mardi 17 février 2026

LE CRI D’UN PETIT GARÇON TROP LUCIDE

J’AI EU LA SENSATION de m’enfoncer dans une forêt en me faufilant dans «Une certaine tristesse», le premier roman de Mattis Savard-Verhoeven. Je me suis attardé d’abord, ce que je fais rarement, à la citation qui est un avertissement avant la grande route de la fiction. C’est toujours une phrase qui donne la couleur du texte. On ne prend jamais assez attention à ces extraits que les écrivains choisissent et qui indiquent la direction que nous allons suivre. Une sentence de Jiddu Krishnamurti cette fois. «Ce n’est pas un signe de bonne santé que d’être bien adapté à une société profondément malade.» Et je me suis risqué à m’avancer en retenant mon souffle, et je me suis retrouvé devant une masse de mots. L’impression de heurter la crête d’un trou noir. Une parole tricotée maille après maille qui fait une immense toile qui occupe les 140 pages de ce roman. Oui, une seule et même phrase. Pas de paragraphes, de chapitres pour s’arrêter et méditer : un terrible élan qui vous pousse dans un autre univers. Et j’ai avancé, un mot à la fois, comme si je traversais une rivière en posant le pied sur une pierre ronde, puis sur une autre plus étroite, jusqu’à la rive opposée. C’est qu’il a tant à dire ce Noé sur le monde, sa vie et ses rêves. Peut-être qu’il est à la barre d’une chaloupe qui va sauver la planète de tous les désastres, comme le grand-papa, le biblique Noé, qui a pu, jadis, échapper au déluge.

 

Noé fréquente son école, côtoie des camarades, est amoureux fou de son institutrice, madame Mélissa. Une passion comme on peut la vivre quand on n’est plus tout à fait un gamin et pas encore un adolescent. Un temps où l’on n’est pas à l’abri des drames et des vicissitudes de son milieu. 

Un compagnon de classe, Tristan, s’est suicidé. Mort inexpliquée et peut-être explicable. Un geste, chose certaine, qui n’aurait pas dû advenir. C’est le choc et, comme cela se fait dans ces circonstances, tout le personnel scolaire est mobilisé pour aider les jeunes, pour leur permettre de traverser cette épreuve avec le moins d’écorchures possible. Noé est perturbé avec tous les autres. C’est un drame qu’il n’aurait pas dû vivre, mais que la vie lui jette à la figure. Et le voilà aux prises avec toutes les questions et les doutes.

On l’oublie souvent, mais les enfants sont très conscients de la mort. Ils savent qu’un matin ou pendant la nuit, un vent fou pourrait les emporter. À douze ans, je «n’écrivais pas des romans sur la vie», mais tremblais en pensant que tout pouvait s’arrêter. J’étais convaincu que la rodeuse viendrait à la pleine lune, sur le bout des pieds pour me happer entre deux respirations. C’était dans la Bible. «Je viendrai comme un voleur». Tellement hanté par cette phrase que je ne voulais plus fermer les yeux, que je faisais tout pour demeurer éveillé et, quand «la grande avaleuse» se présenterait à la fenêtre de ma chambre, je pourrais la repousser dans les écores de la rivière aux Dorés

J’ai raconté ça dans un carnet publié en 2014 chez Lévesque Éditeur : «L’enfant qui ne voulait plus dormir.» Je pense que je faisais de l’angoisse alors et je n’avais personne à qui parler de mes frayeurs. Pas à ma mère, surtout qu’elle m’aurait demandé si j’étais en train de perdre la tête. On taisait ces choses. Et il n’y avait pas de psychologue à l’école. Ce n’était pas encore la mode. 

 

CONSCIENCE


Noé est un garçon surdoué, conscient que l’avenir est flou avec tout ce qui fait trembler la planète. Ses parents sont séparés et il l’accepte plutôt mal. Son père, un comédien d’abord, travaille maintenant dans une boulangerie et sa mère fait des ménages, reste hantée par ses fins de mois. Les deux sont présents cependant pour leur fils, qui rêve de les réconcilier et de constituer une vraie famille. Sa grand-mère vit à la campagne, dans un village, près du grand fleuve. 

 

«, j’ai toute la vie devant moi comme disait grand-maman, bon, on sait jamais, c’est bien pour ça que je vous parle aujourd’hui, que je m’adresse à vous, à quiconque prendra le temps de m’écouter, oui, je commencerais par vous parler de ma grand-mère, quelque chose d’assez terrible, pardonnez-moi, mais si je commence par ça, au moins, ce sera fait, ce sera dit, et après il y aura la beauté, je vous promets, je vous dirai pas que des choses terribles, en tout cas j’espère, je crois même que vous allez être un peu émus, que vous allez rire aussi, c’est bien le but d’une histoire, sinon à quoi bon, peut-être vous dire d’emblée que ma grand-maman elle rêvait d’écrire des livres, ou en tous cas au moins un,» (p.9)

 

Il faut un peu de temps pour saisir ce qui va de travers dans la vie de Noé. Il raconte son histoire, plonge dans le temps, autant dans le présent que dans le passé, sans que je comprenne vraiment où il se trouve et pourquoi il s’abandonne à cette obsession de l’écriture. 

Voilà un enfant seul, même s’il a une sœur dont il ne parle guère. Pas d’amis, aux prises avec une fixation sur madame Mélissa, ce qui lui causera des ennuis. 

D’une lucidité déconcertante, il est capable de raisonnements pointus et de vous expliquer les plus terribles choses sans avoir trop l’air de s’y attarder. Pas juste sa petite aventure, mais les dangers qui secouent la planète, surtout les bouleversements climatiques qui assombrissent le futur et son propre avenir. Et cette violence, les guerres et un peu tout ce qui claudique autour de lui. 

Comment rester indifférent devant les drames et les démences que l’on ne cesse de diffuser à la télévision (les tueries de masse, par exemple) où le pire se reproduit chaque minute? Il réfléchit, jongle avec des questions que les adultes ne comprennent pas toujours. Et quand ils répondent, ce ne sont jamais les bons mots, ceux qu’il voudrait entendre. 

 

BASCULE

 

On apprend, en suivant cette phrase sans fin, que Noé a écrit un texte à l’école qui a fait des vagues. Un récit où un petit garçon demande à sa mère de lui donner la mort. Si elle lui a offert la vie, elle peut bien lui accorder ce privilège.

 

«, tous ces gens qui ont mis dans leur tête, et dans celle de mes parents, que je voulais mourir, c’était juste de la fiction, c’est ce que j’avais beau leur dire, leur répéter, l’histoire d’un enfant trop lucide qui en peut plus d’être affecté par toutes les souffrances du monde et qui demande à sa mère de lui enlever la vie, il lui dit C’est toi qui m’as mis au monde, c’est à toi de m’en faire sortir, et la mère au départ refuse, elle dit Tu es fou, tu veux me tuer ou quoi? mais quand elle réalise que d’une façon ou d’une autre son enfant va trouver un moyen de mourir, elle finit par accepter, et alors elle lui met un oreiller sur le visage et l’enfant finit par arrêter de respirer, et puis la vie des parents reprend son cours,» (p.114)

 

L’histoire d’un enfant souffrant dans son corps et son âme. Il se voit laid, affreux, fait tout pour ne pas se surprendre dans un miroir. Son visage est couvert de pustules et de boutons. Il a l’impression d’être une blessure devant les autres. C’est du moins ce qu’il répète. Il écoute Greta Thunberg à la télévision, qui apostrophe les adultes et c’est comme sa voix et ses pensées qui reviennent en écho. 

 

«, il y avait une fille qui s’adressait à une assemblée et qui disait Il faut agir, comment osez-vous rester assis comme ça sur votre cul, elle disait Nous sommes des enfants, c’est pas à nous de tout faire tout seuls, et les visages dans l’assemblée étaient de marbre, oui, dans ces visages c’était comme si la vie était partie, comme si le feu était éteint,» (p.77)

 

Noé aime son père et sa mère, mais il tremble devant le monde et les dérapages de la société, cherche à trouver sa place auprès de madame Mélissa et de sa grand-mère, qui a été avalée par les eaux du fleuve après qu’il ait été méchant avec elle. Peut-on tuer quelqu’un qu’on adore avec une seule parole aiguisée comme un rasoir? Il se sent coupable, bien sûr, et il écrit, sans reprendre son souffle, imagine tout dire avant de sortir de son refuge pour aller vers les autres et leur parler pour de bon.

Un récit exigeant qui touche l’âme et l’être. Noé m’a souvent troublé et laissé mal dans ma tête. Il voit tout ce qui ne va pas autour de lui et aimerait bien retrouver sa grand-mère qu’il adulait. 

Comment effleurer l’être avec une brassée de mots? Est-ce que leur offrir toute la place va suffire à atténuer la douleur et la souffrance qui le ronge?

Il faut être patient avec Noé. Ses propos nous cernent, nous aspirent, nous bousculent et ne nous donnent que peu d’espace pour se justifier. Ce garçon vous accuse dans sa parole frénétique qui devient incantatoire.

Un texte d’un poids terrible qui finit par révéler la tragédie de Noé trop conscient et présent au monde. Et puis il y a cette épiphanie qui nous abandonne dans le plus terrifiant des vertiges, et, peut-être, seulement témoins impuissants de la douleur de vivre, celle de Noé, mais aussi celle de tous les «vieux enfants» qui ferment les yeux pour ne pas céder au désespoir. 

Le cri de l’âme d’un jeune qui accepte mal l’incompréhension et l’insensibilité des adultes qui refusent d’ouvrir leur cœur à tous les Noé de la Terre, incapables qu’ils sont d’échapper à leur propre détresse. C’est dur, terrible, sans atermoiements, juste, comme la parole d’un enfant peut l’être.  

 

SAVARD-VERHOEVEN MATTIS : «Une certaine tristesse», Éditions de La Peuplade, Montréal, 2025, 144 pages, 24,95 $https://lapeuplade.com/archives/livres/une-certaine-tristesse