Nombre total de pages vues

vendredi 11 octobre 2019

LE CHOC DE DEUX UNIVERS

AUDRÉE WILHELMY PRÉSENTE son quatrième roman, Blanc Résine, un ouvrage imposant, un peu étrange, fascinant qui fait oublier les balises, secoue des certitudes et nos façons d’appréhender notre univers. Un texte difficile par certains aspects (une richesse de vocabulaire inouïe) qui s’offre comme un continent qu’il faut explorer avec son corps et son intelligence, découvrir sans jamais regarder jamais derrière soi pour ne pas perdre le plaisir de se sentir plus vivant que jamais. J’ai pris un certain temps à m’ajuster à ce duo, aux voix de Laure et Daâ qui progressent en parallèle, deviennent l’écho l’une de l’autre. Narration qui puise dans la fable, l’épopée, le mythe pour vous subjuguer totalement. Je me suis laissé emporter par ces phrases qui tiennent de l’incantation et de la prière pour dériver dans un monde qui vous abandonne à bout de souffle après 340 pages tissées comme la mousse à caribou.

J’aime qu’un ouvrage bouscule et fasse perdre le pas. Audrée Wilhelmy y réussit chaque fois et, avec Blanc Résine, entraîne son lecteur dans une forêt dense où il faut lutter contre les épinettes qui fouettent le visage, les racines qui veulent mordre aux chevilles. Expérience singulière où j’ai eu la certitude d’être emporté par un tsunami, devant m’accrocher à des lieux comme à des bouées, à certaines phrases pour ne pas me noyer. Le monde de Blanc Résine est tellement touffu que j’ai eu l’impression qu’il ignorait l’horizontalité pour se dresser à la verticale et se retourner contre moi.
Une écriture sauvage et rebelle qui permet de s’accrocher au présent souvent hostile. Le continent Wilhelmy se livre en retenant son souffle, en se recroquevillant dans un repli d’une butte, derrière un arbre pour échapper au vertige de la toundra. L’écrivaine exige que l’on se livre à ses phrases qui envoûtent pas leur précision et leurs ramifications.

J’ai cinq ans et ma peau, des flancs jusqu’au front, des cuisses aux tubercules, est une écorce fine, couverte, sous les poils d’enfant, de houille, de taches et de cloques, cicatrices blanches d’anciennes piqûres, nouvelles croquées de brûlots. Je refuse qu’on taille ma tignasse-épinier : j’y accueille les abeilles et les feuilles, les brindilles cassées, les chardons, les chenilles tombées sur mon chemin. Je suis brune, rouille et noire, fille de la forêt, de la mine, des vingt-quatre ventres de ma mère, de mon père tribu. (p.33)

À la mine, des ombres se faufilent sous la terre comme des blattes pour en extraire le charbon. Ils y meurent, y laissent un bras ou une jambe, risquent leur vie dans une guerre absurde. Ils s’enfoncent dans une sorte de matrice qui broie ces hommes et ces femmes qui rêvaient d’un ailleurs, d’une liberté qui s’enivre de l’espace. Dans le village de cabanes, tout près de la bouche de la mine, tous souffrent de la faim, luttent contre le froid et n’arrivent plus à voir la magnificence qui les entoure. La Kohle Co saccage, viole la terre et la toundra.

RÉSINE

Olbaks à l’identité floue, Daâ hante le territoire, le porte dans son corps et son regard, se laisse envoûter par les vibrations du sol, la vie de la sève dans les arbres, les soubresauts des saisons. Femme de pulsion, de désirs, libre de toutes entraves et des diktats du Dieu des mineurs, elle connaît la langue de la forêt, des lichens, du vent, le nom des plantes comestibles et mortelles, des bêtes et certains secrets du granite. Un être tellurique, vibrant et porté par les saisons, l’opposé de ces hommes condamnés à fouiller le sol par une sorte de malédiction.

Moi, nue et terreuse et vorace sur un roc de clairière, je mange des bleuets minuscules, nés déjà rabougris sur les tiges. J’ai consacré le matin à tisser des écorces en paniers, l’après-midi à la cueillette ; maintenant les bannes débordent des fruits de ma patience et je poigne à pleins doigts le festin récolté lentement, baies arrachées l’une après l’autre, après l’autre, après l’autre, faisant attention de ne pas les écraser, de ne  pas en briser la chair ni d’en perdre la saveur. (p.72)

LAURE

Laure est fils de mineur. Sa mère est morte en accouchant et il est né plus blanc que le plus improbable des Blancs. Albinos, fascinant, ostracisé, son père fait tout pour qu’il échappe à la fatalité de la compagnie et connaisse une vie différente. L’ambition de s’en sortir, de vivre sans entraves, la quête des milliers de migrants qui rêvaient d’un nouveau départ, d’une liberté autre en abordant le continent américain.

Laure a onze ans. Il a grandi blanc tout entier, cheveux et cils, et sourcils, et peau. Il ressemble aux lièvres d’hiver qui se fondent à la neige. Ses épaules poussent contre les coutures de ses chemises, il imagine son tronc, ses bras, ses jambes allonger comme il l’a lu. Plus que tout, il sent son estomac gronder. Parfois il croit qu’un animal vit dans ses boyaux, qu’il mange pour deux. (p.55)

Cet homme et cette femme aussi différents que l’été et l’hiver formeront un couple, migreront dans le village de Kangoq inventé par les Blancs. Leurs dissemblances et des choix douloureux deviennent inévitables, surtout avec l’arrivée des enfants. « Je suis dans une tombe », dit Daâ en s’installant dans la grande maison du médecin. Ils doivent confronter des règles, des croyances, des façons de vivre qui vont finir par les éloigner l'un de l'autre. Le vent ne s’apaise jamais dans une chambre.

Quand enfin ils se meuvent, Daâ découvre étonnée la lente marche des mâles de Kangoq. C’est la première fois qu’elle rencontre des humains de village. Les hommes avancent, encombrés de leur corps. Elle observe la courbure de leurs épaules et leur ventre en saillie, leurs pieds plats, les ressorts brisés de leurs genoux. (p.163)

Comment ne pas évoquer le face à face de la pensée européenne et celle de l’indien, à la confrontation d’un savoir naturel des populations nomades à celui des Blancs qui se tuent à éventrer la terre et à massacrer les forêts ? Le choc américain de deux civilisations a été terrible. L’un a dû céder devant l’agressivité de l’autre, disparaître dans plusieurs cas. L’Européen a pillé l’Amérique et dépossédé les peuples autochtones qui se sont résignés à vivre dans des réserves après avoir connu la liberté du vent et les humeurs des fleuves qui drainent le continent.
La différence deviendra intolérable avec la naissance des enfants. Laure veut mouler son fils à la pensée des siens par des études au collège. Daâ ne peut qu’imaginer l’école de la toundra et de la terre mère. Je n’ai pu m’empêcher de voir les pensionnats qui cherchaient à dénaturer les jeunes autochtones avec tous les excès que nous connaissons maintenant.
Deux langages, deux manières de sentir le monde s’affrontent. Rien ne peut concilier ces deux états d’être malgré l’amour et le respect.

J’habite une chair d’humus, de lichens et de racines, j’ai des doigts troncs larges et des cheveux cascades, rigoles et rivières qui coulent sur mon dos. Ma peau partout répond aux cavalcades animales par des craquements, des chants de roches déboulées. Je porte Ookpik et la langue lignée de ma fille, mon innommée, les enfants qu’elle essaime et ceux-là encore qu’ils sèmeront à leur tour. (p.339)

Roman fascinant qui oppose la raison à la pulsion, une certaine logique à l’instinct. Ces deux mondes peuvent se côtoyer un temps, mais comment concilier l’univers de ceux qui saccagent la terre et celui qui obéit aux saisons et à la toundra ? Celle qui vivait dans les arbres, suivait les hardes de caribous qui parcourent le pays selon les couleurs de l’année, n’échappe pas à la cruauté des Blancs.
Audrée Wilhelmy a dû faire une recherche remarquable pour nommer les plantes et présenter la boréalie. Il le fallait pour rendre le personnage de Daâ authentique, l’Indienne qui vibre à la grandeur du continent, une mère, une femme farouche et indomptable. Faire corps avec l’environnement demande une connaissance aiguë de tout ce qui pousse et respire dans la forêt. Rarement, j’ai parcouru d’aussi belles pages sur la neige et le froid, la toundra qui protège et étourdit. C’est hallucinant. Quelque chose comme un grand livre, certainement. Lecteur pressé et impatient, prière de vous abstenir.


WILHELMY AUDRÉE, BLANC RÉSINE,  Éditions LEMÉAC, 2019, 340 pages, 32,95 $.



http://www.lemeac.com/auteurs/485-audree-wilhelmy.html

vendredi 4 octobre 2019

TANNAHILL SE TIENT SUR LE SEUIL

QUEL ROMAN SINGULIER QUE LIMINAL de Jordan Tannahill, un écrivain canadien-anglais qui s’est signalé d’abord au théâtre par son originalité et les sujets qu’il aborde. Ce premier récit nous entraîne dans une réflexion que nous n’osons pas secouer très souvent. L’auteur pousse la porte, surprend sa mère au lit et reste là, hésitant, se demandant si elle est vivante. Arrêt entre deux gestes, et la vie défile. Tout peut basculer d’un côté comme de l’autre. Quelques secondes, une éternité, un hoquet dans la course du temps. Le fils soupèse son parcours souvent erratique, ses réussites comme ses échecs. Tout se superpose, s’annule et se confronte. « Liminal », un mot utilisé en psychologie pour signifier le seuil où une limite où il est possible de vivre « une excitation sensorielle ». Autrement dit, de prendre conscience que l’on existe dans l’espace. Ça indique déjà la direction que prend l’écrivain. Roman passionnant, texte brillant et intelligent qui coupe le souffle.

La physique quantique, une véritable boîte de Pandore, permet de secouer des certitudes et surtout pose sur le monde connu un nouvel éclairage. On y trouve des hypothèses qui heurtent nos façons d’agir et d’entendre, de considérer notre environnement et différents phénomènes naturels. Des constats qui relèvent souvent de la philosophie et qui nous poussent presque dans un « monde fantastique ». C’est ce que j’aime dans une lecture : m’avancer dans un territoire peu sûr et secouer les cloisons de la pensée. Jordan Tannahill réussit à bousculer bien des certitudes et des clichés. C’est peut-être le propre des grands livres que de nous laisser abasourdis et en apnée.

Einstein a écrit qu’un baril instable de poudre à canon finira par contenir une superposition quantique de deux états : celui où il a explosé et celui où il n’a pas explosé. Schrödinger doutait fortement de cela. C’est-à-dire qu’il n’était pas vendu à l’idée voulant que les systèmes physiques soient dépourvus de propriétés définitives jusqu’au moment d’être observés. (p.36)

L’étude des particules et des forces qui agissent dans l’univers nous oblige à faire des constats qui étonnent et souvent peuvent étonner. Deux états qui se superposent et se neutralisent, peuvent aller à gauche comme à droite. Je m’accroche à la citation et au postulat d’Einstein. Peut-il en être ainsi des humains ? Peut-on se retrouver devant un individu à la fois vivant et mort ? Tout dépend du regard, de sa situation ou de son état d’esprit.
Liminal s’attarde autour de cette fraction de seconde où tout peut se produire. Jordan reste « sur le seuil », devant sa mère alitée, n’osant pas bouger par peur de tout perdre. Un arrêt qui lui permet de se tourner vers sa vie, les liens qui l’unissent à cette femme. L’immersion est vertigineuse.

Mes yeux trouvent ton corps dans le noir. Et tandis que ton corps se met au point, quelque chose en moi s’effondre. S’écroule. Tu es immobile et inconsciente. Yeux fermés, bouchée bée. Les lèvres entrouvertes, comme dans une mauvaise publicité de parfum. Je regarde ton corps et suis incapable de le concevoir. Pourquoi ? Il est dans un entre-deux. Je n’arrive pas à le comprendre parce qu’il est pris entre deux possibilités distinctes : a- tu es endormie ; b- tu es morte. (p.14)

Au cinéma, on parlerait d’arrêt sur l’image, d’un plan qui nous retire de l’action et de l’histoire. J’ai pensé aussi à la toile de Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier où le peintre tente de fixer dans l’instant du tableau, tous les mouvements d’une femme qui passe d’un palier à un autre. Comme si le temps se compressait et que la succession de gestes se superposait. Ça donne une image étrange, une sorte de mécanique qui illustre plus le déplacement que l’individu en question. Nous ne sommes plus devant un sujet, mais un état.
Tannahill revient sur son enfance, certaines expériences, s’accroche au présent, examine sa mère, ne sachant si elle respire ou pas. Si la croyance dit que son existence défile peu avant l’ultime souffle, peut-être que celui qui regarde les derniers spasmes d’un proche emprunte les mêmes sentiers et s’égare dans sa propre histoire.

ENFANCE

Jordan a grandi auprès de sa mère, une scientifique. Sans père connu, seul avec cette femme autonome, une spécialiste de la robotique et de l’intelligence artificielle, il a vécu une enfance singulière. Nous voilà au cœur de l’actualité, de cette société qui cherche frénétiquement à nous remplacer par des machines qui prennent une apparence assez similaire à la nôtre. L’homme et la femme, devant ces mécaniques, semblent désuets et peu fiables. Une science qui secoue le rôle de la race humaine dans l’univers, l’intelligence, la sagesse, l’émotion et cette fameuse raison qui nous fait commettre les pires horreurs et mettre la planète en danger. Des questions qui hantent le fils qui cherche une place, ne sachant jamais vraiment ce que sont ses ancrages. Le lecteur ne peut échapper à tout ça dans cette « histoire quantique ».

C’est la capacité du mot à dénoter une créature à la fois morte et vivante qui me perturbait, parce qu’elle suggérait l’aisance, un glissement presque imperceptible entre un état et l’autre, comme si le monde pouvait être rempli de corps se trouvant dans les deux états à la fois, se mouvant de façon fluide entre les deux ou les habitant tous deux au même moment. (p.69)

Jordan est homosexuel et est le double d’Ana, sa grande amie d’enfance. Ils se perdent, se querellent, ne peuvent jamais être longtemps sans se croiser. Comme si dans la vie, nous étions soi et aussi un peu un autre, pouvions déborder chez un proche qui nous ramène à soi. Jordan est à la fois masculin et féminin, glissant entre deux états d’être. Toujours ce postulat quantique qui traverse le roman et secoue les personnages, vient compliquer la situation, créant des formes d’embâcles où l’être devient fragile. Peut-on se perdre dans cet entre-deux inquiétant ? Et à vrai dire, tout culbute autour de soi, comme le froid et le chaud se succèdent dans une année, comme la jeunesse glisse imperceptiblement vers la vieillesse. Nous sommes à la fois un et tous nos contraires.
Ça peut sembler compliqué quand je jongle comme ça avec ces hypothèses, que je m’attarde aux histoires de Tannahill, mais on peut très bien se coller à la narration et jamais l’écrivain ne bouscule ses personnages et ne prend la place et s’impose. Jordan secoue cette petite assertion qui hante l’humanité depuis des siècles : « être ou ne pas être ».  On ne s’éloigne jamais de Shakespeare, dirait Mustapha Fahmi.

PAS DE CÔTÉ

Et il est vrai que la vie permet bien des pas de côté, des retournements qui obligent à passer d’un état de conscience à un refus. Notre « je » est multiple et jamais nous ne sommes confinés à un seul rôle comme le robot qui répète des gestes et qui ne peut réfléchir à sa nature. Nous sommes humains par nos faiblesses, nos hésitations et certaines décisions irrationnelles, surtout par nos rêves et notre imaginaire.
Voilà une manière particulièrement habile de secouer des questions qui n’ont peut-être pas de réponses. Qu’est la vie ? Qu’est la mort ? L’amour et l’indifférence, la passion et la haine. Tout ce qui fait que l’humain répète les mêmes erreurs et oublie souvent sa nature. Tout comme ce personnage qui fait de son corps un projet artistique avec de multiples interventions chirurgicales, nous sommes en constante mutation et en train de nous transformer. Gia devient une femme d’une beauté foudroyante tout en restant souffrante dans sa peau et son esprit. Se mouler à un idéal artistique et abstrait ne peut que broyer l’être. La télévision est la grande matrice qui brasse ces stéréotypes.

L’acte sexuel n’est-il pas qu’une répétition en vue de la mort ? Le jeu de rôle agréable du devenir-corps ? Pendant l’acte sexuel, je veux outrepasser ma personne jusqu’à n’être plus que sensation, abandon, jusqu’à être mon corps dans son étendue la plus réelle possible mais en le transcendant également, en devenant celui d’un autre, corps hybride, et en le poussant même vers un plaisir qui dépasse tous les récipients physiques et se prolonge jusque dans le vide, effacement total, fusionnant ma mortalité avec celle de quelqu’un d’autre, sa mort avec la mienne, jusqu’à ce que nous atteignions l’orgasme, la petite mort. (p.295)

J’aime ces ouvrages qui évitent les balises et qui ne se contentent jamais des gestes d’un personnage ou d’une fiction. « Ça brasse » comme on dit, ça soulève des questions qui nous poussent devant l’être et la vie qui peut être absurde ou fascinante. Nous ne pouvons jurer de rien maintenant à moins de s’abandonner à la foi et aux croyances religieuses qui nient la pensée. Un roman original qui laisse des traces, une forme de magie qui nous emporte dans le doute et les incertitudes. J’adore ça. Un texte qui va faire sa place, j’en suis convaincu.


TANNAHILL JORDAN, LIMINAL,  Éditions LA PEUPLADE, 2019, 440 pages, 27,95 $.



mardi 24 septembre 2019

LARRY TREMBLAY ÉBRANLE ENCORE

LARRY TREMBLAY NE FAIT pas les choses comme tout le monde et l’écrivain ne cesse de dérouter son lecteur. C’est encore le cas avec Le deuxième mari, un roman insidieux, je dirais. Je me suis lancé tout doucement dans cette histoire, dans ce milieu un peu étrange où les hommes vivent dans un univers totalement dominé par les femmes. Les mâles sont confinés aux tâches domestiques et ne peuvent avoir une vie professionnelle intéressante. J’ai d’abord souri, séduit par l’idée, mais à mesure que j’ai tourné les pages, je me suis senti avalé par un piège qui devenait de plus en plus étouffant. Le monde à l’envers, une situation que les femmes subissent partout dans certains pays depuis des millénaires. Une façon formidable de faire ressentir l’assujettissement et de mettre le doigt sur des pratiques inacceptables où un sexe est réduit à l’état d’objet par l’autre.

Samuel, un garçon de bonne famille, plutôt choyé par son père et sa mère, toujours un peu malmené par sa grande sœur, s’apprête à faire son entrée dans le monde. Ses parents lui ont trouvé l’épouse idéale et la rencontre effarouche quelque peu le jeune promis. Un mariage organisé où les intérêts financiers priment avant tout. C’est souvent le sort des très jeunes femmes que l’on « offre » à un homme plus âgé et fortuné. On a fait grand cas récemment au Québec d’une adolescente qui a dû fuir sa famille pour déjouer les manœuvres de ses parents et échapper à une union forcée.

Samuel est rêveur et imagine qu’on lui a trouvé une jeune épouse particulièrement séduisante et se prépare à la rencontre qui transformera son existence. Comment ne pas penser à la belle princesse éthérée des contes qui attend son maître en soupirant ?

Un mois avant la date fixée pour son mariage, Samuel ne sait rien de la femme avec qui il va s’unir pour la vie. Sa mère s’entête à ne rien dévoiler, sinon des formules creuses : « Tu ne peux pas souhaiter mieux, mon fils. » (p.9)

La déception est terrible le jour des épousailles quand il voit sa promise et que la réalité s’impose. La femme d’un certain âge se montre froide et expéditive, réglant la fête comme elle dirige son usine. Adieu jeune fille, joli minois et fleur dans les cheveux, soupirs à la lumière des chandelles au milieu de la nuit. Plus grande encore est sa surprise en arrivant à la maison de sa nouvelle épouse quand il prend conscience qu’il est le deuxième mari. La polygamie semble tout à fait naturelle dans ce lieu non identifié. On se rend compte que les mâles sont confinés au foyer et ne sortent qu’en se recouvrant d’une robe pour les dissimuler de la convoitise des femelles. Comment ne pas penser à la burka et au niqab que doivent porter les femmes dans certains pays et que la religion réduit à l’état de reproductrice ?

Tant de fautes se commettent à la vue de cette chose noire qui pousse sur le visage d’un homme mûr ! La tienne est bien fournie. Tu n’as plus le choix à présent, tu dois être prudent. La femme a un faible pour la barbe forte, tu le sais. Elle ne résiste pas à l’appel de cette fleur audacieuse. Il faut la cacher, ne pas l’exhiber pour ne pas attiser la flamme de l’adultère. (p.49)

SOUMISSION

Cet univers opprimant s’impose peu à peu. Samuel doit obéissance au premier mari et se plier à son rôle de serviteur, répondre aux moindres caprices de son épouse. Le jeune homme, plutôt bien de son corps, ne sait rien de la vie et doit satisfaire une femme qui ne soucie guère de ses sentiments ou de ses  élans du cœur.

Hors de sa chambre ou de son lit, elle lui accorde peu d’intérêt, pose un regard froid sur lui, prend un ton détaché pour lui donner ses instructions. En présence d’autres personnes, il existe encore moins. Elle ne supporte pas qu’il s’interpose dans une conversation par une remarque ou une opinion. S’il ose le faire, elle le remet à sa place par une raillerie aussitôt applaudie par ses hôtes. (p.51)

L’apprentissage est rude, mais il finit par assumer son rôle, surtout après la visite de son père qui lui fait comprendre qu’il compromet l’avenir de sa famille et qu’il doit « agir en homme ». Autrement dit, il doit se plier aux fantasmes de son épouse, sinon il risque d’être répudié. Un déshonneur pour les siens qui en ferait un paria. Bien sûr, l’amour n’est jamais là. Les caresses, la tendresse, la complicité sont reléguées aux rêves qu’il faut oublier. Samuel apprend à jouer de son corps sous les recommandations du premier mari, à exécuter ses tâches, prend plaisir à s’occuper du jardin, sort voilé pour faire des courses, reste invisible devant les épouses qui vont librement, se rencontrent, plaisantent, s’empiffrent et se livrent à tous les excès.
 
Madame se permet de boire du vin. Samuel souhaiterait en connaître le goût et surtout les effets. Elle demeure stricte : pas d’alcool pour les hommes. Elle lui raconte des horreurs sur des femmes permissives qui ont autorisé leur mari à boire avec elles. Elles le regrettent toujours par la suite. Un homme qui boit glisse dans la vulgarité, se comporte de façon indécente et compromet l’honneur de sa femme. (p.78)

La servitude lui apporte une forme de paix, mais il reste totalement dépendant de cette femme qui n’en fait qu’à sa tête, le prend et le rejette comme une vieille guenille. La mort du premier mari change tout, surtout quand son épouse le remplace par un enfant presque. Le sol glisse sous ses pieds, mais que peut-il faire ? Surtout, qu’il aime bien ce garçon un peu étrange, certainement autiste. Un talent pour le dessin étonnant.

DIFFICILE

Le monde infernal dans lequel est confiné Samuel finit par vous rattraper. Il faut imaginer une société où l’homme n’a aucun droit et n’est qu’un bibelot pour son épouse qui s’en sert comme elle l’entend. J’ai ressenti peu à peu un étrange malaise devant cette situation. Un monde fermé où les mâles n’ont qu’à se taire et obéir. C’est insidieux, je vous dis, on comprend mieux la vie des femmes dans ces univers de soumissions, de règles précises où elles n’ont aucun choix et surtout pas d’autonomie, où elles sont réduites à l’état d’animal domestique.
La scène finale m’a rappelé cette vidéo vue, il y a un certain temps, à la télévision. Une femme était lapidée sur la place publique pour adultère. Une exécution lancée par le mari. La barbarie à l’état pur.

Les femmes se rapprochent, referment le cercle autour de Samuel. Elles se jettent sur lui, le font tomber, lui arrachent son vêtement. Il réussit à se remettre debout. Il est nu. À ses pieds, le lourd tissu en lambeaux forme une tache sinistre. Des yeux, les femmes suivent les gouttes de sueur qui coulent de sa barbe, tombent sur son torse, ses cuisses, ses poils pubiens. Samuel ressent leur désir, reçoit leur haine, entend leur peur, respire leurs pulsations. Elles lui rappellent toutes la voisine de son enfance qui épiait ses exercices de musculation. (p.135)

Terrible roman qui ébranle les fondements de votre pensée, montre l’exploitation, la discrimination et la folie. Surtout, j’ai eu l’impression en suivant Samuel que mon éducation a fait en sorte que l’infériorisation des femmes me semble chose normale. En inversant les rôles, l’écrivain nous pousse contre le mur et fait ressentir toute l’horreur de cette situation. Une manière terriblement efficace de décrire l’enfer quotidien d’une société patriarcale où l’homme décide de tout. Dans le roman de Larry Tremblay, c’est le contraire. Les mâles peuvent être répudiés, rejetés et condamnés à mort s’ils se montrent réfractaires et insoumis.
Un texte subversif qui, j’espère, connaîtra un grand succès dans une actualité où on débat mollement de laïcité et de liberté, du droit à l’avortement encore remis en question et qui se joue toujours sur le ventre des femmes. Larry Tremblay a l’art de bousculer des certitudes et des situations que l’on côtoie sans jamais trop s’attarder. Une histoire qui secoue les carcans qui enferment notre esprit. 
Malheureusement, les maîtres et les dominateurs vont se tenir loin. Ils ont trop peur de voir leurs privilèges s’effriter et la violence des informations quotidiennes démontre qu’il y a encore bien des routes à parcourir avant que la société ne change, que les femmes et les hommes soient des égaux dans un monde à inventer.


TREMBLAY LARRY, LE DEUXIÈME MARI,  Éditions ALTO, 2019, 144 pages, 21,95 $.