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lundi 16 mars 2020

SOPHIE LÉTOURNEAU EN CHASSE

JE ME SUIS RAPIDEMENT ATTACHÉ à cette narratrice qui, pour trouver l’âme sœur prend tous les moyens, consulte même une voyante qui indique le chemin à parcourir. Et en même temps, j’ai toujours eu l’impression d’être à côté du vrai récit qui nous pousse comme une vague vers l’écriture, une manière de secouer la vie qui ne cesse de fuir en faisant des bonds ? La littérature est-elle le fruit du présent, du passé qui parvient à modeler l’avenir ? La question m’a hanté tout au long de la lecture de Chasse à l’homme de Sophie Létourneau.

Le titre de ce récit n’est pas banal, peut provoquer des quiproquos ou des attentes. Une battue symbolique bien sûr, pour croiser l’amoureux qui va tout changer. Sophie Létourneau l’imagine tel un personnage de roman. Il est Français et elle devra s’exiler à Paris pour connaître la grande aventure. C’est ce qui m’a fasciné dans ces fragments qui m’ont fait penser à des papiers que l’on colle à un tableau pour se faufiler dans une fiction. Non pas que le texte soit tortueux, mais un mot, une phrase vous arrête, une empreinte révèle la présence d’un être vivant qui vous suit peut-être depuis un bon moment. La vie est comme ça. Un bond à gauche, un autre à droite et souvent des reculs.

Comme l’amour, l’avenir est d’abord une histoire que l’on se raconte. Une projection vers l’avant. À vingt-huit ans, ces deux dispositions dont je m’étais coupée - l’amour et l’avenir -, j’en suis devenue curieuse. (p.13)

Ce texte oscille entre la réflexion, la lecture de certains ouvrages, la vie avec ses références à des personnes réelles. La trame est là, mais il y a toujours ce retour sur soi, comme si l’auteure regardait dans un rétroviseur où défile son vécu, tout en fonçant vers demain. Un récit, un journal, une fiction avec cette voyante qui tire les rideaux pour montrer la direction à prendre. Et me voilà tout méfiant, sur mes gardes. Ce n’est peut-être que l’entreprise d’une lectrice qui se projette dans l’espace pour mieux cerner son histoire. Comment savoir ? Des fragments, des réflexions ciselées comme des bracelets qui tintent au moindre geste. Regard sur l’amour, la mort, les études et l’acte d’ancrage qu’est la plongée dans la littérature.
Drôlement intelligent.
Souvent, j’ai eu l’impression de frôler des aphorismes, un moment de vie qui se referme tout doucement. Ce qui m’a fasciné dans cette entreprise, c’est le mélange de quête fictive et un réalisme qui nous fait rencontrer des écrivains, participer à des événements. La certitude que j’aurais pu être à un lancement au Port de tête et de boire un verre avec l’auteure.

Dans mon journal, on lit : Je veux écrire un livre sérieusement frivole. Me saisir d’une thématique loin de moi, éperdue. D’un cliché, une femme qui cherche l’amour à Paris, faire un livre bizarre. Un album aux entrées multiples, quelques artéfacts, anecdotes disparates, portraits et objets trouvés. Montrer l’intelligence derrière le désir d’être aimée. (p.30)

Sophie Létourneau réussit parfaitement cette entreprise déstabilisante. Et comment ne pas être séduit par les images, cette parole, ce regard qui transforme une vie et vous pousse dans des directions imprévues.

À Montréal, je ne t’ai pas cherché. J’étais amoureuse du petit japonais. Mais je craignais aussi le pouvoir de l’écriture. Wajdi Mouawad m’avait dit que j’étais une sorcière. Pierre Bayard avait confirmé que la vie de beaucoup d’écrivains s’inspirait de leurs livres. Et je n’étais pas prête, dans ma vie comme dans mon travail, à me lancer dans une nouvelle histoire. (p.136)

Rien n’est banal dans ce récit malgré les apparences. Un ouvrage intriguant, qui bouscule comme tous les bons livres savent le faire.
Sophie Létourneau nous plonge au cœur de l’existence et de l’amour. Un manuel de survie en quelque sorte que l’on garde près de soi pour se retrouver dans un recoin du jour, à caresser les mots de cette magicienne qui invente des chemins qu’il ne faut jamais négliger.
Un livre qui nous pousse hors des sentiers battus et fait oublier les balises. L’impression de devenir le confident de cette femme, de la suivre dans ses questionnements et ses pérégrinations.
Fascinant, audacieux et envoûtant.


LÉTOURNEAU SOPHIE ; Chasse à l’homme, Éditions LA PEUPLADE, 216 pages, 21,95 $.

http://lapeuplade.com/livres/chasse/

mercredi 4 mars 2020

FAUVE DANS LA FOSSE AUX LIONS

LES ENFANTS PRENNENT BEAUCOUP de place dans la littérature québécoise. Peut-être parce que ce personnage permet de bousculer une certaine réalité et de faire table rase. Bien sûr, je pense à Bérénice Steinberg et aux héroïnes de Réjean Ducharme qui refusent le monde des adultes et s’ancrent dans l'adolescence. Monsieur Émile d’Yves Beauchemin a charmé bien des lecteurs. Claude Kérouac de Guy Lalancette, dans Les cachettes, réinvente sa réalité. Et La petite fille aux allumettes de Gaétan Soucy, après la mort du père, doit faire le grand ménage. Les fillettes sont souvent beaucoup plus fascinantes dans notre aventure romanesque que les garçons violents de Bruno Hébert, par exemple, dans C’est pas moi je le jure

Fauve fait face à une terrible réalité dans Il préférait les brûler de Rose-Aimée Automne T. Morin. Son père, atteint par le cancer, n’en a plus pour longtemps. Une vérité inacceptable pour cette enfant qui va d'un parent à l'autre. Une famille éclatée, la norme maintenant. Un homme qu’elle idolâtre, son héros qu’elle pense protéger et sauver peut-être du pire, une mère qui la suit à la trace et montre les griffes quand c’est nécessaire.

Je ne me souviens pas de l’annonce. Comme si le diagnostic de cancer s’était infiltré de lui-même chez nous. Une évidence, un nouveau membre de la famille. À cause de lui, mon père tomberait encore et, un jour, il ne se relèverait pas. Si, ce jour-là, c’est moi qui devais le trouver, s’il fallait que nous soyons seuls à la maison, je n’aurais qu’à peser sur ces trois chiffres, dans cet ordre, sur le téléphone. Quelqu’un viendrait nous aider, lui et moi. Et ce jour-là, ce sera demain. Ou alors le jour suivant. (p.18)

L’enfant a besoin de stabilité, d’amour et d’une certaine routine, dit-on. Tout le contraire ici. Le père affronte sa fin avec lucidité, sans dramatiser. La mort viendra à son heure. Inutile de sonner les cloches et de déchirer sa chemise. Ce rendez-vous fera partie du quotidien de Fauve. Rien n’est simple pourtant, même si les parents font tout pour que cette tragédie soit banale. Les questions se bousculent et perturbent la fillette.

Il ne camoufle pas ses larmes, ne cherche pas non plus à me rassurer. Du haut de mes cinq ans, la seule chose qui me vient en tête, c’est : qui va le sauver quand il va tomber ? Qui va appeler le 911 si je ne suis pas là pour réagir à la seconde même où son corps frappera le sol ? Ce n’est pas l’annonce d’une séparation, mais celle d’un arrêt de mort. (p.31)

Fauve doit faire face à la vérité, aussi cruelle soit-elle. Le père guide sa fille dans la plus belle des franchises vers le dur métier d’être femme. Plus rien n’est tabou, tout peut se dire. Les âmes s’effleurent alors dans une communication unique.
Fauve se découvre une passion pour la lecture et les livres, l’école, la sexualité pour le meilleur et le  pire. Son enfance passe par des chemins étonnants et son innocence la protège.

En fait, il faut que tu comprennes une chose tout de suite : je partirai pas tant que tu me diras pas de le faire. Je serai incapable d’en finir aussi longtemps que je sentirai que t’es pas prête à vivre sans moi. Alors, un jour, il va falloir que tu acceptes de me laisser aller, OK ? Tu vas le faire pour moi ? Promets-le.
Non. (p.60)

Le cancer se permet une sorte de sursis. Fauve a le temps de devenir adolescente, de s’équiper avant de s’aventurer dans sa vie de femme. Elle fait face malgré ses peurs, ses angoisses, ses essais et ses faux pas. Jamais facile d’être adulte, surtout quand l’avenir est tronqué.

AVENTURE

Fauve se dégourdit avec les livres, provoque la jalousie à l’école, vit l’intimidation, tente de séduire certains hommes même si son corps n’est pas encore celui de la jeune femme qu’elle deviendra.

En moi, il y a la maladie et la fuite. Elles me viennent de mon père, du cancer et de cette pulsion qui pousse à détruire tout ce qu’on aime pour mieux l’abandonner. Je ne pourrai pas y échapper, on m’a légué ça entre deux parties de cartes. Il y a aussi, dans mon ADN, la folie. Elle, elle me vient d’ici. Si Matante est cassée, j’imagine que je le suis également. Même famille, même sang. Si je ne finis pas mes jours cancéreuse à trente ans, je les terminerai institutionnalisée. (p.170)

Une mère forte et une tante qui cherche frénétiquement l’amour, un père qui croit protéger sa fille du naufrage qu’a été sa propre existence. Des drames, bien sûr, mais une façon de s’accrocher et de toujours refaire surface. Un texte vivant, plein de miracles d’écriture, de sourires et de malaises aussi. Rose-Aimée Automne T. Morin m’a plongé dans cette aventure peu banale et je l’aurais suivie encore longtemps. Un roman touchant qui transcende le drame, donne goût à la vie, même quand l’avenir se dresse devant soi comme un mur infranchissable.


AUTOMNE T.MORIN ROSE-AIMÉE ; Il préférait les brûler, Éditions STANKÉ, 232 pages, 22,95 $.

http://www.editions-stanke.com/preferait-bruler/rose-aimee-automne-t-morin/livre/9782760412699

vendredi 28 février 2020

VIVRE EN RETENANT SON SOUFFLE

VINGT-TROIS TEXTES COURTS, parfois un peu plus long, m’ont étonné dans Éclipse électrique de Melissa Bull. Des nouvelles qui déstabilisent par leur apparente simplicité, leur familiarité, je dirais. L’impression que l’écrivaine a dissimulé une caméra quelque part pour surprendre les gens dans leur intimité. Le lecteur s’approche discrètement des femmes et des hommes, découvre leurs travers et leur fragilité, subit des humeurs qu’ils ont du mal à maîtriser. Je me suis souvent mordu les lèvres, me demandant ce que je venais de vivre, ne pouvant résister à la tentation de reprendre au début pour voir ce que j’avais raté, pour bien saisir le propos de l’auteure qui nous plonge dans un quotidien particulièrement troublant et dérangeant.

Melissa Bull est une écrivaine anglophone de Montréal, tout comme Heather O’Neil que j’ai longtemps ignoré. C’est vrai qu’Éclipse électrique est le premier livre de madame Bull et nous avons droit à la traduction de Benoit Laflamme. Elle-même traductrice (Nelly Arcand et Marie-Sissi Labrèche), Melissa Bull est bien ancrée dans la réalité québécoise et proche de certaines romancières francophones.
Des flashs, des tranches de vie glanées ici et là décrivent des humains dans leur faiblesse pour ne pas dire leur bêtise. Le titre fait référence à la crise du verglas qui a frappé le Québec en 1998, paralysé les activités de Montréal et une partie de la province pendant des semaines.
Ces textes m’ont déstabilisé parce qu’ils sortent des sentiers battus. Je suis habitué aux départs rapides, aux coups de gong qui étourdissent et à une fin qui claque comme une porte qui se referme brutalement. Dans Éclipse électrique, j’ai souvent eu l’impression de regarder par une fenêtre, de coller mon oreille à une cloison pour surprendre un couple qui s’invective, un homme qui réprime difficilement sa rage. L’étrange sensation de me retrouver là où je ne devrais pas être, chez des voisins qui perturbent tout le monde et dans un conflit qui risque de s’envenimer.

Lorsque ma colocataire est arrivée, je me préparais des œufs brouillés et du riz. Elle a ouvert avec violence toutes les fenêtres, affirmant que mon souper empestait l’appartement. Tandis que je remuais le contenu de la poêle sur la cuisinière, elle ouvrait et fermait la porte de derrière avec de grands gestes pour aérer la cuisine, remplaçant l’odeur des œufs par celle de la neige fondante qui se mêle au sol en dégel, par un soupçon moléculaire de vert chartreuse, un bourgeon cherchant tant bien que mal sa place au soleil, frais comme de la luzerne. J’ai frissonné. (p.27)

Des couples souvent, des amis aux prises avec des colères intérieures. Il suffirait d’un mot, d’un geste pour que le récipient déborde, que la violence éclate. Une tension palpable, des remarques blessantes, tout comme des silences qui coupent le souffle. La situation est souvent anodine et masque mal un conflit qui couve depuis fort longtemps.
La rage des hommes et des femmes me perturbe, leurs propos devant une compagne et des enfants qui marchent sur des œufs en se mordant les lèvres, me bousculent. Cette tension où tout peut basculer me donne l’impression d’être un voyeur qui n’ose pas un geste par peur d’attirer l’attention.

« Pas facile de résister à l’image de la maison parfaite, avec sa clôture et ses trois tulipes », dit-il. Un tableau cliché, enfantin - des tulipes dont les pointes rappellent celles de maisons qui n’existent pas pour vrai. Louise s’efforce de ne pas le provoquer. Elle est humiliée lorsqu’elle se rappelle l’étalage éhonté qu’elle a fait de son amour dans le passé. Sa dernière relation était devenue une espèce de trophée, une ligne claire entre la solitude de son enfance et sa vie d’adulte, taillée dans l’or qui entourait son annulaire. (p.38)

Toujours déstabilisé par ces histoires banales. Le ici, maintenant, le vécu des personnages explique certainement leurs comportements. Cette tension à couper au couteau. C’est terriblement dérangeant. Comme un moment d’hésitation avant l’orage. J’adore. Melissa Bull écrit avec une lame de rasoir et jamais un cheveu ne dépasse. Une simplicité quasi suspecte à mesure que l’on progresse dans le recueil.

DESCRIPTION

Cette écrivaine possède l’art formidable de la description. Aquarelliste d’un réalisme cru, elle sait ménager ses effets. Toutes les nouvelles d’Éclipse électrique touchent par leur fragilité, les hésitations combien humaines, ce qui se tait et qu’on refuse de dire.

« Tenez. » Geneviève a tendu à chacun une bouteille de thé glacé. Malik s’est redressé, a remonté ses lunettes avec sa jointure. « Merci », a-t-il dit en prenant la bouteille. Cheryl était assise sur le siège passager, les yeux fermés, sa longue et épaisse tresse noire en travers de son soutien-gorge de sport comme une ceinture de sécurité, l’extrémité retroussée comme une volute reposant près de son nombril. Elle est restée silencieuse, feignant le sommeil. Geneviève a déposé la bouteille près des pieds boueux de Cheryl, glissés dans des sandales, puis elle est retournée surveiller les pâtes. (p.72)

L’action avance par à-coups, sur la pointe des pieds, nous pousse tout doucement vers des mots qui peuvent exploser comme des grenades. Il faut maîtriser ces pulsions, ignorer ces remarques blessantes, vivre cette tension qui perdure. C’est peut-être ça le drame chez Melissa Bull. J’ai connu dans mon enfance des matins où nous avions l’impression que respirer pouvait provoquer une catastrophe. Surtout quand ma mère était dans l’un de ces jours où elle avait du mal à contrôler sa terrible colère.

OBSERVATION

Melissa Bull est une observatrice remarquable qui décrit les humains dans leurs grandes et petites crises existentielles, révèlent des blessures qui viennent souvent de l’enfance, des silences ou des propos qui transforment le quotidien en enfer.

Lorsque j’ai eu mes premières règles en décembre (juste au moment où nous partions pour aller voir Casse-Noisette), il a fallu que je demande à Pearl où elle gardait ses serviettes hygiéniques et elle a répondu : « Oh, maintenant que t’es menstruée, tu penses que t’es une femme ? » Mon père a tout entendu. C’était humiliant. Je ne veux jamais prononcer le mot menstruée devant mon père. (p.95)

Je pense à cette jeune femme qui voit sa belle-mère se noyer. Elle ne prend pas vraiment conscience de la réalité ou trouve là une occasion de se débarrasser d’un mentor qui la mène par le bout du nez. On ne le saura jamais. C’est souvent le cas chez Melissa Bull. Nous sommes à côté, tout près, hésitants et impuissants.
J’aime ces miniatures d’une densité rare qui effleurent les blessures de l’être, les efforts des humains pour faire illusion, jouer la comédie même si la vérité finit toujours par s’imposer. Ce calme apparent masque les plus grands remous et les petites tragédies qui éclatent dans le présent, créent des situations invivables. C’est ce qui arrive quand une éclipse se produit. La Lune et le Soleil étendent un voile sur les choses et donnent à notre environnement une couleur étonnante, inventant peut-être une autre réalité. Un recueil fascinant, original et puissant.


BULL MELISSA ; Éclipse électrique, Éditions du BORÉAL, 248 pages, 24,95 $.

jeudi 20 février 2020

VOYAGER SUR UNE CORDE RAIDE

ROMAN SAISISSANT QUE LES FALAISES de Virginie DeChamplain qui m’a fait me glisser entre le récit de V, le journal de la grand-mère, dans des images qui vibrent comme des gongs, des mots qui s’incrustent et ne vous lâchent plus. Femmes fébriles qui explorent sans jamais trouver, ballottées par les vagues, les marées du fleuve Saint-Laurent et les appels de l’ailleurs. Bonheur d’écriture aussi avec des épiphanies qui vous laissent haletant dans la beauté de certaines phrases. J’aime les textes qui me poussent dans une forme d’impatience et d’hésitation, me coincent entre deux battements de paupière. J’ai eu souvent l’impression de me retrouver sur les battures de l’univers d’Anne Hébert, Les Fous de Bassan en particulier. Un monde hanté, porté par une tragédie, un regard qui distille le présent et le passé dans un éclat de soleil.

Les chemins de la lecture permettent de belles découvertes. Le hasard bien sûr et l’actualité littéraire qui invente des méandres souvent difficiles à prévoir. Le travail de chroniqueur me donne la chance de recevoir les nouveautés et de plonger dans des textes que je ne visiterais pas autrement. Virginie DeChamplain publie pour la première fois à La Peuplade. Les falaises, un titre qui évoque la frontière, la hauteur, le vertige et la perte d’équilibre, la chute aussi pour se fracasser sur les rochers. Et, il m’a suffi de m’attarder à la première page pour découvrir l’écrivaine, un style, un souffle et surtout un regard sur le monde et ses environs.

JE PENSE QUE JE SUIS BRISÉE. J’ai l’automne à l’envers. En dedans au lieu d’en dehors. Humide, tiède dans le creux des joues. Du vent qui craque dans la cage thoracique. C’est octobre. Ma mère est morte et j’ai pas encore pleuré. (p.7)

Le corps de la mère a été retrouvé sur les berges du Saint-Laurent, dans une baie, quelque part en Gaspésie. Accident, suicide certainement de cette femme qui a voulu voir le monde, trouver une autre vie pour combler les écarts dans sa tête.
Me voilà dans l’auto de V. sur la banquette arrière, les poings serrés. Elle roule trop vite, fonce vers ses souvenirs, son passé avec sa sœur qui ne peut retenir ses larmes, toutes les deux aspirées par le village des commencements et des aboutissements. On y revient toujours. L’enfance, le début de tout ou presque. Longue course le long du fleuve que Victor-Lévy Beaulieu magnétise dans ses écrits et qui nous pousse vers le lointain, de l’autre côté de l’horizon peut-être, répondant à un appel atavique auquel les saumons ne savent résister. Tous remontent la rivière jusqu’au site de fraye pour se reproduire et souvent y mourir. L’humain ne peut échapper à ces pulsions et il doit confronter ses peurs un jour ou l’autre. Les deux mains sur le volant, des larmes au coin des yeux, V. fonce vers le passé et aussi l’avenir.
Sa sœur Ana renifle.
Le drame qui couvait depuis si longtemps a fini par les rejoindre. Certains lieux semblent marqués par le destin et il s’avère impossible de vouloir leur échapper. Le face à face avec l’enfance, la grande confrontation avec ses peurs, ses craintes et ses déceptions doivent se vivre un jour ou l’autre. Retour à la maison familiale, plongée dans des souvenirs que les sœurs aimeraient mieux ne pas remuer. Mais tout est là, hors du temps, en attente d’un geste, d’un regard et d’un mot. Tout ce qu’elles ont souhaité oublier, mais qu’elles retrouvent en entrant dans la demeure de la mère, ce lieu où elle est toujours revenue après ses errances. La tâche des survivantes s’impose. Elles doivent régler les affaires des morts, qu’elles le veuillent ou non.

J’ai l’impression que ça me revient de parler, qu’il faudrait que je dise quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Je sais pas quoi dire sur une femme comme ma mère. Je sais pas comment dire. À la place j’écoute. J’écoute le fleuve, sa marée montante ramener des bouts de quai du village voisin, des morceaux de verre et des corps morts. J’écoute ces mêmes vagues qui ont ramené ma mère, j’écoute le sel qui a grugé ses joues, les loups marins qui l’ont frôlée, qui lui ont chanté des chansons pendant qu’elle coulait. J’écoute le gris qui l’a rendue bleue, les algues qui se sont accrochées à sa jupe blanche. (p.15)

La mère a connu des hommes, vécu des amours, fuyant le plus loin possible dans l’espoir de s’y perdre peut-être. Les femmes de cette famille sont touchées par une sorte de malédiction. Toutes tentent d’échapper à un instinct qui coupe le souffle, donne des coups au ventre, marque le temps partout autour et se resserre comme des collets. Comment chasser le goût de cendre, ce désir de sortir de son corps, de s’éloigner pour ne plus être soi ? Les filles ont été perturbées par ces voyages sans fin et aussi ces retours improbables. Si les départs sont toujours euphoriques, les rentrées s’avèrent pénibles, souvent vécus comme des échecs.

ERRANCE

V. et Ana ont suivi leur mère. L’Amérique bien sûr, l’Europe et même l’Asie. La planète n’est jamais assez vaste pour les nomades de l’âme. Une sorte de tourbillon les aspirait et elles ne pouvaient résister aux chants du large, aux sourires de l’horizon.

Ma mère aimait ça, partir. Elle aimait partir le plus loin possible, Toujours plus loin… …Je pense qu’à toutes les fois on manquait ne pas revenir, mais quelque chose la ramenait toujours ici, dans sa maison qui part au vent, dans la crique où on est nées. Et on finissait les trois jetlagged dans son lit trop grand qui tout d’un coup était juste de la bonne taille. Chez nous comme des invitées. Essoufflées, mai déjà prêtes à repartir. (p.32)

Le refuge de l’enfance, le passé lointain et si proche, avec le fleuve à portée de regard et de main. Une maison recroquevillée à la franche du temps. Un lieu où tout semble s’être endormi. Une habitation immuable, silencieuse, lourde de secrets et de murmures. Des vêtements, des meubles avec leur patine de bonheur comme de douleur. Les humains laissent bien des choses derrière eux comme pour marquer les grands soubresauts de leur vie. Tout ce qui parle, porte une histoire et permet d’évoquer des bouts d’existence. Tout ce qui a été utile au fil des jours et qui finit par constituer un fatras qu’il faut trier, élaguer et faire disparaître. Qui s’intéressera à mes milliers de livres soulignés, à cette centaine de carnets où j’écris à la tombée du jour depuis toujours ? Mes skis, un vélo, des romans encore et ces manuscrits inachevés, des textes esquissés qui n’ont jamais reverdis avec les belles pivoines de juin. Tout liquidé avant le grand saut ou laisser cette tâche aux héritiers ? La mort est le plus terrible des abandons, la plus folle des fuites.

J’ai peur de ce qu’il y a là-dedans, de ce qu’elle a trouvé à raconter toutes ces années. Impatiente de ces années de village de fond de rang, enroulées dans le temps qui roule, en silence à part le bruit des vagues. Est-ce que je vais déterrer des morts qui dormaient dur, leur squelette mangé par les vers ? J’ai peur de la lire et de me lire, moi. De découvrir que rien a changé. Qu’on se transmet le temps d’une génération à l’autre sans que rien avance. Qu’on aime à rebours, quand il est trop tard. Je fige un peu en me disant que pire, je vais peut-être rien ressentir du tout. (p.66)

Après le départ de sa sœur, V. tourne dans cette maison de bord du fleuve. Il y a là des débris de son enfance. Tout revient, recraché par les vagues dans la crique, tout près où l’on a retrouvé le corps mutilé de la mère. Comment faire le tri dans ces moments de vie ? Tout jeter dans un grand feu pour faire place nette et disperser les cendres aux quatre vents ?
Le refuge du bord du fleuve n’a pas changé ou si peu. Pourtant, rien n’est pareil. Les lieux, avec le temps, mutent et il est impossible de s’installer dans le passé. Mon village d’enfance n’existe maintenant que dans ma tête. Quand j’y retourne, j’ai l’impression de m’égarer dans une autre vie. Ma place a été prise. Elle appartient à des étrangers qui me regardent comme un intrus. Les endroits aimés s’usent avec les années et vaut peut-être mieux se tenir loin pour ne pas être déboussolés.
V. se réfugie au salon avec le journal de sa grand-mère qu’elle lit à petites doses. Sa vie se recroqueville dans ces pages, comme si le temps s'échiffaitt. Les errances de V. ont été parcourues par sa mère et sa grand-mère. Une sorte de fatalité qui saisit les femmes à la gorge, celles qui acceptent mal la résignation et l’effacement, l’enfermement de la maternité et des villages.

Je me suis déshabillée dans la brise qui rentrait. J’ai laissé mes vêtements tachés de votre déjeuner sur le sol sous la fenêtre. Je me suis promenée nue dans la maison, sans autre but que de sentir le vent sur chaque centimètre de ma peau. Les bras écartés, j’ai laissé mes seins libres. J’ai parlé avec ma peau oubliée, avec mes hanches étroites qui ont rendu les naissances difficiles. J’ai défait mes cheveux. Et j’ai éclaté en sanglots. Mais en sanglots le sourire aux lèvres. En sanglots puissants et purificateurs. (p.112)

V. devra plonger dans cet ailleurs, s’étourdir en Islande et mettre ses pas dans ceux de son aïeule. Elle s’occupe des moutons, le temps de se refaire un corps et de secouer la laine des souvenirs, d’accepter l’héritage et de pouvoir repartir sur les routes sans se retourner. Longue glissade, confrontation avec la malédiction, la folie qui fait jour dans l’esprit des femmes de génération en génération. Toutes ont partagé ce goût de la vie et de la mort qui se tiraillait en elle. 
V. revient au village. Peu importe, où l’on va, le passé colle à vos talons. Elle doit faire face aux reflets du fleuve qui pousse toutes les existences vers le large et les ramène dans la crique où tout commence et se termine. Un roman enveloppant, une langue qui m’a pris au cœur et au corps. Une sorte de palpitation, une musique qui vous secoue dans le plus intime et le plus chaud de l’être.


DECHAMPLAIN VIRIGINIE ; LES FALAISES, ÉDITIONS LA PEUPLADE, 224 pages, 21,95 $.

http://lapeuplade.com/livres/lesfalaises/