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jeudi 16 juillet 2015

Anne Guilbault risque de vous secouer


DIEU CRÉA LE MONDE en six jours et se reposa le septième. C’était peut-être vrai avant que les commerces n’ouvrent jour et nuit dans l’espoir d’abolir le temps du repos pour inventer l’ère de la consommation. Et il en faut autant pour tout détruire. C’est du moins ce que suggère Anne Guilbault dans Les métamorphoses où des locataires doivent quitter les lieux où ils vivent depuis des années. L’autoroute arrive et elle ne fait pas de détours. On a vu cela à Québec, Montréal et dans toutes les grandes villes du monde. La cité mute et des vies sont broyées, des milieux urbains saccagés.

Trois personnes se croisent, se répondent dans ce court roman d’Anne Guilbaut. Ils doivent partir et faire leur vie ailleurs. Sophie n’a pas le regard de sa mère et encore moins celui d’Adrien, mais elle est pourtant la plus percutante, la plus authentique, je dirais. Peut-être qu’il faut être enfant pour dire vrai, pour voir juste.
Sophie sait que rien n’est immuable et qu’arrive un moment où un étranger vous surprend dans le miroir. La sagesse voudrait que l’on marche sans se retourner, sans une larme. Ce n’est pourtant pas si simple. L’être humain trouve toutes les raisons pour s’empêcher de connaître la vie du papillon même si la vie le pousse, le sculpte, le transforme au fil des jours.
L’être humain rêve de stabilité, de continuité quand la vie n’est que mouvance. Il suffit de s’arrêter pour voir tout ce que l’on a dû faire pour devenir ce que l’on est. Des rencontres, des hasards et des gens ont surgi dans votre vie pour le meilleur et le pire. Nous sommes peut-être des chenilles qui aspirent à connaître l’ivresse du vol et du vertige. Il faut souvent être bousculé pour plonger dans l’avenir.
L’histoire des populations est une suite de migrations où des hommes et des femmes tentent d’échapper à la misère. Combien d’Irlandais ont trouvé la mort sur Grosse-Île en rêvant d’une vie, où l’avenir serait apprivoisé ?
Henry Miller disait qu’il faut se méfier de ses rêves, parce qu’ils finissent toujours par se réaliser. Bernard Lavilliers chante que tout arrive : bien ou mal.

VIVRE

Anne, la mère de Sophie, joue les statues pendant que sa fille écrit. Une façon peut-être d’oublier ses douleurs, de se réfugier en soi et se durcir pour respirer.

Les enfants poussent les parents dans la tombe. Les enfants grandissent. Les enfants changent d’odeur, de peau et de visage, même s’ils ne le veulent pas. Cela fait partie de l’ordre des choses, comme le sang qui revient tous les mois fait partie de l’ordre des choses. On nous dit ça à l’école, mais ça ne m’empêche pas d’être triste quand j’y pense. Comment on dit adieu à son propre visage quand on vieillit ? C’est ça que je voudrais comprendre. Je ne sais pas comment on fait pour continuer à vivre quand on ne se reconnaît plus dans un miroir. (p.69)

Adrien transcrit l’histoire de Paz, ce fils adoptif qui a fait la traversée de l’Atlantique dans un conteneur avec sa mère et sa sœur. Il est le seul à avoir survécu. Une aventure horrible ! Difficile d’imaginer ces moments où il se colle aux cadavres de ses proches ?

« Quand je serre Mia dans mes bras, c’est la nuit que je serre contre mon cœur, mais quand je cache mon visage dans ses cheveux, je recommence à penser. Ses cheveux, on dirait des lianes qui m’empêchent de tomber. Dans ses cheveux il y a mon courage. Dans ses cheveux je redeviens libre, un enfant libre qui court dans la ciutat avec d’autres enfants libres, et qui se fout que rien ne soit à lui, même pas les chiens qui vivent parmi eux. » (p.49)

Un immense cercueil où la vie et la mort s’embrassent. Paz ne pourra jamais oublier. Certaines métamorphoses sont plus difficiles que d’autres.

TÉMOIN

Adrien, même s’il a été largué par la vie, trouve toujours une raison d’être. Il est le témoin, celui qui regarde même si ses sens se troublent et qu’il arrive mal à voir. Est-ce le rôle de l’écrivain ? C’est certainement cette mutation qui le pousse vers un autre amour avec Anna et une vie différente.


Adrien déplie des boîtes de carton et commence à vider les bibliothèques. La Terre se remet à tourner. Tenir les livres dans ses mains et les placer dans les boîtes sont des gestes qui le calment. Le vent dans les rideaux, le soleil sur les murs, les livres qui s’empilent sont autant de rappels qu’il est en vie et qu’il n’a aucune raison de se plaindre de son sort. (p.55)

Tous ont des raisons pour attendre que la vie les pousse. Sophie va perdre son père une deuxième fois. Elle tente de tout faire brûler. On n’est pas la fille d’un cracheur de feu pour rien. Décider au lieu de subir, agir au lieu de se laisser bousculer.

Peut-être qu’on entendra les sirènes des pompiers tout le long du chemin. Nous monterons les marches de son escalier en colimaçon et quand nous entrerons dans le petit logement triste, il n’y aura plus d’ennui qui compte. Je me dirai que tout ça est temporaire, que quelque chose de nouveau s’en vient et que cette fois, c’est sûr, ce ne sera pas du n’importe quoi ou du banal de chez banal. Voilà ce que je me dirai. Et je n’aurai même pas envie de pleurer. Même pas. (p.81)

Elle prendra du temps à se remettre de l’explosion qui la pousse du côté des morts. Tout comme Paz qui, dans son pays d’origine, se donne une chance de passer dans une autre vie. Comme si les deux quittaient leurs corps pour se transformer.

RÉFLEXION

Formidable réflexion sur la vie, le temps qui va et fait de vous un étranger qui hésite un matin devant son reflet. Les mutations peuvent être brusques ou demander toute une vie. Qui est cet inconnu qui vous a volé votre visage d’adolescent ?
Nous allons bien ou mal, laissant d’anciennes peaux derrière comme des chemises usées que l’on oublie dans une garde-robe.
Questionnement sur la vie, la mort, les sauts qui sont nécessaires pour survivre dans un monde qui ne cesse de vous bousculer. L’existence est une longue et patiente mutation où il faut se dépouiller de ses souvenirs et d’objets qui deviennent toujours inutiles. La meilleure façon de survivre est peut-être de pratiquer une certaine forme d’oubli. Comment savoir ? Tout comme Sophie, je sais bien qu’il est inutile de résister. Cela ne m’empêche pas de m’agiter, de vouloir toujours trouver des ancrages même si le sol glisse sous mes pieds, même si mon corps devient autre chaque jour. Une écriture qui vous empêche peut-être de passer trop rapidement à un autre univers de fiction.


Les métamorphoses d’Anne Guilbault est paru aux Éditions XYZ, 108 pages, 18,95 $.

mardi 23 juin 2015

Alain Gagnon étonne dans ce siècle matérialiste


IL FAUT SOULIGNER LE COURAGE d’Alain Gagnon qui tourne le dos au matérialisme de l’époque et questionne la vie dans Fantômes d’étoiles, un « essai sur l’oubli de soi. » Qu’est-ce que l’écrivain cherche à dire dans son trente-sixième volume qui vient de paraître ? Comment oublier le soi, son ego, sa petite personne qui ne cherche qu’à satisfaire des besoins primaires et souvent futiles ? Nous les réalistes et les concrets, comment peut-on aller au-delà des apparences et des images qui encensent le bonheur et l’éternelle jeunesse ? Est-ce qu’Alain Gagnon peut toucher et faire réfléchir ?

Nous vivons dans une époque dites des communications et de la consommation. Nous pouvons discuter avec des gens de partout dans le monde sans avoir à quitter son chez-soi grâce à Internet. Jamais les contacts, les échanges de savoir et de connaissances n’ont été si faciles. Il suffit d’un clic. Pourtant, les gens semblent de plus en plus vivre la solitude, avoir du mal à être avec l’autre. On se perd, on s’épuise, on s’étourdit à accumuler des richesses et des objets qui polluent la planète. Il est aussi facile de remodeler son corps et atteindre un âge que mes grands-pères et mes grands-mères n’auraient jamais imaginé.
L’individu ne se définit maintenant que par les richesses et les biens qu’il accumule. Une époque où des incultes profitent du droit d’expression pour nous gaver de stupidités, de faussetés et de bobards. Que dire de ces radios où les pires obscurantistes sévissent en ressassant les absurdités ? Sont-ce nos maîtres ? Ceux qui tracent la voie ?
Alain Gagnon se demande ce qui arrive aux humains et pourquoi notre société tourne le dos à des millénaires où la pensée questionnait la vie et l’existence humaine, cherchait à comprendre la place de l’homme dans l’ordre cosmique. L’humain n’est-il qu’un animal ou possède-t-il une dimension qui en fait un être exceptionnel ?

AUDACE

Il peut sembler téméraire après Jean-Paul Sartre et Albert Camus de ramener la question de Dieu, du divin qui niche peut-être en l’homme et la femme. Rares sont ceux qui osent maintenant dire qu’ils croient à une essence divine et que l’homme s’affirme en atteignant une autre dimension. Je ne parle pas de la bigoterie d’un Jean Tremblay, maire de Saguenay. Je pense à un questionnement authentique qui relève de la philosophie et de la méditation.
Bien sûr, l’humain doit satisfaire des besoins primaires et perpétuer l’espèce. Pourtant, il y a une forme d’élan en lui qui le pousse vers une dimension où la vie prend une autre signification. Comme si l’humain devait se hisser sur ses épaules pour voir plus loin, savoir à quoi il ressemble quand il oublie ses instincts et qu’il observe avec les yeux de son esprit.

Celui, pour qui la vie se résume à la satisfaction de besoins primaires ou artificiels, s’oublie. Il a dû s’oublier ou se désapprendre, désapprendre ce qu’il est. Il vit en état d’aliénation constant en regard de sa réalité. Et toute notre civilisation conspire à ce qu’il en soit ainsi. Nous vivons dans une civilisation de l’oubli. De l’oubli et de la profonde insatisfaction de soi qui en est conséquente, et engendre la colère contre le monde et contre soi. (p.11)

Alain Gagnon tourne le dos aux modes et aux propos qui flattent l’ego, les faux débats pour réclamer une autre dimension. Le sens de la vie est de chercher par sa pensée et son intelligence à se hisser dans une autre dimension et à habiter peut-être ce que nous pouvons appeler l’âme. Comme s’il fallait muter et emprunter le chemin de la chenille pour devenir papillon, passer du terrestre à l’aérien. La vie serait-elle une mutation ? Je ne connais que Jean Désy parmi les écrivains contemporains pour aborder un tel sujet même s’il diffère d’Alain Gagnon dans son regard.

RÉFLEXION

L’écrivain ne s’attarde pas à décortiquer les obsessions de ses contemporains qui vivent par procuration et cherchent à épouser des images que les médias ressassent. Les moyens de communication valorisent le jouisseur-consommateur qui se moule dans un plaisir où tous cherchent à être le clone du voisin. Rien de cela chez Gagnon. L’humain qui perd son temps à corriger son image fausse son moi et tourne le dos à son essence. La question est autre. C’est là que l’écrivain devient pertinent.

Mais comment ne pas s’inquiéter devant cette technologie qui efface le sens de l’histoire, la nécessité de devenir un humain meilleur dans ses désirs, ses pensées, ses rapports avec les autres ? Pas facile d’être soi en dehors des clichés et des leurres. Nous confions nos connaissances à des nuages ou des disques durs. Histoire, philosophie, réflexions, tout cela dans d’immenses hangars que peu de gens fréquentent. L’humain de demain sera peut-être une coquille vide qui rêve de prendre une bière au sommet d’une montagne ou qui s’autophotographie devant sa voiture.

Les étoiles sont où nous ne les voyons pas. Nous voyons leur fantôme. Nous les voyons scintiller où elles étaient, il y a des millions d’années ou plus. Nous les admirons où elles ne sont plus. Il en est de même du transcendant. Nous ne possédons pas l’équipement mental nécessaire à son appréhension certaine, qui convaincrait jusqu’au dernier humain. Nous tâtonnons, trébuchons comme l’Ermite de la neuvième lame du Tarot, qui porte ce nom. On y aperçoit un homme habillé d’une bure, qui cherche, lanterne tempête en main. Il ne doute pas que l’objet de sa quête existe. Quant à trouver ? Et dans quelles conditions ? Perplexité et scepticisme marquent ses traits. (p.75)

Alain Gagnon ne tourne pas le dos aux religions qui ont hanté les millénaires même s’il sait très bien que ces croyances sont souvent devenues la chasse gardée de dirigeants qui ont accaparé le pouvoir.
Le questionnement est intéressant en ces temps de charte des libertés et de laïcité. Qui est le Québécois ? Quel visage montre-t-il en Amérique ? La question est vaste comme ce pays que nous ne savons pas reconnaître dans ses singularités et ses particularités. Le film L’empreinte, avec Roy Dupuis, fait un pas dans cette direction en tentant de surprendre le vrai visage du Québécois. Où la liberté de l’un empiète sur la liberté de l’autre ? Comment trancher en respectant les notions de tolérance et de partage ?

QUESTIONS

Je ne suis guère attiré par les questions religieuses même si je peux admettre qu’il y a un aspect en nous qui peut échapper au temps et à l’espace. Toutes les civilisations ont tenté de formuler des réponses à cette grande hésitation en présentant des théories sur la vie et la nature de l’homme en oubliant toujours la femme.
Comment expliquer cette appétence qui nous pousse à devenir un meilleur humain dans sa société et son quotidien ? C’est peut-être une question de vocabulaire ou de mots qui m’éloigne d’Alain Gagnon.
Je le répète, cet homme a du courage pour élever la voix et dire ce qu’il croit. Mais qui va l’entendre ?
Maintenant, l’immortalité passe par ces machines qui avalent nos visages, nos voix, nos chants pour nous donner l’illusion de déjouer la mort. Il est encore possible d’écouter Barbara, Léo Ferré et les Doors… Est-ce cela l’immortalité, être figé sur un disque ou séquestré dans une boîte à images ? Que répondre en ce siècle où penser est une perte de temps et surtout d’argent ? Merci Alain Gagnon de sortir des sentiers battus.


Fantômes d’étoiles, essai sur l’oubli de soi d’Alain Gagnon est paru aux Éditions Broquet, 114 pages, 19,95 $.

mercredi 17 juin 2015

La beauté ne peut exister sans la mémoire


LES SOUVENIRS PRENNENT DES sentiers étranges et il est difficile d’expliquer pourquoi des événements ou des rencontres nous hantent. Les écrivains s’attardent souvent à des séquences de leur vie pour les transformer et les comprendre. C’est peut-être le souhait inconscient de tous les créateurs, certainement l’entreprise de Figures de la beauté de l’écrivain David Macfarlane. Un roman fascinant qui nous entraîne de Cathcart en Ontario à Pietrabella en Toscane, un lieu où l’on extrait le marbre pour l’exporter partout dans le monde depuis la période romaine. Un endroit hanté par la présence de Michel-Ange qui y a séjourné pour choisir le marbre qui devait servir à la réalisation du tombeau du pape Jules II. Le projet ne s’est jamais réalisé. Heureusement pourrions-nous dire puisque cela a donné les fresques de la chapelle Sixtine.

Oliver débarque à Paris avec une bourse pour explorer et découvrir un autre monde. Nous sommes en mai 1968. Les manifestations, les arrestations rendent la capitale française peu sûre pour un étranger. Le Canadien a rencontré un sculpteur au Louvre qui l’a invité à Pietrabella, une ville dont il n’a jamais entendu parler. Il décide d’aller le rejoindre et s’installe. Il vivra quelques mois avec la femme de sa vie, une sculpteure, une véritable œuvre d’art vivante. Elle fait son éducation et parle de la beauté, de Michel-Ange, de la sculpture, de la vie et de l’amour. Une femme passionnée, possessive, colérique et difficile à suivre pour ce jeune homme qui n’a pas l’habitude des extravagances. Il deviendrait un autre s’il choisissait de s’installer en Italie… Des chemins dans la vie, des croisements permettent ces mutations. Il suffit de dire oui et d’avancer en fermant les yeux.

FILLE

Oliver quitte Anna pour revenir en Ontario. Il lui écrit, mais ne reçoit jamais de réponses. Son ancienne amante semble l’avoir biffé de sa vie et de sa mémoire. Quarante ans plus tard, sa fille, dont il ne connaissait pas l’existence, vient le rencontrer. Un choc pour l’homme engoncé dans ses habitudes et sa solitude. Sa fille lui demande d’écrire, de raconter pour savoir, connaître ses origines. Il revient sur ses amours, le travail de l’artiste, l’exploitation des carrières de marbre et Michel-Ange. Macfarlane tourne autour de cet artiste incomparable et les grands sculpteurs que sont Brancusi et Le Bernin. Oliver nous ramène en Italie avec son journal de l’époque, tente de cerner ce qu’il est et ce qu’il aurait pu devenir s’il avait choisi d’être l’autre, celui qui servait de modèle aux sculpteurs, le temps d’un été à Pietrabella.

La plupart des artistes qui travaillent à Pietrabella sont d’anonymes étrangers. La plupart sont jeunes. Et la plupart se rendront compte à la longue par eux-mêmes, à moins que d’autres le leur disent, qu’ils ne seront pas de grands sculpteurs. Le plus souvent, ils ne seront pas sculpteurs du tout. Mais il y a un temps dans la vie où cela n’a pas grande importance. Il y a un temps dans la vie qui est, pour certains, le plus beau de tous. Cela ne dure parfois que quelques jours. Parfois un an, parfois deux. Cela se passe d’habitude ailleurs, quelque part où l’on peut être ce que l’on veut être, et non ce que l’on est. (p.214)

On comprend rapidement que les nombreux personnages de ce roman ont des liens et qu’à un moment ou un autre, ils se sont retrouvés à Pietrabella. Archie et Grace y ont séjourné pendant leur voyage de noces, Oliver travaille au journal de ces derniers. Un sculpteur italien est venu pour construire un jardin à Cathcart et n’est plus reparti. Michel-Ange se glisse partout et marque l’imaginaire. Anna le vénère et tente peut-être de le suivre dans son travail sans jamais y parvenir parce que le maître est inégalable.

RÉFLEXION

Plus que tout ce roman devient une réflexion sur l’amour, la passion, la sculpture et ce que l’on nomme la beauté. La Toscane est un pays envoûtant et nombre d’artistes ont été subjugués par ce ciel bleu, la lumière, les montagnes et les carrières qui sont de véritables cathédrales à ciel ouvert. Un lieu où les ouvriers travaillent dans des conditions dangereuses, extrêmes avec le froid et la chaleur, où la mort frappe sournoisement. On retrouve Charles Dickens qui y a séjourné un moment, Michel-Ange bien sûr et d’autres qui ont été envoûtés par ce lieu comme Oliver ou le couple Barton qui a vécu là une sorte d’épiphanie qui marquera toute leur vie.

On avait l’impression de tomber, presque de défaillir. Dans une « joyeuse luminosité », avait écrit Dickens. La première fois qu’il ouvrit ces épais volets de bois, la lumière de la Toscane le fit chanceler. Oliver perdit l’équilibre ce matin-là. Il ne se rappelait pas avoir déjà ressenti la même chose. Il bascula vers l’arrière, ses pieds nus déséquilibrés sur le plancher froid de terre cuite. (p.288)

Si les humains n’échappent pas au temps, les œuvres d’art permettent d’effleurer en quelque sorte une forme d’immortalité. Il faut l’art pour croire à l’au-delà, à la continuité, à l’humanité qui ne sait souvent que reproduire ce qui a été. Oliver tente d’expliquer cela à sa fille qui, dans son agence de tourisme, se débat avec les mêmes questions.


Michel-Ange était à Rome. Il attendait que le marbre qu’il avait fait extraire pour le tombeau arrive de Carrare quand, en 1506, un homme qui travaillait dans un vignoble sur l’Esquilin découvrit Laocoon et ses fils. La pièce fascina Michel-Ange. Ce fut une inspiration pour lui. Il considérait que la forme héroïque était la plus magnifique expression de la beauté, et cette forme venait des anciens. Et de manière plus importante encore, c’est aussi des anciens que venait la philosophie qui transformait la corvée poussiéreuse et collante de sueur du maillet et du gradino en un processus presque divin. Le don qu’avait Michel-Ange de découvrir la beauté d’un objet était sa manière à lui, pensait-il d’atteindre la finalité de son âme. (p.304)


Un roman fort, étrangement fascinant, renversant même. Une réflexion sur la civilisation, cette quête du beau, du grandiose, de la vérité et d’un regard qui transcende son époque et sa petite histoire personnelle. La mémoire est ce qui permet de nous brancher à la culture, l’art, les grandes passions qui secouent les humains à travers les époques et les turbulences. Elle est peut-être ce qui permet à la  civilisation de se perpétuer et de s’inventer.
Ce roman m’a beaucoup touché par son intelligence, son questionnement du présent et du passé. Moi qui, dans Lettres québécoises, écrivais que j’étais un écrivain de la mémoire, j’avoue que je me suis régalé dans cette histoire qui puise dans les racines de la création et ce désir d’atteindre une certaine forme de perfection. La mémoire progresse par bonds et il faut se laisser bousculer par les grandes forces qui font bouger les gens, les peuples, les artistes maintenant comme dans un passé lointain. C’est avec l’impression d’avoir peut-être effleuré le beau, le vrai que j’ai refermé ce roman touchant et dense. Une sorte de méditation sur l’existence et les vies que nous pourrions avoir. Tout en gardant les yeux ouverts.


Les Figures de la beauté de David Macfarlane est paru aux Éditions de La Pleine lune, 364 pages, 29,95 $.
http://www.pleinelune.qc.ca/titre/399/les-figures-de-la-beaute

jeudi 11 juin 2015

Pour mieux comprendre le Québec d’aujourd’hui


TOUS LES LIEUX font naître des contes et des légendes, jalonnent l’histoire des populations. Des faits vécus, des craintes ou encore des superstitions marquent un territoire et permettent de se l’approprier. Ce peut être la géographie ou la particularité d’un site qui fait courir l’imaginaire. Une collection unique des Éditions Trois-Pistoles permet de visiter le Québec et ses régions, de nous attarder aux contes et aux légendes pour en surprendre les particularités. Pierre Landry nous entraîne cette fois sur la Côte-du-Sud du Saint-Laurent pour un voyage singulier. J’ai eu le bonheur de visiter le Saguenay-Lac-Saint-Jean, la Gaspésie, l’Abitibi, l’île de Montréal, Charlevoix et Québec avec cette collection prestigieuse.

La Côte-du-Sud s’étend de Notre-Dame-du-Portage aux paroisses s’étendant en périphérie de Rivière-du-Loup. Un véritable pays qui longe le fleuve et monte par paliers vers l’intérieur des terres. Pierre Landry survole l’ensemble de ce territoire par de courts textes et donne un bel aperçu de cet espace à l’arrivée des Blancs et des affrontements qui ont suivi jusqu’à la conquête du Canada par les Britanniques.
Une belle manière de visiter une vingtaine de paroisses, de se moquer du temps en allant des premiers arrivants jusqu’à une époque récente. Une façon aussi de nous informer sur l’histoire des lieux, le peuplement des paroisses, le travail et les croyances de ces hommes et ces femmes qui vivaient surtout de la terre, de la pêche et de la navigation. Le trafic de certains liquides illicites provenant de Saint-Pierre et Miquelon a aussi eu son importance et été à l’origine de bien des légendes.
Le plus intéressant reste l’imaginaire et les croyances qui emballent l’esprit des gens et ces héros qui retiennent l’attention au-delà de leur époque avec leurs exploits et leur audace.

LES DÉBUTS

Ce territoire a particulièrement souffert pendant les guerres entre les Français et les Britanniques, avant 1760 et la Conquête. Le texte du major George Scott nous relate avec une froideur stupéfiante les avancées de l’armée anglaise en 1759. Les militaires ne rencontrent que peu de résistance, les résidents ayant presque tous fui dans les bois. Les habits rouges brûlent résidences et bâtiments de ferme, rasent les villages sans raison aucune. On peut imaginer la désolation et la misère de ces populations pendant l’hiver qui suivra le pillage. À l’époque, on ne parlait pas de crime de guerre… On répétera ces façons barbares en 1837 pour mater la révolte. L’armée britannique, la meilleure au monde disait-on, ne faisait pas de quartiers et se montrait particulièrement cruelle et insensible.

En somme, nous avons marché sur une distance de cinquante-deux milles et, sur le parcours, nous avons brûlé 998 bons bâtiments, deux sloops, deux goélettes, dix chaloupes, plusieurs bateaux plats et petites embarcations, nous avons capturé quinze prisonniers, dont six femmes et cinq enfants, et fait cinq victimes chez l’ennemi ; il y a eu un blessé parmi nos réguliers et, chez les rangers, deux morts et quatre blessés. (p.44)


IRLANDAIS

Comment oublier les événements qui ont marqué Grosse-Île où les migrants, des Irlandais surtout, arrivaient en souffrant de la famine et de maladies contagieuses ? Ils devaient débarquer sur cette terre de la désolation et de la mort pour une période de quarante jours. C’était assez pour mourir dans la souffrance et la détresse. On pourrait parler de l’île de la mort. Il suffit de visiter les lieux pour en avoir des frissons dans le dos. Madeleine Ouellette-Michalska en a fait le sujet d’un roman fascinant : L’été de l’île de Grâce.

L’île de quarantaine est une île aux bruits troublants. En plus de la triste symphonie des cris de douleur et des divagations des malades, on entend sans cesse un sinistre rappel, celui de la récolte faite par le Moissonneur. C’est le grincement des petites charrettes transportant les morts à l’ouest de l’île où sont creusées les tranchées. Ceci se poursuit jour et nuit. On entasse jusqu’à dix corps à chaque voyage. (p-205)


Bien sûr les religieux tiennent une place importante dans l’histoire de ce coin de pays comme partout au Québec. Impossible d’éviter les agissements de certains curés qui ont réalisé de véritables exploits. Je pense au curé Francheville qui a dirigé un groupe de maquisards et fait en sorte de retarder la progression des troupes britanniques. Un prêtre qui maniait aussi bien le fusil que le goupillon. Ils furent malheureusement trop rares à se comporter ainsi, surtout pendant la période de 1837.
Des figures étonnantes surgissent au fil des années comme l’abbé Charles Chiniquy qui, après avoir été le champion de la lutte contre l’alcoolisme, ne se gêne pas pour dénoncer les agissements des religieux. Les scandales sexuels commis par des ecclésiastiques remontent à loin et l’Église a toujours tout fait pour les dissimuler. On connaît maintenant les agissements de certains dans les maisons d’enseignement et surtout le scandale des pensionnats indiens. Des pages peu glorieuses que personne ne pouvait dénoncer alors sans en subir les conséquences. L’abbé Chiniquy est exilé pour sa trop grande franchise et son désir de réformer les mœurs de l’église. Notre Martin Luther n’aura guère de succès dans son monde d’origine et vivra la plupart du temps aux États-Unis.

Je me rappelai alors ce que m’avait dit M. Perras, la première année de ma prêtrise, des larmes et du désespoir de l’évêque Plessis, lorsqu’il s’était aperçu que tous les prêtres du Canada, à l’exception de trois, étaient des athées. Je me sentis humilié et honteux d’appartenir à ce clergé de Rome dont une bonne partie, sinon la totalité, nageait dans des infamies qu’on aurait à peine tolérées à Sodome. (p-590)

PORTRAIT

Pierre Landry dresse un véritable panorama du Québec, de la vie des autochtones qui devaient bouger constamment en hiver pour trouver du gibier et survivre. De la navigation, des exploits incroyables de certains marins qui traversaient le fleuve dans des conditions inimaginables. Des textes particulièrement intenses et vivants.
Il fait plaisir de lire Jacques Ferron qui a exercé son métier de médecin dans ce territoire en début de carrière, Arthur Buies, Philippe Aubert de Gaspé qui vivait à Saint-Jean-Port-Joli et dont la présence est encore visible dans ce coin de pays. Des conteurs aussi et des écrits du frère Marie-Victorin qui restent étonnamment modernes. J’ai particulièrement aimé les textes de Gaétane de Montreuil qui prennent des couleurs avant-gardistes. Elle y démontre un courage peu commun.

Avant même que le mot féminisme eût été prononcé dans la province de Québec, avant même qu’il fut inventé, Jacques Latourelle, de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, avait ses idées arrêtées sur le rôle des femmes dans l’humanité. Pour lui c’était une bête de somme, à laquelle il reconnaissait un peu plus d’intelligence qu’à ses bestiaux, mais qui ne devait employer cette faculté que pour le bien-être et les intérêts de son mari. (p.460)

Une belle manière de se souvenir et de découvrir ce qu’a été la vie de nos ancêtres dans le pays de la Côte-du-Sud, ses activités, ses déplacements, ses fêtes du côté de Kamouraska où l’on ne refusait jamais un verre, même au risque d’y perdre un nouveau-né dans la neige. C’est peut-être la raison qui a fait qu’Anne Hébert a choisi ce lieu pour y installer les personnages de son roman Kamouraska.
Esprits, feux follets, revenants, personnages un peu détraqués nous fascinent pendant toute la lecture de cette épopée. C’est un devoir de mémoire que de retourner sur ces périodes qui ont précédé le Québec de maintenant et font que les gens s’attachent à un coin de terre pour l’aimer et le magnifier. S’il y en a qui doutent de la Conquête du pays par les Anglophones, plusieurs textes rafraîchissent la mémoire.
Pierre Landry nous permet surtout de vivre l’aventure d’un peuplement francophone unique en Amérique du Nord et nous aide à comprendre notre époque. Un ouvrage nécessaire et passionnant.

Contes, légendes et récits de la Côte-du-Sud, Pierre Landry, Éditions Trois-Pistoles, 708 pages, 69,95 $.

NOTE : une version de cette chronique se retrouve dans Lettres québécoises, été 2015, numéro 158.