jeudi 10 septembre 2026

UN PORTRAIT DE SOCIÉTÉ FORT TROUBLANT

ANTOINE ACHARD vient de remporter le prix Robert-Cliche avec un roman au titre un peu étrange : Deuil et divertissement. Il a expliqué lors de son passage à l’émission Tout peut arriver de Radio-Canada qu’il avait rédigé ce livre après le suicide de son père… Ça reflète certainement plus l’état d’âme de l’auteur que l’ouvrage. Ce prix a été pendant des années décroché par des écrivaines et des écrivains originaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Danielle Dubé a été la première lauréate en 1984 avec Les olives noires, suivi par Jean-Alain Tremblay avec La nuit des perséides en 1989. André Girard emboîtait le pas en 1991 avec Deux semaines en septembre. En 2001, Arlette Fortin imitait ses prédécesseurs avec C’est la faute au bonheur. Enfin, Reine-Aimée Côté le remportait en 2004 avec Les bruits. Un prix littéraire pour un premier roman qui a eu ses heures de gloire et qui est un peu plus discret depuis quelques années. Un excellent tremplin pour un écrivain qui en est à ses premières armes. Antoine Achard met en scène un groupe d’amis dans la trentaine, je dirais, même si ce n’est jamais précisé. Des gars et des filles qui se connaissent depuis toujours. Certains sont en couple et d’autres sont sur le marché des amours. Tous sont financièrement à l’aise et se rencontrent souvent pour des soupers et des petites fêtes où l’on boit abondamment en discutant de tout et de rien. Une vie tout à fait ordinaire avec des personnages d’une banalité remarquable.

Tout va comme dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’Auguste se faufile dans le groupe et brasse rapidement les cartes. Ce dernier se passionne pour les vêtements et la mode, dépense des fortunes pour enrichir sa garde-robe. Il passe son temps à se déguiser selon les circonstances et crée l’événement quand il apparaît en public. Pour lui, chaque sortie exige une mise en scène et il se doit d’attirer tous les regards. Avec son style flamboyant et ses tenues griffées, il parade comme un tétras des savanes pour en imposer. Il ne manquera pas d’impressionner les mâles du clan qui ne tarderont pas à l’imiter dans cette recherche d’habits rares, de chaussures de grande qualité et à dépenser des petites fortunes pour des jeans provenant du Japon ou pour une chemise ou un veston. 

 

«Georges ne croyait pas qu’un homme puisse se vêtir comme ça, c’est-à-dire aussi bien. Il imaginait ce degré d’élégance réservé aux personnages de cinéma. L’homme parade encore sur quelques mètres, s’arrête — et rend son silence à la nuit. D’un mouvement court et précis, d’une remarquable économie, il fait volte-face, reprend sa marche bruyante, se poste à moins de deux mètres de Georges, devant la vitrine du Vini Vidi Vici et, d’un coup de poignet, hisse son parapluie contre son épaule droite. Le clair de lune en fait scintiller le pommeau bijouté, un crâne d’argent.» (p.38)

 

C’est tout le roman d’Antoine Achard, une sorte de jeu, de parade où les personnages montrent leurs travers et leur superficialité. Tous vivent dans une certaine abondance, discutent de tout et de rien, aiment se retrouver entre amis, regarder le Canadien battre Toronto et goûter de bons vins.

Et Auguste le prestidigitateur fait son spectacle, impressionne et passe pour un penseur avec ses connaissances du vêtement. On se rend compte que cette carte de mode s’avère particulièrement égocentrique et frivole.

 

CLICHÉS

 

Et ils discutent de cinéma, des émissions de télévision, des relations entre hommes et femme (jamais de politique) où il faut être attentif à l’autre, comprendre et tout accepter. Ils pratiquent le surf verbal et sont incapables d’éprouver de véritables sentiments et de vivre des passions qui retournent l’être. Ils s’étourdissent pour oublier leur vide abyssal.

 

«Simone se sort les mains de ses poches pour dénombrer le nombre de vedettes qui se sont ouvert le cœur dans les dernières semaines. Ses dix doigts ne suffisent pas.

— Partout, tout le temps, des moments humains. Tu vas pas dire le contraire, là! Les entrevues d’artistes sont toutes centrées sur eux, jamais sur leur travail. Pis tous les crisse de podcasts “sans filtre”. Je suis écœurée d’en apprendre sur “la personne derrière le masque”. Moi, j’aime ça, les masques. Ça m’intéresse, comment une personne négocie sa représentation — nos efforts existentiels vont aussi là-dedans. Mais non, on est obsédés par le fond. On dit le fond de sa pensée, on va au fond des choses, on raconte la fois où on a touché le fond, ou qu’on est passé proche. Je suis plus capable. Si on portait plus attention à ce que les gens disent et font qu’à la personne qu’ils seraient, supposément, “en dedans”, le monde se porterait mieux.» (p.64)

Les hommes peu ancrés dans leur moi se laissent séduire par l’image et les vêtements signés d’Auguste. Ils sont fascinés par la mégalomanie du narrateur qui endosse l’uniforme de l’intellectuel quand il se présente devant la foule pour marquer le pas et épater ses disciples d’une certaine façon. Un être admirablement calculateur qui vit dans sa garde-robe et n’éprouve à peu près aucun sentiment véritable, même dans ses amours.

 

GÉNÉRATION

 

Antoine Achard passe au crible cette génération qui n’a pas eu à faire d’efforts pour étudier et qui se retrouve avec un travail dont ils ne parlent jamais parce que peu intéressant, j’imagine, et peu exigeant. Ça devient inquiétant une telle fatuité, une pareille insignifiance et prétention. Ce pourrait être des hommes et des femmes avec des idées bien installées, des gens réfléchis qui croient en certaines causes. L’indépendance du Québec, par exemple, qui s'inquiètent de la pauvreté de plus en plus grande qui mène à l’itinérance ou encore les changements climatiques. Non. Ils se meuvent dans une bulle et tournent comme un écureuil dans une cage.

 

«— Je fais pareil. Tout le monde fait pareil. Combien de monde se mettent en couple en croisant les doigts pis en se disant : “J’espère que l’émotion va venir”? La téléréalité montre tout le processus de mystification auquel on a recours au quotidien. C’est une fenêtre sur nos accroires, nos mensonges quotidiens. Elle montre la banalité terrifiante de nos interprétations, et donc de nos choix — même les plus décisifs. On n’a pas envie de ressembler à des candidats de téléréalité, parce qu’on sait déjà qu’on leur ressemble. L’art nous renvoie une image tellement plus flatteuse : celle du spectateur idéal, qui saurait identifier et comprendre comment les problèmes d’autrui le déterminent — comme si la mise en scène nous poussait pas à comprendre exactement ce qu’on comprend, à ressentir exactement ce qu’on ressent. C’est à ce spectateur-là qu’on veut ressembler.» (p.184)

 

Ces individus jouent à être conscients et en possession de leur vie, mais tous dérivent et n’arrivent pas à s’accrocher à quelque chose de stimulant et important, même quand ils sont en couple. Personne ne pense à se reproduire et c’est peut-être la plus belle des choses que l’on peut tirer de ce roman.

Un point de vue un peu cynique, caricatural des modes et des tendances que l’on décèle dans les médias, des discussions qui reflètent ces émissions où les vedettes étalent leur «moi» comme du beurre de peanuts sur une tranche de pain. 

Tout au long de ma lecture, j’ai ressenti une sorte de malaise devant la vacuité des personnages qui ne nous accrochent jamais, même pas une Simone qui a des propos qui semblent se distinguer à première vue, mais qui pratique la contradiction. Elle réagit simplement à ce que les autres vivent sans pour autant être originale. Nous ne sommes pas forcément un penseur parce que nous sommes contre. 

Tous paient ses impôts et votent pour Québec solidaire sans doute pour se donner des frissons et montrer qu’ils ont des idées et qu’ils sont des phares dans leur milieu. L’écrivain n’a pas à insister parce qu’ils sont tous décalés, un peu ridicules, comme la plupart des hommes et des femmes que l’on voit défiler dans les publicités télévisuelles. 

Un roman particulièrement original, je dirais, qui explique peut-être pourquoi le Québec est toujours «un pays qui n’est pas un pays», selon la formule de Victor-Lévy Beaulieu. Un monde de surface, de modes, un tantinet prétentieux qui mise tout sur le paraître pour masquer le vide abyssal de leur vie et de leurs idées. Bien sûr, on apprend beaucoup de choses sur les vêtements et Antoine Achard réalise un véritable tour de force avec ce roman qui nous entraîne dans un milieu d’indifférence et de banalité. Dérangeant, mais peut-être le reflet de certains individus et d'un milieu. 

 

ACHARD ANTOINE : Deuil et divertissement, Éditions VLB éditeur, Montréal, 2026, 326 pages, 32,95 $.

https://www.prixrobertcliche.com

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