L'ÉCRIVAIN étonne à chacune de ses publications. Depuis son entrée en littérature en 2008, après le succès de Kukum, on aurait pu s’attendre à ce Michel Jean suive la « voie autochtone » pour satisfaire un public qui demande d’être rassuré et qui exige un peu la même histoire. Heureusement, Michel Jean reste fidèle à sa pensée et surtout à ce qu’il est, un journaliste qui cherche à comprendre les soubresauts du monde. Ce qui en fait un écrivain sensible à l’actualité et à tout ce qui secoue les femmes et les hommes dans leur quotidien. Les cataclysmes naturels qui frappent partout et qui font retourner des pays à l’âge de pierre fascinent ce journaliste et ce chercheur de sens. L’auteur revient dans « Kabasa » sur un événement qui a ébranlé la planète en 2004, soit le tsunami qui a tout ravagé en Asie. Un phénomène unique par ses conséquences et son ampleur.
Michel Jean replonge dans Tsunamis, un roman paru en 2017 et maintenant introuvable. C’était l’occasion rêvée de revoir ce texte pour y ajouter des petites touches ici et là, peut-être aussi des faits nouveaux. Je ne sais pas ; je n’ai pas lu l’original. Le regard d’un auteur sur ses écrits se transforme avec le temps. Surtout, il devient un lecteur de son travail, ce qui modifie tout. Du moins, je suis comme ça. Quand j’ouvre l’un de mes ouvrages parus il y a plusieurs années, je me surprends à vouloir corriger et à tout changer. Peut-être qu’un écrivain ne peut jamais être satisfait d’un roman ou d’un récit.
Jean-Nicholas Legendre part pour le Sri Lanka. Il a vécu le pire drame qui peut arriver à un homme. Sa femme et sa fille ont été tuées par des criminels pour se venger d’une enquête journalistique.
« J’avais repris connaissance avec l’impression d’émerger des profondeurs froides de l’océan. Je me noyais et l’air refusait d’entrer dans mes poumons. Il m’avait fallu un effort surhumain pour remonter à la surface. Ma tête tournait. J’avais vomi. Puis j’avais remarqué Sydney, recroquevillée dans une étrange posture. Une tache sombre sur son abdomen. Marie était juste à côté, la bouche ouverte comme si elle cherchait son souffle, ses iris bleus maintenant gris. L’odeur métallique du sang flottait partout dans la maison. J’avais hurlé, mais personne ne m’avait entendu et ce silence m’habitait encore. » (p.26)
Le journaliste a été éjecté de la vie par cette catastrophe familiale. Il saisit cette occasion pour retrouver peut-être le « goût du monde ». Il veut voir la situation, la ressentir dans ses tripes, accompagner la population qui doit se débrouiller dans les ruines et au milieu des morts. La fameuse vague de 25 mètres n’a rien épargné et n’a laissé que des débris et des cadavres au Sri Lanka.
Plonger dans ce cataclysme planétaire va peut-être lui faire oublier cette nuit où il a tout perdu. Et voilà le journaliste en mission, lui qui était sur les lieux quand les tours du World Trade Center se sont effondrées, percutées par des avions. Peut-être que cette aventure va chasser le vide de sa vie. Comme s’il fallait guérir une brûlure par un plus grand feu. Je me souviens surtout des nouvelles qui parlaient d’une centrale nucléaire au Japon qui pouvait exploser après avoir été sérieusement endommagée par l’eau.
GUERRE
Le Sri Lanka est déchiré par une guerre qui oppose le gouvernement aux Tigres tamouls qui revendiquent leur pays et leur indépendance. Les dirigeants du Sud tentent par tous les moyens d’écraser l’insurrection et d’éliminer les rebelles qui sont considérés comme des terroristes par la plupart des puissances occidentales.
Que dire, que montrer ? Comment traduire le désespoir, la douleur d’avoir été varlopé par la vie ? Que peuvent une caméra et des bouts de phrases devant l’horreur ? Jean-Nicolas Legendre retrouve ses instincts et il ne se contente pas de filmer les débris et de recenser les morts au quotidien. Il obtient un laissez-passer pour se rendre en zone des Tigres tamouls. Il a l’assurance de pouvoir faire une entrevue avec le chef des rebelles.
Il embauche une jeune étudiante en journalisme. Apsara va lui servir d’interprète. Et, les voilà en route dans un pays où il semble que les rivalités humaines et les luttes de pouvoir perdent de leur importance avec cette désolation. Il ne faut pas se fier aux apparences, cependant.
« Chaque fois que je m’étais trouvé sur les lieux d’un conflit armé, la détermination affichée par les combattants et le cours des événements m’avaient rappelé les limites de notre capacité à influer sur ceux-ci. Tout ce dont on peut être certain, en temps de guerre, c’est qu’il y aura des morts. Le hasard choisit ceux qui vivront et ceux qui périront. » (p.94)
Une attaque de l’armée de Colombo surprend tout le monde après l’entrevue avec le chef des rebelles, Velupillai Prabhakaran. Les militaires ont suivi le journaliste pour éliminer l’âme dirigeante du mouvement tamoul. Jean-Nicholas comprend qu’il a été naïf de croire à la bonne foi du gouvernement du Sud, qui lui a remis un laissez-passer pour piéger le leader tamoul avant tout.
FUITE
La petite troupe, guidée par le chef rebelle qui n’a plus la vigueur de sa jeunesse, prend la fuite. Le journaliste et son interprète s’enfoncent dans la jungle, dans des conditions extrêmement difficiles, sans compter le danger d’être tué par une bombe ou une rafale de mitraillette.
Ils parviendront à la côte avec l’impression d’avoir traversé tous les paliers de l’enfer. Ils ont été chanceux de s’en sortir et Jean-Nicholas a ramené des images de son entrevue avec le leader des Tigres tamouls, qui ira de défaite en défaite après cette rencontre. Il sera exécuté sur la plage par l’armée un peu plus tard. Le journaliste a-t-il été un pion qui a servi les intérêts du pouvoir ? On peut se le demander.
Après avoir connu la fin du monde encore une fois, Legendre jure de ne plus jamais remettre les pieds dans ce pays. Mais la vie lui réserve la plus belle des surprises. Un bonheur qui le désarçonne.
Une aventure palpitante où le héros, Jean-Nicholas Legendre, renaîtra après un cauchemar personnel et la destruction de cette partie de l’Asie. C’est souvent comme cela. Lorsque l’on s’imagine au fond du baril, un événement ou un mot parviennent à nous pousser vers la surface.
Un roman terrible qui décrit l’humanité dans ses travers, mais aussi dans son côté lumineux, même quand certains font le métier de tuer, comme le fait Kamala Ray, une jeune combattante tamoule. C’est fort, déroutant et troublant. Michel Jean met en évidence des êtres qui font preuve de courage, de témérité et d’entraide dans les situations les plus incroyables.
Encore une fois, le mieux naît du pire. L’espérance surnage dans le chaos malgré les dérives et les folies des humains, leurs lubies et leur propension à tout détruire.
Un roman qui se module à l’actualité, qui mélange habilement les catastrophes naturelles et le drame personnel. Une belle manière de nous plonger dans l’envers de la médaille et les risques que prennent les journalistes quand ils accourent pour témoigner d’un conflit ou d’un cataclysme qui change tout. Ils doivent oublier leur malheur pour rendre compte des turpitudes du monde et des guerres qui exacerbent le racisme, le mépris, la cupidité et l’ignorance. Un roman vrai et vissé dans l’actualité et la planète de maintenant. De l’action et des surprises, un véritable thriller que Michel Jean maîtrise très bien.
L’avenir a un sens parce que Kabasa, le grand esturgeon qui peut vivre plus de 300 ans, est toujours là pour veiller sur les Abénakis et leurs descendants près d’Odanak.
JEAN MICHEL : Kabasa, Éditions Libre-expression, Montréal, 2026, 208 p., 29,95 $.
https://editionslibreexpression.groupelivre.com/blogs/auteurs/michel-jean-jean1062
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