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mercredi 23 octobre 2019

CLAUDE GAUVREAU M’A ASSASSINÉ

CLAUDE GAUVREAU
DIFFICILE DE SAVOIR quand j’ai assisté à mon premier spectacle, vécu ce moment magique où des femmes et des hommes se faufilent dans des personnages pour nous emporter ailleurs. C’était certainement au couvent Maria-Goretti de La Doré, le seul endroit où l’on pouvait présenter ce genre d’événement. Je devais avoir une douzaine d’années. Bien sûr, ma mère pratiquait l’art de se moquer de tout le monde et d’imiter les voisins, mais c’était là une séance qui n’avait plus de surprises pour nous. Dans mon village, alors, des soirées de musique, de chants, de contes avec des saynètes mobilisaient une dizaine de courageux, un peu toujours les mêmes, il me semble. La salle du couvent pouvait contenir plus de deux cents personnes et c’était plein à craquer. Pas question de rater l’un de ces moments magiques même si je devais y laisser un gros vingt-cinq sous à l’entrée.

Le vrai théâtre, c’est à la télévision que je l’ai découvert. Un peu tardivement parce que nous avons été l’une des dernières maisons du rang à avoir une antenne avec un large peigne qui ratissait les nuages les jours de pluie. Je faisais tout pour regarder Les Beaux Dimanches de Radio-Canada. Mon père et ma mère ne comprenaient pas trop mon engouement pour ce genre « de patentes », surtout les comédies d’un certain monsieur Molière. C’était beaucoup plus difficile quand on devait plonger dans un drame, mais ils se laissaient tenter par Gratien Gélinas. Pas qu’ils détestaient la fiction, ils ne rataient jamais un épisode des Belles Histoires des pays d’en haut, de La Famille Plouffe ou encore du Survenant. Je pense que ma mère avait un faible pour Jean Coutu déguisé en grand fanal venu d’un horizon inconnu et qui faisait soupirer Angélina. Et peut-être aussi qu’ils étaient complètement perdus en voyant les perruques d’un Sganarelle et les robes extravagantes de sa femme Martine.
Certains télé-théâtres sont toujours présents dans ma mémoire, comme si j’avais surpris ces personnages hier. Comment oublier Des souris et des hommes de John Steinbeck avec Hubert Loiselle ? Jacques Godin y était magnifique et touchant en grand benêt inconscient de sa force, tuant tout ce qu’il approchait et aimait. C’était à en verser des larmes.

CULTURE

La télévision se souciait de culture alors et n’était pas contaminée par les rires et l’humour qui tapissent à peu près toutes les émissions de maintenant. La direction osait présenter des spectacles difficiles qui m’ont permis de découvrir d’autres univers. C’est devant un écran en noir et blanc, souvent tout à fait blanc, que j’ai vu et écouté pour la première fois un orchestre symphonique. Ça faisait bien rire mes frères et quand j’ai acheté mon premier disque de « musique classique », ils ont cru que j’étais sérieusement dérangé. Même que l’un deux menaçait de casser mon vinyle de La Moldau de Smetana. Je devais l’écouter seul et choisir des moments où il n’y avait personne dans les parages. Avec La Pastorale de Beethoven, j’avais eu l’impression d’entendre le vent s’amuser dans les arbres, les nuages de l’orage s'avancer au loin et les vaches qui vaquaient à leurs occupations de bêtes dans nos champs.
Yoland Guérard était une grande vedette alors. Je ne sais pourquoi mon père « pognait les nerfs » chaque fois qu’il voyait le chanteur à la télévision. Il n’avait pas assez de qualificatifs pour l’apostropher. S’il avait eu accès aux médias sociaux de maintenant, cela aurait été une catastrophe. Je pense qu’il n’aimait pas les grandes voix de ténor ou de basse. Je n’avais qu’à syntoniser l’opéra du samedi à la radio pour le faire hurler. Il consentait pourtant à écouter Tino Rossi avec un sourire, pour me montrer qu’il pouvait être tolérant et qu’il n’était pas hostile à une certaine musique. Ma mère aussi adorait Tino Rossi. Et que dire de Paolo Noël ?

THÉÂTRE

Le vrai théâtre, je l’ai vécu à Saint-Félicien, à l’École secondaire Pie XII. Là, c’était quasi professionnel avec Jean-Joseph Tremblay, un professeur de français qui prenait beaucoup de son temps pour monter des spectacles. C’était très sérieux, en tous les cas pour moi. On ne grimpait pas sur une scène pour faire des pitreries ou des blagues grivoises. Nous y avons décortiqué des textes qu’il fallait apprendre d’un bout à l’autre pour secouer le personnage qui se dissimulait derrière les mots. Comme si nous devions nous approprier des répliques pour devenir un autre. Ça me fascinait. Nous avons commencé par La farce de Maître Patelin où je tenais le premier rôle et Sonnez les matines de Félix Leclerc. La magie des maquillages, la concentration et les répétitions, l’impression de bouger dans un monde différent, devant des gens qui écoutaient les yeux ronds, parfois avec le sourire aux lèvres, me transformait. J’avais surtout réussi l’exploit de convaincre ma mère à devenir costumière. Elle m’avait confectionné une cape noire qui m’allait comme la soutane de notre vicaire tout neuf. Je faisais un Maître Patelin impressionnant qui ne ménageait pas ses effets de toge.
Rapidement, je suis devenu metteur en scène et je me souviens d’avoir dirigé des garçons et des filles dans un texte de Claude Jasmin. Une histoire qu’il avait écrite pour les Jeunesses catholiques de l’époque. Je ne pense pas qu’il ait gardé ce titre dans son curriculum vitae. De là à vouloir être comédien, acteur comme on disait, il n’y avait qu’un pas. Mais comment réaliser ce rêve quand j’étais timide au point d’avoir de la difficulté à traverser le village sans perdre l’équilibre sur le trottoir, à avoir des sueurs dans le dos en entrant dans l’église le dimanche ?

PREMIÈRE

C’est grâce au théâtre que j’ai écrit un texte avec un début, un milieu et une fin. J’avais fait des essais auparavant, mais mes romans s’écrasaient après deux ou trois pages, rarement plus. Je jonglais avec la poésie, louchais vers une grande histoire d’aventure, mais toutes mes tentatives semblaient imiter les bourdons qui entraient dans la cuisine d’été et qui passaient leur journée à s’acharner contre une vitre.
Je m’essoufflais rapidement et m’égarais. Mon premier texte soutenu est un drame théâtral d’une quarantaine de pages, avec un titre foudroyant : Moins vingt. J’avais dix-neuf ans. Je savais que mon temps était compté au village et que je devrais sauter dans le train de l’exil à l’automne. J’ai fouillé et retrouvé une version tapée sur ma petite Underwood de l’époque, une machine que mon frère Raymond m’avait payée. Cette mécanique m’a valu de devenir le secrétaire perpétuel de la famille et d’écrire toutes les lettres de mes proches. Je lis la première réplique de ce texte et me demande si j’ai cessé de me poser cette question.
— On existe ! On végète ! Vivre pour vivre, c’est notre devise. Moi, je n’en                    peux plus. J’étouffe. Je meurs.

HÉSITATION

J’ai longtemps hésité entre le Conservatoire d’art dramatique et la littérature à l’Université de Montréal. J’ai finalement bifurqué vers les écrivains parce que ma timidité l’a emporté une fois de plus. Je crois que j’aurais pu faire un infarctus en ouvrant la bouche devant des garçons et des filles qui étaient de parfaits inconnus. Et je n’étais pas certain d’avoir le talent qui m’aurait permis de briller et de m’imposer. J’ai opté pour le rôle discret de l’étudiant qui ne parlait à personne, qui ne posait jamais une question, qui cherchait à se confondre avec la peinture du mur dans une grande salle. Celui qui, parfois, au lieu de prendre des notes, se risquait sur la surface d’un poème ou d’un texte plus soutenu. J’ai écrit le premier jet de mon roman Le Violoneux dans les cours de grammaires comparées et de phonétique qui m’ennuyaient à mourir.
Je me privais de nouveaux livres et sautais un repas pour avoir de quoi acheter un billet pour aller dans une grande salle, une vraie et vivre intensément le drame qui se déroulait sur la scène. Je me souviens Des grands soleils de Jacques Ferron et surtout Des oranges sont vertes de Claude Gauvreau. À la fin, quand les comédiens s’avançaient vers les spectateurs et ouvraient le feu sur nous, j’ai été touché en plein coeur. Claude Gauvreau m’a tué. J’avais pris plusieurs minutes avant de bouger, de pouvoir sortir en baissant la tête, pas du tout certain du trottoir qui oscillait sous mes pieds. J’avais eu l’occasion de croiser le poète à la Casa espagnole et il me semblait un gentil monsieur. J’avais même partagé une bière avec lui et ris beaucoup. J’en tremble encore rien qu’à y penser.
Mon grand rêve d’alors, celui d’incarner Pozzo dans En attendant Godot de Samuel Beckett ne s’est jamais concrétisé. Tout comme celui d’inventer un vrai texte et de le voir respirer et vivre devant moi sur une scène. Mais je suis encore tout jeune et il n’est jamais trop tard.
Pour tout dire, le théâtre a fait de moi un écrivain. Et je me dis souvent que la littérature n’est qu’un vaste spectacle où un auteur tente de convaincre le lecteur qui approche avec le sourire ou qui s’éloigne en haussant les épaules.


Une version de cette chronique est parue dans LETTRES QUÉBÉCOISES, Numéro 175, septembre 2019.



jeudi 17 octobre 2019

MUSIQUE DU BOUT DE LA NUIT

STANLEY PÉAN REVIENT à l’écriture avec un livre qui témoigne de sa grande passion pour le jazz. Tellement que son arrivée à Radio-Canada et à la barre de l’émission Quand le jazz est là a presque étouffé le romancier. Du moins, il ne publie plus avec la fréquence qui était la sienne avant ce travail qui l’accapare, on le comprend. Tenir le micro cinq jours par semaine pendant plus de deux heures, demande du temps et toute son attention. De préférence la nuit s’attarde aux grandes figures de cette musique et surtout, raconte ce qu’il ne peut aborder que brièvement pendant son émission : la vie de ces créateurs qui ont dû combattre pour imposer un genre qui s’est répandu partout dans le monde. Des noms emblématiques, des originaux, des efforts pour l’affirmation et le respect des populations noires aux États-Unis. Voilà un livre qui décrit la véritable tragédie que nos amis les « si bons Américains » comme l’a répété John Saul, n’aiment pas tellement évoquer.

L’écrivain et animateur, je n’ose pas dire musicien. L’une des dernières fois que je l’ai croisé, lors d’un événement littéraire, Stanley Péan traînait une trompette et émettait certains sons. Je ne sais où il en est dans l’apprivoisement de cet instrument.
Stanley Péan connaît l’univers du jazz, les phrasés, les arpèges, les chorus qui enchantent et enthousiasment. Tout comme son prédécesseur à Radio-Canada, Gilles Archambault, qui signe la courte présentation de ce travail original. Étrange que deux écrivains se succèdent à la radio d’État et se fassent les apôtres de cette musique qui a marqué l’histoire de l’Amérique d’abord et du monde. Jazz et littérature font bon ménage, certainement.
Je ne rate que rarement l’émission de Stanley (je me permets de l’appeler par son prénom), comme j’étais un fidèle de Gilles Archambault, me payant le luxe de passer des nuits blanches avec lui lors de ces fameuses incursions dans l’univers d’une figure emblématique qui traverse les époques. Un adepte donc, mais pas un spécialiste. J’écoute cette musique en dilettante et ma collection de disques, une chose un peu obsolète de nos jours, n’est pas particulièrement impressionnante. À vrai dire, je fais confiance à Stanley pour ma ration quotidienne. Je n’aime pas tous les genres, mais je suis toujours volontaire pour suivre les interpellations de Charlie Parker, Billie Holiday, Cole Porter ou Miles Davis. Je suis surtout un vrai amoureux du blues, les plus anciens avec Robert Dixon, Robert Johnson, Bubble Bee Slim, John Lee Hooker et Muddy Waters. Malheureusement, avec le départ de Jacques Beaulieu de Radio-Canada (pourquoi les animateurs que l’on apprécie ne sont pas éternels ?), je n’arrive plus à retrouver mes petites épiphanies du vendredi soir alors que nous écoutions, Danielle et moi, religieusement le blues en prenant un verre de rouge. Là encore, j’ai connu des moments intenses et je me souviens du passage de France Castel qui nous a fait vivre des instants quasi magiques. Heureusement, il y a Stanley et son émission où il rencontre les figures importantes du Québec qui s’imposent et présentent un travail fort impressionnant. Un refuge pour ces musiciens qui n’ont pas de place autrement.

UNIVERS

Stanley a baigné pour ainsi dire dans le jazz depuis sa tendre enfance et cette passion lui vient de sa mère qui a été son guide en quelque sorte. Et quand on aime d’amour un genre musical, on ne peut que s’intéresser aux grandes figures qui ont porté la note bien haute et bien claire. Bien sûr, à force d’écouter monsieur Archambault et Stanley, j’ai fini par apprendre des fragments de la vie de ces originaux qui se sont souvent tenus sur la corde raide.
J’avoue avoir été un peu surpris par le premier chapitre de cet essai, quand Stanley s’attarde à La Nausée de Jean-Paul Sartre. Je n’avais pas fait le lien et il est vrai que ma découverte de ce roman remonte à 1966, alors que je risquais mes premiers pas sur les trottoirs de Montréal, apprivoisais la ville, les murs, les craques dans le ciment, les arbres enfermés dans des clos. Je m’étais imbibé de cette histoire un peu indûment, m’identifiant à ce Roquentin. Dépossédé du monde, déraciné et égaré après une migration qui me faisait m’avancer timidement dans un autre univers. J’avais perdu mon village et n’étais pas certain de vouloir m’ancrer dans la ville. Heureusement. Il y avait les livres et les écrivains pour m’accrocher, Radio-Canada pour me proposer des musiques nouvelles et étonnantes. Qui se souvient de Luc Granger ?

De toute façon, la plupart des sources consultées s’entendent pour reconnaître dans l’arrangement décrit dans La Nausée l’enregistrement gravé par la créatrice de « Some of These Days », Sophie Tucker, accompagnée par l’orchestre du clarinettiste Ted Lewis en 1926. Cette version, qui n’était pas la première signée Tucker, mais qu’on tient aujourd’hui pour la « classique », s’est vendue à un million d’exemplaires et a trôné au sommet des palmarès pendant cinq semaines d’affilée à compter du 23 novembre de cette année-là. (p.25)

Un moment du roman où l’auteur de L’être et le néant décrit un musicien qui s’exécute avec passion et concentration. Une belle manière de montrer comment certains morceaux nés dans la poussière et la dépossession des Noirs réduits à l’esclavage a pu faire son chemin et se retrouver dans les écrits du philosophe connu mondialement. Je ne savais encore rien du jazz et je pense que je fus titillé par le genre en lisant Boris Vian qui était un grand passionné de la trompette et de ce genre musical.

EXPLORATION

Stanley s’aventure allègrement dans l’univers de ces inventeurs qu’il adore et qu’il fait entendre quotidiennement, ayant ses préférés et ses favoris comme il se doit, invitant de temps en temps son père spirituel, monsieur Archambault, histoire de causer littérature et musique. J’aime ça. Je dois avouer que je ne savais à peu près rien d’un certain Bix Beiderbecke et de bien d’autres. Les émissions de Stanley ouvrent des horizons et permettent de découvrir des noms moins connus. C’est pourquoi je suis fidèle au poste.
Presque tous les grands sont en rupture avec les normes de leur époque et sont des virtuoses qui se sont aventurés sur des chemins étonnants et qui ont vécu des situations difficiles. Des créateurs authentiques et originaux de pièces musicales qui sont devenues des références. Stanley parle de « standards ». Des vies tourmentées et souvent misérables, en marge de la société. Une descente aux enfers à cause de l’alcool ou de la drogue. C’est malheureusement le quotidien des populations écrasées et opprimées qui cherchent à s’évader d’une réalité intolérable. Nous n’avons qu’à penser aux Autochtones au Québec et au Canada qui vivent des situations extrêmement pénibles. Les Noirs aux États-Unis ont croupi dans des ghettos pour ne pas dire des lieux où il était quasi impossible de grandir et de rêver.

Le jazz parle de la vie. Les blues racontent les vicissitudes de l’existence. Et si vous y réfléchissez un instant, vous constaterez qu’ils prennent les réalités les plus difficiles de la vie et les mettent en musique, pour faire naître un nouvel espoir ou un sentiment de victoire. C’est une musique triomphante. Le jazz moderne perpétue cette tradition, en chantant les aléas d’une existence urbaine plus compliquée. Lorsque la vie elle-même n’offre ni ordre ni signification, le musicien crée un ordre et une signification à partir des sons de la terre qui émanent de son instrument. (p.135)

La citation est de Martin Luther King.

COMBATS

Bien plus que les éléments biographiques de ces figures emblématiques du jazz, l’essai de Stanley permet de comprendre les luttes des Noirs qui ont eu et ont encore toutes les difficultés du monde à se faire respecter et à vivre en homme et en femme libres. Tous les combats pour les droits civiques ont été portés par cette musique et des créateurs engagés dans leur communauté. Des hymnes, des chants qui claquent comme des bannières et dénoncent la situation inacceptable des Noirs au pays des armes, leurs terribles efforts pour survivre. Stanley, en plus de certains incontournables et de certains aspects de la vie de ces figures marquantes, traduit des moments horribles et éprouvants d’une partie de la population américaine qui a été réduite à l’état de bétail et qui ont dû se battre, mourir souvent pour se faire respecter et considérer comme des êtres humains. Essai portant sur la musique de jazz, oui, mais aussi illustration des luttes et des combats des grands leaders comme Malcom X ou Martin Luther King qui ont connu des fins tragiques. Tout se termine trop souvent par un attentat au pays d’Abraham Lincoln.  Des chants comme Strange Fruit de Billie Holiday sont devenus des hymnes qui touchent le cœur et l’âme. Stanley le fait particulièrement bien ressentir.
Un livre important, le témoignage d’une passion pour un genre musical qui traverse nos vies, s’infiltre partout et qui a même son festival à Montréal. Il est là ce son, ce rythme bien connu et omniprésent, mais nous en ignorons souvent les dessous et les combats qui ont donné naissance à ces chants emblématiques. Un travail passionnant, un essai que tout amateur de jazz et de liberté doit lire et relire. Merci Stanley : « Bonsoir et bonne chance. »


PÉAN STANLEY, DE PRÉFÉRENCE LA NUIT,  Éditions du BORÉAL, 2019, 272 pages, 27,95 $.



vendredi 11 octobre 2019

LE CHOC DE DEUX UNIVERS

AUDRÉE WILHELMY PRÉSENTE son quatrième roman, Blanc Résine, un ouvrage imposant, un peu étrange, fascinant qui fait oublier les balises, secoue des certitudes et nos façons d’appréhender notre univers. Un texte difficile par certains aspects (une richesse de vocabulaire inouïe) qui s’offre comme un continent qu’il faut explorer avec son corps et son intelligence, découvrir sans jamais regarder jamais derrière soi pour ne pas perdre le plaisir de se sentir plus vivant que jamais. J’ai pris un certain temps à m’ajuster à ce duo, aux voix de Laure et Daâ qui progressent en parallèle, deviennent l’écho l’une de l’autre. Narration qui puise dans la fable, l’épopée, le mythe pour vous subjuguer totalement. Je me suis laissé emporter par ces phrases qui tiennent de l’incantation et de la prière pour dériver dans un monde qui vous abandonne à bout de souffle après 340 pages tissées comme la mousse à caribou.

J’aime qu’un ouvrage bouscule et fasse perdre le pas. Audrée Wilhelmy y réussit chaque fois et, avec Blanc Résine, entraîne son lecteur dans une forêt dense où il faut lutter contre les épinettes qui fouettent le visage, les racines qui veulent mordre aux chevilles. Expérience singulière où j’ai eu la certitude d’être emporté par un tsunami, devant m’accrocher à des lieux comme à des bouées, à certaines phrases pour ne pas me noyer. Le monde de Blanc Résine est tellement touffu que j’ai eu l’impression qu’il ignorait l’horizontalité pour se dresser à la verticale et se retourner contre moi.
Une écriture sauvage et rebelle qui permet de s’accrocher au présent souvent hostile. Le continent Wilhelmy se livre en retenant son souffle, en se recroquevillant dans un repli d’une butte, derrière un arbre pour échapper au vertige de la toundra. L’écrivaine exige que l’on se livre à ses phrases qui envoûtent pas leur précision et leurs ramifications.

J’ai cinq ans et ma peau, des flancs jusqu’au front, des cuisses aux tubercules, est une écorce fine, couverte, sous les poils d’enfant, de houille, de taches et de cloques, cicatrices blanches d’anciennes piqûres, nouvelles croquées de brûlots. Je refuse qu’on taille ma tignasse-épinier : j’y accueille les abeilles et les feuilles, les brindilles cassées, les chardons, les chenilles tombées sur mon chemin. Je suis brune, rouille et noire, fille de la forêt, de la mine, des vingt-quatre ventres de ma mère, de mon père tribu. (p.33)

À la mine, des ombres se faufilent sous la terre comme des blattes pour en extraire le charbon. Ils y meurent, y laissent un bras ou une jambe, risquent leur vie dans une guerre absurde. Ils s’enfoncent dans une sorte de matrice qui broie ces hommes et ces femmes qui rêvaient d’un ailleurs, d’une liberté qui s’enivre de l’espace. Dans le village de cabanes, tout près de la bouche de la mine, tous souffrent de la faim, luttent contre le froid et n’arrivent plus à voir la magnificence qui les entoure. La Kohle Co saccage, viole la terre et la toundra.

RÉSINE

Olbaks à l’identité floue, Daâ hante le territoire, le porte dans son corps et son regard, se laisse envoûter par les vibrations du sol, la vie de la sève dans les arbres, les soubresauts des saisons. Femme de pulsion, de désirs, libre de toutes entraves et des diktats du Dieu des mineurs, elle connaît la langue de la forêt, des lichens, du vent, le nom des plantes comestibles et mortelles, des bêtes et certains secrets du granite. Un être tellurique, vibrant et porté par les saisons, l’opposé de ces hommes condamnés à fouiller le sol par une sorte de malédiction.

Moi, nue et terreuse et vorace sur un roc de clairière, je mange des bleuets minuscules, nés déjà rabougris sur les tiges. J’ai consacré le matin à tisser des écorces en paniers, l’après-midi à la cueillette ; maintenant les bannes débordent des fruits de ma patience et je poigne à pleins doigts le festin récolté lentement, baies arrachées l’une après l’autre, après l’autre, après l’autre, faisant attention de ne pas les écraser, de ne  pas en briser la chair ni d’en perdre la saveur. (p.72)

LAURE

Laure est fils de mineur. Sa mère est morte en accouchant et il est né plus blanc que le plus improbable des Blancs. Albinos, fascinant, ostracisé, son père fait tout pour qu’il échappe à la fatalité de la compagnie et connaisse une vie différente. L’ambition de s’en sortir, de vivre sans entraves, la quête des milliers de migrants qui rêvaient d’un nouveau départ, d’une liberté autre en abordant le continent américain.

Laure a onze ans. Il a grandi blanc tout entier, cheveux et cils, et sourcils, et peau. Il ressemble aux lièvres d’hiver qui se fondent à la neige. Ses épaules poussent contre les coutures de ses chemises, il imagine son tronc, ses bras, ses jambes allonger comme il l’a lu. Plus que tout, il sent son estomac gronder. Parfois il croit qu’un animal vit dans ses boyaux, qu’il mange pour deux. (p.55)

Cet homme et cette femme aussi différents que l’été et l’hiver formeront un couple, migreront dans le village de Kangoq inventé par les Blancs. Leurs dissemblances et des choix douloureux deviennent inévitables, surtout avec l’arrivée des enfants. « Je suis dans une tombe », dit Daâ en s’installant dans la grande maison du médecin. Ils doivent confronter des règles, des croyances, des façons de vivre qui vont finir par les éloigner l'un de l'autre. Le vent ne s’apaise jamais dans une chambre.

Quand enfin ils se meuvent, Daâ découvre étonnée la lente marche des mâles de Kangoq. C’est la première fois qu’elle rencontre des humains de village. Les hommes avancent, encombrés de leur corps. Elle observe la courbure de leurs épaules et leur ventre en saillie, leurs pieds plats, les ressorts brisés de leurs genoux. (p.163)

Comment ne pas évoquer le face à face de la pensée européenne et celle de l’indien, à la confrontation d’un savoir naturel des populations nomades à celui des Blancs qui se tuent à éventrer la terre et à massacrer les forêts ? Le choc américain de deux civilisations a été terrible. L’un a dû céder devant l’agressivité de l’autre, disparaître dans plusieurs cas. L’Européen a pillé l’Amérique et dépossédé les peuples autochtones qui se sont résignés à vivre dans des réserves après avoir connu la liberté du vent et les humeurs des fleuves qui drainent le continent.
La différence deviendra intolérable avec la naissance des enfants. Laure veut mouler son fils à la pensée des siens par des études au collège. Daâ ne peut qu’imaginer l’école de la toundra et de la terre mère. Je n’ai pu m’empêcher de voir les pensionnats qui cherchaient à dénaturer les jeunes autochtones avec tous les excès que nous connaissons maintenant.
Deux langages, deux manières de sentir le monde s’affrontent. Rien ne peut concilier ces deux états d’être malgré l’amour et le respect.

J’habite une chair d’humus, de lichens et de racines, j’ai des doigts troncs larges et des cheveux cascades, rigoles et rivières qui coulent sur mon dos. Ma peau partout répond aux cavalcades animales par des craquements, des chants de roches déboulées. Je porte Ookpik et la langue lignée de ma fille, mon innommée, les enfants qu’elle essaime et ceux-là encore qu’ils sèmeront à leur tour. (p.339)

Roman fascinant qui oppose la raison à la pulsion, une certaine logique à l’instinct. Ces deux mondes peuvent se côtoyer un temps, mais comment concilier l’univers de ceux qui saccagent la terre et celui qui obéit aux saisons et à la toundra ? Celle qui vivait dans les arbres, suivait les hardes de caribous qui parcourent le pays selon les couleurs de l’année, n’échappe pas à la cruauté des Blancs.
Audrée Wilhelmy a dû faire une recherche remarquable pour nommer les plantes et présenter la boréalie. Il le fallait pour rendre le personnage de Daâ authentique, l’Indienne qui vibre à la grandeur du continent, une mère, une femme farouche et indomptable. Faire corps avec l’environnement demande une connaissance aiguë de tout ce qui pousse et respire dans la forêt. Rarement, j’ai parcouru d’aussi belles pages sur la neige et le froid, la toundra qui protège et étourdit. C’est hallucinant. Quelque chose comme un grand livre, certainement. Lecteur pressé et impatient, prière de vous abstenir.


WILHELMY AUDRÉE, BLANC RÉSINE,  Éditions LEMÉAC, 2019, 340 pages, 32,95 $.



http://www.lemeac.com/auteurs/485-audree-wilhelmy.html