage » dans les publications québécoises. Jean Basile a affirmé une chose semblable dans Le Devoir, il y a des années.

Les véritables critiques, ces lecteurs passionnés qui font pleinement conscience et aux œuvres et à l’expérience à la fois mentale et existentielle que celles-ci leur procurent, force est d’admettre qu’ils sont très rares, et même de plus en plus rares à mesure que la littérature s’efface tout doucement de notre monde et de nos vies. (p.39)

Je veux établir un dialogue, vivre un tête-à-tête particulier, raconter pourquoi un texte (ce peut aussi être de la poésie) touche en moi un quelque chose que je cherche inlassablement à effleurer en écrivant. Une façon d’expliquer ce contact intime, sans déguisement et maquillage. Cette approche exige souvent des efforts terribles et des remises en question. Et quand un récit n’a aucun écho en moi, ça arrive malheureusement, je m’abstiens. La rencontre a échoué à cause d’un style, d’un regard, du propos, d’une manière de dire qui me laisse indifférent. Bref, le dialogue précieux que je souhaite aurait risqué de devenir un monologue sans importance. Beaucoup de chroniqueurs sont tentés par cette forme de parole qui se mord la queue.

RENCONTRE

François Ricard me touche particulièrement quand il s’attarde auprès de Gabrielle Roy, qu’il explique son regard sur une œuvre encore mal vue par nombre de spécialistes et surtout, lorsqu’il réfléchit à son travail de biographe. Il y a longtemps que j’ai compris qu’une telle tâche demande des décennies. C’est certainement pourquoi je me suis toujours tenu loin de ce genre d’entreprise. J’y ai songé, à la mort de mon ami Gilbert Langevin, mais il aurait fallu me faire enquêteur, chercheur, preneur de notes, obsédé qui revient sans cesse aux mêmes textes, provoquer des rencontres et écouter ceux et celles qui ont côtoyé le poète pendant son existence tourmentée. Je n’ai pas eu ce courage ou cette abnégation.
Tout comme monsieur Ricard, je ne lis pas souvent de biographies, mais je n’ai pas pu résister à Pierre Nepveu et à son Gaston Miron, comme je ne pouvais éviter Gérald Nicosia et Jack Kerouac. Bien sûr, l’ouvrage que François Ricard signe pour présenter Gabrielle Roy, la femme, le milieu, la vie de l’écrivaine que nous avons mal aimée, m’a fait vivre des moments inoubliables.

DISPARITION

Les affirmations de François Ricard concernant « la normalisation de la littérature » touchent une corde sensible chez moi. Il ébranle tout ce qui a donné sens à ma vie. Le texte qui avait quelque chose de sacré dans mon enfance serait maintenant un objet obsolète. Et ce même si les livres prolifèrent et vont dans toutes les directions depuis quelques années. Ces propos me ramènent à ceux qui ont commenté la production québécoise et qui ont provoqué souvent ma colère. Ils ont agi comme ces irresponsables qui ont pratiqué la coupe à blanc dans la forêt boréale sans se soucier des lendemains. Ces « lecteurs salariés », comme je les nomme, ont fait des ravages impossibles à oublier. Pendant des décennies, dans les pages des grands médias nationaux, tous les écrivains qui osaient envoyer leurs personnages dans une région ou la campagne, se faisaient lyncher. Il fallait être urbain envers et contre tous pour retenir leur attention, c’est à dire Montréalais. Heureusement, cela a changé, mais les attaques de ces kamikazes ont fait un mal terrible à notre imaginaire. Il y a un essai à inventer sur ceux qui ont brandi la contre-culture à bout de bras quand nous cherchions de peine et de misère à cerner les territoires de notre présence en Amérique. Quelle entreprise suicidaire et irresponsable !

Nous ne le savions pas, eux-mêmes ne le savaient pas, sans doute, mais les missionnaires de la contre-culture et la nouvelle écriture, les dénonciateurs du mensonge et de la vanité littéraires qui s’agitaient parmi nous à la fin des années 1970 auront eu raison. Certes, ce n’était pas leur fait, et ils agissaient moins en assassins qu’en embaumeurs, mais leur campagne de destruction et leurs proclamations apocalyptiques sont bel et bien porté fruit : le temps de la littérature était terminé. (p.191)

Pour employer un mot qui me hérisse, « l’industrie du livre » a bien changé depuis les années 1970. Les écrits existentiels et viscéraux, les textes qui bousculent la place des humains dans la société sont de moins en moins visibles. Les « écrivains de fond » ne retiennent plus l’attention des médias et encore moins celle des organisateurs d’événements qui tournent autour des parutions récentes.
Nous en sommes à l’ère du vedettariat. Il faut être comédien, journaliste vu à la télévision, animateur reconnu ou humoriste pour attirer les regards. Les véritables manieurs de mots, ceux qui vivent et périssent par le verbe comme Nicole Houde, nous les ignorons. Mon amie Nicole qui a écrit toute sa vie pour repousser sa tentation de la mort. Chez elle, la phrase a été une manière de survivre. Ces chercheurs de sens sont maintenant condamnés à travailler dans l’indifférence et les grands prix nationaux font souvent des choix étonnants.
Je crois à la littérature. Et ce malgré tous les excès, les entreprises commerciales et les pirouettes des amuseurs qui s’agitent dans les salons de l’imprimé avec leurs livres jetables. Et comme écrivain, je m’ennuie d’André Vanasse et de ses lectures décapantes. Nous avons fait un bon bout de chemin ensemble. Des conversations précieuses, un même amour pour le mot et le texte.  Oui, il y a encore des éditeurs qui misent sur l’originalité et qui ne se laissent pas impressionner par le curriculum vitae des vedettes qui haranguent les foules. Pas facile dans une époque où tout le monde veut son nom sur la page couverture d’un livre et refuse souvent de lire.
J’aime plus que jamais ces phrases qui font mieux respirer dans un univers en péril. Je trouve toujours des ouvrages qui me coupent le souffle et me permettent de voir autrement ce qui bouge et s’affole autour de moi. Bien sûr, la manière a changé, on n’écrit plus comme Yves Thériault le faisait. La vie fait cela. Les rencontres précieuses sont précieuses et plus nécessaires que jamais. Je pense à ma découverte du roman de Karoline Georges De synthèse, l'année dernière et les réflexions de Mustapha Fahmi. Que dire du plaisir que j’ai à retrouver monsieur Gilles Archambault ? C’est toujours une fête, comme recevoir un ami. Oui, j’aime ces entêtés qui retournent les images, cherchent à voir au-delà du babillage de la télévision et de Twitter.
François Ricard m’a forcé à me pencher sur ce qui a donné sens à mon existence. La lecture d’abord, cette incroyable façon de transformer le quotidien pour cesser d’avoir peur de ses semblables. J’écris pour effleurer des vies, toucher des mains, capter le regard de l’autre en moi. Il me semble que je ne pourrai jamais m’en passer. Peut-être aussi que je suis d’une race en voie de disparition, tout comme monsieur Ricard.


LA LITTÉRATURE MALGRÉ TOUT, essais de FRANÇOIS RICARD, publiés chez BORÉAL ÉDITEUR, 2018, 200 pages, 24,95 $.

  
https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/litterature-malgre-tout-2615.html


jeudi 24 janvier 2019

LYNE RICHARD VOIT AUTREMENT

J’AIME LE TITRE de ce recueil de nouvelles de Lyne Richard qui évoque la vie de quartier dans ses gestes les plus simples. Les cordes à linge de la Basse-Ville permet de redécouvrir le quotidien dans ses grandeurs et aussi, peut-être, dans ses misères. Vingt-huit courts textes qui poussent le lecteur dans le quartier Saint-Sauveur, un secteur de la ville de Québec, de suivre des personnages qui vont et viennent du matin au soir. L’écrivaine sait voir le milieu qui l’entoure avec une précision singulière. Madame Richard décrit sa ville, un quartier où les gens se croisent, se saluent parfois, doivent combattre des peines et vivre bien des ruptures. Voilà une observatrice hors pair des hommes et des femmes, des enfants aussi, qui sont tous à la recherche d’un peu de bonheur et de paix.

J’aime qu’une écrivaine s’attarde aux occupations quotidiennes pour en surprendre la beauté et une forme de grandeur. Bien sûr, on se heurte à l’amour, la maladie, la mort, les chagrins et la peur qui traversent toutes les vies. Lyne Richard possède cependant ce don précieux de faire voir, comme si elle vous prêtait ses yeux. Le territoire familier devient alors un espace d’explorations et de découvertes.
Madame Richard consacre aussi son temps à la création d’œuvres visuelles, ce qui aiguise certainement sa manière de montrer le monde dans ses agitations. Et ce qui me touche plus que tout, c’est cette empathie que l’on ressent, disons le mot lourd de sens, cet amour pour les gens qui vaquent à leurs activités, jonglent avec des drames qu’il est impossible d’éviter.

C’est là, dans le sous-sol du bungalow de tante Charlotte, que j’ai pris un livre dans mes mains pour la première fois. Chez nous, il n’y avait pas de livres. Je l’ai ouvert et je l’ai senti. Ça sentait la vie rêvée, les voyages d’aventures, ça sentait l’inconnu. Je me suis dit que dans les livres, on pouvait avoir une mère heureuse et un père doux comme oncle Andrew. Ça m’a tout de suite émue, alors j’ai décidé de devenir écrivaine. (p.23)

Il faut retenir ce que dit ici la jeune narratrice. L’écriture permet de s’inventer une vie, de transformer les gens, de trouver le bonheur et d’oublier la cruauté ou les malheurs. Un roman peut changer les parents au contact des mots et des phrases. Peut-être est-ce là le rêve un peu naïf d’une enfant, mais en suivant Lyne Richard, on comprend qu’elle ne dévie pas tellement de ce credo.
J’aime que l’on délaisse les drames qui tapissent les activités des médias et déambuler dans une ville avec le sourire. Ce n’est pas facile le métier de lecteur quand les écrivains s’acharnent à ressasser la misère, la violence, l’exploitation sexuelle et psychologique. Que ça fait du bien de s’avancer dans une éclaircie, de sentir la chaleur du soleil sur sa peau et de s’abandonner au plaisir de vivre un beau matin d’été.

REGARD

Tout arrive à celui qui prend le temps d’observer les gens qu’il côtoie tous les jours. Tout peut s’imaginer quand on étudie la danse des cordes à linge dans le souffle du matin, les chemises, les pantalons qui se gonflent, mais aussi les dessous intimes. C’est terrible tout ce que cet étalage peut raconter sur ceux qui se livrent sans gêne aux regards des passants.

Étendre des sous-vêtements féminins tient du grand art qui consiste à révéler le corps qui ose s’afficher ainsi sur la corde. J’ai toujours pensé que celles qui le faisaient bien étaient des femmes très sensuelles, libres dans ce geste d’une grande beauté qui est de montrer le plus intime de toutes les brassées. (p.42)

Je n’y avais jamais réfléchi avant. Il y a un art de la corde à linge. Avec Lyne Richard, ce ne sont pas seulement des vêtements que l’on place les uns à côté des autres, mais un message que l’on envoie aux gens. C’est certainement ce que j’imaginais quand j’ai écrit La légende de Mémots en 1984, une sorte de conte pour le premier collectif de la nouvelle maison d’édition Sagamie-Québec que nous venions de fonder. Mon héros pratiquait le métier très envié d’accordeur de cordes à linge. Son art permettait de faire entendre une musique harmonieuse les jours de grandes agitations.
Rêver devant cet étalage de vêtements qui danse sous les applaudissements du vent, inventer des personnages, capter des signaux, créer un monde de fantasmes et de désirs peut-être.

VIE

L’art de la photographie permet à un personnage de Lyne Richard de voir bien des choses dans une ville qui semble ne receler aucune surprise quand on y vit depuis longtemps.

Je commence par la rue Arago et je descends jusqu’à la rivière Saint-Charles. Rue par rue. La Basse-Ville est magnifique le matin. Rue par rue le nez en l’air à regarder les corniches, les arbres et les oiseaux. Les vieilles portes aussi. Les jardinières et les perrons. J’ai une fascination pour les perrons, car l’été, quand j’étais petit, après le souper, mon père et moi allions nous asseoir sur le perron. Mon père fumait sa pipe et me racontait sa journée. Papa travaillait au cimetière Saint-Charles et il disait que c’était l’endroit le plus beau du quartier. Parce que, mon garçon, il s’y passe des choses vraies. (p.37)

L’art de voir autrement ce qui nous entoure et surtout de le montrer de manière juste et inspirante n’est pas fréquent. Ces balcons où les familles se retrouvent l’été, une jeune fille qui court dans le parc et qui ne peut retenir ses larmes. Un chien, patient comme tous les animaux, témoin de l’agitation humaine. Des enfants qui s’amusent, un sculpteur amoureux d’une femme qu’il a croisée une seule fois et qui ne peut s’empêcher de l’imaginer dans tout ce qu’il touche.
Impossible non plus d’éviter les cruautés de l’existence. Une jeune fille agressée sexuellement par son grand-père. L’horreur se faufile partout. La vie, même quand on se tourne vers le beau, possède son lot de laideurs. Et il y a ceux qui n’arrivent plus à rêver, qui glissent dans la déprime et qui ont la certitude de sombrer dans un grand trou sans fond. Certains textes m’ont rappelé l’approche de Marie Ouellet qui se livre au même patient travail d’observation dans son recueil Courtes scènes fugitives. Tout comme André Carpentier dans Ruelles, jours ouvrables.

LA VILLE

Ce que j’aime surtout, c’est cette vie communautaire où j’ai eu l’impression de plonger dans une fresque de Jérome Bosch. Ces toiles immenses où les petites histoires individuelles se nouent pour faire partie de la grande représentation. C’est vivant, grouillant, souvent émouvant. Le quartier vibre, comme si la ville respirait et poussait tout le monde dans une chorégraphie qui se fait et se défait selon les heures du jour.

Elle peint cet homme encore et toujours, depuis des semaines, elle peint cet homme qu’elle ne connaît pas. Toujours elle l’enferme dans des racines, elle ne sait pas peindre autre chose que son corps et des racines, même quand il se tient près d’un lac, on ne voit pas le lac sur la toile, on ne voit que l’homme et les racines. Elle, elle dit que le lac est dans ses yeux à lui, elle dit qu’il est le monde à lui seul. Tout un monde dans un corps seul. (p.60)

L’art de vivre dans la plus belle simplicité et dans sa grandeur émouvante. L’imaginaire aussi qui transforme tout.

ORFÈVRE

L’auteure trouve un rythme en ciselant sa phrase qui devient effilée comme un couteau à pain. Un travail d’orfèvre qui s’appuie sur la patience et ne prend fin que quand l’artiste a touché ce qu’elle imaginait avant de se lancer dans sa tâche.
La belle impression de circuler tout doucement dans une suite de tableaux qui m’ont rappelé mon ami Jean-Guy Barbeau qui savait si bien peindre la solitude des femmes, leurs craintes et leurs effarouchements. Combien de fois j’ai rêvé devant ces personnages qui cherchaient à échapper à leur vie étouffante ?
Lyne Richard pratique l’art du regard. Quel plaisir de l’accompagner dans son quartier, de s’attarder dans un parc les jours de soleil et de canicule, de marcher sur des trottoirs usés, de s’arrêter devant une corde à linge après avoir bifurqué dans une ruelle ! 
Une belle dose d’humanité que ce recueil. Une écriture qui tient du carnet, de l’aquarelle et peut-être tout simplement de la manière de prendre son temps pour voir un lieu habité dans toutes ses dimensions. Des textes qui font du bien à l’âme et réchauffent comme une tasse de café noir très tôt le matin, quand le jour n’est encore qu’une promesse.  


LES CORDES À LINGE DE LA BASSE-VILLE, nouvelles de LYNE RICHARD, publiées chez LÉVESQUE ÉDITEUR, 2018, 134 pages, 23,00 $.

  
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