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lundi 30 mars 2020

LE SOURIRE DE CHRISTINE EDDIE

MAGNIFIQUE ROMAN D’ESPOIR que celui de Christine Eddie malgré les obstacles que la vie se plaît à placer devant les humains, Un beau désastre nous entraîne dans un quartier populaire, une ville semblable à toutes les cités industrielles. Des familles y vivent au jour le jour, dans des maisons qui s’effritent peu à peu par manque d’entretiens. Célia et M.-J. gardent la tête hors de l’eau malgré tout et se débrouillent. Elle, éternelle optimiste, et lui, malgré son jeune âge, conscient des catastrophes qui menacent la planète.

Christine Eddie est une conteuse remarquable et ses histoires à multiples facettes nous emportent dans les spirales du quotidien de Célia et de son neveu M.-J., un garçon que sa sœur lui a laissé avant de disparaître en Inde pour méditer sur les aléas de l’amour. Un enfant taciturne, introverti et solitaire. Tout le contraire de Célia qui trouve toujours le beau côté des choses et une solution aux grands et petits problèmes de la vie. Son travail d’astrologue ou de tireuse de cartes lui fournit l’occasion de calmer les angoisses de ses clients et amis. 
Sur un ton léger, Christine Eddie nous pousse imperceptiblement devant les catastrophes qui menacent la planète. Les changements climatiques, la misère et la pollution, les spéculations qui permettent à des individus sans scrupules de s’enrichir sur le dos des démunis, les migrations et les difficultés des réfugiés à vivre une existence normale dans leur ville d’adoption.
Célia, malgré des amours sans issues, ne se laisse jamais abattre. M.-J. baisse la tête, un peu fataliste devant la Terre qui étouffe, les océans qui n’arrivent plus à digérer le plastique. Il ne manque qu’une pandémie, un virus à bouche chercheuse, pour animer le tout.

Quelque quinze mille personnes vivaient dans le Vieux-Faubourg, un enclos créé à proximité d’usines qui produisent surtout de la laideur et à l’intérieur duquel on avait construit des logements de brique, tous à peu près identiques. Aucun espace vert, pas un carré d’herbe, malgré le discours des élus qui, avant chaque élection, promettaient un parc. Pas de fontaine ou de bâtiment signé par un architecte de renom. Même l’église, unique monument d’envergure à s’élever au-dessus des toits, se fanait depuis que le clergé lui en avait préféré une autre, moins grandiose, plus rentable. (p.36)

Autant prendre une grande respiration avec Célia, fermer les yeux et se dire que tout va bien dans le meilleur des mondes. Les humains ont toujours trouvé une façon de triompher des pires épreuves. M.-J. souffre certainement de cette maladie récente que l’on nomme « l’angoisse climatique ». Certains croient que Greta Thunberg est atteinte par ce virus. Un mal qui touche les jeunes en particulier qui n’arrivent plus à imaginer comment ils peuvent avoir un avenir avec les catastrophes environnementales qui frappent partout, les guerres qui n’en finissent jamais.

TALENT

M.-J. possède un talent pour le dessin. Il y trouve sa manière de respirer, d’oublier sa solitude, la peur qui lui colle à la peau. Un voisin, pour faire plaisir à sa femme, lui demande de peindre une murale sur la devanture de sa résidence déglinguée. Une petite galerie, de la verdure, de quoi imaginer qu’ils vivent dans la plus coquette des maisons du quartier. Il ne faut pas oublier le banc. C’est bon de croire qu’ils peuvent s’y asseoir et piquer une jasette avec un passant. Du lierre aussi pour masquer la laideur et la décrépitude de la brique.

Rien, donc, n’indiquait que l’horizon de M.-J. eût quelque chance de s’élargir quand, à deux rues de la clôture de pivoines, un homme dont la femme avait toujours rêvé d’un balcon et d’une boîte à fleurs dans laquelle elle arroserait des géraniums demanda à rencontrer l’artiste. Célia ne laissa surtout pas passer l’occasion et força M.-J. à s’asseoir avec monsieur Nadon à la table de la cuisinette, où le vieil homme qui sentait la pipe expliqua son projet. Monsieur Nadon célébrait son cinquantième anniversaire de mariage le 13 mai. Il voulait offrir à sa femme une balustrade en fer forgé, un lierre qui grimperait sur le mur de brique, un auvent à rayures et des géraniums roses. (p.90)

M.-J. s’exécute et son talent fait des miracles. Tous veulent transformer leur taudis, masquer la laideur. Le jeune homme change le quartier. Pas seulement les devantures des maisons, mais surtout le regard des femmes et des hommes qui découvrent la beauté, un art de vivre, l’entraide. La couleur et les dessins métamorphosent les jours de tout le monde. Le Vieux-Faubourg devient un espace où il fait bon respirer. Bien sûr, les autorités ne pensent pas comme ça. Les élus décident d’appliquer la loi. Propriété privée, dommages au bien d’autrui, on connaît la chanson. Tout doit disparaître. 
Christine Eddie nous emporte dans un véritable tourbillon où elle confronte les pires côtés des humains comme les meilleurs.
L’art, la peinture, l’amour peuvent tout changer malgré des événements qui auront presque la peau de M.-J.
Madame Eddie est une magicienne qui aborde les sujets les plus inquiétants avec une petite moue et une étincelle dans les yeux. Une écriture, un sourire dans la phrase, un regard réconfortant. Une fée qui, avec son coffre à mots, transforme la réalité même si elle demeure consciente que le mal ronge la planète, que les humains sont doués pour la violence et les pires exactions. 
Un roman qui fait du bien et qui vous rend heureux en cette époque de confinement et de méditation. De quoi faire oublier tous les virus de la Terre qui voyagent depuis le commencement des temps et qui resteront à l’affût même quand l’été sera venu n’en déplaise au grand Donald des États-Unis.

EDDIE CHRISTINE, Un beau désastre, Éditions ALTO, 192 pages, 23,95 $.
https://editionsalto.com/catalogue/un-beau-desastre/

mercredi 25 mars 2020

LE CHOIX DE LORI SAINT-MARTIN

AVEC POUR QUI JE ME PRENDS, Lori Saint-Martin ne laisse personne indifférent. L’écrivaine raconte sa venue au français et son cheminement étonnant. Née à Kitchener, en Ontario, de parents anglophones, elle choisit d’apprendre le français et de faire des études à l’Université Laval de Québec pour y compléter un doctorat. Une immersion dans ce milieu francophone qui transformera son existence. Elle s’intègre au Québec et change de nom pour devenir une autre dans sa tête, son corps et son âme.

Cet ouvrage m’a particulièrement touché et rappelé tous les efforts qui j’ai dû faire pour devenir « souffleur de mots » et échapper à la tradition familiale. Tout comme Lori Farnham (c’est son vrai nom), j’ai voulu être écrivain très tôt. Pour y parvenir, je devais m’exiler, quitter mes proches et le village. Partir était une nécessité existentielle. J’ai dû m’installer à Montréal, connaître « le confinement » presque dans un sous-sol à la frontière d’Outremont. Je devais vivre les études et l’université pour arriver à l’écriture. 
Lori Saint-Martin tourne le dos à son milieu en passant de l’anglais au français, échappe ainsi à son enfance et se réinvente. J’ai fait un peu la même chose. Le français que je parlais dans mon village n’était pas celui que j’entendais en ville. Je me souviens du mal et de mon affolement quand il fallait intervenir dans une salle de cours à l’Université de Montréal. J’ai perdu des images, des manières de voir et de dire en plongeant dans des études littéraires. 
Je tournais le dos à ma famille. Tout le village en somme. La certitude aussi d’être un traîte. Je me suis attardé à ce phénomène que Pierre Bourdieu nomme « le transfuge de classe » dans L’orpheline de visage où je rends hommage à l’écrivaine Nicole Houde. Ce mal-être de tout individu qui, après des études ou une migration, n’est plus à l’aise dans son milieu d’origine comme dans celui où il tente de s’intégrer. 
Lori Saint-Martin a fait un choix étonnant en voulant muter pour échapper aux carcans qui ont marqué son enfance. L’adolescente rebelle ne pouvait se contenter de la voie toute tracée qui l’attendait et qu’a empruntée sa soeur. Elle a décidé de défricher son propre terrain, d’inventer son personnage.

Si j’ai changé de vie et de langue maternelle, c’était pour que ma mère ne puisse pas me lire. Si j’ai changé de vie et de langue maternelle, c’était pour pouvoir respirer alors que j’avais toujours étouffé. Je raconte, ici, l’histoire d’une femme qui a appris à respirer dans une autre langue. Qui a plongé et refait surface ailleurs. (p.9)

Un exploit que d’aller vers l’autre soi, que de devenir une femme libre de toutes attaches et de s’imposer par l’écriture et les traductions.

MUTATION

Madame Saint-Martin s’intègre parfaitement au milieu francophone. Beaucoup de migrants ont dû faire un choix semblable, mais ce sont les circonstances et les aléas de la politique qui les ont forcés à troquer leur langue d’origine. Je pense à Samuel Beckett, Eugène Ionesco et Romain Gary.
Sortir de soi pour s’inventer en s’éloignant de son enfance n’est jamais facile et surtout un fait rare.

Ma première œuvre a été de me créer moi-même comme francophone. Si je devais choisir une seule langue (mais je refuse de choisir, les trois me sont essentielles), ce serait le français. (p.12)

Elle réussira si bien que l’écrivaine parle de la petite fille de Kitchener à la troisième personne, comme si elle décrivait un être de fiction. C’est assez troublant.

Mais la principale difficulté est le silence que je fais planer sur ma langue et mon identité depuis mes vingt-cinq ans. Les gens que j’ai connus après, à moins de devenir très intimes, ne savent rien sur mon passé, mon nom, mes origines. J’ai préféré le placard. Et j’ai pu choisir justement parce que je n’avais pas d’accent anglais, rien qui me trahissait. (Je prends l’accent du coin automatiquement, comme mon téléphone se met à l’heure locale.) (p.25)

RETROUVAILLES

Lori Saint-Martin retrouve sa langue des origines en ayant des enfants. Des choix déchirants sont faits. Quelle langue utiliser pour apprendre à ces petits humains les chemins du monde ? Elle opte pour l’anglais. Ce sera alors l’occasion de se réconcilier avec sa famille. 
Ses proches connaissent son parcours singulier, mais qui partage son secret ? Elle doit raconter pour sortir de l’ombre et dire sa vérité. Ce récit, qu’elle a repoussé du vivant de ses parents, devient une entreprise nécessaire pour faire la paix en elle.

J’écris ce livre contre la mort, pour mes morts. Pour ma mère et ma sœur – et non contre elles, comme je l’aurais fait autrefois. Pour elles, malgré nos déchirements, même si je n’ai pas pu le commencer de leur vivant. Mon père ne l’aurait pas lu. Elles, peut-être (à supposer que soit levée la barrière de la langue, bien sûr – mais, évidemment, c’est pour les empêcher de me lire que je me suis mise à écrire en français. J’écris ce livre pour mes enfants. Sans savoir s’ils vont aimer cette image de leur mère. J’écris ce livre pour moi. (p.24)

Questionnement sur le langage, les liens entre les parents et les enfants, son regard sur le monde et ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui utilise plusieurs langues dans son quotidien. Madame Saint-Martin parle l’espagnol et connaît des bribes d’allemand. 
J’ai répété dans mes chroniques que les écrivains retournent souvent dans les lieux des origines pour les récréer et cerner l’être qu’ils sont. « Il m’est beaucoup plus naturel d’inventer mes souvenirs, aidé par une mémoire de souvenirs qui n’existent pas. Mais une mémoire qui les nourrit ou les fait naître. Je crois avoir presque tout inventé », confie Federico Fellini en parlant de ses films.  Sommes-nous tous des réfugiés de l’enfance ?

Singulier exil : quand je quitte mon lieu de naissance, ma langue de naissance, je n’entre pas dans l’exil, j’en sors. Je suis une exilée inversée. (p.87)

Tout le contraire de mon aventure d’écrivain où je tente de reconstituer mes premières années en les secouant et en les modifiant certainement. Un récit et un roman s’éloignent toujours de la vie réelle.
Questionnement sur l’identité, les choix que l’on doit faire pour s’inventer, l’apprentissage des langues, le passé que l’on ne cesse de transformer en bousculant les mots. 
Pour qui je me prends m’a troublé. Je me suis vu dans ce parcours même si je n’ai jamais écrit dans une autre langue que le français. Peut-être que c’est ce que je percevais quand, à peine sorti de l’adolescence, je lisais jour et nuit les grands romanciers que sont Tolstoï et Dostoievsky. Je me demandais alors si, pour voir mon nom imprimé sur un livre, je devrais apprendre le russe. 
Madame Saint-Martin en choisissant le français a coupé avec un milieu social qui l’aurait étouffée. Un récit qui ébranle des certitudes, ouvre l’esprit et questionne sur ces désirs que l’on écrase souvent. N’est-ce pas le rôle de l’écriture et de la littérature que de rompre des amarres pour aller dans des espaces de liberté où il est plus facile de devenir un autre ?

SAINT-MARTIN LORI, POUR QUI JE ME PRENDS, Éditions du Boréal, 192 pages, 22,95 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/catalogue/livres/pour-qui-prends-2728.html

vendredi 20 mars 2020

POUR SALUER UNE GRANDE DAME

LA PUBLICATION DE Anne Hébert, vivre pour écrire, une biographie signée par Marie-Andrée Lamontagne, permet de se tourner vers les premiers textes de cette grande écrivaine que nous oublions un peu. Malheureusement, l'avalanche des nouveautés nous fait négliger des auteurs importants qu’il faut fréquenter pour se rappeler d’où l’on vient et tous les chemins parcourus.

L’ouvrage imposant (560 pages) de madame Lamontagne permet de suivre Anne Hébert de sa naissance en 1916 à sa mort en l’an 2000. Ce travail remarquable, dont j’ai parlé en novembre 2019, m’a donné l’occasion de plonger dans ses romans et sa poésie que j’ai découverts au hasard des jours et de mes aventures de lecteur. Je suis devenu un fidèle qui attendait fébrilement ses publications à partir de Kamouraska, je crois. 
Madame Hébert s’est démarquée dans une époque où il était difficile de faire sa place, surtout pour une femme. Les écrivains et les écrivaines étaient rarissimes dans ce Québec qui secouait ses carcans religieux et qui s’épuisait dans les derniers soubresauts du régime de Maurice Duplessis. 
J’ai raconté ma plongée dans Le torrent à mon arrivée à Montréal en 1966, cette rencontre qui m’avait déstabilisé et fasciné dans un cours dispensé par Paul Chamberland qui était encore tout barbouillé de ses études universitaires. 
La relecture de son premier roman, Les chambres de bois, s’est imposée après avoir suivi Marie-Andrée Lamontagne.
Je n’avais que douze ans en 1958 et ignorais tout des livres même si les histoires me titillaient et que j’adorais les inventions de mes oncles et de nos voisins. Il faut dire aussi que les livres étaient rarissimes à la maison et se résumaient aux prix que nous rapportions de l’école en fin d’année. Oui, on donnait des livres alors pour prolonger le plaisir de la fiction. Bien plus, nous avions une période d’immersion chaque jour. J’attendais cette demi-heure quotidienne avec impatience pour retrouver les héros d’Une de perdue et deux de trouvées. Une aventure collective où nous lisions à tour de rôle devant nos camarades. 
Un bonheur incommensurable.
En 1958, nous sommes un an avant la publication de La belle bête de Marie-Claire Blais, une auteure qui marquera son époque. C’est l’année de la parution d’Agaguk d’Yves Thériault, un récit nordique qui collera au personnage et le propulsera sur la scène internationale. 
À la télévision de Radio-Canada, c’est le début de Marie-Didace, un téléroman écrit par Germaine Guèvremont. Une suite si l’on veut aux cent trente-huit épisodes du Survenant diffusés de 1954 à 1957 que j’ai regardé religieusement, ne ratant pas une émission. C’est également la création de la pièce Le temps des lilas de Marcel Dubé au Théâtre du Nouveau Monde. Anne Hébert reçoit le prix Ludger-Duvernay la même année. Michel Louvain, sur scène et à la radio, fait un succès de Lison, il faut nous séparer

PREMIER ROMAN

Les chambres de bois nous plonge dans l'histoire de deux femmes et d’un homme qui se confinent dans un appartement (ils ne fuient pas un virus), vivent dans une atmosphère étouffante, combattent des démons et des obsessions. Les trois arrivent mal à repousser une fatalité qui leur colle à la peau comme une tare génétique. Ce n’est pas sans rappeler Contes pour un homme seul d’Yves Thériault paru dix ans auparavant où les personnages sont souvent écrasés par un destin qu'ils ne peuvent contrecarrer. 
Nous sommes à Paris, je crois, même si le lieu n’est jamais nommé. Un appartement bourgeois, une servante, un frère et une sœur qui n’arrivent pas à respirer l’un sans l’autre, qui s’enfoncent dans leurs obsessions. La fuite de Catherine, certainement à Menton, sur les rives de la Méditerranée, lieu que fréquentera Anne Hébert pendant des années, lui permet de refaire surface. 
Catherine et Michel forment un couple désassorti. La jeune femme l’a épousé pour secouer la grisaille de sa vie et échapper à son monde de misère. Lia et Michel, la sœur et le frère, sont incapables de s’affirmer l’un sans l’autre, possédés qu’ils sont par un amour obsessionnel qui n’ira jamais jusqu'aux contacts physiques. 
Le prénom de Catherine n’est pas innocent non plus. Je pense à Sainte-Catherine-de-Fossambault où Anne Hébert est née. Elle y a séjourné à maintes reprises, confinée dans une chambre lors de la longue réclusion où elle a combattu une maladie qui s’est avérée un faux diagnostic du médecin. Lieu d’enfermement, d’attente et de rêves, de fuites dans les lectures.

ENFERMEMENT

Catherine devient évanescente, transparente presque jusqu’au jour où elle s’enfuit au soleil, découvre la mer et le regard d’un homme qui lui donne une consistance. Beaucoup de commentateurs ont fait le lien entre la réclusion de Catherine et celle d'Anne Hébert au Québec, son départ pour la France, son apprentissage de l’autonomie et de l’écriture. 
Nous effleurons ici les grands thèmes qui hanteront l’œuvre de madame Hébert, particulièrement Les fous de Bassan qui paraît en 1982. L’isolement près de la mer et d’un fleuve, les amours tourmentés, obsédés qui poussent vers la mort. Les passions maudites de Kamouraska publié en 1970 et dont Claude Jutra tirera un film magnifique en 1973. 

EXPÉRIENCE

Expérience troublante que celle de relire Les chambres de bois, que de s’attarder à ce trio plus « conceptuel » que fait de chair et de sang. Michel, un musicien hypersensible, un marginal et créateur romantique, n’approche sa femme Catherine qu’en trahissant sa sœur Lia, la noire, la sombre qui s’étourdit dans la fumée de ses cigarettes. Une passionnée qui revient amochée de ses escapades, comme un chat de ruelle qui se bat contre le monde entier quand il cède à ses pulsions.
L’impossibilité de communiquer chez Anne Hébert reste l’un des grands thèmes qui la suivra tout au long de sa carrière. L’incapacité si typique des Québécois à secouer les phrases pour dire leurs frustrations et leurs émotions. Steven grogne comme une bête dans Les fous de Bassan. Il ne peut que tuer ceux qu’il approche. J’ai pensé, bien sûr, à Des souris et des hommes de John Steinbeck paru en 1937. Lennie Small n’a pas de mots et cette carence provoque des catastrophes. Tout comme Nicole Houde reprendra l’allégorie dans La maison du remous. Gertrude, un peu lente, cache des souris dans un placard et finit par les étouffer par amour. 
La passion tue chez les contemporains d’Anne Hébert. Dans les premières œuvres de Marie-Claire Blais ou dans les fictions d’Yves Thériault, le lecteur affronte ce dilemme existentiel. Difficile d’échapper aux archétypes et de les plier à sa manière et son regard. 
Les chambres de bois offre des moments de fulgurance, d’une beauté émouvante, d’une justesse qui montre la grande romancière et poète qui s’imposera. C’est tout l’art d’Anne Hébert que l’on retrouve dans ce premier ouvrage qui demeure fascinant. Un flou, une ambiance. Le séjour de Catherine au soleil, dans le Sud, m’a fait penser à L’étranger d’Albert Camus où la chaleur, l’excès de lumière mélange le réel et le fantasme.

Une version de cette chronique est parue dans le numéro 177 de Lettres québécoises, numéro intitulé La dérive des capitaux, les écrivains et l’argent.

Anne Hébert, Les chambres de bois, Paris, Seuil, coll. Points, 1958, 1996, 190 pages.
Marie-Andrée Lamontagne, Anne Hébert, vivre pour écrire, Montréal, Boréal, 2019, 560 pages.

lundi 16 mars 2020

SOPHIE LÉTOURNEAU EN CHASSE

JE ME SUIS RAPIDEMENT ATTACHÉ à cette narratrice qui, pour trouver l’âme sœur prend tous les moyens, consulte même une voyante qui indique le chemin à parcourir. Et en même temps, j’ai toujours eu l’impression d’être à côté du vrai récit qui nous pousse comme une vague vers l’écriture, une manière de secouer la vie qui ne cesse de fuir en faisant des bonds ? La littérature est-elle le fruit du présent, du passé qui parvient à modeler l’avenir ? La question m’a hanté tout au long de la lecture de Chasse à l’homme de Sophie Létourneau.

Le titre de ce récit n’est pas banal, peut provoquer des quiproquos ou des attentes. Une battue symbolique bien sûr, pour croiser l’amoureux qui va tout changer. Sophie Létourneau l’imagine tel un personnage de roman. Il est Français et elle devra s’exiler à Paris pour connaître la grande aventure. C’est ce qui m’a fasciné dans ces fragments qui m’ont fait penser à des papiers que l’on colle à un tableau pour se faufiler dans une fiction. Non pas que le texte soit tortueux, mais un mot, une phrase vous arrête, une empreinte révèle la présence d’un être vivant qui vous suit peut-être depuis un bon moment. La vie est comme ça. Un bond à gauche, un autre à droite et souvent des reculs.

Comme l’amour, l’avenir est d’abord une histoire que l’on se raconte. Une projection vers l’avant. À vingt-huit ans, ces deux dispositions dont je m’étais coupée - l’amour et l’avenir -, j’en suis devenue curieuse. (p.13)

Ce texte oscille entre la réflexion, la lecture de certains ouvrages, la vie avec ses références à des personnes réelles. La trame est là, mais il y a toujours ce retour sur soi, comme si l’auteure regardait dans un rétroviseur où défile son vécu, tout en fonçant vers demain. Un récit, un journal, une fiction avec cette voyante qui tire les rideaux pour montrer la direction à prendre. Et me voilà tout méfiant, sur mes gardes. Ce n’est peut-être que l’entreprise d’une lectrice qui se projette dans l’espace pour mieux cerner son histoire. Comment savoir ? Des fragments, des réflexions ciselées comme des bracelets qui tintent au moindre geste. Regard sur l’amour, la mort, les études et l’acte d’ancrage qu’est la plongée dans la littérature.
Drôlement intelligent.
Souvent, j’ai eu l’impression de frôler des aphorismes, un moment de vie qui se referme tout doucement. Ce qui m’a fasciné dans cette entreprise, c’est le mélange de quête fictive et un réalisme qui nous fait rencontrer des écrivains, participer à des événements. La certitude que j’aurais pu être à un lancement au Port de tête et de boire un verre avec l’auteure.

Dans mon journal, on lit : Je veux écrire un livre sérieusement frivole. Me saisir d’une thématique loin de moi, éperdue. D’un cliché, une femme qui cherche l’amour à Paris, faire un livre bizarre. Un album aux entrées multiples, quelques artéfacts, anecdotes disparates, portraits et objets trouvés. Montrer l’intelligence derrière le désir d’être aimée. (p.30)

Sophie Létourneau réussit parfaitement cette entreprise déstabilisante. Et comment ne pas être séduit par les images, cette parole, ce regard qui transforme une vie et vous pousse dans des directions imprévues.

À Montréal, je ne t’ai pas cherché. J’étais amoureuse du petit japonais. Mais je craignais aussi le pouvoir de l’écriture. Wajdi Mouawad m’avait dit que j’étais une sorcière. Pierre Bayard avait confirmé que la vie de beaucoup d’écrivains s’inspirait de leurs livres. Et je n’étais pas prête, dans ma vie comme dans mon travail, à me lancer dans une nouvelle histoire. (p.136)

Rien n’est banal dans ce récit malgré les apparences. Un ouvrage intriguant, qui bouscule comme tous les bons livres savent le faire.
Sophie Létourneau nous plonge au cœur de l’existence et de l’amour. Un manuel de survie en quelque sorte que l’on garde près de soi pour se retrouver dans un recoin du jour, à caresser les mots de cette magicienne qui invente des chemins qu’il ne faut jamais négliger.
Un livre qui nous pousse hors des sentiers battus et fait oublier les balises. L’impression de devenir le confident de cette femme, de la suivre dans ses questionnements et ses pérégrinations.
Fascinant, audacieux et envoûtant.


LÉTOURNEAU SOPHIE ; Chasse à l’homme, Éditions LA PEUPLADE, 216 pages, 21,95 $.

http://lapeuplade.com/livres/chasse/

mercredi 4 mars 2020

FAUVE DANS LA FOSSE AUX LIONS

LES ENFANTS PRENNENT BEAUCOUP de place dans la littérature québécoise. Peut-être parce que ce personnage permet de bousculer une certaine réalité et de faire table rase. Bien sûr, je pense à Bérénice Steinberg et aux héroïnes de Réjean Ducharme qui refusent le monde des adultes et s’ancrent dans l'adolescence. Monsieur Émile d’Yves Beauchemin a charmé bien des lecteurs. Claude Kérouac de Guy Lalancette, dans Les cachettes, réinvente sa réalité. Et La petite fille aux allumettes de Gaétan Soucy, après la mort du père, doit faire le grand ménage. Les fillettes sont souvent beaucoup plus fascinantes dans notre aventure romanesque que les garçons violents de Bruno Hébert, par exemple, dans C’est pas moi je le jure

Fauve fait face à une terrible réalité dans Il préférait les brûler de Rose-Aimée Automne T. Morin. Son père, atteint par le cancer, n’en a plus pour longtemps. Une vérité inacceptable pour cette enfant qui va d'un parent à l'autre. Une famille éclatée, la norme maintenant. Un homme qu’elle idolâtre, son héros qu’elle pense protéger et sauver peut-être du pire, une mère qui la suit à la trace et montre les griffes quand c’est nécessaire.

Je ne me souviens pas de l’annonce. Comme si le diagnostic de cancer s’était infiltré de lui-même chez nous. Une évidence, un nouveau membre de la famille. À cause de lui, mon père tomberait encore et, un jour, il ne se relèverait pas. Si, ce jour-là, c’est moi qui devais le trouver, s’il fallait que nous soyons seuls à la maison, je n’aurais qu’à peser sur ces trois chiffres, dans cet ordre, sur le téléphone. Quelqu’un viendrait nous aider, lui et moi. Et ce jour-là, ce sera demain. Ou alors le jour suivant. (p.18)

L’enfant a besoin de stabilité, d’amour et d’une certaine routine, dit-on. Tout le contraire ici. Le père affronte sa fin avec lucidité, sans dramatiser. La mort viendra à son heure. Inutile de sonner les cloches et de déchirer sa chemise. Ce rendez-vous fera partie du quotidien de Fauve. Rien n’est simple pourtant, même si les parents font tout pour que cette tragédie soit banale. Les questions se bousculent et perturbent la fillette.

Il ne camoufle pas ses larmes, ne cherche pas non plus à me rassurer. Du haut de mes cinq ans, la seule chose qui me vient en tête, c’est : qui va le sauver quand il va tomber ? Qui va appeler le 911 si je ne suis pas là pour réagir à la seconde même où son corps frappera le sol ? Ce n’est pas l’annonce d’une séparation, mais celle d’un arrêt de mort. (p.31)

Fauve doit faire face à la vérité, aussi cruelle soit-elle. Le père guide sa fille dans la plus belle des franchises vers le dur métier d’être femme. Plus rien n’est tabou, tout peut se dire. Les âmes s’effleurent alors dans une communication unique.
Fauve se découvre une passion pour la lecture et les livres, l’école, la sexualité pour le meilleur et le  pire. Son enfance passe par des chemins étonnants et son innocence la protège.

En fait, il faut que tu comprennes une chose tout de suite : je partirai pas tant que tu me diras pas de le faire. Je serai incapable d’en finir aussi longtemps que je sentirai que t’es pas prête à vivre sans moi. Alors, un jour, il va falloir que tu acceptes de me laisser aller, OK ? Tu vas le faire pour moi ? Promets-le.
Non. (p.60)

Le cancer se permet une sorte de sursis. Fauve a le temps de devenir adolescente, de s’équiper avant de s’aventurer dans sa vie de femme. Elle fait face malgré ses peurs, ses angoisses, ses essais et ses faux pas. Jamais facile d’être adulte, surtout quand l’avenir est tronqué.

AVENTURE

Fauve se dégourdit avec les livres, provoque la jalousie à l’école, vit l’intimidation, tente de séduire certains hommes même si son corps n’est pas encore celui de la jeune femme qu’elle deviendra.

En moi, il y a la maladie et la fuite. Elles me viennent de mon père, du cancer et de cette pulsion qui pousse à détruire tout ce qu’on aime pour mieux l’abandonner. Je ne pourrai pas y échapper, on m’a légué ça entre deux parties de cartes. Il y a aussi, dans mon ADN, la folie. Elle, elle me vient d’ici. Si Matante est cassée, j’imagine que je le suis également. Même famille, même sang. Si je ne finis pas mes jours cancéreuse à trente ans, je les terminerai institutionnalisée. (p.170)

Une mère forte et une tante qui cherche frénétiquement l’amour, un père qui croit protéger sa fille du naufrage qu’a été sa propre existence. Des drames, bien sûr, mais une façon de s’accrocher et de toujours refaire surface. Un texte vivant, plein de miracles d’écriture, de sourires et de malaises aussi. Rose-Aimée Automne T. Morin m’a plongé dans cette aventure peu banale et je l’aurais suivie encore longtemps. Un roman touchant qui transcende le drame, donne goût à la vie, même quand l’avenir se dresse devant soi comme un mur infranchissable.


AUTOMNE T.MORIN ROSE-AIMÉE ; Il préférait les brûler, Éditions STANKÉ, 232 pages, 22,95 $.

http://www.editions-stanke.com/preferait-bruler/rose-aimee-automne-t-morin/livre/9782760412699