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jeudi 1 décembre 2005

Bertrand Gervais signe un roman formidable

Il y a des romans qui aspirent et gobent. Impossible de s'arracher à l'univers qui s'ouvre en effleurant la première page. Des romans qui jamais ne seront assez volumineux et que l'on souhaiterait lire pendant des mois. Un monde en soi, une aventure que l’on souhaiterait sans fin. Bertrand Gervais a réussi l’exploit. «Les failles de l'Amérique» secoue nos certitudes et les gestes qui assurent la vie.
Thomas Cusson, Québécois au passé mystérieux, se retrouve à Santa Cruz où il s'est inscrit au doctorat en «Histoire de la conscience». Cette conscience, comment la définir ou la cerner? Quand sommes-nous conscient?
En plus, la Californie est cisaillée par la faille de San-Andréas. Un territoire incertain, peu fiable, dont l'histoire est marquée par des catastrophes qui ont détruit des villes entières. Pensons à San Francisco qui a été rasée. Cusson se retrouve là, au moment du plus récent désastre, en octobre 1989.
L’étudiant s'intéresse particulièrement à Le Corbusier, l'architecte français qui a voulu enfermer l'univers dans un chiffre-étalon. Le Modulator apparaît comme un nombre d'or qui pouvait devenir la mesure de l'univers.
«Le Corbusier cherchait à saisir l’esprit nouveau. La machine était, pour lui, l’expression par excellence de cet état de conscience. Sa foi dans la technique était inébranlable. Il voulait sauver l’humanité et croyait y arriver en proposant une révolution fondée sur la machine : les chaînes de montage, la production en série, l’efficacité industrielle.» (p.42)

Écriture

Thomas écrit frénétiquement, avec acharnement et c'est son journal que le lecteur découvre. Un homme fragile, happé par la violence, les faits-divers, les tueurs, la pornographie, les fissures qui secouent l'humain et lui font franchir les frontières de l'acceptable. Un personnage à l'image de cette zone instable qu'il habite. Ce territoire californien où la violence est récurrente, qui détient le record peu enviable des tueurs en série.
«L’ordinateur nous transforme en être imaginaire. Nous nous projetons sur un écran qui nous renvoie une image déformée de nos pensées. Nous ne sommes pas qui nous voyons apparaître à l’écran. Il y a là une version anamorphosée de nous, réduite en deux dimensions, en un noir et blanc, fortement contrasté, où certains de nos traits paraissent plus durs. L’ordinateur engage sa propre réalité. Il définit ses propres cadres de référence qui viennent modifier notre horizon d’attente.» (p.153)
Le lecteur est vite déstabilisé, entraîné dans les zones obscures de l'esprit et des pulsions qui repoussent les limites de l’acceptable, du plaisir, de la violence et de la sexualité. Tout cela en s’accrochant aux chiffres et aux ensembles qui peuvent s'avérer dévastateurs, une approche rationnelle complètement tordue.

Trou noir

Un roman incroyable, des êtres qui détonnent, n'arrivent plus à suivre, s’égarent de toutes les manières possibles. Autant l'intellectuel que la pauvre petite étudiante étrangère menacée par son père Turc. Des personnages à la dimension de cette zone de tensions formidables, à la lisière de la vallée de la mort qui subjugue par sa beauté et son silence. Le miroir de l'avenir peut-être?
«Le vrai. Le silence sans bruit de fond, le silence total, sans moteur au loin qui ronronne, sans vent qui froisse les feuilles et fait frissonner les pierres, sans insectes qui bourdonnent aux alentours. Le silence des pierres délavées. Le silence du borax et de la pyrite.» (p.193)
Bertrand Gervais est un sorcier. À la dernière phrase, le lecteur ne sait plus distinguer le vrai ou le faux, reconnaître cette Amérique belle de ses folies et de ses dérives.
Un texte qui bouscule les certitudes, les agissements et les croyances. Une architecture propre aux réflexions avec des phrases à méditer, à lire et relire pour en saisir tous les reflets.
Bertrand Gervais a écrit un extraordinaire roman comme il s'en publie peu au Québec. On trouve dans ces pages, la qualité, la force qui peut en faire un best-seller international.

«Les failles de l'Amérique» de Bertrand Gervais est paru aux Éditions XYZ Éditeur.

mardi 22 novembre 2005

Le nouveau Caron séduit le lecteur

Il y a un moment que j’ai délaissé Louis Caron. L'impression qu'il tournait dans ses pas. Surtout que ses personnages, dans sa série «Les fils de la liberté», illustraient plus le sujet qu'ils l'incarnaient. Et puis «Tête heureuse» est apparu tout en haut des récentes parutions.
Un titre qui m'a fait bondir dans le temps. «Tête heureuse» coiffait les aventures de Louis Caron à la radio de Radio-Canada, avant «Indicatif présent» et Marie-France Bazzo. J'étais un fidèle. Caron est un merveilleux conteur et comme j'ai un faible pour les «hommes de paroles», alors... Il n'en fallait pas plus pour me titiller.
L'écrivain renoue avec ses racines et cette fois, il sait donner une profondeur un peu trouble à ses personnages. Enfin, une histoire qui entraîne dans la partie invisible et mystérieuse des icebergs, dans ce pays de Nicolet et de Sorel que connaît bien l'écrivain. Un pays qui respire comme un personnage!
Il heurte la figure de la mère, cette femme qui agit par pulsion. Cela ne l'empêche pas de saisir le monde et de l'interpréter. Elle s'installe dans une sorte d'animisme qui justifie ses gestes et ses fantasmes. Pourtant, elle vivra une grande partie de sa vie dans l'ombre d'un homme qui est tout son contraire. Un homme ligoté par les barreaux d’une rationalité qui le pousse aux pires folies. Un entêtement fatal. Oui, la raison peut faire basculer dans la folie quand on refuse de quitter la ligne choisie.
«Pour parler de mon père, je ne peux me référer à lui. Nous ne nous sommes rien dit pendant qu’il était en vie. C’est à travers le filtre de ma mère que je le connais et je sais que la mémoire de ma mère est une lentille déformante. Elle voit le passé avec ses lunettes enchantées. Elle enjolive ses souvenirs, elle en fait des bouquets et des emballages pour ses illusions. Elle ensorcèle le passé pour essayer de l’accommoder à ce qu’elle est devenue après la mort de son mari.» (p.145)
Cette mère a le cancer. Il lui reste quelques semaines. Autant fuir, s’inventer un voyage pour celle qui n'a jamais pu trouver les chemins de la mer. Le fils part, fuit droit devant lui. Il le faut s’il veut retrouver, sa mère, cette femme fantasque et originale, Il cherche surtout à éclairer les coins sombres qui marquent la famille.

Initiation

Le narrateur croise une femme étrange dans sa fuite qu’il fait monter dans sa caravane quand il la surprend, pouce dressé, au bord de la route. Karolyn est une boule d’émotions. Une tigresse libre et imprévisible. Une intrigue se noue, une passion peut-être lors des escales à Saint-Jean-Port-Joli, aux Jardins de Métis et Forillon. Avec cette confidente inespérée, le narrateur fouille sa vie, dessine la figure du père et de la mère. Mais comment être certain?
Véritable roman à clefs, chasse au trésor, quête qui permet de découvrir à la fois ces pays qui longent le fleuve Saint-Laurent, le bout du monde ou son commencement.
«C’est un pays tout en paysages. La mer ourlée de montagnes sur la rive opposée. Enfin, quand on dit montagnes ce ne sont pas les Alpes, mais la silhouette bleue d’une chaîne rocheuse arrondie par le temps. À marée basse, la grève montre les dents. Le long de la route, on voit ça et là un bateau emmitouflé sous une bâche dans la cour d’une maison. Même à terre, c’est un pays de mer.» (p.99)
Le voyage devient intérieur et prend les dimensions d’une thérapie.
Cette lecture m'a réconcilié avec cet écrivain qui a su se renouveler et explorer un champ romanesque riche. Une écriture lisse comme les eaux du grand fleuve, pleine de couleurs, de chaleur et de belles forces telluriques. Un très beau roman où les humains deviennent les miroitements d'un pays qui échappe à tout enfermement. Un cantique de la liberté et de la différence.

«Tête heureuse» de Louis Caron est paru aux Éditions du Boréal.

mardi 15 novembre 2005

Martine Desjardins crée un monde fantastique

Les éléments forgent les êtres humains. Il est tout à fait particulier de voir comment les éléments géographiques peuvent marquer l’imaginaire des gens d’un pays donné. Par exemple, dans l’esprit de la plupart de nos romanciers, le lac Saint-Jean, l’étendue d’eau, est considéré comme un refuge, un lieu qui permet d’échapper aux tourmentes et aux affrontements violents qui se passent dans la société des hommes et des femmes. On retrouve ce «concept de refuge» dans «Les Feluettes» de Michel Marc Bouchard, «Le gardien des glaces» d’Alain Gagnon, «Mistoufle» de Gérard Bouchard, «Tout un été dans une cabane à bateau» de Pierre Gobeil. C’est une constance, une ligne de force qui imprègne l’imaginaire de ces créateurs comme celle de la population, j’imagine.
Au contraire, quand il est question du Saguenay, les romanciers associent le fjord spontanément à la mort, au suicide ou à la disparition. On retrouve cette vue de l’esprit dans les romans d’André Girard, Lise Tremblay, Gil Bluteau et Nicole Houde. Tout de même fascinant.
Martine Desjardins aime utiliser des éléments pour échafauder son histoire. Dans son premier ouvrage, «Le cercle de Clara», son héroïne était fascinée par la glace et le froid et tout tournait autour de cet élément qui devenait le moteur si l’on veut à l’action de se roman parfaitement construit, étrange et qui emportait le lecteur.
À sa seconde tentative, dans «L’élu du hasard», le jeu, la chance que l’on aime défier ou déjouer en jouant aux cartes ou en misant à la loterie était l’élément porteur de cette intrigue qui nous entraînait sur les champs de bataille.

Le sel

Un coin du Québec, le canton d’Armagh, une rivière du même nom, un pays de cailloux comme on peut dire. «Un segment de la bande appalachienne qui traverse le Québec, de l’état du Vermont à la pointe de la péninsule gaspésienne» peut-on lire sur le site Internet de cette municipalité que je ne connaissais pas et que Martine Desjardins choisit pour installer Lily McEvoy.
Nous reculons dans le temps, tout juste après la Conquête du Canada ou de l’Amérique française par les Anglais. Le capitaine, l’amiral McEvoy a été un des conquérants et comme récompense, il reçoit un vaste coin de terre dans ce coin d’Armagh où il a la chance incroyable de trouver une mine de sel à l’état pur. Il n’a qu’à l’extraire pour la vendre. De quoi faire sa fortune puisqu’il possède une exclusivité et qu’il peut créer la rareté et faire augmenter les prix. Il exploite son gisement, vit dans son manoir, enferme des Autochtones dans la mine comme esclaves. Nous sommes dans la plus belle des fictions, dans un monde imaginaire où Martine Desjardins laisse galoper son esprit.
Le lecteur peut aussi croiser des personnages historiques de l’histoire du Québec, cet archevêque de Québec, Mgr Briand, le gouverneur Carleton et quelques autres, ce qui permet au lecteur de s’accrocher au réel.
Il y a là assez d’éléments pour plonger dans la légende, fantasmer et Martine Desjardins ne s’en prive pas. Magnus McEvoy est un personnage solitaire, violent, irascible, jusqu’au jour où il rencontre la fille du fleuve aux pieds palmés, une sirène si on veut. L’amour fou, total retourne sa vie et son âme. Elle aura une fille Lily, celle qui a hérité de ce domaine et de cette richesse à la mort des parents qui sont morts d’amour et qui sont conservés dans le sel.
J’en ai beaucoup appris sur les propriétés du sel, les vertus de cet élément convoité depuis des siècles par tous les peuples et qui a fait l’objet de bien des guerres. On y apprend une foule de choses sur les types de sels. Vous connaissiez le sel noir d’Hawaï? Lily se transforme peu à peu en statue, tout comme cette fameuse curieuse qu’était la femme de Loth. On y découvre aussi un monde fantastique, à la limite du conte ou de la légende.
Tout cela maîtrisé d’une façon particulière, dans une écriture évocatrice, forte et dense particulière à Martine Desjardins. Elle permet aussi de regarder les éléments qui nous entourent d’un autre œil et nous fait découvrir des mondes et des univers, des passions aussi qui poussent à l’obsession. Il n’en faut pas plus.

«L’évocation» de Martine Desjardins est paru chez Leméac Éditeur.

mardi 8 novembre 2005

Marie-Christine Bernard fait son entrée en littérature

Premier envol pour Marie-Christine Bernard, écrivaine d’Alma. «Monsieur Julot» est là, depuis quelques semaines, avec ses pages serrées, ses personnages, une trame qui nous pousse au bord de l’abîme.
Il est rare en littérature de glisser dans le quotidien de quelqu’un qui se coltaille avec le cancer. Marie-Christine Bernard a empoigné le tueur à deux reprises. Deux fois elle a dû livrer ce combat qui mobilise toutes les ressources physique et psychique. Mère d’un enfant de quatre ans, elle nous fait vivre cette guérilla sans merci qui ravage le corps et fait vaciller l’esprit.
«Le cancer se vit comme une pourriture qui aurait poussé à l’intérieur de soi: on a l’impression de vivre dans un corps sale, moisi, de s’être fait jouer un très vilain tour par un Propriétaire véreux.» (p.20)
Radiothérapie, chimiothérapie provoquent des «retombées nucléaires». Après ces séances, elle reste des jours prostrée et ravagée.
L’écrivaine décrit ce combat avec une énergie étonnante. Sans compter les humeurs, les colères intempestives qui blessent ceux qui démontrent de la sympathie et de la compassion. Un combat qui désarçonne son compagnon et perturbe l’enfant qui a du mal à comprendre le flirt de sa mère avec la mort.
«J’ai tellement de colère, je la déverse sur les gens: quand ils me parlent de ma «santé», c’est comme s’ils rendaient la maladie plus réelle et donc, plus inacceptable. Alors, quand ils me parlent de ma «santé», ça me met en colère.» (p.54)

Lettres

La narratrice, lors de ses nombreux séjours à l’hôpital, se lie avec une vieille femme qui n’a plus que quelques jours à elle. Marie-Louise, seule comme Dieu avant la Création, rumine de terribles regrets. Ella a dû s’occuper du fils de sa sœur fauchée par le cancer. Elle a détesté cet enfant, le fils de l’homme qu’elle aimait, un peintre que sa sœur Thérèse, drapée de toutes les séductions, lui a volé.
S’amorce alors une étrange correspondance avec cet homme mal-aimé. La narratrice décrit ses peurs et ses colères, tente de réconcilier Marie-Louise et Monsieur Julot qui a toutes les raisons de haïr cette tante irascible. Les lettres se transforment en journal intime, en tricot où la vie de Monsieur Julot et la lutte de Mme Bernard s’enchevêtrent. Comme si Monsieur Julot pouvait être le fils de la narratrice dans une autre époque. Même drame possible, en deux temps.
Narration vivante, pleine d’humeur, d’humour pour masquer la peur et l’angoisse. Marie-Christine Bernard a un ton, un style près de l’oralité, des effets qu’elle aurait eu avantage à brider un peu, une exubérance étonnante. Un texte contagieux, comme les cellules qui prolifèrent et qu’il faut écraser. Un roman senti, un récit émouvant, un témoignage percutant. Des repères, des espoirs et des désespoirs qui plongent le lecteur dans un monde souvent ignoré.
Chose certaine, je ne peux aller à Chicoutimi sans penser à Marie-Christine Bernard maintenant. Depuis la lecture de «Monsieur Julot», j’oublie souvent l’autoroute pour plonger dans la côte Saint-Jean-Eudes et m’émerveiller devant le Saguenay.
«Chaque jour donc, pour moi, en privé, le Saguenay organise un spectacle à grand déploiement que je ne voudrais manquer pour rien au monde. Ainsi, j’allonge un peu mon trajet, pour le plaisir tout simple de saluer au passage la beauté du monde.» (p.105)
Marie-Christine Bernard fait aimer la vie, rend attentif et vibrant. Une musique qui accompagne longtemps.

«Monsieur Julot» de Marie-Christine Bernard a été publié par les Éditions Stanké.