mardi 29 septembre 2026

MAUD GAUTHIER-CHUNG PUBLIE ENFIN

MAUD GAUTHIER-CHUNG vient de publier son premier recueil de nouvelles : L’anguille. Une parution qui me fait chaud au cœur parce qu’il y a quelques années, grâce à l’Union des écrivains et écrivaines du Québec, j’ai participé à un programme de parrainage. Pour les néophytes, ce genre de jumelage permet à un auteur affirmé d’accompagner quelqu’un qui en est à ses premiers pas et qui souhaite voir où cela peut le mener. Je me suis retrouvé avec Maud Gauthier-Chung, une jeune femme qui m’a tout de suite étonné. Je ne sais comment expliquer ça, mais je détecte rapidement un écrivain en me penchant sur ses premières tentatives. Quel bonheur de trouver un univers et surtout une écriture qui nous happent dès les premières phrases ! Oui, Maud Gauthier-Chung avait l’étoffe d’une écrivaine. Quelques-uns des textes que j’ai lus alors font partie de ce recueil. Bien sûr, il y avait de l’ouvrage à faire, des situations à étudier, des personnages à centrer, enfin toute la besogne nécessaire à l’aventure de la fiction et ce que l’IA ne pourra jamais faire. Maud Gauthier-Chung est une travailleuse qui peaufine ses nouvelles et qui ne les lâche que quand elles correspondent à cette « petite musique » que cherchait Jacques Poulin. Je me suis précipité pour savoir où elle en était. J’ai retrouvé avec bonheur son monde inquiétant qui ne se contente jamais des clichés et qui ébranle des certitudes en se faufilant dans l’envers du décor. Douze textes forment ce recueil avec des insertions en forme de poésie qui font écho à ses histoires.

 

Maud Gauthier-Chung n’a pas étudié en théorie politique pour rien. Ce qui la passionne, ce sont les femmes et les hommes qui se retrouvent dans des situations qui les dépassent et qui peuvent les broyer. Cette première nouvelle, par exemple, qui nous plonge dans le quotidien de gens qui ne peuvent s’empêcher de s’empiffrer lors de moments perturbants. Il s’ensuit des problèmes de poids, de la solitude et des troubles psychologiques, on s’en doute. 

Carolina, après une rupture amoureuse dans La société des outremangeurs anonymes, se sent désemparée comme si elle avait perdu le fil de sa vie. Elle pourrait dévorer le monde dans ses moments d'égarement. Une affiche attire son regard pendant une promenade et, sous une impulsion, elle se retrouve avec des hommes et des femmes qui se débattent avec ce problème. On connaît le principe de ces rencontres qui reposent sur le témoignage. Chacun raconte ses malheurs devant tous les autres dans une confession jubilatoire et toujours difficile certainement. Carolina s’enfuit quand vient son tour de parole et tout s’éclaire à la dernière phrase du texte. Une révélation sidérante. Un coup de tonnerre.

 

ANGUILLE

 

L’anguille donne son titre au recueil. Aycha travaille dans une agence de publicité et son amoureux, un avocat, est promis au plus bel avenir. La vie s’ouvre devant eux et les sommets de la réussite sont à portée de doigts. La vie rêvée, les voyages et la maison parfaite… Peut-être un enfant ou deux, pas plus. Et puis une anguille s’impose dans le quotidien de la jeune femme (je vous évite les détails de cette apparition). Une bestiole étrange qui prend possession de l’appartement d’Aycha, se dissimule dans les coins discrets ou flotte comme dans un étang. Elle s’avère une raisonneuse qui comprend bien des choses dans l’aventure de la vie. 

 

« Pendant ma ronde, l’anguille a surgi d’un plafonnier et s’est mise à faire de gracieuses boucles autour de ma tête. Je l’ai regardée avec attention pour la première fois depuis qu’elle était apparue dans ma vie. Son long corps d’un gris bleuté luisait dans le demi-jour et ses fines nageoires s’agitaient alors qu’elle volait paresseusement dans les airs. Elle semblait si réelle : j’aurais pu la toucher. “Je suis complètement folle”, ai-je déclaré à haute voix. “Selon les statistiques, il y a une personne sur cinq qui est déséquilibrée. S’il y a quatre personnes atour de toi et qu’elles te semblent normales, c’est pas bon”, a répondu Jean-Claude avec philosophie. » (p.90)

 

Parce qu’il se nomme Jean-Claude ce leptocéphale, un clin d’œil à Jean-Claude van Damme, un comédien et spécialiste du karaté qui s’avère philosophe à ses heures. Cette allégorie permet à Maud Gauthier-Chung de s’attarder au succès tant valorisé dans notre société, à la carrière et à tout ce que l’on doit sacrifier ou concéder pour atteindre un certain pouvoir. Bien sûr, pour arriver à ses fins, il faut jouer du coude et ne pas trop avoir de scrupules. Cela se fait souvent au détriment de sa nature profonde et de ses goûts. L’anguille devient une conscience qui, par des phrases un peu énigmatiques, pousse la jeune femme dans ses derniers retranchements.


TERRIBLE

 

Dans Brockvale, l’écrivaine crée un univers qui fait penser à Margareth Atwood et à son grand succès La servante écarlate. Une habitation où les femmes sont réduites à leurs fonctions biologiques. Toutes vivent dans cet élevage où elles sont traitées comme du bétail. C’est assez perturbant. En tant que génitrices, elles ne doivent surtout pas s’attacher à leur progéniture et aux idées obsolètes que sont l’amour et la liberté. 

 

« À Brockvale, le futur est pauvre de possibles. J’ai beau rêver de liberté, de champs sauvages remplis de fleurs, et même de bonheur, je sais qu’elle sera bientôt condamnée, comme nous le sommes toutes. Que tout ce qu’elle verra jamais, c’est ce terrain, circonscrit par les clôtures électrifiées, l’habitation… et la pièce grise. Je sais qu’elle ne pourra jamais sortir d’ici, si ce n’est dans le camion noir. S’il s’agit d’un enfant mâle, c’est bien pire. C’est pour ça que nous ne leur donnons pas de nom. À quoi bon ? Sitôt passés les jeux de l’enfance, il nous les prend. Mais de ça non plus nous ne parlons jamais. » (p.36)

 

Que dire des Lupercales (une fête de purification et de fertilité célébrée dans la Rome ancienne), une fête devenue la Saint-Valentin dans l’ère chrétienne ? Cette nuit pas comme les autres reste mystérieuse pour les enfants qui doivent migrer chez les grands-parents. Une jeune adolescente de quinze ans, peut-être un peu trop curieuse, découvrira ce qu’est la vie. Un Cupidon l’attend depuis des années pour lui faire vivre toutes les révélations. 

 

« J’étais soudainement gênée devant l’étranger fascinant assis à côté de moi. “D’où viens-tu ? Qui es-tu ?” Il m’a regardée un moment avant d’éclater de son rire tintant, amusé par mon ton accusateur. “Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas. J’habite ce bois et je t’ai souvent observée quand tu y jouais”, m’a-t-il répondu en posant doucement sa main sur ma joue pour approcher mon visage du sien. “Mon nom ne te dirait rien. Mais pour ce soir, veux-tu m’accepter comme valentin ?” a-t-il murmuré avant de poser sa bouche sur la mienne. » (p.141)

 

Avec Maud Gauthier-Chung, les mots ne sont jamais neutres et ils masquent souvent une situation inquiétante. Parce qu’il y a toujours un envers dans les comportements quotidiens, une facette que l’écrivaine dévoile en poussant juste un peu sur ce qui est convenu. Elle nous entraîne alors dans une réalité qui donne des frissons dans le dos, parvient dans un claquement des doigts à nous plonger dans des mondes où nous perdons pied. Elle flirte avec les contes et les allégories où le lecteur effleure les choses importantes de la vie dans des histoires qui semblent si banales à première vue. 

Je suis heureux d’avoir pu accompagner Maud Gauthier-Chung pendant quelques semaines, surtout de l’avoir encouragée à persévérer dans la folle aventure de bousculer les mots et d’imposer son regard, sa pensée et sa manière dans de courts textes. Une belle écrivaine trouve sa place dans notre grand et petit monde de la littérature québécoise et j’en suis fort aise, comme pourrait dire certains personnages de ses nouvelles. Et je me suis demandé pourquoi l’anguille n’est jamais venue flotter au-dessus de ma tête quand je me risque dans un roman ou encore dans une chronique. Et j’ai compris : c’est que je m’adonne alors à ce que j’aime plus que tout, écrire.

 

GAUTHIER-CHUNG MAUD : L’anguille, Éditions du Boréal, Montréal, 2026, 192 pages, 25,05 $.

https://www.editionsboreal.qc.ca/fr/livres/collection-generale/9782764629437-l-anguille.html

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