vendredi 17 juillet 2026

YANN MARTEL SECOUE LE MYTHE DE TROIE

YANN MARTEL prend des directions que peu d’écrivains osent emprunter. Il a connu un succès immense avec «L’histoire de Pi», mais cela ne l’a pas empêché d’aborder des sujets qui étonnent et déstabilisent. «Les hautes montagnes du Portugal», par exemple, nous entraînent dans la société de Fernando Pessoa, dans l’arrière-pays du Portugal, pour nous plonger dans une quête étrange où il est question de l’évolution de l’espèce humaine. Cette fois, il se risque sur les traces d’Homère pour réécrire «L’Iliade». L’auteur nous pousse devant les murs de la fameuse cité de Troie, qui reste orgueilleuse et imprenable malgré les prouesses d’Achille et d’Ulysse. Un événement qui a marqué l’imaginaire des Occidentaux. Yann Martel suit les traces de Psoas de Midea, désigné comme «le fils de personne». Tout le contraire d’Achille, d’Ulysse, d’Agamemnon, d’Hector, de Pâris et d’Énée, dont les exploits sont bien connus. 

 

Harlow Donne, un spécialiste de la langue grecque et d’Homère, est invité à l’Université d’Oxford pour y mener des recherches. Il découvre sur des fragments de poterie une histoire tout autre de ce conflit qui tourne autour de la belle Hélène. Psoas de Midea était de cette expédition à Troie. 

Yann Martel ne se contente pas de réécrire cette histoire, mais il se conforme aussi à la façon de raconter au temps d’Homère, sans répéter toutefois, la manière qui faisait que l’on suivait une ligne de gauche à droite. Rendu à la limite de la page, on continuait sur la ligne suivante, mais de droite à gauche. Une méthode inspirée du travail des champs, semble-t-il. Le paysan, derrière son bœuf, allait alors au bout de la surface à labourer et revenait en traçant un sillon. On dit que les Grecs ont inventé notre façon de lire au cinquième siècle avant Jésus-Christ. 

Une histoire formidable et passionnante. 

 

«Les plus célèbres histoires de la guerre de Troie et de ses suites sont l’Iliade et l’Odyssée d’Homère. Mais ce n’étaient pas les seules histoires de guerre que chantaient jadis les bardes aux publics de l’époque. Il y en a eu d’autres, aujourd’hui disparues, si ce n’est quelques fragments et échos, recueillis dans ce qui est connu désormais sous le nom de Cycle épique. Dans cette thèse, je mets en lumière une tradition perdue de la guerre de Troie que j’ai su ramener du passé. Alors que dans l’Iliade, le point de vue omniscient d’Homère coïncide de près avec celui de la classe dirigeante grecque, ce sont les roturiers qui dans la Psoade font entendre leurs voix, et ils peuvent s’étendre longuement sur ce qu’ils ont vécu à Troie.» (p.22)

 

Martel ne se contente pas de narrer les exploits de Psoas, mais se moule à l’écriture ancienne pour raconter les aventures qu’il tire des fragments de poterie conservés dans le musée de l’université d’Oxford. Une entreprise formidable qui secoue les colonnes de la connaissance et de la pensée occidentale. Surtout, le rôle joué par Hélène dans cette aventure qui marquera le début du déclin de l’empire grec. Peut-être parce que les héros ont échoué et que les Grecs ont compris qu’ils n’étaient pas invincibles. 

 

«Ces pages sont divisées en deux. Une ligne noire sépare la moitié du haut de celle du bas… … Ou peut-être que le haut de la page est cette fenêtre ouverte à laquelle ton père et ta mère se querellent — une autre sorte de guerre épique —, pendant que toi tu restes recroquevillée au bas de la page, malheureuse et bouleversée, tenant de retenir tes larmes.» (p.18)

 

C’est ainsi que nous nous retrouvons devant une page coupée en deux. Le haut raconte l’histoire de Psoas, fils de personne. Le bas, celle de Harlow Donne, ses découvertes et ses disputes avec son épouse, des extraits de lettres à sa fille Hélène. 

Autrement dit, la partie du bas est réservée au chercheur qui fait le récit de sa propre aventure. Les démarches et le travail effectué lors de son séjour à Oxford. Les difficultés aussi rencontrées avec la direction de l’université. Il s’adresse surtout à sa fille et nous progressons ainsi dans deux époques bien différentes. 

 

LECTURE

 

Les deux récits s’avèrent tout aussi passionnants. La «Psoade» nous fait découvrir l’envers du monde des héros. Ils se tiennent dans une bulle, même sur le champ de bataille. Chaque soir, ils fêtent sans jamais se mêler aux combattants affamés et mal armés qui font que les guerres se gagnent ou se perdent. Ces troupiers dormaient dans des petites tentes en espérant faire fortune en se livrant au pillage. Ils arrivent difficilement à se nourrir, tandis que les titans ont des écussons sertis d’or et d’argent, des épées trempées dans l’acier le plus pur. Ce n’était pas le cas des mercenaires qui utilisaient le bois pour se fabriquer des boucliers. Deux groupes qui se battaient pour une même cause, mais pour des raisons différentes. 

 

«Une possibilité fascinante, invérifiable, mais tout à fait plausible s’est présentée à moi : Thersite était le barde à qui on devait la Psoade, le premier à avoir chanté le fils de personne. De là la grossièreté de l’imagerie et du langage. De là le héros célébré, un homme du commun. De là le dernier vers du prologue, “il était mon ami” (page 24, vers 10). Un fils de personne qui en chantait un autre. Ce n’était plus désormais dans ma tête “le barde psoadique”, mais bien “Thersite le barde”. Le portrait très critique qu’Homère dépeint de lui dans l’Iliadepeut à présent être vu comme le signe d’une animosité entre deux traditions bardiques.» (p.195)

 

À lire surtout pour l’envers du récit d’Homère, qui s’attarde aux exploits d’Achille, d’Ulysse et de tous ceux qui fréquentent les dieux et qui peuvent négocier avec eux pour influencer l’issue d’un conflit. 

Thersite raconte l’histoire d’un troupier, d’un humain qui parvient à se distinguer par son courage et sa valeur au combat. Il devient «visible aux yeux des élus et des divinités» et peut les affronter. Le monde de Psoas se tient au ras du quotidien et des misères que vivaient ces mercenaires qui laissaient souvent leur peau sur les champs de bataille. Leurs cadavres pourrissaient au soleil et il n’y avait personne pour les pleurer.

 

SÉISME

 

Yann Martel ébranle les assises de la pensée occidentale. Tout comme beaucoup d’écrivains qui ont pris plaisir à se faufiler dans ce texte fondateur pour le pousser dans une autre direction. Il faut signaler Jean Giono avec «Naissance de l’Odyssée». Il s’attarde alors à Ulysse et à son imaginaire. James Joyce revient à la parole homérique dans «Ulysse» et Eric-Emmanuel Schmidt dans «Ulysse from Bagdad», relate le périple d’un migrant qui en voit de toutes les couleurs en fuyant vers l’Europe. Margareth Atwood donnera toute la place à Pénélope, l’éternelle femme au foyer qui attend le retour du héros. 

J’y ai apporté ma petite touche en racontant les errances d’un jeune homme à peine sorti de l’adolescence dans «Le voyage d’Ulysse». Il oscille entre le monde d’Homère et des Innus, celui aussi des premiers Européens à s’être installés au Lac-Saint-Jean, le «Grand Lac sans fin ni commencement». 

Pénélope devient une Innue et Ulysse, un Métis, qui prendra une vingtaine d’années pour boucler son interminable périple. J’invente une mythologie en m’inspirant des contes traditionnels et des légendes innus, certains passages de «L’odyssée» et les œuvres marquantes des écrivains Michel Marc Bouchard, Alain Gagnon, Gérard Bouchard, Guy Lalancette, Gilbert Langevin, Paul-Marie Lapointe. Même que Lewis Caroll et Samuel Beckett y trouvent une petite place. Ça donne un monde à la fois réel et fantasmé qui se moule parfaitement à l’univers d’Homère.

 

TOURBILLON

 

Yann Martel nous plonge dans un tourbillon d’aventures passionnantes par leur originalité et leur pertinence. Pas seulement en documentant une guerre emblématique, mais en présentant une autre vision de cette époque avec les exploits du «Fils de personne».

Harlow Donne se heurtera au silence malgré l’importance de sa découverte et l’établissement de ce texte fabuleux qui change notre mythologie. Il vivra la fin de son couple et, surtout, la mort d’Hélène, sa fille bien-aimée. Comme s’il devait tout sacrifier pour offrir à la postérité ce nouvel éclairage sur un événement que nous pensions bien connaître.

Une lecture formidable qui nous fait voir autrement les gestes des héros qui masquent une réalité tout aussi intéressante. Une incroyable façon de renouveler les mythes et de secouer un peu les idoles qui dédaignaient les simples mortels. 

Un roman (un document, je devrais dire) qui m’a subjugué du début à la fin. Une version qui nous démontre que, partout où il y a des humains, le mensonge et la fourberie entraînent une foule d’innocents dans les pires catastrophes. Et cela autant avant notre époque que maintenant. Qui va écrire l’épopée de «Donald, fils du chaos» pour nous faire comprendre le siècle dans lequel nous pataugeons. 

 

MARTEL YANN; «Fils de personne». XYZ Éditeur, Montréal, 2026, 400 pages, 29,95 $.

https://editionsxyz.com/livre/fils-de-personne/