Nombre total de pages vues

jeudi 23 avril 2015

Katia Belkhodja risque de vous envoûter

DES LIVRES EXIGENT des efforts du lecteur. Comme si les mots et les phrases portaient une carapace qui vous repousse pour mieux vous tenir à distance. C’est un peu le cas de La marchande de sable, le second roman de Katia Belkhodja. J’ai beaucoup aimé La peau des doigts qui faisait connaître une écrivaine originale, un univers riche et singulier. C’est encore le cas même si ce texte déroute au premier contact. Tellement qu’après avoir terminé ma lecture (le roman fait à peine soixante-dix pages), je me suis senti désorienté. Une sensation inconfortable, je l’avoue. J’aime me glisser dans une histoire et y nager comme dans une eau tiède. J’ai donc recommencé ma lecture, lentement, m’attardant souvent à cette parole qui envoûte et vous repousse à la fois.

Katia Belkhodja nous offre une épopée, un conte ou une fantasmagorie particulière. Une histoire qui déborde dans plusieurs histoires. Les personnages se présentent comme les doubles les uns des autres. Marylin, la mère de Shéhérazade, a toujours chaud et la fille est un bloc de glace. Les personnages prennent leur cohérence dans ces oppositions.
Le père de cette fille est un facteur qui a surgi un matin et est reparti. Un homme aux vêtements bleus qui parlait arabe. Un nomade. L’enfant se souvient dans son corps et son âme.

Elle avait grandi silencieuse, cette petite. Longtemps, on avait cru qu’elle était muette. Insomniaque. Elle n’avait jamais réussi à s’endormir, tout de suite. Quand elle avait parlé la première fois, elle avait parlé en arabe. On lui avait demandé où elle avait appris ça. C’était une langue qui lui venait du vent, elle avait dit. Une langue qui venait du ventre. On s’était tu, le boucher l’avait appelée Shéhérazade ce jour-là. Pas Sherry, Shéhérazade, sans les h inspirés, expirés, sans. Le boucher, il ne savait pas comment. La mère, elle avait pris une aiguille, une petite, à repriser, et elle lui avait fait regarder à travers le trou, le chas de l’aiguille, là où les chameaux. Ça non plus, on n’a jamais compris. (p.12)

Shéhérazade incarne peut-être la froideur du désert pendant la nuit, celle des pays du nord où il n’y a que neige et glace. Il y a aussi cette ville qui n’arrête pas de bouger. Les citadins voudraient bien que ces voyages cessent et tous se lient pour lui construire des ancrages.
Le nomadisme se dresse devant le sédentarisme, des langues s’affrontent, s’étouffent et font disparaître la cité, ne laissant que le désert et le sable des origines.

HISTOIRE

Shéhérazade veut dire « née dans la ville ou fille de la ville ». On connaît l’histoire de cette princesse qui a enjôlé le sultan. Cet homme sanguinaire épousait une vierge le jour et la sacrifiait à l’aube. Elle repousse la folie sanguinaire avec un personnage qui raconte une histoire qui nous plonge dans une autre aventure et ainsi de suite. La mise en abyme totale, le labyrinthe peut-être. Il y a cet aspect dans La marchande de sable. Shéhérazade ou Sherry porte l’histoire, une langue qu’elle sent avec son corps, un regard qui paralyse comme le serpent qui vous hypnotise dit-on avant de frapper. Malheur à celui qui la regarde dans les yeux.

Sherry, Shéhérazade avait dû s’asseoir sur lui, fauteuil de chair. Se laisser bercer par les hanches. Par la lenteur de ses propres mouvements, la langueur paresseuse de son immobilité à lui, ses jambes osseuses et pâles sous ses hanches qui tournaient, qui bougeaient circulaires. Elle avait eu chaud, un moment. Et il l’avait sentie brûlante pour la première fois dans sa vie où il sentait qui que ce soit brûlant, quoi que ce soit d’autre qu’un petit pain ou des brioches. Mais ce n’était plus de la pâte malgré le beige. Elle lui aurait découpé les paupières. Elle s’enfonçait doucement, l’enfonçait, et c’était presque à s’endormir, mais ils ne s’endormaient pas. (p.33)

Le fils du boulanger reste paralysé après avoir surpris son regard. Son cœur bat, mais il se dresse devant la porte du commerce comme un gisant.

ANCRAGE

Fascinant cette volonté de s’ancrer dans un lieu, d’arrêter la dérive dans le temps et l’espace. Tout prend figure de symbole. Les gestes du boulanger qui tranche le pain et se blesse, le forgeron qui contribue au réchauffement de la planète et n’arrive plus à éteindre le feu de sa forge. La langue qui glisse dans une autre, fait oublier l’envahisseur pour retourner à celle des nomades qui hantaient le désert d’avant. Les leçons des pleureuses aussi qui finissent aveugles parce qu’elles ont vu trop de morts et vécu tous les chagrins.
Je m’accroche à pleins de petits éléments pour ne pas sombrer, pour échapper au glissement qui nous fait aller du nomadisme au sédentarisme avant de retrouver l’errance. Cette fable nous pousse dans l’histoire contemporaine où des populations vont d’un pays à l’autre, se débattent avec plusieurs langues pour communiquer. Peut-être que la ville maintenant n’est qu’une utopie où toutes les langues se mélangent, s’interpellent et se bousculent. L’histoire aussi de conquêtes et de libérations, de déclins d’empires et de résurgence d’identités en dormance.

ÉCRITURE

J’aime cette forme d’oralité qui permet les répétitions et les bifurcations, cette forme de prière qui hante. Le réel glisse dans l’imaginaire ou le fantastique et le contraire aussi. Que dire de cette scène surréaliste où l’on décide d’exécuter le frère inexistant de Shéhérazade. Un simulacre de pendaison dans la grande ville. Dans le désert, un nomade, sous la tente, meurt. C’est lui que l’on tue. La ville assassine le nomade.

Alors, on avait pendu le grand frère. Dans une rue, on avait improvisé une potence. On était parti chercher les poutres de la vieille église, et puis le charpentier avait cloué tout ça. C’était grand, et peut-être même beau, presque, dans l’étrange douceur du vieux bois. Devant la potence, Jean le père mordait ses lèvres jusqu’au sang, et regardait la cicatrice, sur son doigt, qui datait de 15h20, un an plus tôt. Dans une rue, on ne savait pas quelle porte était celle de la ville, et puis, ils ne voulaient pas les mettre là, les pendus imaginaires. Même si aucun visiteur, jamais, ne traversait. Aucun depuis le facteur, nomade. (p.49)

J’aime ces univers où les choses vibrent, où les villes sont rebelles et toujours en mouvance, où le froid du Nord affronte le feu du Sud.
Un récit dense qui bouscule, fascine, hypnotise et enchante. Tout cela grâce à cette écriture qui ne cesse de vous bousculer et de vous surprendre. Katia Belkhodja est une enjôleuse à la manière des conteuses qui vous plongent dans un monde de rêves et de fantasmes tout en s’appuyant sur l’histoire des pays du Maghreb qui ont connu le nomadisme, l’occupation de l’Occident avant de retrouver leurs racines pour le meilleur et le pire.
La vie, l’amour, la mort, les rencontres qui changent le devenir des peuples et le présent. J’avoue qu’il me faudrait peut-être une troisième lecture pour savourer ce petit bijou juteux comme une grenade, doux et amer comme une orange. C’est vrai que Sherry ou Shéhérazade vous hypnotise, ou mieux encore, impose les mots qui vous définissent et font ce que vous pensez être. Et peut-être, qu’importe les actions et les gestes des humains, c’est toujours la terre, le lieu physique qui s’impose et façonne les vivants.


La marchande de sable de Katia Belkhodja est paru chez XYZ Éditeur, 78 pages, 18,95 $.

vendredi 17 avril 2015

MARIE CLARK NOUS CONVIE DANS SON INTIMITÉ


J’AI LU AVEC GRAND BONHEUR le carnet de Marie Clark. Surtout que j’ai l’impression d’avoir vu naître ce texte au Camp littéraire Félix, il y a quelques années, lors du premier atelier dirigé par Robert Lalonde sur le carnet d’écrivain. Nous étions six. Marie Clark, Marité Villeneuve, Francine Chicoine, Danielle Dubé, Monique Brillon et moi. Sous le regard de la toujours attentive Danyelle Morin, bien sûr. Un arrêt de quelques jours pour discuter, écrire, se gaver de mots et découvrir les chemins qui mènent peut-être à l’écriture. C’est lors de ce séjour que j’ai amorcé mon carnet L’enfant qui ne voulait plus dormir. Ce genre littéraire convient parfaitement à Marie Clark qui aime les promenades en solitaire, les randonnées en forêt où dans la montagne qu’elle surveille de la fenêtre de sa maison. Enfin, j’ai pu découvrir Petites leçons d’orientation apprises dans le désordre dans sa totalité. Une lecture captivante.

Les écrits intimes m’ont toujours passionné. Ce fut la première forme d’écriture que j’ai fréquentée au milieu de mon adolescence, dans mon village où écrire était un péché que le curé Gaudiose aurait dénoncé en chaire s’il avait su. Inutile de dire que je ne n’ai rien avoué dans le confessionnal. Je vis en état de péché d’écriture depuis cette époque lointaine.
Je ne sais si le public est friand de ces textes qui montrent les chemins de l'écrit, retournent l’être et qui ne savent que dire les hésitations, les hantises de celui ou celle qui cherche à devenir souffleur de mots. Les lecteurs ne s’arrachent pas les titres de la très belle collection Écrire des Éditions Trois-Pistoles et c’est dommage. Tous ceux et celles qui rêvent de voir leur nom sur la page couverture d’un livre devraient fréquenter ces écrivains qui jonglent avec des questions et des incertitudes qui hantent le manieur de mots. Parce que celui qui sait n’écrit pas. Il y a bien les travailleurs de la phrase qui ne cessent de varier une action sur un même thème sans trop se préoccuper de l’embarcation dans laquelle ils s’installent. Parce que la littérature, on ne le dit jamais assez, ne repose par sur une histoire ou quelques personnages. À peu près tout le monde peut inventer une intrigue avec un commencement, un drame et une fin. La littérature passe par une manière, un style qui révèle l’auteur, un rythme, une musique interne, une façon de dire, de voir et de se faufiler dans le quotidien. On identifie un écrivain comme on reconnaît la musique de Wolfgang Amadeus Mozart ou de Jean-Sébastien Bach. Marcel Proust a une manière inimitable, Robert Lalonde ou Gunther Grass, qui vient d’avoir la mauvaise idée de mourir, ont une écriture singulière.

MARCHEUSE

Marie Clark aime partir dans les champs, oublier les sentiers balisés, marcher au hasard, découvrir des coins perdus, surveiller les arbres, les oiseaux, tout ce qui vit et se manifeste quand on prend le temps de respirer et de voir. Elle ramène toujours quelque chose, une fleur, une feuille, souvent un haïku, un genre littéraire de plus en plus fréquenté au Québec. Je salue Carol Lebel, André Duhaime et Jeanne Painchaud. Francine Chicoine qui a pris la relève avec Louise Saint-Pierre pour créer le Camp littéraire de Baie-Comeau qui se consacre uniquement à ce genre littéraire. Une véritable école.

Ce sont des traces. Miennes. Un peu partout. Au hasard. Dans la neige de la cour, dans celle de l’écran. Suspendues sur la corde à linge ou à lignes. Toutes marques ténues que la bourrasque, la mémoire de mon ordinateur, efface. Mes efforts d’empreintes luttent. Contre le temps. À tous les temps. Perdent le plus souvent. Heureusement, je grave la petite attention du haïku. Ma manière à moi d’inscrire le présent. Durablement. Comme une grâce perpétue l’éphémère. (p.13)

Une manière de voir, d’être, d’emprisonner un moment dans une bulle qui ressemble à une goutte d’eau. C’est, je dirais, ce qui lui permet de fixer des moments de sa journée et de sa vie. Je comparerais cela à des poinçons que l’on enfonce dans le roc pour escalader une montagne. Des haïkus qui sonnent comme des coups de gong qui font vibrer le paysage.

des tournesols poussent
partout dans le potager
la touche du tamia (p.61)

Il y a aussi ces questionnements qui ne cessent de tourner autour d’elle comme ces oiseaux qu’elle nourrit et qui lui disent de vivre, d’être là encore et encore. Respirer, écrire, explorer, devenir la cartographe de son être, chercher les coutures de son corps et de sa pensée, oser affronter ses hantises, sa conscience de la catastrophe qui guette l’humanité avec l’exploitation inconsidérée des ressources.

Nous ne pouvons pas vivre comme nous le faisons. Pourtant, nous le faisons. Chaque jour de défi à notre planète nous rapproche de la catastrophe. Ce petit bout de terrain que j’ai emprunté à une banque. Mon îlot de terre franche au milieu du délire. Sur lui, je me dresse contre le vent. Cultive. Fais fructifier. Il n’y a rien à opposer au désespoir. Que la beauté. (p.69)

La plupart des gens préfèrent fermer les yeux et foncer sur les autoroutes, risquant l’hécatombe à chaque courbe. L’écrivaine ne peut se résoudre à cette inconscience. Elle se tient en marge, au cœur du monde, là où il est possible d’habiter le silence, de s’extasier devant les battements d’ailes d’une sittelle ou les facéties des colibris. Ou encore prendre le temps de se pencher sur un potager, biner, sarcler, participer à la générosité de la terre qui offre tant quand on fait un effort. La méditation par le jardinage.

EXCURSION


Marie Clark plante ses bâtons de marche dans le sol, scande des vers de Michel Pleau ou de Denise Desautels, revient sur des extraits qui se faufilent dans sa mémoire comme ces éclairs qui déchirent le ciel les jours d’orage. Écrire, se surveiller, se mettre en état de réceptivité ; marcher, recommencer, remettre ses pieds dans ses empreintes, toujours, trouver une joie immense en prenant un nouveau-né dans ses bras pour bercer l’avenir.

J’écris parce que je suis si peu douée pour la ferveur de l’instant. Pour rattraper mes pertes, mes manquements, mes distractions, mes absences. Pour tenter de les contenir, les consigner quelque part. J’écris pour nous, atteints que nous sommes tous au cœur, pour combler nos déficits à l’égard du sublime. J’écris sur les herbes couchées de nos sentiers, sur les traces de notre passage. Mes haïkus continuent de résonner bien après que je me suis tue. (p.115)

J’ai laissé des traces partout avec mon marqueur jaune comme je le fais toujours. Le carnet est devenu plein de paragraphes éclatants qui me parlent, m’accompagnent et me font sourire. Parce qu’on revient à ce carnet, il ne nous abandonne pas facilement. C’est une sorte de livre d’heures.
Une belle façon de retarder la bousculade du temps quand le soleil fait fondre un glaçon au bord du toit ou place une mésange devant vous qui ose demander : qui es-tu, que fais-tu ? Une façon de suivre l’écrivaine dans sa vie de tous les jours, ses tourments et ses questionnements, ses peurs et ses petits moments de joie. C’est ce que procure le métier fou et fascinant de l’écriture.
Un texte senti, émouvant et vibrant.
J’ai eu souvent l’impression d’être si près de Marie Clark que j’entendais sa respiration, le mouvement de son stylo sur le papier quand elle décide d’écrire avec son corps.
Un moment d’arrêt, de tendresse et aussi le bonheur de partager. Comme si l’écrivaine nous invitait à faire le tour de sa vie et nous laissait entrer dans l’intimité de ses effarouchements. Le carnet ne pardonne pas : il dévoile l’être, ce que personne ne peut voir à l’œil nu.


Petites leçons d’orientation apprises dans le désordre de Marie Clark a été publié chez Lévesque Éditeur, collection carnets d’écrivains dirigée par Robert Lalonde, 124 pages, 15,00 $.
http://www.levesqueediteur.com/petites_lecons_d_orientation_apprises_dans_le_desordre.php

lundi 13 avril 2015

Pas facile de demeurer fidèle à ses convictions

PURES ET DURES… JE NE SAIS POURQUOI, mais ces qualificatifs ne m’ont pas étonné en lisant le titre du recueil de nouvelles d’Andrée Ferretti. Cette attribution lui va comme un coquet petit chapeau qui marque la venue du printemps. Qu’est ce que l’auteure cherche à dire, vers quoi elle veut que le lecteur regarde ? Qu’on le veuille ou non, un écrivain a toujours un désir de surprendre et d’étonner. S’il n’y a pas de vision particulière sur le monde et la société, nous aurons un texte avec un commencement et une fin comme il en existe trop dans notre monde du livre. Tellement que cela crée des embouteillages dans les librairies. Pourquoi pilonne-t-on tant de livres au Québec ? Que diriez-vous d’une fabrique de pâtes alimentaires ou d’ordinateurs qui détruit la moitié de sa production chaque année ? C’est pourtant la situation dans notre monde littéraire. À faire commerce on va peut-être tuer la littérature.

J’aime examiner un livre avant d’amorcer ma lecture, l’illustration de la couverture, les données du livre, le nombre de pages, la présentation et l’incipit, cette clef qui ouvre la porte d’un univers. C’est très souvent révélateur, parfois trompeur et même, je l’avoue, cela m’a fait passer à autre chose même si j’avais beaucoup de bonnes intentions au début. Appâter un lecteur n’est jamais facile.

Voici vingt-six nouvelles, chacune ayant pour titre un prénom féminin commençant par une des vingt-six lettres de l’alphabet. Vingt-six portraits de femmes, saisis à un moment crucial de leur vie, et qui illustrent un des rapports particuliers et variés, qu’elles entretiennent avec la liberté. (Présentation du recueil)

Nous savons à quoi nous attendre. Des femmes s’affirment, vivent des moments où elles doivent choisir, demeurer fidèles à une pensée, à un comportement ou tout simplement trahir une manière d’être dans la vie.

ENGAGEMENT

Andrée Ferretti nous présente Adèle, Béatrice, Diane, jusqu’à Zoé… Une galerie de femmes toute simple, pas très visible dans leurs vies et leurs préoccupations. Pas de Shéhérazade, d’Iseult ou de Juliette qui se retrouvent au cœur d’un drame cosmique.
J’ai été étonné d’abord par l’âge des héroïnes. Elles sont soit en fin de vie ou en début d’aventure. Peu sont à la veille de prendre des décisions qui marquent l’existence, comme les relations amoureuses ou un choix de carrière. Peut-être que pour être pure et dure il faut du vécu ou encore avancer dans une façon d’être qui oriente tous les gestes et les décisions.
Pas question de donner dans la dentelle. C’est souvent cru, dur, souvent dérangeant. J’avoue que certains personnages m’ont donné froid dans le dos, surtout cette Adèle qui décide de prendre le maquis pour garder une certaine autonomie.

J’ai soigneusement enveloppé dans des linges à vaisselle les nombreux objets auxquels je tiens et les ai mis dans deux taies d’oreiller. Je les attacherai à un drap et une à la fois, je les ferai descendre par la fenêtre qui donne sur la courette de la maison. J’ai placardé toutes les autres et poussé plusieurs meubles sur les portes d’en avant et d’en arrière. J’ai aussi couvert de vieux journaux les planchers des quatre pièces. Je les imbiberai d’essence et y mettrai le feu, juste avant de me laisser glisser le long du drap solidement accroché à la fenêtre et de m’éloigner de la maison sans me retourner, libre comme l’ai, assouvissant un désir presque aussi vieux que moi. (p.15)

Toutes les héroïnes de Ferretti sont aux prises avec des contraintes, des lois, des façons de faire et de se comporter qui brident le quotidien et les relations avec les autres. Ces fameux consensus qui font que l’on vit dans l’indifférence sans trop s’agresser, brancher irrémédiablement sur son je. Surtout que notre monde est de plus en plus angoissé et qu’il faut tout prévoir de la naissance à la mort. La fatalité a été supplantée par la gestion. On ne fait plus confiance à la vie. Les humains sont des produits avec des dates de péremption. Il faut mourir en passant par le foyer d’accueil et les soins palliatifs. On ne meurt plus dans la nature ou dans sa bibliothèque en égoïste.
Les femmes de Ferretti se retrouvent seules au bout d’un parcours. Comme si le fait d’avoir défendu une manière d’être ou de vivre ne faisait que les pousser vers la solitude. La liberté n’est pas un somnifère.

HÉLÈNE


Comment ne pas m’attarder au portrait qu’Andrée Ferretti dresse d’Hélène Pedneault. J’ai toujours aimé les intransigeances de cette militante, ses façons de dire, d’être et ses contractions. Un grand cœur qui s’est battu toute sa vie pour la liberté des femmes et leur reconnaissance.

Elle voulait leur parler du pays, de ses rivières et forêts à découvrir et admirer, à protéger pour jouir de leurs richesses incommensurables sans les exploiter abusivement. Elle voulait leur parler de la nation, de sa culture à connaître et aimer, à sans cesse recréer et promouvoir et, mettant la main à la pâte, elle montait des spectacles qu’elle leur offrait avec la munificence de la souveraine du don qu’elle était. (p.58)

Je n’ai pu que revivre cette journée. Il pleuvait. Pas une petite pluie douce propre à la flânerie. Une pluie qui noyait le cimetière de Shipshaw au Saguenay où Hélène a été inhumée. Nous étions peut-être une douzaine sur l’herbe détrempée. Ses sœurs, quelques amis. Marie-Claire Séguin a chanté l’une de ses chansons, un texte comme elle seule avait l’art d’en tricoter. Du pain et des roses. Il pleuvait à boire debout sur Shipshaw. Marie-Claire Séguin avait eu la délicatesse de rapporter une bouteille d’eau du lac Sébastien pour le verser sur le cercueil de son amie. Personne ne pleurait, il pleuvait. Hélène est partie dans un monde d’eau. C’était son genre. Peut-être que son engagement dans Eau secours lui était rendu en abondance. La nature sait toujours être généreuse.

SOLITUDE

Je suis allé de la femme volontaire qui a vécu sa vie comme elle l’entendait, à la militante culturelle, à celle qui a été trompée ou violée, à la prostituée ou l’artiste qui s’exprime pour masquer la grande douleur ou la blessure qu’est une vie.
Une plongée dans un monde où des femmes subissent souvent la loi de l’homme, se battent pour être, refusent de subir les diktats des autres. C’est difficile la liberté, de se protéger dans les mailles d’un système qui repose sur l’exploitation et la négation de l’autre, en particulier pour les femmes. Il reste toujours une flamme chez les personnages de Ferretti, peu importe ce qu’elles ont pu subir ou vivre dans un univers qui ne fait jamais de faveur.
Nous sommes au cœur d’une époque de tragédies, de massacres au nom de Dieu ou d’Allah, d’une folie qui cultive le goût de la mort. Heureusement, il y a l’espoir, la volonté de vivre sans jamais abandonner ce qui est essentiel et nécessaire. La liberté est intransigeante et il faut prendre des risques pour la courtiser. Il faut se révolter aussi, s’enfoncer dans la solitude pour demeurer fidèle à son être. Ce recueil de nouvelles nous le confirme en nous bousculant, en nous poussant dos au mur. Une écriture directe, sans fioritures qui nous laisse souvent en déséquilibre. Il est possible d’être pure et dure, mais à quel prix ?


Pures et dures d’Andrée Ferretti est paru aux Éditions XYZ, 136 pages, 19,95 $.
http://www.editionsxyz.com/catalogue/671.html

mercredi 25 mars 2015

L’HUMAIN NE SERAIT-IL QU’UNE MARCHANDISE


UN ROMAN DE NICOLAS DICKNER est un événement dans notre monde littéraire. Surtout que cet écrivain a l’art de se disperser et de prendre des directions inattendues. Trois romans depuis la parution de Nikolski en 2005. Il a publié aussi dans le collectif Alexandre Bourbaki et plus récemment, un livre inclassable en collaboration avec Dominique Fortier : Révolutions. Un échange épistolaire entre les deux écrivains à partir du calendrier républicain des révolutionnaires français qui souhaitaient réinventer notre façon de dire les jours et les saisons. Un livre tout à fait remarquable. Et voici Six degrés de liberté, un titre intriguant, une énigme en soi.

L’informatique fait en sorte que l’on peut sillonner le monde en ne quittant jamais son chez-soi. Éric Le Blanc ne sort presque jamais de son appartement et ne quitte jamais son ordinateur. J’avoue avoir été étonné, surpris et dérangé par ce texte de Nicolas Dickner.
Ce roman illustre l’extrême solitude des êtres de maintenant qui vivent comme des moines tout en étant en contact avec plein de gens. Ils possèdent des savoirs sans la communication humaine, les contacts directs. Leur univers est virtuel et les passions humaines ne semblent pas les toucher. Lisa ne vit plus rien avec son père. A-t-elle déjà eu des discussions avec lui ? C’est encore pire depuis qu’il a perdu la mémoire. Sa mère, une obsédée des produits d’IKEA, ne cesse de fuir. Monsieur Miron et sa femme l’aiment bien, mais ils ne peuvent remplacer un père ou une mère.

Lisa a l’impression d’être coincée entre deux postes. De septembre à juin, elle avance sur le pilote automatique, dans l’étroit chenal scolaire. Pas d’ambiguïté, aucune décision à prendre. L’été, en revanche, lui rappelle constamment qu’elle ne maîtrise pas son destin. Elle échafaude des tours de Babel et des voyages autour du cap Horn, des traversées du Sahara et des accélérateurs de particules, mais l’argent - même en quantités modestes - manque sans cesse pour mener le moindre projet à terme. (p.10)

Éric souffre d’agoraphobie et ne s’éloigne presque jamais de sa chambre. Cela ne l’empêche pas d’être un génie de la programmation informatique et de vouloir tout savoir des bidules qui nous entourent.

Cette passion se doubla d’une révélation : tout, mais vraiment tout, fonctionnait avec des logiciels et des systèmes d’exploitation. Les feux de signalisation, les distributrices automatiques, les fours à micro-ondes, les téléphones, les guichets bancaires, et jusqu’aux appareils médicaux. Il ne restait vraiment plus que la vieille Datsun Sunny de monsieur Miron qui fut entièrement analogique. (p.32)

CONNAISSANCE

Le monde est un réseau de contacts informatiques, de sites où l’on peut tout savoir et tout apprendre des sociétés, des humains et de leur comportement. Tout ce que les pays produisent fait le tour de la planète dans une sorte de flux un peu énigmatique. Les aliments, les vêtements, les nouveautés électroniques voyagent dans des conteneurs avant de se retrouver sur les tablettes des magasins à grande surface. Voilà le tube digestif du système capitaliste. L’Asie fabrique et l’Occident consomme. Tous les produits imaginables sont transportés par des cargos, font des escales dans des ports et repartent vers leur destination. La carte des importations et des exportations ne cesse de se complexifier. Les conteneurs sont remplis, vérifiés, chargés sur des navires dans de véritables gares de triage, restent des semaines dans un port avant de repartir sur un nouveau navire.
La peur du terrorisme rend les sociétés plus ou moins paranoïaques. Des contrôles partout, des vérifications, des paperasses à remplir et le gros tube repart sur un navire plus grand et plus imposant.
Au cours des dernières années, des individus ont tenté d’immigrer clandestinement en se dissimulant dans ces conteneurs. Plusieurs y ont laissé leur vie, manquant d’oxygène.
Lisa et Éric aiment échapper aux contraintes, savoir le pourquoi et le comment des choses. Est-il possible de partir comme ça, de disparaître et de devenir invisible en quelque sorte ; de s’infiltrer dans un système comme un hacker le fait dans un logiciel ?

Lisa bondit sur ses pieds et s’assied à la table à cartes. Elle continue de l’appeler comme ça même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une table à cartes. D’ailleurs, il n’y a pas une seule carte géographique à bord ; elles sont conçues pour naviguer dans un territoire réel. Lisa s’apprête à pénétrer un tout autre genre d’espace, au confluent de l’administration et de l’économie. (p.333)

Devenir un virus dans un organisme. Lisa aménage son conteneur et va voyager comme une marchandise de par le monde. Elle se prépare minutieusement et Éric lui concocte un logiciel qui permettra de déjouer les contrôles. On peut faire le parallèle avec les voyages dans l’espace, aux mois de réclusion des astronautes. La jeune fille va tourner autour de la planète à bord de son habitacle blanc. Éric rêve de faire en sorte que le caisson soit capable de décider des parcours et des escales par lui-même. Son logiciel est complexe et particulièrement efficace pour brouiller les pistes.

ENQUÊTE

Le conteneur finit par attirer l’attention des enquêteurs de la GRC et de la CIA. Jay travaille pour la GRC dans le service des fraudes. Elle s’intéresse à ce « vaisseau fantôme » et réussit à comprendre avant tout le monde. Elle suit Lisa à la trace, poursuit l’enquête, préviendra Éric quand les choses se gâtent. Peut-être parce qu’elle rêve de partir sans avoir à s’expliquer comme elle doit le faire depuis des années. Fuir, disparaître, échapper à toutes les informations, effacer toutes les traces.
Un voyage sans voyager, un peu à la manière des spécialistes de l’informatique qui sont en contact avec la planète et qui ne sortent jamais de leur bureau. J’ai pensé à Aïsha, un personnage de Philippe Porée-Kurrer dans Les gardiens de l’Onirisphère. Elle a des amis partout même si elle ne peut quitter son appartement. Son système immunitaire déficient ne lui permet pas de vivre à l’extérieur comme tout le monde.
Ce qui m’a touché dans Six degrés de liberté, c’est l’immense solitude des personnages. Éric vit dans une bulle. Lisa quitte son père sans émotion. Elle s’enferme dans son conteneur et part sans laisser d’adresse. Il est possible de communiquer avec la planète, mais le voisin reste un étranger plus inaccessible peut-être qu’un résident de la Chine. Jay ne parle qu’avec certaines personnes au travail et se retrouve seule au monde. Tous survivent dans des conteneurs personnels, peu importe l’endroit où ils se trouvent.
Si les machines nous permettent d’avoir accès au monde entier, tout nous isole peut-être de plus en plus, nous dépersonnalise. Nous vivons dans une illusion de liberté individuelle, un monde où tout est programmé. L’humain ne serait-il qu’une marchandise  avec une quote bar ? De quoi s’affoler un peu.
Nicolas Dickner me dérange avec ses héros qui tentent de s’évader du quotidien, de découvrir l’envers du monde. Des jeunes qui veulent disparaître dans le virtuel pour échapper aux frontières, devenir un être entier qui déjoue tous les systèmes et tous les contrôles. Il est peut-être possible d’y arriver, mais le prix à payer est terrible. Et pendant ce temps, des conteneurs continuent de circuler sur les mers et les océans. Il faudra peut-être s’éloigner dans l’espace avec l’intention de ne jamais revenir pour échapper à tous les fils, trouver une liberté qui risque de vous détruire dans la plus terrible des solitudes.

Six degrés de liberté de Nicolas Dickner est paru aux Éditions Alto, 392 pages, 27,95 $.