C’EST TOUJOURS un bonheur que de lire un nouveau livre de Dominique Fortier. Je me précipite chaque fois et j’ai eu cette chance une fois de plus avec Chambres noires, son dernier ouvrage. Le roman nous pousse dans la vie de Vivian Maier, une photographe américaine dont j’ignorais tout. Cette femme a eu un parcours singulier, vivant sa passion pour la photo dans la plus grande solitude, arpentant des villes des États-Unis pour surprendre des individus dans leur vulnérabilité, leur angoisse et leur étrangeté. Un travail qui a happé toute son existence. Elle n’a jamais cherché à faire connaître son œuvre, se concentrant sur sa quête d’images, d’un point de vue, d’un angle particulier, d’un itinérant au fond d’une ruelle qui devenait l’être dans toute sa fragilité. C’est ce qui a fasciné Dominique Fortier.
Je ne peux m’empêcher de penser au chasseur en parlant de ces hommes et de ces femmes qui déambulent en tentant de capter un instant rare ou un moment singulier avec leur « kodak » comme on disait. En tant que journaliste, j’ai côtoyé ces passionnés qui sont continuellement à l’affût. Il n’y avait rien que je n’aimais plus que de partir avec un photographe pour effectuer un reportage. C’était une aventure où il me faisait découvrir un monde dans le monde que je croyais connaître, des lieux ou encore des gens que je n’aurais jamais remarqués. Des curieux de tout qui jonglent avec la lumière, un moment du jour ou un décor qu’il révèle dans un instant de beauté.
Photographier, c’est comme découper un morceau de temps pour le tenir entre ses doigts, un personnage qu’on arrête dans sa course et qui devient l’univers.
TRAQUE
Vivian Maier a cherché l’humain tout au long de sa vie en partant à la chasse aux images avec les enfants dont elle avait la garde. Elle travaillait comme intendante ou gouvernante auprès de gens fortunés pour subvenir à ses besoins et avoir du temps pour vivre à sa passion.
« Mais elle est surtout fascinée par ce scintillement, le jeu de la lumière et des ombres, leur ballet, leur bataille, les mille façons dont elles se conjuguent, se fondent et se chevauchent pour dessiner des visages et des paysages. Elle suit à peine l’histoire, ce qui l’intéresse sont les plans pris un à un, autant de tableaux — ou de photographies. Vingt-quatre petits mondes par seconde. » (p.35)
Elle traquait tout ce qui bouge, s’oppose et s’équilibre dans ces clichés, extirpant un humain de son environnement pour le figer dans l’espace vertigineux de l’entre deux gestes et de deux respirations.
Ils me font penser aux portraits inquiétants de Rembrandt, de Léonard de Vinci ou de Frida Kahlo. Comme si ces tableaux vous fixaient en vous demandant : « Qui es-tu ? Que me veux-tu ? » Avez-vous déjà imaginé les réflexions de La Joconde devant les regards de ces milliers de curieux qui défilent pour la scruter dans le moindre détail ? Les photos de Vivian Maier provoquent ce genre de questionnement.
Bien sûr, cette quête fascine Dominique Fortier et la pousse à se tourner vers les clichés qui lui ont été transmis par ses proches, même si elle hésite devant ces images qu’elle garde précieusement.
Je pense à la petite boîte que ma mère nous a laissée à son décès. Des photos en noir et blanc où l’on retrouve des hommes et des femmes, des scènes de chantiers forestiers surtout, où je ne reconnais personne. Des gens surpris dans leur vie et qui demeureront à jamais anonymes. Comme quoi une image ne suffit pas. Il faut toujours des mots pour les situer dans le temps et l’espace.
Ça me trouble beaucoup. En tant qu’écrivain, je me lance souvent dans mes lieux de mémoire pour les animer et les faire revivre dans un récit.
« Il y a une quinzaine d’années, la sœur aînée de mon père m’a offert une grande boîte pleine de photographies en noir et blanc, quelques-unes lisérées d’un cadre dentelé, certaines jaunies par les ans. Au dos d’un certain nombre de clichés étaient écrits des noms, des dates, des lieux. Elle m’a montré sur les photos des visages qui revenaient souvent :
— Ça c’est mon oncle Fernand. Et ça c’est ma tante Françoise, la sœur de Maman.
Curieuse émotion en entendant cette femme de plus de quatre-vingts ans prononcer du fond de ses souvenirs ces mots parmi les premiers et les plus simples : mon oncle, ma tante, maman. Des mots d’enfant pour nommer des fantômes. » (p.39)
Parce que la photographie, qu’elle fasse partie de l’histoire familiale ou d’une œuvre artistique comme celle de Vivian Maier, est un monde figé, un instant découpé dans la trame du temps qui risque de perdre son essence s’il n’y a pas les mots et les informations nécessaires pour les replacer dans leur contexte et leur époque.
Je pense à ces millions de photos que les gens ne cessent d’accumuler dans leurs cellulaires et qui finiront par encombrer toutes les mémoires. Sommes-nous en train d’empiler des artefacts qui vont avaler la vie ? Ils deviendront alors des objets semblables aux outils que les archéologues déterrent dans leurs fouilles sans savoir à qui ils ont appartenu.
PASSION
Dominique Fortier suit le parcours étonnant de cette femme qui ne vivait que pour la photo et qui est tombée dans l’oubli à son décès en laissant derrière elle une œuvre considérable. Tout s’est retrouvé dans des boîtes et des entrepôts. C’est un miracle que tout cela n’ait pas été détruit. Il a fallu un curieux du nom de John Maloof pour qu’elle sorte de l’ombre.
« À la fin de l’automne 2007, un homme pousse la porte de chez RPN Sales & Auction House, un encanteur du North Side de Chicago chez qui il a ses habitudes. On doit ce jour-là y écouler divers lots réunissant des affaires trouvées dans des entrepôts dont le loyer est resté impayé, biens récupérés par les locateurs et dont personne ne connaît la nature exacte. Des boîtes à surprises… … Ce jour-là, son œil est attiré par quelques boîtes contenant des négatifs qu’il examine brièvement. Des portraits, des vues de la ville. D’accord. Il mise quasi à l’aveugle. Il obtient le lot entier pour 380 $. » (p.7)
C’est comme ça que l’œuvre de Vivian Maier trouvera son chemin vers le public. Maloof achètera tout ce qu’il trouve d’elle dans des ventes d’entrepôts et entreprendra de faire connaître cette œuvre unique.
Dominique Fortier suit la photographe pas à pas, explique sa démarche, ses liens, ses manies, son emploi où elle s’occupe des enfants des autres, ses obsessions qui font qu’elle accumule à peu près tout ce qu’elle trouve dans un capharnaüm incroyable. Surtout, l’écrivaine nous entraîne dans une réflexion sur l’image et les clichés qui prennent de plus en plus de place dans nos jours. Parce que respirer, vivre, être dans la société contemporaine, c’est se faufiler dans des visions que les médias nous proposent.
« On raconte que certains peuples “primitifs” refusaient qu’on fasse leur portrait, persuadés que cette représentation d’eux-mêmes emportait une part de leur être qui leur échappait à jamais. Or, tout l’art de Vivian Maier consiste à faire le contraire : à chaque homme, femme, gamin ou vieillard photographiés, à chaque clochard et à chaque mondaine, aux clowns, aux ouvriers, aux petits bandits et aux grands amoureux, à tous les chiens et au moindre pigeon, elle offre ce surplus d’âme qui vient d’avoir été vu, et reconnu, aussi sûrement que si à chacun elle disait son nom sans jamais se tromper. » (p.113)
Un ouvrage fascinant que Chambres noires où Dominique Fortier, en suivant les traces de cette artiste curieuse de tout, se penche sur sa propre vie et son parcours, les photographies qui la hantent. Parce qu’une photo, c’est du temps volé au temps, un arrêt dans l’élan de la vie qui se fige sur un sourire, un geste ou un moment de l’enfance où la lumière et les ombres créent un cocon qui se replie sur le sujet.
Vivian Maier faisait en sorte qu’il y ait un homme ou une femme, un objet qui ramène le regard vers elle. La photographe devenait presque toujours le sujet de la photo et c’est certainement elle qu’elle traquait dans ses safaris de fin de semaine.
C’est ce qui se produit avec le travail de madame Fortier. À partir de l’œuvre de l’autre, elle réussit à apprivoiser les ombres qui hantent sa mémoire. Parce que nous existons surtout dans le regard de l’autre quand nous avons choisi le métier d’écrire ou encore de peindre ou de capter des images.
« En commençant à écrire ce livre, je me suis longuement posé cette question : est-ce ce que je fais moi aussi, exploiter cette œuvre orpheline que personne n’est là pour défendre ? Quel droit a-t-on de raconter les histoires qui ne sont pas les nôtres ? Comment est-ce que cela n’est pas du vol ? Si j’ai choisi de continuer, c’est parce que je persiste à croire, envers et contre tout, que l’intuition, l’imagination, la mise en récit sont parfois les seules façons de nous révéler à nous-même et les uns aux autres, de nous reconstruire à travers nos histoires entrelacées. » (p.124)
Un ouvrage encore une fois singulier que Chambres noires, un pas de plus dans la propre histoire de l’écrivaine qui ne cessent de se modifier. Madame Fortier est fascinée par ces passionnés qui consacrent tous leurs jours à écrire et qui confrontent le regard de l’autre qui peut être si perturbant. Un roman, un poème, une image existent-ils quand personne ne s’y arrête ?
Il faut des clairvoyants comme John Maloof ou madame Fortier pour sortir ces créateurs de l’ombre pour révéler leurs univers. Cela n’est pas sans danger, parce que cette tâche fait que l’on se retourne vers soi tôt ou tard, que l’on s’aventure dans sa mémoire et dans des boîtes où s’accumulent des moments de son passé que l’on ne veut pas nécessairement évoquer. La pratique de l’écriture ou de toute forme artistique qu’on livre au public donne toujours un autre reflet de soi. Encore une fois, Dominique Fortier se confronte au temps et à son travail d’écrivaine qui consiste à laisser des empreintes pour mieux comprendre les chemins qu’elle emprunte.
FORTIER DOMINIQUE : Chambres noires, Éditions Alto, Québec, 2026. 252 pages, 26,95 $.
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