vendredi 6 février 2026

DANIELLE DUSSAULT ET GABRIELLE ROY

DANIELLE DUSSAULT a eu la chance de passer quelques semaines à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix, dans le chalet ayant appartenu à Gabrielle Roy. Depuis plusieurs années, le refuge de l’écrivaine, pendant la période estivale, reçoit des auteurs qui y viennent pour réaliser un projet. «Le fleuve debout» est né de ce séjour dans le havre de madame Roy. J’ai postulé, il y a plusieurs années, pour une halte dans Charlevoix. Je souhaitais m’imbiber des ouvrages de cette romancière et entreprendre une forme de dialogue avec l'écrivaine que j’admire. On n’a pas retenu ma demande. Pourtant, mon idée était très semblable à celle de Danielle Dussault. Je voulais m’installer dans cette maison où madame Roy a écrit plusieurs de ses livres, la retrouver à sa table, penchée sur un texte et surprendre son sourire devant un bout de phrase. J’imaginais tisser un dialogue avec celle qui m’a enchanté dans «Ces enfants de ma vie» ou «Cet été qui chantait».

 

Le bâtiment est plutôt rustique et est demeuré figé quelque part dans les années soixante. L’auteure y a séjourné pendant vingt-sept ans à partir de 1957. C’est donc une forme de voyage dans le temps qu’a dû faire Danielle Dussault. Une table, quelques chaises droites, une berceuse et la galerie entourée de moustiquaires. J’avais imaginé ce séjour en examinant la photo du chalet, me voyant en train de relire «La détresse et l’enchantement» tout en ayant un œil sur le fleuve qui ne se fait jamais oublier dans ce pays.

Tous les jours ou presque, l’écrivaine descendra sur la berge, s’attardera sur une large pierre ou encore ira sur la voie ferrée, avec Gabrielle et Berthe Simard, l’amie fidèle. Ce «fleuve aux grandes eaux», répétait Pierre Perreault, qui file de l’autre côté de l’horizon, emportant les navires qui flottent dans le silence avec, peut-être, des trésors et des marchandises précieuses au fond de leurs cales. 

Tout comme si Danielle Dussault partait bras dessus bras dessous avec Gabrielle, à petits pas sur les dormants qui imposaient une cadence à sa prose, une sorte de rythmique particulière, surtout dans «Cet été qui chantait». 

Elle se faufile dans les jours de la romancière, dans ses longues séances de travail, des habitudes et des rêveries qui viennent avec le regard qui se perd au large, au loin, vers la trouée du Saguenay qui se laisse deviner vers la gauche. Pas étonnant qu’elle ait l’impression que Gabrielle est là, qu’elle s’approche pour lire en se penchant sur son épaule. Ou encore qu’elle surprenne son reflet dans le miroir. Parce que, après tout, écrire, c’est apprendre à vivre avec des fantômes. 

 

«En outre, je me suis intéressée à la solitude de la femme écrivain à travers toutes les étapes de son cheminement vers la vieillesse. J’ai pu ainsi établir des ponts avec mon propre rapport à la solitude, compagne douce, parfois rude, mais impérieusement nécessaire dans une vie dédiée à l’écriture.» (p.5)  

 

Une condition du séjour : oublier le wifi, couper avec les contacts et les distractions qu’offrent les réseaux sociaux. Une sorte de désintoxication peut-être. Juste le silence. Soi et ses gestes. Sa respiration. Le frottement de ses pas sur le plancher, la porte qui claque, le bruit d’une chaise que l’on déplace près de la table, la petite plainte de la berceuse qui n’est plus toute jeune, le bourdonnement des guêpes qui s’acharnent sur les moustiquaires. 

Quelle chance que ce plongeon dans l’univers de Gabrielle Roy, le monde qu’elle retrouvait chaque été avec sa fidèle Berthe qui l’attendait depuis la disparition des neiges et l’éclatement des bourgeons!

 

PRÉSENCE

 

Danielle Dussault navigue dans son écriture et dans celle de Gabrielle Roy, dans ce pays accroché à la rive du grand fleuve qui ne cesse de se réinventer selon les moments du jour. Les arbres étaient peut-être moins imposants à l’époque de Gabrielle, mais ce sont les mêmes, se débattant dans leurs ombres ou se pliant aux caprices du vent qui monte du large. Ils ont dû apprendre à composer avec le temps et les intempéries qui cassent les branches et font gémir les plus faibles. 

 

«Je me sens en dehors de la scène, à côté d’un scénario qui ne relève plus de l’écriture, seule, sans doute, à ne pas éprouver le désir de changer ce lieu autrefois habité par Gabrielle Roy. J’ai vécu ce séjour avec l’impression d’avoir, d’une certaine manière, consolé quelqu’un. J’ai communiqué en silence avec l’âme de ce chalet. J’ai fait quelques adieux à des prétentions mondaines, au désir d’être reconnue, à ma jeunesse qui s’en est allée sur la pointe des pieds.» (p.11)

 

Le lieu fait la personne et l’individu fait le lieu, j’en suis convaincu. Danielle Dussault fait face à elle-même, à une solitude qui la laisse comme à la dérive dans son corps et dans sa tête. Il y a surtout le silence qui enveloppe tout et qui lui permet d’entendre la voix qu’il y a en elle. Cette voix inaudible dans le murmure de la ville, cette «petite musique» qui accompagne la montée de l’écriture et que nous étouffons trop souvent dans les agitations qui nous font courir du matin au soir.  

 

FACE À FACE


Danielle Dussault se retrouve devant un miroir. Souvent, elle y surprend le beau visage raviné de Gabrielle et, surtout, il y a elle qu’elle regarde comme elle ne l’a pas fait depuis longtemps. 

Et la voilà dans ses affolements, les histoires qu’elle s’invente pour s’éloigner de soi, ses angoisses et les illusions qui lui font courir vers un homme pour échapper à la solitude, la peur d’être seule tout simplement. 

 

«Ça bouillonne en vous. Acceptez-le! Voyez la façon dont vous allez d’un emportement à l’autre, d’une forme d’urgence à une réaction incontrôlable, ça vous colle à la peau, mais soudain une cloche sonne, le fleuve debout scintille, des oiseaux croassent, une rivière imprime son chant, le silence finit par vous rejoindre, c’est vous-même qui cédez à la pulsion, à l’empressement, ne vous en prenez qu’à vous.» (p.57)

 

Le silence. Le tumulte de ses pensées qui se bousculent et s’agitent avec l’obsédante présence des guêpes autour du chalet. Et voilà! Le pays de Charlevoix se dit dans ses arbres et le fleuve qui avale tout l’espace quand le vent décide d’imposer ses élans et que l’eau vient se casser sur les rochers. Et le chœur des oiseaux crieurs et le froissement des feuilles…

Elle cède… 

Comme une toxicomane qui fait une rechute. Elle se rend là où elle peut se brancher et aller sur les sites qu’elle fréquente d’habitude. Après coup, l’écrivaine se sent un peu coupable d’avoir tendu l’oreille aux sirènes du wifi.

 

ARRÊT

 

Il n’est plus temps de fuir, de s’étourdir. Tout est clair et précis. Ses difficultés avec les hommes, l’amour, ses grandes ambitions littéraires, son désir d’être reconnue, son malaise en société, son incapacité à fonctionner quand il y a trop de gens autour d’elle qui s’agite comme des bourdons. Pourquoi a-t-elle toujours l’impression de ne jamais être à la bonne place?

 

«Vous préféreriez ne pas avoir à entrer dans le vif du sujet. Mais bon. Il y a des jours où vous devez l’envisager froidement. Les relations avec les hommes, toutes races et appartenances confondues, reviennent au même, c’est-à-dire à l’impossibilité peut-être de tisser un lien véritable avec l’autre. 

Vous essaierez encore, malgré tout, de faire mentir cette impitoyable vérité en conservant un dialogue avec l’autre, coûte que coûte. Quand cela ne marche pas, vous écrivez. Et quand c’est peine perdue, vous écrivez encore. On vous a appris à laisser la porte ouverte.» (p.75)

 

Ce récit se déroule comme une longue phrase qui s’abandonne aux chemins qu’elle devine sur le fleuve qui mène tout doucement vers la mer océane. Pareil «aux grandes eaux» qui vont au bout du monde. Une phrase sans fin ni commencement où Danielle Dussault plonge en elle, courageusement pour s’écouter surtout sans tourner la tête. Elle se surprend dans le miroir où Gabrielle apparaît souvent, se voit telle qu’elle est. Celle qu’elle doit accepter maintenant pour s’aventurer dans la suite du monde. 

L’écrivaine se dit, se parle dans son récit sous le regard bienveillant de Gabrielle qui, il y a longtemps déjà, a emprunté les mêmes sentiers, allant sur les dormants de la voie ferrée avec Berthe, qui comptait ses pas peut-être. Combien de pas avant de toucher l’horizon? Combien de pas avant la plongée dans l’éternité?

 

VÉRITÉ

 

Le silence et la solitude font que tous les faux-fuyants s’évanouissent. Danielle Dussault apprend à être avec elle et craint un peu de retrouver la ville, ses frénésies et ses espoirs. Elle s’imagine s’installer dans ce silence pour vivre en caressant les phrases de Gabrielle qui viennent comme des confidences que le vent ramène du large. 

Une appropriation du lieu et surtout une découverte pour l’écrivaine qui rejette tous les masques, affronte la femme égarée au milieu de ses paragraphes et de ses mots. Gabrielle aussi a connu l’adversité, celle de sa sœur, qui lui en voulait plus que tout. Ce pays de Petite-Rivière-Saint-François, où Gabrielle a pu apaiser ses tourments et ses grandes douleurs, parvient à calmer Danielle Dussault. Elle tend les bras vers la vie, vers l’ici et le maintenant. 

 

«J’écris à présent en marchant debout, le soleil se réfugie derrière le massif. La main de Gabrielle Roy se pose sur la mienne. Les papillons volètent silencieusement, des ombres dansent autour du bosquet. J’ai vu moi aussi quelqu’un disparaître à la ligne d’horizon. Il se taisait. 

Qu’il est beau le silence de celui qui aime.» (p.118)

 

Une expérience exigeante pour l’écrivaine. Des propos qui m’ont touché au cœur et à l’âme et qui m’ont offert le séjour dont je rêvais. Merci Danielle Dussault, de m’avoir permis d’affronter mes solitudes et de faire face à mes démons avec ton récit si juste. Tu m’as donné tout cela, et c’est certainement, la puissance et la magie de ton écriture qui m’ont fait imaginer que nous allions côte à côte dans le matin qui chante, sur la voie ferrée, d’un même pas vers les failles de l’horizon. Gabrielle Roy nous accompagnait et c’était le plus beau de l’enchantement parce que la détresse traînait loin derrière nous. 

 

DUSSAULT DANIELLE : «Le fleuve debout», Éditions L’instant même, Longueuil, 2025, 136 p., 22,95 $.

https://instantmeme.com/auteurs/danielle-dussault/

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