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mercredi 21 février 2024

UN VRAI WESTERN À LA SAUCE JEANNOISE

RENÉ ET COWBOY sont des beaux-frères dans la vie et des partenaires à l’ouvrage. Ils dégagent les entrées dans les beaux quartiers pendant l’hiver et l’été, ils réparent les toits des maisons qui ont besoin d’être rafraîchis. Rien de particulier dans ces jobs, sauf que pendant la belle saison, ils travaillent au noir. Cowboy recycle souvent du matériel volé et fait un prix spécial à ses clients qui ne demandent qu’à fermer les yeux et à ressentir des frissons en pensant faire une passe.

 

Je ne sais comment interpréter le titre du roman de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux. Noir deux tons. Les écrivains évoquent certainement la couleur du bardeau d’asphalte qu’ils utilisent ou la nature de leur emploi. Parce que ce recouvrement est offert en plusieurs teintes, surtout le noir, deux tons, ou le gris. Et Cowboy n’aime pas du tout la nouvelle tendance, le matériel bleu. Ça ne fait pas trop viril à son goût. Mais qui peut aller contre les penchants de la mode. 

Travailler au noir, ou être payé sous la table, c’est prendre des contrats sans signer de paperasse, se faire rémunérer en argent sonnant. Aucune trace, aucun scribouillage, ni vu ni connu. Et Cowboy tient à sa réputation de bien réaliser la job. Tout cela est illégal, surtout quand on utilise du matériel «recyclé», mais ce type de comportement est encore fréquent. Les deux comparses exercent leur art à Normandville. C’est bien connu qu’on ne retape pas les toits des taudis, et les gens qui habitent ces endroits n’ont pas les sous pour ce genre de rénovation.

 

OISEAU

 

J’ai eu l’impression en lisant le roman de Sébastien Gagnon et Michel Lemieux, de voir en René un oiseau de proie jouqué sur un toit qui surveille tout ce qui se passe dans les alentours. Surtout les femmes, les jeunes filles qui profitent des jours chauds pour s’étendre au soleil et refaire leur bronzage, chasser la pâleur de cette peau qu’un hiver un peu long rend trop visible. René repère tout de son perchoir et n’attend que l’occasion de foncer sur sa victime. D’autant plus qu’il est bel homme et qu’il plaît. Un gars libre, sans attaches, sûr de soi, grand buveur et qui ne dit jamais non à une bonne bagarre. Il aime l’amour, les corps à corps, et ne refuse jamais une invitation, une nuit torride ou encore une baise rapide lors du breake. 

 

«Travailler sur une toiture, c’est plonger dans l’âme du voisinage. C’est aussi donner son show sur un stage en hauteur. On a une vue privilégiée sur les gens du quartier, qui s’habituent à votre présence, à la façon des écureuils. On peut alors les nourrir ou les tirer, au choix. René choisit toujours de les tirer.» (p.106)

 

Cowboy était marié à la sœur de René qui est décédée, il y a quelques années, d’un cancer. Malgré son air bourru, c’est un tendre qui a du mal à oublier son épouse. Il pense à elle tous les jours et vit quasi dans son garage parce que la maison lui rappelle trop sa compagne et des souvenirs. Il passe sa peine en avalant de la bière, en réparant des bidules que les gens lui confient. Une manière de s’occuper, de se distraire, plus que pour l’argent. 

 

MARGINAL

 

René vit dans un chalet insalubre, au milieu d’un véritable dépotoir à ciel ouvert. Un lieu retiré, au bout d’un chemin quasi impraticable, où s’entassent vieux véhicules, motos, réservoirs, matériaux de construction. Il s’occupe plus ou moins de deux chiens qu’il garde dans un enclos et qui lui servent d’avertisseur quand des intrus approchent un peu trop. Il possède aussi une bleuetière héritée de son père et refuse de vendre ses bleuets aux Dufour qui ont le monopole de «la manne bleue» de la cueillette à la congélation. Il arrive à faire passer sa récolte pour des bleuets sauvages ramassés en forêt. Le prix est nettement supérieur à ceux des bleuetières. C’est pour dire, je connais quelqu’un qui fait ça.

 

«Il ne songe pas un instant à filer droit, René. Il ne marche sur la ligne que quand il pogne un barrage de police. La paperasse qu’il faut pour opérer quoi que ce soit d’honnête, et ensuite grappiller dans les marges de la légalité tel un colon juif qui empiète petit à petit sur le territoire palestinien, c’est trop d’ouvrage. Aussi bien rester dans l’illégal, c’est plus honnête.» (p.85)

 

Bien sûr, René, séducteur impénitent et oiseau de proie, finit par avoir des problèmes, surtout avec Nathalie, la femme d’un Dufour, qui cherche plus que tout à s’envoyer en l’air pendant que son mari est au golf ou aux danseuses à Roberval. On peut dire que la discrétion n’est pas sa plus grande qualité.

 

«Ce n’est pas trop long qu’après être entré dans la maison, René pénètre aussi dans sa propriétaire. Qui semble déterminée à le laisser savoir à l’ensemble du quartier. Le CD Hot Dreams de Timber Timbre amène un peu de douceur à la folie débridée de cet accouplement enragé, mais ne recouvre pas une seule seconde les cris de bête sauvage de Nathalie.» (p.134)

 

Un prédateur, dans un lieu respectable, ne peut que semer la pagaille. Son auto polluante et bruyante devient une cible. Même Cowboy réussit à briser son célibat pendant cet été pas comme les autres. Il hésite parce qu’il a des difficultés érectiles comme on dit dans les ouvrages savants. La belle Jennifer a peut-être les remèdes pour secouer Cowboy et faire en sorte qu’il sorte de sa réclusion et qu’il vive de nouveau une histoire d’amour. René connaît bien son beau-frère et n’y va pas par quatre chemins pour parler de ses problèmes.

 

«Plus de bonne heure à soir, je suis allé chercher mon chum Cowboy, euh, Jacques, ici présent, à l’hôpital. Y pensait avoir fait une crise cardiaque, mais c’est juste qu’y arrive plus à bander. Fait que je l’ai ramené chez nous. Pour prendre une bière.» (p.217)

 

Un roman digne d’un western où les héros s’en sortent bien sûr. Il y aura un affrontement, une véritable guerre comme dans les films de Leone, mais c’est plutôt tragi-comique malgré la mort d’un des agresseurs. 

 

TRUCULENCE


 

Un roman truculent et magnifique de rebondissements où les deux écrivains n’hésitent jamais à jongler avec les clichés pour mieux les tordre et les secouer, montrer les grands et petits travers de la société. J’ai lu cette histoire, le sourire aux lèvres et les personnages, malgré leurs défauts, sont attachants. Oui, quand on jette un coup d’œil sous les bardeaux, on découvre des hommes tendres et généreux à leur manière. Les deux peuvent devenir romantiques après un certain nombre de bières. Cowboy va se laisser amadouer par la belle Jennifer. Et le véritable fauteur de troubles, René part pour le lointain où il semble se trouver une famille. C’est connu, dans les westerns, le héros s’en va toujours lentement sur sa monture, porté par une petite musique, vers les montagnes et le couchant, pour aller voir ailleurs s’il n’y a pas une veuve à défendre ou à séduire. 

Les deux écrivains ont certainement eu un énorme plaisir à parcourir des lieux du Haut-du-Lac que l’on reconnaît parce que les noms sont à peine maquillés. Une satire décapante d’un milieu de petits bourgeois qui ont conquis une aisance matérielle, mais qui ne savent que faire de leur peau. Tous vivent en surveillant le voisin et en l’imitant. Au moins Cowboy et René sont vrais, authentiques et ne cherchent pas à être quelqu’un d’autre. 

Un texte cru, savoureux, violent et provocateur, mais quand on est un oiseau de proie qui niche sur le toit des maisons, on ne fait pas de chichis et de manières. Des aventures un peu rocambolesques qui m’ont rappelé bien des souvenirs. Oui, mon roman La mort d’Alexandre publié en 1982 (ça fait plus de quarante ans) où je plongeais dans la vie des travailleurs forestiers, des «voyageurs» comme ils se nommaient et qui n’hésitaient jamais à se lancer dans les pires extravagances en vidant toutes les bières. Ces travailleurs ne restaient guère en place, toujours prêts à partir, à jumper pour tout recommencer une centaine de kilomètres plus loin. Certains buvaient jusqu’à y laisser leur peau. J’ai comme rajeuni en lisant Sébastien Gagnon et Michel Lemieux. Une époque où je chaussais mes grosses bottes à cap et que je startais ma scie mécanique pour malmener un flanc de montagne en abattant tout ce qui était à la verticale. 

Noir deux tons est un vrai thriller, un roman haut en couleur, intelligent qui montre nos travers et nos contradictions. Surtout une écriture jubilatoire, vivante, bien sentie et pétillante. Ça sonne bien et c’est un bonheur pour l’oreille. Une véritable musique. Du bel ouvrage comme dirait Victor-Lévy Beaulieu.

 

GAGNON SÉBASTIEN et LEMIEUX MICHEL : Noir deux tons, Éditions Québec/Amérique, Montréal, 232 pages.

https://www.quebec-amerique.com/collections/adulte/litterature/la-shop/noir-deux-tons-10694

jeudi 30 avril 2020

OÙ IL EST LE PAYS DU BONHEUR

Y A-T-IL UNE GÉOGRAPHIE du bonheur ? Voilà une question qui a troublé Véronique Marcotte lors d’un séjour en Haïti, en compagnie d’écrivains du Québec. Une jeune femme, pendant une rencontre avec le public, lui a asséné cette énigme. Que répondre ? Où le bonheur prend-il ses aises ? Et pour quelqu’un qui vit en Haïti, demander où se cache le bonheur, c’est peut-être demander si l’avenir est possible. Est-ce que le paradis a pignon sur rue ? Est-ce que vous le croisez dans votre quartier en ce printemps de confinement physique et mental ? Les longs jours tranquilles suivront-ils les outardes, le retour à la vie dite normale, un soleil stimulé aux hormones et des dégâts de pissenlits le long des trottoirs ?

Adam et Ève Bonheur se sont installés en Amérique du Nord ou encore dans une région de l’Europe, bien sûr. Chez les Blancs, cela va de soi, dans un pays riche où sévit le wi-fi, le téléphone intelligent et la radio débilitante. Ils ont choisi une ville en bordure de fleuve où les magasins sont accessibles en tout temps. Le couple entretient jalousement sa pelouse, de grands érables et certainement une piscine. Ils ont leurs oiseaux de juillet et d’hiver qui volettent sous les mangeoires et leurs deux enfants, un gars et une fille, partent à l’école après avoir bien déjeuné. Un pays où la carte de crédit fait la loi, où l’on surveille son poids en comptant les calories, où l’on parle, après avoir vidé une bouteille de vin, de devenir végétalien. Ève et Adam travaillent tous les deux et peuvent s’offrir un bout d’été dans le Sud en janvier et des séjours à Paris quand ce n’est pas l’Asie pour connaître les frissons du dépaysement. Le bonheur est-il en pause sur cette planète coronavirus-19 ?
Véronique Marcotte est revenue de son voyage en Haïti avec cette question dans ses valises. C’est souvent comme ça que s’impose un projet. Une petite phrase malicieuse et la machine à écriture se dégourdit. Un contact particulier avec Haïti pour la romancière, mais aussi un coup de foudre. Assez pour postuler et chercher à profiter d’une résidence d’écrivain. Pas de meilleure façon de continuer l’expérience. Elle va s’installer dans une grande maison sous les arbres et taquiner le mot pendant le jour en attendant l’heure de l’apéro, ce moment qui penche vers une nuit chaude et ivre d’odeurs. 

AVENTURE

Véronique Marcotte part avec armes et bagages pour la belle aventure. Le choc est brutal. Rien ne se passe pas comme elle l’avait prévu. Se retrouver dans une vaste maison « en manque d’amour », avec l’impression d’être une tache blanche sur un grand tableau noir ne va pas de soi. Elle devient celle que l’on regarde, que l’on examine comme si elle était une curiosité. Madame V. est l’étrangère. Le terme « minorité visible » n’est plus un euphémisme. Elle le vit à chaque moment de la journée, chaque fois qu’elle ose s’aventurer hors des murs de la résidence. 

J’avais peur qu’on m’assaille, qu’on me pille, qu’on m’insulte. Je ne voyais pas les compatriotes de Paulo comme des brutes, je peux le jurer, mais je ressentais quelque chose qui ne se traduit pas autrement, quelque chose de viscéral. Et Paulo, toujours en souriant, m’a confirmé que si nous passions la nuit sur la route Nationale, derrière le camion de ciment renversé, il était fort possible que nous nous fassions voler nos affaires. J’ai jeté ma cigarette pour serrer contre moi le sac qui m’entourait la taille pendant que la petite posait sa tête sur mon épaule de Blanche effrayée. (p.66)

L’écrivaine ne parvient pas à trouver du temps et le silence qu’il faut pour dresser les mots. La maison est envahie par les voisins qui y viennent pour le wi-fi. L’intimité n’a pas le même sens en Haïti qu’à Montréal. Elle se lie avec une famille des environs, découvre l’histoire de Clara et Pierre. Clara est la fille d’une Québécoise. Une parenthèse pour Marine, la mère, qui est retournée vers son homme à Montréal. Un pas de côté pour celle qui ne voulait pas d’enfants. Jaco, son mari, un métis haïtien et québécois, ne saura jamais rien de l’incartade de son épouse. 
 
LE BONHEUR

Mais où est-il ce bonheur ? Madame V. décide de suivre cette famille au bord de la mer près de Jacmel. Elle va s’installer dans une petite maison et écrire. C’est le but de son voyage après tout. 
Le bonheur, elle le constate, tout le monde tente de l’inviter à sa table, mais le grand escogriffe a souvent des manières imprévisibles. Madame V. vit une passion avec Sue, une Américaine en exil. Une pulsion de vacances, quand tout bascule. Le même abandon que Marine a connu avec Pierre peut-être.

Ce soir-là, Sue me fait découvrir quelque chose au moment même où j’avais perdu foi en l’étonnement. Elle installe une jonction entre nos deux corps. Et moi je consens à cette suture. Je verrai plus tard quoi en faire, je verrai plus tard ce que ça fait d’avoir une femme comme Sue en plein cœur de charpente. (p.103)

Et l’histoire de Marine et Pierre, de Clara qui s’attache à Madame V. comme si elle était sa mère, se dévoile peu à peu. Bien sûr, tout le monde a menti à la fillette pour la protéger. Nous trichons tous pour masquer nos grandes et petites lâchetés. Que seraient notre société et nos vies sans les mensonges qui améliorent le réel et le rendent acceptable ?

FIN

Marine est atteinte d’une maladie terrible qui ne lui laisse aucune chance. La sclérose latérale amyotrophique va l’enfermer dans son corps. Un drame pour elle et son mari. Une fin atroce. Elle décide de choisir son moment, de partir volontairement. Jaco verse le poison, se fait complice. Nous sommes avant la loi pour l’aide médicale à mourir. La police enquête. Jaco ment bien sûr, comme sa femme avant, pour sauver sa peau. La vieille Aurore qui n’en a fait qu’à sa tête, une voisine, organise avec lui ses mensonges et sa défense. 

Il veut s’anesthésier. Sortir de cette fatigue. Il se sent seul. La seule personne avec qui il peut partager ce qu’il vit, c’est Aurore. Il n’a plus vraiment d’amis proches, son père est mort, et il est hors de question qu’il annonce à sa douce mère qu’il a tué Marine. Tâche de garder ton calme, mon fils. Jaco entend la voix de Josema, son accent créole qui roule comme une bille dans sa gorge, sa mère bien-aimée qu’il ne met au courant de rien pour l’épargner. (p.84)

Rien ne va plus en Haïti quand la famille de Clara apprend la mort de Marine. Là aussi, le mensonge a brouillé le quotidien. L’enfant correspondait avec sa mère à l’insu de son père qui se révèle peu à peu aux yeux de l’écrivaine. Il se comporte en petit despote et bat sa femme. 
Clara fugue. 
Madame V. et Sue se retrouvent au centre du drame malgré elles. Tout se précipite quand la vieille Aurore et Jaco débarquent en Haïti pour exécuter les volontés de Marine, régler un héritage qui fait délirer Pierre.

QUESTIONS

Une intrigue qui tient du thriller, un questionnement sur la vie, l’amour, le mensonge, le suicide, la mort assistée, la violence conjugale, le machisme, les enfants qui subissent la dictature d’un père, le vieillissement et notre responsabilité les uns envers les autres. L’appartenance aussi, le métissage, les racines, le pays, tout ça en filigrane dans une histoire à multiples facettes qui ne vous laisse pas un moment de répit. 
Véronique Marcotte est une magnifique conteuse et je ne pense pas, malgré toutes ses tribulations dans l’île de Danny Laferrière, qu’elle puisse pointer sur la carte du monde le lieu où Ève et Adam Bonheur se sont installés. Il faut regarder en soi et tenter de démêler le vrai et le faux qui empoisonnent nos vies pour arriver, peut-être, à une sorte de paix qui peut se répandre tel un virus. 
Un beau roman qui explore les liens que le Québec entretient avec Haïti, sans que nous connaissions réellement ce pays qui semble distiller la misère et le malheur. Madame V. l’apprend : le bonheur perturbe et se réfugie dans des lieux peu fréquentés, même en Haïti, quand tout se déglingue. La géographie du bonheur fait du bien, ce qui est rare et précieux en littérature.

MARCOTTE VÉRONIQUE, La géographie du bonheur, VLB ÉDITEUR, 254 pages, 24,95 $.

https://www.quebec-amerique.com/auteurs/veronique-marcotte-512

dimanche 5 mai 2013

André Girard et son exploration du Japon


Mon cher André

Nous nous connaissons depuis ton arrivée en littérature en 1991. Tu ouvrais une grande porte en remportant le prix Robert-Cliche du premier roman avec «Deux semaines en septembre». 
Un récit qui me ramenait au monde de La Baie que tu aimes tant, un univers que tu n’as jamais cessé de réinventer dans les ouvrages qui ont suivi. Tu retrouvais ton enfance pour mieux repartir peut-être, imaginer une intelligence du monde ou un ici qui serait aussi l’ailleurs.


Depuis, nous avons emprunté bien des chemins, reçu quelques taloches. Nous avons su continuer envers et contre tous. Je t’ai toujours considéré comme un ami que j’ai plaisir à rencontrer pour discuter de livres et secouer un peu le monde et ses dépendances; pour s’attarder à nos projets qui prennent des routes si différentes. Je n’ai jamais cessé de recommander «Zone portuaire» et «Chemin de traverse», ces romans où ton adhésion à des lieux géographiques donne naissance à des amours qui vont et viennent selon les marées de la baie des Ha! Ha!. Le lointain a toujours été là dans tes écrits, irrésistible comme le chant des sirènes ou de ces êtres qui peuplent les abysses du fjord. Une étonnante parenté avec Pierre Gobeil qui lui aussi, né dans le versant baieriverain de Chicoutimi, aime «les dessins et les cartes du territoire». Ce désir de voir de l’autre côté de l’horizon, vous le partagez.
Tu m’as abasourdi, tu le sais, avec «Port-Alfred Plaza». Je retrouvais l’André Girard que je connaissais et un étranger. J’ai eu du mal avec Johanna et Étienne. Je les trouvais inconsistants, au service de l’auteur qui les utilisait pour satisfaire certains fantasmes. Qui n’en a pas? J’ai les miens et tu as les tiens.
J’ai aimé «Moscou Cosmos» peut-être parce que j’ai toujours eu un faible pour les grands romanciers russes qui ont secoué mon adolescence. À dix-huit ans, je voulais apprendre la langue de Léon Tolstoï pour être écrivain. On ne pouvait être romancier qu’en étant citoyen de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Je le croyais fermement jusqu’à la lecture de Marie-Claire Blais et d’«Une saison dans la vie d’Emmanuel». Cette grande écrivaine m’a fait comprendre que le Québec était un tout dans le monde.

Et le Japon

Je termine «Tokyo Imperial» à bout de souffle. Tu annonces des rebondissements à Paris, à Prague et Istanbul peut-être. L’ailleurs toujours qui avale l’ailleurs.
J’avoue être revenu de ce séjour à Tokyo avec une pleine valise de questions. Où est passé le maître des atmosphères, celui qui savait si bien intégrer ses personnages à la géographie? Tu m’as étourdi avec la multiplication des stations de métro, les arrêts dans les parcs, les restaurants et encore les parcs. Tout y est trop beau, parfait, rassurant et idéal. Tant de regards sur les uniformes des filles, une jupe, des boutons de manchettes, un col de chemise, un soulier luisant, si peu de mots pour le travail de Johanna. Un monde vu, regardé plutôt qu’habité. Comme si tu sentais le besoin de répéter le nom des lieux pour ne pas sombrer; comme si tu t’aventurais sur une glace mince qui menace de céder sous ton poids.
Comment le couple improbable de Johanna et Étienne va-t-il survivre aux voyages que tu envisages? J’en suis à regretter le voyeurisme qui m’a agacé dans «Port-Alfred Plaza». Sartre et Simone de Beauvoir se profilent. Une comparaison audacieuse. Jean-Paul et Simone étaient soudés par une dialectique du monde qui leur permettait de demeurer ensemble en étant avec les autres. Étienne et Johanna éprouvent un plaisir certain à être là, devant un café, à pédaler et à prendre un verre. Il y a aussi certaines exultations du corps que l’on devine, mais si peu de phrases entre eux. Ils ne sont plus les personnages par qui tout arrive. Le narrateur a revendiqué toute la place. Je t’entends, je te vois, je reconnais tes expressions, tes sourires et tes enthousiasmes.
Ton couple s’étiole et la séparation est inévitable. La Johanna de «Tokyo Imperial» a plus la tête à Nao qu’à son amant de Port-Alfred. Lui, je ne sais trop. Peut-être au baseball. La nostalgie rode, signe de graves décisions à prendre et de grandes ruptures. Tout comme cette manière de Johanna de s’adresser à son père qui ne mène à rien.
Mon cher André, je suis peut-être nostalgique, un peu difficile, mais j’aimerais tant retrouver l’inventeur de climats qui m’a tant séduit dans tes romans antérieurs. Je crains que tu finisses par te perdre dans ces aventures hôtelières, que l’ailleurs étouffe l’ici et tes personnages, le magicien que tu es.
Ton frère en écriture.

«Tokyo Imperial» d’André Girard est paru chez Québec Amérique.

lundi 19 novembre 2012

Dany Leclair m’a rappelé de beaux souvenirs


«Le Saint-Christophe» de Dany Leclerc m’a fait faire un voyage dans le temps, retourner au début des années soixante-dix. Il m’a rappelé ma solitude aussi quand, jeune campagnard déraciné, je me suis retrouvé dans la grande ville de Montréal, sans repères et sans certitudes. Heureusement, il y avait quelques amis, des migrants venus de mon village, qui permettaient de m’accrocher. Il y avait aussi les livres et la littérature.

Avec Christian Gingras, j’ai connu ces soirées où la fumée était à trancher au couteau, où l’on vidait des bières en s’enivrant de mots, de musique jusqu’à tomber plus mort que vivant sur un matelas de fortune. Avec des gars et des filles, nous avons expérimenté la liberté qui passe par tous les excès. La pauvreté aussi, ayant tout juste assez d’argent pour manger, se payer un taudis où nous nous entassions à plusieurs.
«Le Saint-Christophe» est un appartement du centre-ville de Montréal où les copains se rencontrent pour traquer les filles et renifler tout ce qui peut être reniflé. Un lieu de fêtes perpétuelles où l’on s’initie aux jeux de l’amour sans trop de hasard. Un refuge où les amis ont tous les droits.
Christian a grandi à La Baie, au Saguenay. Il part à Montréal, au début des années 90, pour poursuivre des études et retrouver Sarah, une fille qui l’a viré à l’envers pendant les vacances d’été.
«Du fin fond de ma petite ville tranquille où le monde tournait trop lentement à mon goût, où l’écho des esprits trop étroits résonnait dans des espaces trop vastes, j’avais appris à désirer Montréal. J’avais été envoûté par tous ces appas que je lui avais découverts à travers mes lectures, à travers mes fantasmes. À ma première année de cégep, le hasard m’avait fait découvrir «Vamp» de Christian Mistral. Le style m’avait soufflé, le rythme fiévreux de la ville m’avait séduit. Ce roman avait confirmé ma passion pour la littérature et, pour moi, la littérature c’était désormais Montréal, Montréal l’envoûtante, Montréal la délirante.» (p.16)
La réalité le forcera à descendre au fond de lui-même pour trouver une forme d’équilibre et donner une nouvelle direction à sa vie.

Découverte

Tourmenté, hésitant malgré ses fanfaronnades, déchiré entre la sécurité familiale et son envie de tout bousculer pour écrire, Christian découvre la liberté, l’écriture, la vie dans ce qu’elle a d’excitant et de troublant. L’amour aussi qui le transformera pour le pire ou le meilleur.
 «J’avais été élevé dans un HLM, mes parents avaient enduré des boulots difficiles, précaires et minables pendant toute leur vie pour essayer de nous camoufler autant que possible la pauvreté dans laquelle nous pataugions. Pour moi, les études représentaient la seule façon de ne pas emprunter la même route, la seule promesse d’un avenir meilleur. Je voulais leur fournir une source de fierté qui leur ferait oublier toutes les misères que la vie leur avait imposées, tous les sacrifices auxquels ils avaient consenti pour nous élever.» (p.55)
Le jeune homme devra se constituer une carapace pour survivre dans un monde où il a perdu ses balises, où l’amour peut rimer avec tricherie et manipulation. Heureusement, les livres lui permettent de tenir la désespérance à distance.
«J’écrivais comme je n’étais jamais parvenu à écrire et je sacrifiais, sans aucun regret, presque toutes mes fins de semaine à mes lectures ou à la rédaction de mes travaux de fin de session. Jusque-là, j’avais rêvé d’être un écrivain sans jamais avoir vraiment écrit, j’avais voulu avoir tout lu sans prendre le temps de lire.» (p.163)
Un roman excessif, impulsif comme la jeunesse l’est toujours, mais avec plein de rêves, d’idéaux, de désirs de faire autrement, de se réaliser en risquant tout.
Vivant, plein de rebondissements malgré un narrateur qui se sent un peu coupable de tout, ce roman parle particulièrement à une certaine jeunesse pour qui les études passaient par l’exil. Ce n’est jamais facile d’être migrant dans son propre pays, de tout laisser derrière soi pour s’inventer une autre vie.
Dany Leclair témoigne de cette réalité avec un enthousiasme contagieux. Bien des bravades, des provocations, mais aussi une belle tendresse, une fragilité qui va droit au coeur. Toute la gamme des émotions est au rendez-vous. Un portrait juste et combien humain.

«Le Saint-Christophe» de Dany Leclair est paru aux Éditions Québec-Amérique.

mercredi 15 décembre 2010

La pire façon d’évoquer son enfance

Line Mc Murray s’attarde, dans «Sacacomie», à l’enfance où tout se décide, dit-on. Ces années qui forgent la personnalité de l’individu et sa façon de voir le monde.
Madame Mc Murray a connu une enfance heureuse en Mauricie, près de Saint-Alexis-des-Monts, dans une pourvoirie qui accueillait les pêcheurs. Des Québécois surtout et des Américains.
Tous les enfants ont «un paradis perdu» et plusieurs écrivains tentent de le réinventer par l’écriture. Michel Tremblay a écrit des milliers de pages sur le Plateau Mont-Royal et que dire de Victor-Lévy Beaulieu et le pays de Trois-Pistoles.
Line Mc Murray possède le lac Sacacomie. On y pêchait la truite et il était facile d’y surprendre l’ours et l’orignal, d’entendre de vrais loups. La vie en forêt avec ses mystères et ses dangers. L’idée est fort sympathique et certains écrivains ont réussi des petits bijoux dans ce genre d’entreprise. Je pense à «Ces enfants de ma vie» de Gabrielle Roy ou encore à «Une enfance magogoise» de Daniel Gagnon.

Pire façon

Line Mc Murray s’y prend de la pire des façons pour évoquer le monde de son enfance. Elle adopte un faux langage de petite fille qui agace très rapidement. Un récit redondant, mal ficelé, idyllique à souhait qui masque les drames qui ont secoué la famille. Un mélange d’épithètes et d’humour qui tombe presque toujours à plat. Parce que drame il y a quand elle évoque dans un bout de phrase les dépressions de son père et ses plongées dans l’alcool. On peut comprendre sa pudeur à remuer les côtés moins reluisants de la famille, mais quand on s’aventure dans un récit, il faut le courage d’ouvrir tous les placards.
L’écrivaine virevolte sur des soupirs, des amourettes, des anecdotes sans importance. Du superlatif, des tentatives de jeux de mots et des niaiseries. La petite fille qu’elle n’est plus ne convainc personne.
«J’ignore la différence entre la fysique et la filosophie (j’ai éliminé volontairement le ph de ces mots, car j’ai tendance à les associer au ph de mon shampoing). Moi, je ne connais que ma famille, mon lac, mes arbres, mes animaux, et tout cela me semble réel. Filosophiquement et fysiquement parlant. Je sais du moins que l’espace est grand et plein de replis montagneux, et que dans ces replis, il y a plein de choses à deviner, par exemple ce à quoi les orignaux ou les ours occupent leur temps.» (p.172)
Une enfance qui «semble réelle», des récits qui ne peuvent intéresser que ses proches et encore. On le sait, les bonnes intentions n’ont rien à voir avec la littérature.

«Sacacomie» de Line Mc Murray est publié aux Éditions Québec Amérique.