« SOUVENIRS d’avant la naissance », de Jean-François Beauchemin étonne. « Qu’est-ce que c’est que ce livre », que je me suis demandé devant le premier texte ? Peut-être une poésie, de la prose aussi, une façon de se faufiler dans un monde imaginaire. Comme si l’écrivain voulait oublier toutes les formes narratives pour trouver la voix des commencements et jongler dans des images qui vont et viennent, les unes dans les autres. Bien sûr, nous cherchons des indices en nous penchant sur un roman, un essai, un carnet ou encore un récit. Nous aimons les balises, comme quand on se retrouve dans un pays étranger et qu’il faut se familiariser avec une nouvelle ville. L’impression que Beauchemin a souhaité trouer l’horizon pour nous entraîner dans le lieu de tous les possibles. J’ai lu « Près d’un village sans téléphone », lentement pour me rassurer, me sentir à l’aise, avant de m’abandonner au texte. C’est beau, un enchantement souvent, un vent qui rappelle la douceur après un hiver trop insistant. Des images comme des petites icônes, le bonheur que je ressens devant l’envol d’une centaine d’outardes à l’automne.
Comme si on courait un risque en s’aventurant dans ces courts textes où les mots prennent un sens inusité. L’écrivain arrive à les faire vibrer d’une façon unique. Nous voilà dans une musique qui effleure l’âme et l’esprit, qui nous emporte dans une félicité étrange et difficile à saisir. Un moment où l’être trouve toutes ses dimensions passées, présentes et futures.
Jean-François Beauchemin plonge dans le lieu de tous les imaginaires, celui d’avant la naissance où l’être est encore en devenir. Le temps s’effiloche. Et nous voici errant dans les pénombres, plus légers que l’air, dans un espace où tout est tout. J’ai pensé alors au début de la Genèse. « Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, l’esprit de Dieu planait sur les eaux. » La conscience va comme un nuage dans un état idyllique et de parfaite reconnaissance où nous flottons peut-être dans une bulle nommée mère.
« Je ne voudrais pas laisser croire que ce petit livre qui ressemble tant à un rêve éveillé est fiable, qu’on peut se reposer sur lui pour mieux prendre la mesure du Monde et de la Vie. Mais l’absolue sincérité d’esprit qui permet le songe m’a évité de me perdre dans les détails dont le réel est trop souvent encombré. » (p.9)
Un espace où la conscience sent la matière, pareil à un parfum qu’emporte la brise, la voix des fleurs et des oiseaux qui chantent leur existence. Le doux, le chaud, les frottements de l’air et la caresse de l’eau, le jour et la nuit qui se confient des manières d’être. Un univers de marée montante et descendante, un soleil qui se défait de toutes ses pelures dans le couchant.
« Ce n’était pas la vie et je suis sûr pourtant
que ça n’était pas la mort
mais à la façon dont la lune parfois restait dans les arbres à rêver de nombres
infinis ou à se brosser la barbe
peut-être était-ce la poésie qui passait par ce monde-là
cherchant un passage ou une porte pour entrer
dans les salles plâtrées et bien propres du temps » (p.17)
Nous voilà dans une nature où tout est possible. C’est l’élan d’avant le réel où tout est dans tout comme dans la Genèse, avant que Dieu ne décide de faire le grand-ménage. L’esprit papillonne, avalé par un glissement du jour ou un parfum qui donne des frissons à un champ. Tout existe dans cette aire sans fin ni commencement où les frontières de l’objet et du corps se confondent. La conscience butine ce monde sonore et odorant, flirte avec son état à venir. Une exploration dans un espace où la mort n’a pas encore d’emprise et attend que la course du temps s’élance.
« La lumière avait beau faire c’était toujours
comme un soleil d’été
qui traîne mollement sa main jaune dans la rivière
dans les champs le vent léger agitait de gauche à droite
la crinière d’un cheval
à quatre heures derrière la petite étable où Jésus
replâtrait les murs
j’allais rejoindre le gros bœuf près duquel Joseph Marie
et lui s’étaient réchauffés » (p.29)
BIBLIQUE
Joseph et Marie, les parents du Messie qui devait changer le monde, racheter « la faute originelle », comme si quelqu’un avait bradé notre être au mal, à un Donald maléfique surgissent ici et là. Et Jésus travaille à combler les fissures de la planète qui ne cessent de se multiplier, devenant un Sisyphe entêté. Nous voilà dans le tout, dans un temps qui ne connaît pas les murs. Le jour se fond dans les jupons de la nuit, la forêt frémit dans ses branches et ses feuilles. Nous planons dans le rêve qui baigne les lieux d’avant les frontières de la naissance.
« j’aimais marcher ainsi dans cette nuit d’avant la vie
une étoile dans la main rafistolant les lignes
d’un destin qui ne fait pas exprès d’être triste
je me méfiais de cette grande forme encore indécise
de mon âme
engoncée dans sa soutane grise de bonne sœur
j’aimais ces jours aux paupières à peine refermées
ces nuits avec leurs armoires de style néoclassique
pleines de compotiers à motifs et de pays maraîchers » (p.45)
Un temps rêvé, un instant d’éternité où le monde est si « neuf qu’il n’y a pas encore de mots pour nommer les choses », comme l’écrit si bellement Gabriel Garcia-Marquez dans « Cent ans de solitude ». Une chance nous est donnée par Beauchemin de flotter dans l’espace avant que l’être ne se recroqueville dans un corps.
AVANT LA VIE
L’impression souvent de dériver au cœur des galaxies. Tout le vivant en soi et hors de sa conscience d’être là.
« Un soir tandis que je rebaissais la tête
et refermais mon cahier
un héron est monté dans ma chambre
par le petit escalier
gravissant de ses longues pattes les marches
comme le silence monte dans l’éternité
Ce ciel m’a-t-il confié sans autre préambule
est le même que celui qui t’attend après que tu seras né
tu n’y trouveras rien en somme
qu’une mystérieuse beauté » (p.130)
Et arrive la plongée dans un corps tout neuf qui doit se soumettre au temps. Alors, toutes les formes de vie trouvent un espace. L’errance dans le pays de tous les rêves prend fin. L’être se plie au mouvement et à l’usure, et c’est la patiente dérive d’un continent et peut-être aussi la nostalgie.
« à l’époque où les feuilles remuaient sur les saisons
que l’engrenage du soleil déplaçait de deux degrés
l’horizon
je dormais dans la literie fraîche des gazons
mais l’épaule argentée des gelées de décembre
mais l’épaisse forêt du grenier qui me force à descendre
poussent à présent de tout leur poids sur les jours
oh les pommiers préparant dans l’été l’aventure des fruits
les toitures du soir arc-boutées sous les astres
dernier-né d’une famille de passants
je retourne en arrière
je traverse les rues d’une enfance solitaire
sur laquelle le ciel pose
ses deux grandes mains feuillues » (p.188)
Jean-François Beauchemin ouvre la petite porte qui permet de nous faufiler dans le monde de la fable et du conte. « Que de beauté ! » m’a soufflé Victor-Lévy Beaulieu dans sa dernière missive avant de partir du côté des ombres et de tous les personnages qu’il a fréquentés dans sa longue course de manieur de mots, chevauchant la phrase sans fin que fut son œuvre gigantesque. Que de beauté et d’âme dans « Souvenirs d’avant la naissance » de Jean-François Beauchemin. Le pays de toutes les merveilles nous est redonné par le poète qui ne connaît pas les bordures des horizons. Une rêverie fabuleuse qui nous entraîne dans la magie de l’enfance et de l’être dans sa plénitude.
BEAUCHEMIN JEAN-FRANÇOIS : « Souvenirs d’avant la naissance », Éditions Mémoire d’encrier, Montréal, 2025, 206 pages, 21,95 $. https://memoiredencrier.com/catalogue/souvenirs-davant-la-naissance/