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mercredi 13 décembre 2023

RITA LAPIERRE-OTIS GARDE L’ŒIL OUVERT

RITA LAPIERRE-OTIS, dans L’infini du regardun carnet, garde les yeux bien ouverts pour décrire le monde qui l’entoure. L’écrivaine récidive après m’avoir charmé en 2021 avec Territoires habités, territoires imaginés. Encore une fois, elle invite le lecteur à la suivre dans son petit et merveilleux univers. Celui des arts visuels qu’elle a exploré pendant des années, produisant des œuvres avec patience et ténacité, s’offrant même une apothéose au Centre national d’exposition de Jonquière. Mais, comment nous rendre vigilants à tout ce qui nous voisine, habite notre espace et en fait sa plénitude et sa formidable densité? Tout passe par l’œil qui nous permet de prendre conscience de soi et des autres, du monde qui nous entoure et nous permet la durée. Il faut ce regard pour se sentir vibrant, réceptif à la beauté que la nature sème autour de nous. Rita Lapierre-Otis se risque dans l’aventure de décrire la vie, nous donne l’occasion de rester attentif à son environnement et au nôtre. J’aime cette «femme à la fenêtre» qui observe les travaux des oiseaux, les chamboulements dans les arbres avec les saisons et aussi qui n’hésite jamais à faire un pas en arrière, quand une teinte dans le bouleau, une odeur ou encore un objet la ramène à son enfance et ses souvenirs. Il ne faut pas oublier non plus les grandes manigances du chat des voisins qui sait si bien se fondre dans le boisé derrière la maison.

 

Je répétais souvent, lors des ateliers que j’ai donnés au Camp littéraire Félix, qu’un écrivain est avant tout un lecteur du monde qui l’entoure. Un curieux insatiable aussi des auteurs, ses contemporains surtout, pour comprendre leurs regards sur son époque. Je n’inventais rien, m’inspirant des propos du frère Marie-Victorin qui affirmait ceci : «On ne possède pas un territoire qu’on n’a pas nommé. On ne connaît pas un territoire dont on ne connaît pas le nom.» Dire, décrire, peindre dans une certaine mesure ce pays dans ce qu’il est. Les plantes omniprésentes, les arbres pour l’ombre, les chants du vent, les bouchées de verdure du printemps et les tellement beaux coloris d’automne; les oiseaux aussi qui surveillent nos jours et nos nuits, nous accompagnent parfois dans nos folles randonnées. Mettre le monde en mots, cet univers qui nous entoure avec les êtres courants, rampants, volants qui occupent tout l’espace. Tout cela pour être conscient de son environnement, de tout ce qui palpite et nous cerne, nous secoue et nous empêche de demeurer des touristes pendant toute notre existence. Nous passons si souvent dans nos petits pas, sans voir tout ce qui rend heureux, sans prendre la peine d’admirer la mésange qui s’accroche à la mangeoire ou encore, dans l’effervescence de l’été retrouvé, tout ce qui fleurit, pousse, éclate dans le boisé ou la cour arrière. Rita Lapierre-Otis nous apprend à ouvrir les yeux, à observer ce qui nous constitue.

 

«Je reviens à mon carnet d’atelier, ce grand album couvrant des sujets récurrents : le temps, les racines, l’identité, la nature du territoire, les arts visuels et l’environnement. Rassemblés, des écrits, notes, citations, croquis, dessins, collages qui font constater qu’on demeure profondément ce que l’on a été. Mais toujours de façons différentes.» (p.20)

 

Rita Lapierre-Otis est semblable au chat à l’affût de ce qui remue près de lui lors de ses expéditions quotidiennes. Je me suis déjà attardé à observer l’une de mes chattes dans l’univers qui s’étend autour de la maison, la suivant discrètement, m’arrêtant quand elle figeait, tentant de deviner ce qu’elle apercevait, ce qu’elle sentait et tout ce qui faisait bouger ses oreilles. Elle m’a permis d’être plus attentif aux froissements des feuilles, aux effluves qui flottent dans l’air en empruntant des chemins imprévisibles, les frémissements dans les herbes et peut-être aussi au bruit que fait une fleur de lilas en s’ouvrant. Une expédition qui m’a fait voir autrement le bouleau, les pivoines et les rhododendrons. Et l’appel du merle et de la corneille au loin, du chardonneret et de la tourterelle triste. Depuis, je réponds aux salutations des mésanges et aux visites des durbecs des sapins.

 

QUÊTE

 

Le quotidien de Rita Lapierre-Otis se fait quête où elle tente le plus souvent possible de «voir réellement» ce qui l'entoure et ce qui lui est si familier tout en restant inconnu. Les objets qui s’accumulent dans l’atelier et qui rappellent des moments d’enfance, l’époque où elle ouvrait les yeux et ses oreilles au monde. Des réminiscences aussi qui la suivent depuis toujours et qui font ce qu’elle est. Parce que nous sommes faits autant du passé, celui des parents et des ancêtres, que de nos propres aventures.

 

«C’est bien là, le mystère du temps. Mais inutile de vouloir suivre pas à pas les méandres de la mémoire. Et sait-on, avec le temps, ce qui a été rehaussé, enjolivé, idéalisé ou interprété? Par ailleurs, ces histoires mnémoniques ne procurent-elles pas à “la dame qui écrit”, une matière souple et un large champ d’interprétations dans ce désir profond de réinventer son monde?» (p.55)

 

C’est ainsi que j’ai accompagné «la femme qui regarde» pendant à peu près toute une année dans ses métamorphoses et ses surprises. Peu importe que ce soit pendant l’éclatement du printemps ou pendant l’effervescence enluminée de l’automne, Rita Lapierre-Otis s’efforce de demeurer attentive à toutes les petites choses qui nous suivent dans une journée. Le café matinal, une fleur qui s’ouvre dans sa couleur, les geais dans l’arbre, le chat en chasse, un livre qui traîne tout près avec une phrase qui la ralentit. Même quand la neige barbouille les cèdres et les épinettes du cran si souvent étonnant, elle est là, pleinement dans son regard. Toujours, malgré les humeurs du temps et les grâces du moment, il y a quelque chose à surprendre et à étudier pour l’artiste. 

Bien sûr, il faut apprendre à respirer et à être dans toutes les frontières de son corps, dans le présent, sans se laisser distraire pour lire tout ce qui se transforme dans son jardin, allant à petits pas dans la galaxie qui jouxte sa maison, reconnaissant et saluant les fleurs qui s’épanouissent dans des petits cris d’émerveillement certainement, que seule la poète parvient à enfermer dans un haïku. 

 

«douce odeur de forêt

   pin sylvestre sapin beaumier

   le goût d’un thé des bois» (p.60)

 

Il y a tant à découvrir. Les geais bleus si bavards et expressifs, les sittelles qui voient le monde à l’envers, les quiscales toujours un peu bruyants, les papillons, encore les perce-neige, et peut-être aussi un éclat de soleil dans les épinettes qui capte l’attention de l’artiste. Des moments de recueillement et d’apprentissage pour être tout droit dans son regard et son corps, dans l’instant même et pas ailleurs. 

 

APPRENDRE

 

Voir, respirer, écrire en retenant son souffle pour ne pas effaroucher le monde vivant, se sentir toute là, les pieds sur le sol chaud, devant une pivoine qui se courbe, épuisée par sa beauté. Et pour laisser monter en elle les marées du souvenir, les grandes vagues qui éclaboussent les rives des Îles-de-la-Madeleine d’où viennent ses ancêtres. Le son du violon de sa mère quand elle s’abandonnait à la tristesse, à la mélancolie et les mélodies qu’elle jouait, celles apprises avec patience dans une enfance qui se recroqueville dans un album de photos.

 

«échos d’hier

   dans l’aventure du carnet

   l’enfance en partage» (p.112)

 

Un carnet formidable que L’infini du regard, un hymne à la création, un chant qui porte la splendeur de tous les matins du monde. Rita Lapierre-Otis voit, sait puiser dans les mots des autres une expression, une image qu’elle scrute comme une pierre précieuse. Parce qu’elle écrit en prenant son temps, tout lentement, debout à la fenêtre, devant un univers qui n’arrête jamais de la captiver. Attentive, là, concentrée dans son regard, dans son sourire certainement au plus chaud du jour et parfois de la nuit. Et aussi pendant une escapade avec des amis pour se frotter à la beauté du fjord du Saguenay, un paragraphe d’un livre qui ne cesse de l’émerveiller et de la combler. La carnetière a l’art de nous présenter ces moments qui rendent plus conscients de notre aventure d’être. Un calepin où elle médite et nous transmet son bonheur du monde. Même quand tout semble aller un peu de travers, elle sait se relever devant le miracle d’un autre matin qui s’impose en enjambant la tête des arbres. Avec ici et là, un haïku, comme une tranche de temps, une toute petite aquarelle. Mille fois merci à cette écrivaine qui permet de nous évader dans les merveilles quotidiennes, de se perdre dans l’abîme du regard. 

 

LAPIERRE-OTIS RITA : L’infini du regard, Éditions L’instant même, Longueuil, 136 pages.


 https://instantmeme.com/livres/l-infini-du-regard/

 

 

mercredi 3 décembre 2014

Lori Saint-Martin se fait redoutable


L’écriture exploratoire, même si elle se fait discrète et ne fait guère courir les foules dans les salons du livre, existe. Quelques écrivains se permettent d’ouvrir des portes et de secouer les formes conventionnelles du récit. Lori Saint-Martin, dans Mathématiques intimes, choisit des thèmes comme un musicien le fait quand il s’abandonne aux vertiges de l’improvisation. Des textes brefs où elle retrouve ses préoccupations, les nœuds qui constituent son oeuvre. Elle m’a fait songer à Keith Jarret qui, seul au piano, crée un environnement sonore unique.

Lori Saint-Martin aborde des sujets neutres de prime abord, comme si elle travaillait à la manière des peintres anciens qui devaient reproduire des objets familiers ou encore certains aliments. Fruits, maison, princesses et grenouilles, haines, mères… Treize bornes, treize points de départ pour tout dire en triant ses mots. Tout est balisé et c’est ce qui a étonné et dérouté le lecteur que je suis. J’avoue n’avoir jamais tellement aimé les contraintes pour écrire. Je fais plutôt confiance au sujet et c’est lui qui impose son espace. Certains collectifs, je pense à la revue XYZ, ont exploré cette approche en réduisant l’expression à quelques lignes. Les résultats étaient surtout révélateurs de l’imaginaire des participants. Pour l’innovation ou les surprises d’écriture, le rendez-vous était un peu raté. Lori Saint-Martin ne triture guère la langue française dans ses textes. C’est pourtant drôlement efficace.

Mon amant ne connaît pas ma langue, mais je connais la sienne. Il a essayé, pour moi dit-il, de s’y mettre. Peine perdue, il massacre chaque syllabe, même celles de mon nom. Il a changé mon nom, l’a absorbé dans sa langue. Il m’a absorbée, changée. (p.7)

Tout ce drame en si peu de mots. Ça m’a coupé le souffle, comme si quelqu’un m’entrait une lame entre les côtes.
Comment camper des personnages avec si peu de moyens ? Comment pousser l’action et la faire ressentir ? L’écrivaine s’impose dans ce jeu minimaliste et plaque le lecteur contre le mur. Elle réussit souvent à nous étourdir d’un direct au menton.

Alors j’achète un bidon d’essence et je le vide sur sa couverture grise et sur ses cheveux comme des serpents gris puis, l’allumette chaude encore à la main, je me mets à courir en riant à l’idée d’être enfin débarrassé d’elle. (p.31)

C’est un peu affolant, j’avoue.

Couple

Madame Saint-Martin aime les amants qui se retrouvent dans une chambre ou un café. Ils échangent quelques mots, les corps se toisent et s’apprivoisent. Après, ils repartent dans leur autre vie sans se retourner. Personne ne se livre dans ces rencontres. Il y a les regards, des silences qui déstabilisent. Jamais de cris ou d’esclandres. Nous ne sommes pas à l’opéra. Les ruptures surviennent dans un battement de paupière ou un signe de la main. Le monde de Lori Saint-Martin est fragile comme les ailes d’un papillon. Il suffit d’un souffle, d’un regard pour que tout s’effrite.

Son nouveau-né dans les bras, elle monte, morte de peur. Et si  sans le vouloir, bien sûr  elle se penchait sur la cage d’escalier, tendait les bras, les ouvrait ? Elle voit la scène se dérouler, frémit et ferme les yeux, serre le petit paquet contre elle. Elle seule crierait, lui n’aurait pas le temps, ne saurait pas. Il a dix ans, vingt, et elle paraît une enfant à côté de lui si grand, si fort, une enfant fripée qui ne desserrerait son étreinte pour rien au monde, qui a oublié comment on fait. (p18)

Il faut une grande maîtrise de l’écriture pour réussir ces petits tableaux qui ne s’étiolent jamais.

La vie

J’ai dû aller et revenir souvent sur une phrase pour saisir le drame, retrouver l’endroit précis où une trappe s’ouvre et avale le personnage. Peut-être que la vie veut cela. Il faut jouer, faire semblant, tricher pour survivre dans une société où les esclandres sont des signes de faiblesse. Il faut aller et sourire même quand on a l’âme en lambeaux et que chaque mouvement vous arrache un cri. L’écrivaine montre la fragilité des êtres à qui on demande de porter des armures et d’être des héros qui ne reculent jamais. Il y a le geste, la folie qui fait tout basculer et la fascination peut-être de la mort, la fuite qui arrête tout et ne règle rien.

Ses nuits à présent sont délicieuses. Son mari dort et elle rêve du jour prochain où justice sera rendue. Elle caresse à cœur de nuit une pensée, bonne comme le sommeil, la beauté de l’inévitable à tourner et à retourner, oui, une pensée meilleure que le sommeil, mille fois meilleure que l’amour : cette certitude qu’elle a de lui survivre. (p. 37)

La cruauté de ces esquisses fait frissonner.
Et encore plus étonnant, les questions qui attirent l’écrivaine sont là. Elle ne trahit jamais son univers pour le plaisir de s’amuser. Madame Saint-Martin revient sur les énigmes abordées dans son roman Les portes closes. Le couple, l’amour et aussi les mensonges qui tapissent le quotidien, les trahisons que l’on ignore par crainte ou lâcheté. L’homme et la femme se surveillent du coin de l’œil, retiennent leurs souffles, détournent le regard pour que rien ne change. Même le meurtre s’impose dans un geste de tendresse presque, sans les grands soubresauts que l’on nous plaît à reprendre indéfiniment au cinéma.

Le jour où ma mère est morte, avant de monter dans l’avion, je me suis acheté une robe à fleurs. (p.50)

Lori Saint-Martin, malgré son apparente neutralité, frappe fort. Rien de tendre ou de neutre. Tout bouillonne à l’intérieur de la vie cruelle, impitoyable et les gens se libèrent dans un sourire qui donne des frissons dans le dos. C’est peut-être l’époque qui veut ça. Autant de récits qui deviennent des grenades qui peuvent exploser d’un moment à l’autre.
Mathématiques intimes se lit comme des haïkus, en revenant souvent sur ses pas, pour que les mots se déposent. Sans ces arrêts, le risque est grand de tout rater. Cette écrivaine est redoutable. Quelques mots et nous sommes au bord du précipice, devant le plus horrible des drames. Toujours dans un extraordinaire dépouillement, une neutralité, une certaine froideur je dirais qui dérange.

Saint-Martin Lori, Mathématiques intimes, Québec, Éditions L’instant même, 98 pages, 14,95 $. 

lundi 19 mai 2014

Et si certaines personnes ne mouraient pas

Réjane Bougé, dans Bruits et gestes perdus, reconstitue la vie et les gestes de son compagnon disparu trop tôt. Un travail précis, ethnologique je dirais qui trace un portrait touchant de l’écrivain Jean-Marie Poupart. Jamais il n’est nommé, mais c’est bien ce magnifique auteur que l’on découvre dans ces courts tableaux.

Jean-Marie Poupart est décédé en 2004 et pourtant il est là, bien présent dans l’esprit de Réjane Bougé qui a partagé sa vie. Une quarantaine de tableaux, des scènes courtes évoquent sa présence, ses façons d’être, de rire, de lire et de traverser le jour du matin au soir.

Depuis ton départ, elle n’en finit plus de creuser dans les épaisseurs de silence que tu laisses derrière toi. Et la voilà à déterrer le plus de bruits possible. Puis, pour se réconforter, un à un, lentement, elle les déplie. (p.9)

Réjane Bougé retrouve ainsi une présence, une façon d’habiter la vie. C’était un autre temps. Elle était peut-être une femme différente alors. C’était avant la maladie, la fin, le grand vide. Voilà pourquoi le je cède la place à un elle. Une façon de prendre ses distances, de signifier que sa vie avance à petits pas malgré cette absence qui la hante.
Elle s’attarde à sa façon de se raser, sa manière de repasser une chemise ou de marcher sous la pluie dans son grand imperméable. Son rituel singulier quand il dégageait les marches de l’escalier après une tempête de neige, son exubérance dans la cuisine quand il se lançait dans la préparation d’un repas et sa passion pour les mots et les dictionnaires. Une reconstitution minutieuse, précise comme un travail d’enluminure.

Les morts squattent le corps des vivants qui continuent de les aimer. Et c’est avec brusquerie et trivialité que, parfois, ils se rappellent à eux. (p.36)

J’aime surtout cette attention à la présence de l’autre, aux bruits qu’un humain fait en respirant, en habitant une pièce, en écrivant, en cherchant dans un dictionnaire ou en caressant un chat qui n’est jamais rassasié.
Les odeurs aussi, celles de la peau, de ses vêtements.
Comment ne pas s’attarder à sa passion pour les mots qu’il traquait comme un limier, son métier d’écrivain et d’enseignant. Et après, après un jour qui devient une brisure, une absence, le silence terrible de la mort qui emporte tout, efface tout, garde tout. Il reste le souvenir, l’évocation pour ramener celui qui marche sur d’autres rivages. Les gens ne meurent pas tant et aussi longtemps qu’il reste quelqu’un pour rappeler leur existence.

Bien sûr, il y a l’odeur de ton peignoir dans laquelle elle s’enfouit pour se réconforter pendant des mois. Mais il faut dire que ce sont tes chaussures et tes gants qui, gardant l’empreinte de ton corps, continuent à parler de toi avec le plus d’intensité après ta disparition. (p.33-34)
Présence

Réjane Bougé l’entend rire, lire, le voit marcher dans la rue à grands pas ; elle le retrouve sur son lit d’hôpital où il prend des notes et remplit des fiches pour faire un pied de nez à la mort peut-être. Et tous les livres qu’il abandonnait après quelques pages de lecture, les notes — ses traces de lecteur jamais satisfait —, ou encore les corrections qu’il suggérait quand il se penchait sur un manuscrit. Peut-être que les gens aimés restent là à tourner autour des vivants et qu’ils demandent un peu d’attention, quelques mots.

Aujourd’hui encore, il lui arrive de ne pas bouger, tout en étouffant les bruits ambiants. Régulièrement, elle fait ainsi la morte. Comme si le silence et l’immobilité pouvaient lui permettre non pas d’arrêter le temps ou de le ralentir, mais d’enfin découvrir le repli où tu te terres depuis le jour de ta disparition. Tu sais, n’est-ce pas, que tout ce qu’elle veut, elle, c’est te garder ? (p.125)

Réjane Bougé effectue dans ce récit une forme de pèlerinage amoureux où elle retrouve son compagnon par la mémoire et l’évocation. Particulièrement touchant. Surtout, elle démontre une attention étonnante à l’autre, au détail, à tout ce qui fait les petites choses du quotidien. Un livre inhabituel qui m’a beaucoup ému. Surtout, Bruits et gestes perdus m’a ramené vers un écrivain que j’ai beaucoup aimé.

Bruits et gestes perdus, Quarante-deux tableaux pour une disparition de Réjane Bougé est paru à L’instant même, 17,95 $.

Ce qu’elle a écrit :

Tu lis. Tu flattes la chatte.
Tu regardes à travers la large fenêtre.
Patiemment, tu l’attends pour déjeuner.
Aimer, c’est aussi éviter de faire du bruit. (p.9)

Il y a des bruits que le temps n’émousse pas. Ainsi c’est toujours le double toc de ce premier baiser qu’elle entend le plus clairement dans sa tête. Car, malgré ce que prétend la chanson, tu pars… et elle n’en meurt pas. (p.54)

Les chats apparaissent un peu partout dans tes livres. L’un deux, nommé Gora-Gora, est aussi noir que Philomène. De cette petite chatte élancée, tu admires les étirements langoureux sur le tapis du salon et sa façon d’attendre que passe le temps avec une impassibilité qu’aucune frénésie n’affecte. (p.102)

« Il faut voir la vieillisse comme un escalier qui permet de descendre un peu plus doucement vers la mort. Au bout, il reste cependant toujours un saut dans le vide. » Celle-là, elle est de toi. (p.120)


dimanche 15 août 2010

Stéphanie Kaufmann plonge dans ses souvenirs

Certains lieux et objets rappellent l’histoire des hommes et des femmes. Il suffit de prendre le temps de s’attarder pour entendre et se souvenir.
 Stéphanie Kaufmann, dans «Ici et là», une suite de fragments, se penche sur des lieux, des objets; évoque des odeurs et des couleurs qui marquent la vie. Impossible de fréquenter certains endroits sans se souvenir, se rappeler des moments précieux ou des événements que l’on souhaiterait oublier. Parce que partout autour de soi, des empreintes survivent, des constructions témoignent. Le propre de l’homme est sans doute de laisser des traces et des signes derrière lui. Tout comme il peut encombrer sa mémoire de souvenirs.
Des événements s’imposent et se gravent comme des pierres précieuses. Et les voilà, abandonnés au temps et à l’usure. Reste les retours dans l’enfance qu’une couleur provoque, qu’une odeur avive. Des êtres chers disparaissent comme la vie le veut. Il y a tant de manières de fouiller le temps, de ranimer son passé, de caresser le bonheur et de chasser la souffrance. Tout vieillit, tout change, même les enfants qui s’acharnent à devenir des adultes et après des vieillards. La jeunesse pousse vers la vieillesse, des nuits où il n’est plus possible de trouver le sommeil à cause de la douleur. La pensée s’énerve.
«Il disait Champlain comme Proust aurait écrit Combray, et c’était une belle maison que nous habitions alors, les champs devant et le fleuve au fond de la cour. Je l’ai revue hier, vieillie, la peinture écaillée et la véranda boiteuse, avec ses jalousies rabattues à l’intérieur comme avant, lorsque les nuits étaient froides et qu’on emprisonnait la chaleur dans les chambres.» (p.35)
Quelle belle manière de feuilleter l’album des souvenirs, d’évoquer la vie qui invente tous les tournants. Tout est possible, on le sait, le pire comme le meilleur.

Regard

Stéphanie Kaufmann démontre un extraordinaire sens de l’observation et de l’évocation. Ses textes sont ciselés comme des travaux de broderie. C’est toujours juste et bien senti. Un plaisir qu’il faut déguster à petites phrases, en prenant bien son temps. Ne pas hésiter surtout à revenir sur certains passages pour mieux en surprendre les saveurs. Certains fragments se dégustent comme des chocolats onctueux.

« Ici et là» de Stéphanie Kaufman est paru aux Éditions L’instant même.

jeudi 10 juin 2010

Roland Bourneuf réinvente le passé

Arnaud Bermane est retrouvé mort sur la grève. Dans son sac à dos, des carnets et un passeport. Rien d’autre ! Catherine reconnaît son père dans l’entrefilet du journal.
Ces carnets racontent les voyages d’Arnaud, s’attardent à ses réflexions et ses errances. Par l’écriture, il questionne sa vie et son passé. C’est peut-être la seule voix qui le berçait quand il s’arrêtait après une journée de marche ou de travail. Celle qui s’imposait quand il inventait des mondes à partir de ses figurines.
«L’idée me vint de compulser des encyclopédies, des mémoires, des brochures jaunies, de vieux catalogues de mode, des cartes géographiques, de constituer des dossiers, puis d’ébaucher des récits. Je rapprochais, appariais, risquais des assemblages, composais des familles, des lignées.» (p.15)
C’est ainsi qu’Arnaud part à la recherche de ses ancêtres. Son père Charles, producteur de vin, Odile, sa mère, qui a tourné le dos à toutes ses aspirations. Son frère Marc-Antoine, un idéaliste qui souhaite changer le monde. Un oncle explorateur, des religieux qui ont consacré leur vie aux plus démunis. Il y a aussi le grand-père Théo, un paysan têtu qui ne vit que pour sa terre. Jusqu’à la fin. Et ces secrets de famille qui hantent le petit garçon et qui ont été emportés dans la mort. Les guerres aussi, ces grands délires humains.

Gens ordinaires

Roland Bourneuf s’attarde dans des régions peu connues de la France, des agglomérations qui gardent un pied dans le passé tout en se tournant vers la modernité.
Arnaud observe, écoute, tente de vivre l’ici maintenant. Il connaît des amours éphémères, se questionne sur cette lignée qui a fait ce qu’il est. Parce que l’humain, chez cet écrivain, est le fruit à la fois du passé et du présent.
Il a connu l’amour avec Olivia. Elle s’est enfuie alors qu’elle était enceinte. Ils ne se sont jamais revus. Lui, après une vie discrète, part sur les routes. Il vit d’expédients, effectue de menus travaux, va d’un pays à l’autre pour surprendre les gens dans leur vie et leurs amours. C’est surtout une façon de s’inventer une histoire, un passé et de tolérer le présent. Le lecteur devine qu’il séjourne dans les pays nordiques et en Amérique centrale. Son lieu de prédilection demeure l’Europe cependant.
Roland Bourneuf décrit l’univers des paysans, des petits commerçants pour qui chaque geste marque les jours, les tâches qui usent le corps et finissent par étouffer les rêves.
L’écrivain ramène à la vie ces oubliés de l’histoire. Un monde qui ne peut survivre que dans la mémoire et les souvenirs.
À la lecture de «L’ammonite», j’ai souvent pensé à Marie Rouanet, cette écrivaine admirable qui a su si bien cultiver l’art de la mémoire. Signalons surtout son magnifique «Quatre temps du silence». Roland Bourneuf est de cette belle lignée.

«L’ammonite» de Roland Bourneuf est paru aux Éditions L’instant même.

mercredi 15 avril 2009

Annie Chrétien s'amuse avec son lecteur


Annie Chrétien publie un premier roman étrange. Que ceux et celles qui raffolent des histoires linéaires s’abstiennent.
Un traducteur ne sort plus de sa maison, n’arrive pas à bout d’un texte obscur. Pendant ce temps, des personnages étranges s’installent. Un nain distribue des feuillets publicitaires, un clown squatte l’entrée de l’auto et une femme maigre surveille une petite fille dans sa cuisine. Le pauvre traducteur est terrorisé, cherche à échapper à ce cauchemar. Si seulement sa femme pouvait rentrer. Va-t-elle revenir, existe-t-elle vraiment? Tout bascule. Où est le vrai, le faux dans cette histoire?  Sommes-nous dans le délire d’un homme qui a refoulé depuis des années son désir d’écrire. Est-il en train de s’arracher aux textes des autres pour exister dans sa propre écriture.
«L’absence de tout… Le vide complet… Sa vie comme un trou noir… Fallait-il vraiment revenir à cela ? Ne pouvait-il pas jouer un autre rôle ? Renaître au grand jour, tour réinventer, refaire le passé. Ne plus être si faible, si las. Si ordinaire, si aride, si enfoui. Être autre chose que le traducteur.» (p.37)
Que veulent ces personnages? Ce ne sera qu’à la fin que l’on comprendra. Tous sont des rescapés des contes dont le traducteur raffolait dans son enfance.
«Les deux premières clés de l’énigme se trouvaient dans la petite bibliothèque blanche de la chambre verte. Parmi les albums cartonnés. Les abécédaires et les livres de comptines, le traducteur trouva un épais recueil de contes aux pages cornées et jaunies, aux images décolorées, à l’odeur familière de moisissure et de tabac froid.» (p.126)
Le traducteur a été choisi comme huitième rameur. Il doit embarquer dans un immense canot, pactiser avec le Diable au péril de sa vie et de son âme. On reconnaît la chasse-galerie, celle que l’on connaît.

Toucher terre
 
Annie Chrétien ne ménage guère son lecteur. Elle le fait travailler. Et puis j’ai oublié les questions. À quoi bon vouloir tout «voir» avec sa raison? Je me suis laissé emporter par les mots, le bonheur de la phrase, le vertige d’une écriture qui bat comme un gong.
«La volière» se transforme peu à peu en une allégorie de l’écriture et de la création. Le métier de traducteur, celui qu’exerce Annie Chrétien, exige de disparaître derrière un texte. Dangereux de devenir l’autre, d’épouser son écriture, ses images et de côtoyer des personnages souvent détestables.
Malgré la complexité de ce court roman, Annie Chrétien nous retient avec une écriture nerveuse et haletante. Elle aurait avantage peut-être à casser le rythme, à briser une cadence qui devient un peu répétitive. Mais rien pour empêcher d’apprécier cette étrange aventure. Un imaginaire foisonnant, un puzzle où tout tombe en place à la fin.

Annie Chrétien, «La volière» d’Annie Chrétien est paru aux Éditions L’instant même.

http://www.instantmeme.com/ebi-addins/im/ViewAuthor.aspx?id=419